‹ Le Vertige, comédie en 1 acte, en versChapitre 13 sur 22 · SCÈNE SIXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SIXIÈME

MARIE, avec résolution.

Je l’exige.

ABEL, avec amertume.

Oublier! Lorsqu’ici tout donne le vertige,

Quand j’entends votre voix, quand l’éblouissement Du bonheur qu’on rêva vous prend confusément ! Lorsque là. dans son cœur, dans son sang, dans son être Quelque chose vous dit qu’on est aimé peut-être! Oublier !.. Arracher de soi comme des fleurs,

Ses songes, ses pensers qu’on arrosa de 'pleurs.

Et les fouler aux pieds, quand la coupe est tendue. Lorsqu’on sent tout à coup dans son âme éperdue L’espoir qui bat de l’aile et se met à chanter !

Oublier ! m’en aller, partir sans vous tenter,

Lorsque j’ai fait plier votre vertu sévère,

Quand le ciel est ouvert, et que sur cette terre Nous pourrions être heureux et pour jamais liés!.. Madame, y songez- vous ?... Ah ! si vous le vouliez!..

MARIE, x'cculant.

Ce que vous m’offrez là, c’est l’horreur de moi-même. C’est la honte, la mort, l’abjection suprême,

Le respect qu’on me doit, aux quatre vents jeté Et l’opprobre d’un nom jusqu’ici haut porté !

Avec amertume, comme s'arrachant les mots de la poitrine et marchant

avec agitation.

Oui ! J’irais, n’est-ce pas, dans un coin d’Italie,

Traîner comme un boulet mon crime ou ma folie. Vraiment! Lorsque je puis me cramponner au bien, Quand tout n’est pas perdu, lorsque j’ai le moyen De rester droite encor, moi, femme respectée,

Je me réveillerais courtisane effrontée !

Hélas ! Je partirais, je franchirais le seuil.

Où j’abandonnerais une famille en deuil

En m’écriant: « Qu’importe? » Et pour votre chimère

J’irais sous un beau ciel, condamnée à vous plaire

Hr

Jusqu’à ce qu’importune, objet de vos mépris,

Vous me laissiez en pleurs sur mes rêves flétris!..

Ou, comme d’autres font, j’aurais la triste audace De trahir en riant, d’être abjecte avec grâce';

De tendresses, de soins, s’entourera is l’époux,

Et quand je verrais poindre à l’ombre son courroux, D’une lèvre facile et de baisers blêmie,

Je tuerais les soupçons en faisant l’infamie !

Je parlerais vertu, pudeur, amour, serment,

En présence des gens, aux yeux de mon amant,

Car je m’arrangerais afin qu’il fût des nôtres,

Je stigmatiserais les faiblesses des autres,

J’invoquerais les mots de devoirs respectifs...

Et puis le lendemain, voilée, à pas craintifs,

J’irais mettre en lambeaux, dans un réduit infâme.

Et mon titre d’épouse, et mon honneur de femme !

ABEL

Ah! trêve d’ironie et d’indignation !

J’ignore si c’est crime ou profanation ;

Mais je n’ai dans le cœur qu’une ivresse suprême.

Et suis là, sans remords, parce que je vous aime !

— J’aime, et dans ce seul mot je comprends que l’on ait Plus d’une fois trouvé l’excuse d’un forfait!

Ah ! ne vous hâtez pas de juger de la sorte Un sentiment fatal, terrible, qui nous porte Au-dessus des serments, des coutumes, des lois,

Criminel et divin ; ce qui fait que parfois La faute qu’on bafoue est faute légitime Et la chute insultée une hauteur sublime !

MARIE, avec effort.

Chacun suit sa pensée, et, dans un cas pareil,

C’est de soi seulement qu’il faut prendre conseil. J’ai trop d’honneur encore ou trop peu de courage Pour dévorer l’afFront, pour défier l’outrage,

* Marie, Abel.

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