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CHAPITRE XIV

Comment la Marquise choisit le Vicaire pour son confesseur, et comment elle l'initia dans le secret de ses fautes. — Commencement des aventures de madame de Rosanu.

On sent que, lorsque le vicaire fut parti , la gouvernante eut un assez long rosaire à réciter avec M. Gausse.

-—Eh bien , Monsieur, dit -elle en se croisant les bras , est-ce là une aventure ! et que nous sommes heureux de la savoir, tandis que tout le village se démène pour rapprendre!..

— Marguerite , répondit le curé , quoiqu'd blanchir un nègre on perde son temps , et que, qui a bu boira , j'espère que vous garderez le

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plus profond secret sur cet indiscrétion , que jamais le nom de 11. le marquis de Saint- André, ne sortira de ta bouche.

— Ah, monsieur, Dieu m'est témoin que c'est enterré là! et elle montra son cœur.

— Promettre et tenir cest deuxl..

murmura le curé.

— Vous verrez!... répliqua Marguerite toute courroucée de ce que son maître mettait sa discrétion en doute.

Cet incident fit que leur conversation en resta là , car la gouvernante retint ses conjectures pour elle , sans les communiquer à M. Gausse qui se coucha , en pensant toujours aux malheurs de son vicaire.

Marguerite tint parole par dépit.

Vainement Lesecq , le percepteur, le maire qui s'aperçurent que la gouvernante en savait plus long qu'eux ,

voulurent - ils la séduire; elle fut sourde aux complimens , aux avances, aux flatteries!.,., et, comme Lesecq était le plus ardent , elle se débarrassa de lui eu disant quelle ne lui confierait ce secret que pendant la première nuit de leurs noces.

— En ce cas , répondit Lesecq , nous resterons in statu quo, c'est-àdire incertains.

Néanmoins, Marguerite, qui avait conçu une douce pitié pour le vicaire, calma le village, où Ton finit , au bout d'un certain laps de temps, par ne plus s'occuper de M. de Saint -André.

Mais il y avait à Àulnay une femme pour qui le vicaire était tout l'univers. Madame de Rosann ne cessait de penser à M. Joseph. Elle commençait à s'avouer à elle-même que cet être était essentiel à son bonheur.

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Une innocente affection l'entraînait vers lui , par une force infinie et que elle ne pouvait dompter; or, comme les femmes sont en général portées à tout expliquer par l'amour, qu'elles sont tout amour, la marquise se précipitait dans le vaste champ de ce sentiment séducteur. Elle entrevoyait cependant tous les dangers d'une semblable passion; elle ne se déguisait même pas qu'au moment où elle arrivait à l'âge qui, pour les femmes, est un port assuré contre les orages du cœur, elle échouait et brisait son existence vertueuse. L'image de son mari, de l'homme dont elle faisait le bonheur, son âge, sa vertu, rien ne pouvait frapper son âme et 1 arrêter.

Elle admirait en elle-même la bizarrerie du sort qui avait ordonné qu'elle finirait sa carrière comme elle l avait commencée.

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— Quoi, disait-elle, n'était-ce pa3 assez qu a seize ans un ecclésiastique m'inspirât un violent amour dont il était indigne!.... faut-il qu a la fin de nia carrière féminine, je brûle d'un feu sacrilège pour un autre ecclésiastique! et la fatalité veut que les rôles soient changés ; qu'aujourd'hui je remplisse le rôle de celui qui me séduisit et que celui que j'aime soit à ina place, Ah! pourquoi n 'existait-il pas il y a vingt-deux ans!...

Ceux qui ont de l'expérience, savent que nos cœurs enfantent de ces passions indomptables, dont les ouvrages renversent toute espèce de barrière. Celle de la marquise était de ce genre.

Quelques jours après que le manuscrit du jeune prêtre eût été lu par la curieuse Marguerite, le vicaire alla se promener dans le parc de mar. 11. 8

dame de Rosann; il aimait assez ce lieu qui lui retraçait an peu sa chère Amérique. De plus , les ruines de l'ancicu château lui o fixaient une scène qui plaisait à sa mélancolie. Du tertre où il se plaçait , il apercevait la vaste forêt des Ardcnncs qui semblait une couronne posée sur la tête des aimables collines qui formaient la vallée circulaire d'Aulnay. A ses pieds, un lac factice, assez vaste , le séparait des débris romantiques de l'antique forteresse dont il ne restait que des tours carrées, solidement bâties, que Ton n'avait pas pu démolir. La mousse, le lierre couvraient toutes ces ruines et les eaux du lac environnaient cette lie pittoresque. Le jeune homme, plongé dans une rêverie dont les souvenirs de son enfance faisaient tous les frais, était assis sur sop tertre favori, dessous un arbre d'Àméri-

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que. Il admirait le paysage qu'il avait devant les yeux , lorsque le bruit léger des pas d'une femme résonna dans l'air : il se retourne, madame de Rosann est à deux pas de lui , et le contemple avec une expression qui lui causa une douce émotion. En ce moment, son âme était bien disposée, il ne s'enfuit pas, ainsi qu'il en avait l'habitude, et loin de prendre son bréviaire, il le déposa; enfin, lorsque la marquise fut assise â ses cotés , la présence de cette femme ne lui déplut en rien. Quant à Joséphine , elle tremblait comme une feuille d automne et n'osait regarder le vicaire une seconde fois.

—Monsieur, dit-elle d'une voix ent recoupée, je vais être jalouse de mon parc ! il y a huit jours que vous n'êtes venu me voir , et depuis ce temps ,

voici la seconde fois que vous parcourez mes jardins...

— Madame , le spectacle de cette charmante retraite est muet et ne peut se plaiudre de ce que je vienne trop souvent ; au lieu que si je vous apportais aussi souvent mon respectueux hommage, vous pourriez, à juste titre, vous plaindre! En effet, il ay a pas d'homme au monde qui soit plus mal placé que moi dans un salon.

— Monsieur Joseph, vous êtes beaucoup trop modeste!... En prononçant pour la première fois le nom du vicaire, la marquise y mit un accent que rien ne peut dépeindre.

— Oh! vous êtes trop bonne!... repartit vivement le jeune homme.

— Tion, mon jeune ami, (car j espère que vous deviendrez le mien ,

DES ARDETSNES. 1^3

lorsque tous connaîtrez mes malheurs,) non , il n'y a point de bonté dans cette affaire là , je suis même un peu égoïste, car en vous parlant ainsi, je ne consulte que mon intérêt et mon plaisir...

— Eh! quoi! madame, s'écria le vicaire avec compassion, vous êtes malheureuse!

— Oh ! beaucoup , je vous en fais juge... En vous racontant mes infortunes, je m adresserai à votre cœur, pour qu'il plaide ma cause. Si je vous découvre un secret qui n'est connu que de trois personnes, c'est parceque, dès aujourd'hui, je vous confie le soin d'une conscience que je croyais en repos pour le reste de mes jours , et que, du reste, j'espère par ma confiance, obtenir la vôtre et vous offrir le sein d'une amie. Mon jeune ami, votre mélancolie profonde m'a

révélé vos besoins, il vous faut un cœur où vous puissiez fuir le vôtre et trouver des consolations. A l'exemple de ces hommes d'autrefois, avec leur même franchise, je vous offre ma main, en vous disant : « soyons amis.»

A ce mot, le vicaire, mu par un sentiment indéfinissable, serra la main de la tremblante marquise : ensemble, ils tressaillirent et se quittèrent avec cette demi-honte, qui fait le charme des sensations. Une joie divine s éleva dans 1 aine de madame de Rosann, qui commença en ces termes :

« Je suis nce orpheline et je n'ai pas connu ma mère. *>

A ce début, le vicaire regarda madame de Rosann. en lui disant : — Je vous plains, Madame, je connais ee malheur là....

— Vous ne connaissez pas votre

DES ARDENffES. 1^5

mère ! s'écria la marquise en se

levant Craud Dieu 1.... oui!... vous avez vingt - deux ans!... vous tous

nommez Joseph 1 bonté céleste!

permettrais-tu ! — Puis , regardant la figure basanée du vicaire, des larmes inondèrent ses yeux et elle se rassit toute triste , comme si un cruel souvenir se fut présenté a son imagination. Elle reprit donc ainsi :

Histoire de madame la marquise de

fto&ann.

« Je suis orpheline , disais-je? avec •les marques et l'apparence de la » douceur je suis vive , quoique con- ■ templative ; cette vivacité n agît

• qu'à l'intérieur, elle s'est reportée

• toute entière dans nfies senttmens , » pour en accroître la force; et vous

• devez savoir, pour peu que vous » vous soyez observé vous-mflmc , que > plus les passions sont vives , plus»

» elles nous jettent dans la méditation » et dans dette oisive rêverie dont le

• délire a tant de charme ; je suis ten- »dre, quoiqu'au premier abord mon » esprit paraisse avoir de la froideur.

• Cette modestie qui convient à notre » sexe , a dégénéré et est devenue n indifférence, par suitede l'éducation » que je reçus.

• Une tante extrêmement dévote, «mais de cette dévotion minutieuse, » qui rend les plus futiles pratiques » du culle , V essentiel de la religion , »se chargea de m'élever. Je passai »donc mon enfance de manière à ce

• que les souvenirs de cette époque, »b plus belle de notre vie, ne fussent » pas agréables; je n'en dirai pas plus, » mon jeuneami, ma tante est morte—

» et vivrait-elle?. . je devraisencore nie » taire.

» Comptée pour rien par ma tante , » j'étais bien rarement admise au cer- » cle d'ecclésiastiques, dont M lle de Kart radeuc s'entourait. A mesure que j'a-

• vançais en âge, elle m'en éloignait 'davantage; alors cette défense de » paraître chez elle , lorsque d'aussi

• saints personnages s'y trouvaient, «exerça long-temps mon esprit. Yi- » vant dans une telle solitude , vous » devez penser que mon imagination,

• livrée à elle-même, parcourut de » vastes champs ; et , soit que la na - » ture le veuille ainsi , soit que telle fut »la pente de mon esprit, toutes mes » pensées furent des pensées d'amour,

• et d'un amour indécis , qui se por- » tait sur les moindres objets ; il sem- » blait qu'il résidât en moi un besoin

• d'aimer que je n 'étais pas mai-

1^8 tE VICAIRE

» tresse de diriger Je ne figurais le (•caractère des hommes d'une manière avantageuse, et toujours, ce- » pendant , je les dessinais en prenant » pour modèle ceux de l'antiquité; je » les imaginais sévères , ne se courbant » qu'avec peine sous le sceptre de 1 a- •tnour. Hélas! dans quels éga remens *se jette une âme dans la solitude.

• La défense qui m'empêchait de

• paraître au salon , donnait a la so-

• ciété qui s'y rassemblait , le charme

• qui résulte d'une prohibition, de » manière que, curieuse comme une

• jeune fille Test ordinairement, je

• me cachais pour voir entrer et sor- > tir tous les ecclésiastiques qui ve-

• naient chez ma tante; ils étaient «tous d'un certain âgé, c'est-à-dire

• d'un âge certain, car ils me paru-

• rent tous être entre cinquante et - soixante ans, et sans vouloir médire

DES AllDENNKS. I 79

• de ma tante, on voyait qu'elle crai-

• gnait un jeune ecclésiastique tout

• autant qu'un vieux. Cependant, à «force d examiner, j'aperçus un jour, »un jeune abbé qui devait n'avoir

• qu'une trentaine d'années; aussitôt

• que je le vis, je désirai le eontem-

• plor souvent : alors, je fus plus at-

• tentive et je ne manquai pas une

• seule fois de le voir à son passage , » et je le suivais long-temps des yeux » lorsqu'il traversait les appartenons.

»Un jour, il m'aperçut, et je me «retirai promptement, mais au bout » de quelques minutes , j'avançai la » tete , il était encore à la môme place,

■ regardant l'endroit où j'appatus. La » fixité de ses yeux, 1 etonnement de

■ sa figure et son attitude , me firent »uu incroyable plaisir, et dès-lors, » ces petits événemens déterminèrent »mes pensées à s'arrêter sur ce jeune

l80 LE VICAIRE

i homme : il devint l'objet de toutes

• mes méditations , et je m en occu- »pai sans cesse le plus innocemment »du monde; suivant le penchant de

• mon âme, je n'apercevais aucun

• danger A l'entourer de toutes les

• perfections que je révais. Long- ► temps je me contentai de penser à » lui 9 mais il arriva un moment où

• sa vue me devint nécessaire : ne

• l'ayant jamais aperçu qu'A la déro- » bée , je voulais le contempler à mon

• aise, l'entendre parler, et savoir si » son âme était réellement aussi par- » faite que je la supposais.

h J'avais alors quinze ans et demi :

» sans ignorer que j'étais belle, je ne

• concevais pas les avantages que

• donne la beauté; j'accordais la naï- » veté avec cette finesse d'esprit que

• nous avons naturellement; et, dès-

• lors que j'eus résolu d'être admise

DES ARDENNBS. l8l

» au salon , je le fus. En effet , un jour

• que je venais de voir entrer mon

• jeune abbé , je nie hâtai de faire une «toilette soignée , et je m'avançai

• hardiment vers le salon: j'entre, jo » cours nVasseoiren tremblant, à côté

• de ma tante, et quand j'eus relevé

• ma té te , il se fit un léger murmure » dans rassemblée. M ,,e de Karadeuc

• me regarda avecétonnement, la conversation qui était animée lorsque •j'ouvris la porte, à laquelle je m'é-

• tai* arrêtée un instant, fut interrompue, et tous les yeux se tour-

• nèreiit sur moi; ma tante ne dit pas

• un mot... Alors, jetant un furtifre-

• gard sur cette réunion , j'aperçus » que mon jeune abbé était le seul

• qui ne me regardait pas; et ses yeux

• parlaient, à M llc de Karadeuc, un

• Langage qui me déplut singulière-

l8* LE VICAIRE

» ruent Je ne doutais pas que ma

• tante ne fut charmée intérieurement de voir que, pendant que sa

• nièce attirait tous les regards, le » plus jeune des ecclésiastiques lui » conservait un sourire aimable; aussi » je ne m'étonnai plus de ce qu elle ne » me dit rien de sévère , et de ce qu'elle » ne m ordonnât pas de sortir. J'avoue » franchement que l'espèce de dédain » du jeune prêtre fît élever dans mon » cœur un mouvement de dépit qui . me rendit plus soigneuse d'attirer

• son attention. »

— Mon jeune ami, dit la marquise en souriant, au vicaire, vous voyez avec quelle franchise, je vous raconte ces premières circonstances. Depuis, j'ai acquis de l'expérience , et j'ai remarqué que ce qui m'est arrivé, arrive à tout le monde, et que ce que

DES ARDENNES. t83

je vous rapporte, est, en abrégé, l'histoire de tous les amours passés et à naître. Je continue:

« Je me rappelle encore les moindres paroles qui se sont pronon- » cées ce jour là , et je crois voir en*- »core celui dont je vous parle tel

• qu'il m apparut. Représentez-vous

• un jeune homme d'une figure noble, ■ mais sévère? ses longs cheveux tombant en boucles sur ses épaules; il » étaitd'une taille élevée; son teint pale » contribuait à rendre le feu de ses

• yeux noirs encore plus vif: ses ma- » nières distinguées , son attitude ,

• l'harmonie de ses traits, tout me séduisait.

— » Monsieur , lui dit ma tante qui

• rompit le silence, comment vous

• tirerez-vous de ces objectious là?...

• cela ne me paraît pas très-facile!...

— » Mademoiselle , répondit-il avec

l84 U VICAIRE

• une charmante modestie , j'ai déjà

• un grand tort, c'est d être, à mou > âge , en contradiction avec des

• personnes dont je dois respecter les » opinions : ainsi, je ne défendrai pas ■ les miennes plus long-temps. Seule* » ment , qu'il me soit permis de dire , » que les réglemens de l'église nous

• ont placé dans une position dange- »reuse, c'est-à-dire entre ses lois et

• celles de la nature. Quant à moi , »je regarderai comme un crime de » fausser mes sermens , je ferai tout

• pour les tenir; mais si, pour mon

• malheur , une passion , la seule que

• j'aurais, naissait dans mon cœur,

• je me confierais en la bonté de ce- » lui qui pardonna à la Samaritaine » et à la femme adultère.

— •Ainsi, s'écria un vieil ecclésias-

• tique , vous déshonoreriez l'objet de

• vos adorations!...

DES ÀRDENNES. I 8f>

— » Monsieur, répartit vivement le » jeune homme , vous faites naître une «autre question, qui ne peut être » résolue par personne d'entre nous ; • elle appartient aux femmes , et nous »ne pouvons pas la traiter mainte- » tant , elle est trop dangereuse, car ■ il ne s'agit rien moins que de savoir »si une jeune fille est criminelle eu » obéissant à ses désirs ; je sais qu'il »y a crime selon nos lois civiles; » mais admettant qu'elles soient abrogées, je ne vois pas ce qu'où aurait »à dire à celle.,..

— » Assez, interrompit M lu de Ka- » radeuc. ...

» En entendant parler ainsi , celui »*jui était l'objet de mes rêves, )e » trouvai son organe flatteur : ses pa- » rôles me parurent pleines de frau- »chise. Je le regardais furtivement, » sans pouvoir réussir à être vue par

ï 86 LE VICAIRE

' lui. Ma tante avait toute son alton-

• tion. Ignorante comme j<* Tétais, je

> ne savais pas que cette manœuvre

• adroite avait pour objet de ne pas

• donner de soupçon a M ,u de Kara-

• deuc, et pouvoir revenir aus»si sou- » vent qu'il le voudrait. C'est ce qui » arriva, car ma tante, flattée au

• dernier point de voir qu'à son âge.

» elle captivait un jeune homme dont » l.cs principes passaient pour être » très-sévères, la cond ui te exemptai re.

r et chez qui les idées religieuses i avaient un très-grand empire ? ju- »gea qu'elle remportait un des plus » beaux triomphes féminins, et qu'il » fallait quel le eût encore un charme » bien puissant pour faire taire la religion. Je ne devinai pas, tout d'a-

> bord, le secret de la conduite d À-

> dolphe (c'était, de tous ses noms, icel'ui que j aimais à prononcer), et

DES AROCNNE5. X 87

• je fus long-temps en proie à de s cruels tourmens. Ma tante me lais- 9 fait venir au salon , depuis que j'y » étais entrée par supercherie, et je » crois que ce fut par le conseil de ses

• amis, les abbés, quelle ne s'opposa

• plus à ce que j'y parusse. La froi-

• deur que nie témoignait le jeune

• abbé, le peu d'attention qu'il avait 9 pour moi, me chagrinèrent : je devins rêveuse et triste; lorsque je le

• voyais , mon regard s'attachait sur

• lui bien tendrement, et je tombais » rar-le-champ dans la mélancolie.

» Un jour que je reconduisais Àdol-

• phe, et que j'étais seule, parce que » ma tante avait du monde, je le regardai d'une manière touchante, et » je lui dis : ■ Adieu , Monsieur. » Il » faut qu'il y ait eu , dans la manière r dont je prononçai ces paroles, quel- » que chose d'extraordinaire, car, H

l88 1T- VICAIRE

ps approcha de moi, méprit la main; ije la laissai prendre, cl la serrant «doucement, il ne me répondit que

• par un « adieu Mademoiselle! »

• qui me fit trésaillir. Je restai sur If»

• haut de l'escalier, appuyée sur la » rampe, il descendit lentement en » me regardant toujours , et moi , - lorsque je ne le vis plus , ) écoutai le » bruit de ses pas!... toute cette journiée je crus entendre, et son adieu

• inademoiscMe, et l'expression délk- «eieusc qu'il avait mise à dire ces » deux mois. Je prenais plaisir à nie > représenter notre altitude embaras-

• séc et l'espèce de honte qui régnait "dans la manière dont nous nous » étions regardés ; enfin les rappels des » sensations fugitives de cet instant «charmant, amenaient dans moname » une douceur qui m êlait alors iup connue, »

Comme madame de Rosnnn achevait ces paroles , elle regarda M. Joseph. Elle aperçut une vive émotion répandue sur sa figure, car ses longs cils noirs pouvaient à peine retenir des larmes. En effet, un pareil récit, fait avec la naïveté que la marquise y répandait , lui rappelait sa propre passion , mais madame de Rosann, se trompant sur le motif qui attendris* sait M. Joseph, reprit avec joie :

« Ces événcinens sont peu de chose, •mais ils sont tout en amour, car

• rien n est indifférent : un geste, un

• regard forment époque. C'est de- «puis l'adieu d'Adolphe, que naquit »mon espérance. Qu'espérais-je?..-

• Dieu m'est témoin que je l'ignorais j »il n'y a non do si difficile que de » vouloir ex pliq uer ces premiers moux venions de notre cœur, ceux qui

• ont aimé doivent les comprendre,

tgo 13 VICAIRE

• parce qu'ils les ont éprouvés. 11 y a » comme cola dans la nature, ries cho- » ses qui ne peuvent qu'être senties:

» par exemple , la sensation qui s'élève •en nous a l'aspect de la nuh étoilée,

• ou en entrant dans une sombre fo~ •rèt, ou en écoutant le bruissement •des vagues de la mer, ne peut être » Exprimée; l'âme frappée rend un ■ son indistinct, pour lequel il n'y a » point de parties. 11 en est ainsi de •l'éveil de nos sens et de nos cœurs.»

— C'est vrai 1 ... s'écria le vicaire.

« — La première fols , lorsque nous p nousrevîines, notre i égard futunre-

• gard d'intelligence qui nous prouva »i'un à l'autre que nous nous étions

• mutuellement oceupés de noufr-mê~

• mes pendant l'absence. Alors je fus » heuréusel.. J'avoue même, au j ou r-

• d*hulqueectempsdebonheur*tdTt- » lusion a ftii, que le prisme est brisé *

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