CHEZ HÉLIOGABALE
— « NoronsofT, mais j'y suis. C'est le Russe qui eut cette aventure à Menton, il y a quatre ans, avec Liline Ablette, Liline Ablette que nous a prise l'Angleterre, Liline devenue, de par la protection d'un prince du sang... (et pourtant la vîmes-nous assez maladroite à l'Olympia 1) la première mime de l'Aquarium; mais à Londres il y a encore une aristocratie. Il n'y a que Paris où un grand seigneur ne puisse pas imposer sa maîtresse. — Je crois que vous faites erreur, cher monsieur. Il y a quatre ans, mon NoronsofT à moi était tout à fait incapable d'avoir n'importe quelle aventure avec qui que ce fût. Le prince est mort, il y a trois ans ; c'est vous dire qu'il y en a quatre, il entrait presque en agonie. Je l'ai soignétoute cette dernière année de sa vie. — Mais pourtant cette aventure de Menton lui ressemblait assez. — Oui, je sais, je suis au courant de la chose. Elle fit assez de bruit. Liline Ablette avec la coquetterie effrontée, qui la caractérise, tenait la dragée haute à je ne sais quel gros joueur
de Monte-Carlo, un Russe. (En effet, je m'en souviens.) Venu là pour faire sauter la banque, ce Tartare émerveillait alors la Riviera; prodigalité et millions, il avait tout. Liline avait pisté l'entreteneur sérieux dans le ponte et, fine comme elle est, n'avait pas mis grand temps à emanourer le seigneur. Personne n'a l'air plus candide que Liline, quand Liline le veut. Quelques rencontres dans la salle de jeu suffirent pour faire flamber notre homme comme étoupe ; le Russe se fit présenter. Liline, qui est de la grande race des courtisanes, refusa toute invitation au restaurant, mais traita chez elle, à Menton, à la Perle-Rose, le nouveau soupirant. Cette Liline 1 Et c'est l'amoureux qui devint son hôte.
Dîners servis comme on les sert chez elle, chère exquise, luxe princier d'argenterie et. de fleurs : tous les soirs, Liline Ablette recevait chez elle son flirt cosaque; et c'était le roulement prévu des écrins offerts, des chèques et des billets négociés par Lestoufer, l'usurier hollandais, de la dame, mais Liline n'accordait rien. Elle se laissait désirer par son Russe, chauffant à point sa convoitise, exaspérant sa frénésie, accordant un jour une épaule, un soir un baiser sur l'oreille, mais refusant toujours sa bouche, jusqu'au soir où le Cosaque, énervé de ses ajournements, traitait la Célimène intéressée en petite fille. Après un dernier refus de la belle, il lui retroussait brutalement les jupes et, l'agenouillant de force sur les coussins, malgré ses cris et ses prières, la fessait férocement jusqu'au sang : l'Ame du knout s'était réveillée chez ce Russe. Il laissa Liline meurtrie et pleurante sans même avoir abusé
de la situation. Trente mille roubles furent estimés par lui le prix de cette correction. Liline fessée et furibonde voulait intenter un procès, mais recula devant le scandale. Vous voyez que je connais l'histoire; mais je puis vous affirmer que mon Noronsofï n'y est pour rien. Au premier abord, l'histoire lui ressemble, mais au premier abord seulement. Noronsoff était bien trop grand seigneur {)our lever la main sur une femme ; frapper soi-même est d'un goujat. Noronsolï eût fait fouetter Liline par ses gens.
— Mais il m'intéresse, vous savez, votre Russe. — Oui, il vous eût intéressé sûrement. C'était une figure comme on en rencontre à peine une par siècle. Moralement et physiquement il résumait bien la fin de deux races; cet homme était une résultante, le fleuron suprême d'une lignée de crimes, de folies et de sang.
La première fois que je fus appelé auprès de lui, je me rappelle encore l'étrange sentiment de déception et de malaise que j'éprouvai devant cet homme, si différent de celui que je m'étais imaginé. De tels racontars avaient déformé d'avance le personnage dont j'affrontais la réalité.
En dehors des légendes que le Noronsolï traînait après lui, légendes de son exil, légendes de son séjour à Paris et de ses haltes à travers toutes les capitales d'Europe, il avait eu dans le pays quelques histoires retentissantes. C'avait été d'abord le scandale de son arrivée et de son installation à Nice, les quarante malles d'un shah de Perse en voyage déballées dans le tumulte et les cris d'une domesticité de toute race et de toute couleur : cuisiniers nègres, serviteurs tar«
tares, valet de chambre anglais, écuyer hongrois, masseur arabe, baigneurs smyrniotes, jardinier japonais et tout un orchestre non plus de tziganes, mais de musicanti napolitains à demeure dans la villa. Un pianiste autrichien brochait sur le tout, vaguement compositeur et vaguement spirite, favori d'au delà, dont les opéras fantastiques et les élucubrations d'outre-tombe faisaient alors le désespoir de la princesse Benedetta, navrée de voir son fils sombrer dans l'occultisme. La villa retentissait, de l'aube au soir et du soir au matin, de tarentelles, de valses allemandes et de conjurations évocatoires; tables tournantes et mélodies de Schumann, dédoublements d'images astrales et pots-pourris de Gluck et de Mozart, tel était le train de la maison. Un hourvari exaspéré de perroquets dominait les cris d'une valetaille ramassée aux quatre coins du monde, car Noronsoff avait la manie des aras et des perruches rares, et sur cette Babel d'idiomes et ce vacarme de volière régnait, époumonnée d'avance, exténuée de gestes et d'ordres superflus, la puissance illusoire du comte Grégory de Gourkau, l'intendant des plaisirs et le metteur en scène des fêtes et soirées du prince Wladimir.
Il n'y avait pas deux mois que le Noronsoff était au Mont-Boron, que la villa était devenue le rendez-vous de tous les aigrefins et de tous les gens tarés et louches de la Riviera ; ruffians de grands hôtels, entremetteuses et rabatteurs pour riches étrangers, marchandes à la toilette, courtières en bijoux, prêteurs sur gages, anciens cochers devenus loueurs, tenanciers de tripots, usuriers à la petite semaine j tout ce qui vit
des vices et de la faiblesse d'autrui s'était abattu comme un vol de vautours sur la proie indiquée qu'était notre prince. A ce blasé, à cet instinctif surmené de jouissances et dont l'imagination seule survivait dans un corps malade et- détruit, toute cette tourbe de parasites tentait d'offrir des occasions de joies et des motifs de désir. La princesse, épouvantée de la ruée de cette horde, s'était réfugiée au second étage de la villa ; elle vivait là avec trois femmes de chambre et un chapelain florentin comme elle et qui lui disait la messe dans ses appartements.
Elle avait abandonné le reste de la demeure à son fils; et le Noronsoff, au milieu de sa valetaille cosmopolite, de ses perroquets et de ses racleurs napolitains, vivait adulé, choyé et tapé dans les moindres et les plus grands prix par sa cour de ruffians et de macettes, occupés à rabattre pour lui le gibier plume ou poil du pays.
Et c'est dans cette cour que j'allais être introduit.
Quelques exécutions l'avaient bien décimée et, après expériences faites, l'intervention de la princesse avait même éliminé nombre de coquins ; mais les réceptions du prince Wladimir n'en demeuraient pas moins légendaires. Il recevait, tous les jours, de quatre à six, vêtu de fastueuses robes de chambre de peluche de toutes les nuances, commandées toutes chez Worth, son fournisseur attitré depuis son séjour à Paris. Brodées, les unes de perles, les autres de turquoises (il y en avait de bleues surchargées de saphirs et de rouges bossuées de rubis), ses robes étaient la fable et la joie de la Riviera. Pour les admirer de près et pouvoir
en pouffer ensuite, des gens, même sérieux, avaient sollicité l'honneur d'une audience chez le prince Wladimir. Le prince se tenait ou dans la salle de bains à la vasque de porphyre rouge ou dans le salon des treillages. Installé dans une pièce à côté, l'orchestre italien jouait en sourdine des tarentelles ou des valses lentes, selon l'humeur du maître ce jour-là... Et, les doigts surchargés de bagues (car ce Noronsoff avait les plus beaux écrins), affublé d'une de ses somptueuses robes de carnaval, le prince, l'air d'une idole, trônait dans sa petite cour de fournisseurs et de courtiers louches, vraie cour d'Augustule en peine de jouissance ou de souffrance, si l'on ajoute à la tourbe citée tous les Russes, hommes ou femmes, plus ou moins avariés de la colonie, toutes les épaves de Saint-Pétersbourg, de Moscou et de Livadia échouées en Riviera par crainte de la police ou par ordre du tsar.
J'ai dit trônait et je maintiens le mot, car ce n'était "pas seulement par caprice que le Noronsoff recevait affublé de longues robes flottantes, les genoux enveloppés de lourdes peaux de renard bleu ou de zibeline. Il trônait en effet, mais à la façon du duc de Vendôme recevant les envoyés du Roy. L'estomac débilité, les entrailles malades et fonctionnant mal, l'organisme atrophié, usé par tous les excès, le dernier des Noronsoff recevait assis sur une chaise percée, et c'est par nécessité que ce Russe du dix-neuvième siècle menait une existence cloîtrée de satrape.
Cet émule des despotes d'Asie avait de bonnes raisons pour ne pas quitter son palais : il ne sortait que lorsqu'il le pouvait.
Vous me regardez avec stupeur ! Ces choses ont pourtant existé et nos aïeux en ont vu de plus étranges encore; et pourtant ce fou, cet infirme et ce malade était une intelligence remarquable, que dis-je ! supérieure : il y avait en lui un artiste 1 — Gomme dans Néron, et je ne pouvais réprimer un sourire. — Comme dans Néron. Oui, en un autre siècle cette propriété aurait peut-être vu des fêtes aussi belles que celles dont furent le théâtre Baïes et Antium, mais rien ne réussit et tout tourne au ridicule dans la laideur et la vulgarité modernes.
Faites-moi penser à vous raconter les fêtes d'Ado- !nis ! — D'Adonis? — Oui, d'Adonis, qui furent célébrées ici sous l'organisation de Gourkau. Elles furent le comble du grotesque par la qualité même des figurants ; elles auraient pu être des merveilles. — J'y penserai, mais nous sommes loin de votre première visite et de votre présentation! — Pardon. » Et se levant du banc où nous étions assis : « Je fus donc appelé un jour à la villa comme médecin, près du prince; et quoique enchanté comme curieux de l'aubaine, je ne sonnai pas à la grille sans une certaine appréhension. Qu'allais-je trouver dans ce repaire?
Introduit dans le parc par le suisse de l'entrée, je fus accueilli sur le perron par un tout jeune moujik vêtu de drap blanc, un vrai costume de théâtre, draji et velours blancs surchargés de broderies d'or. Je reconnaissais sous ce déguisement un décrotteur de la place Masséna que le prince avait eu la fantaisie d'attacher tout récemment à sa personne. La visite s'annonçait bien. Je traversai un long vestibule de marbre
gardé par toute une troupe d'autres moujicks blancs; j'en fis l'escadron d'honneur de ce palais des mille et une Mies et déambulai avec une légère oppression aïmilieu de ce troupeau de gardiens évidemment voues à la Vierge, sinon au célibat.
Une porte s'ouvrait. Toute une floraison de roses et de liserons de porcelaine, escaladant l'or moulu de grands treillages Louis XV, me révélait où j'étais. Devant un fin bureau en marqueterie Louis XVI un homme était assis qui, à mon entrée, se levait. Aucune robe de velours cramoisi ou turquoise, mais un complet bleu marine (nous étions en juin); le veston flottait ouvert sur une chemise de soie blanche, une cordelière de soie jaune se nouait au col : tenue d'intérieur ou de convalescent. La main, aimablement tendue, me désignait un siège; l'armature de perles et d'énormes turquoises dont les doigts de cette main étaient couverts me dénonçait le prince.
C'était un homme mince aux épaules hautes, déjà un peu voûtées. Le bureau le coupait à mi-corps, et ce n'est qu'ensuite que je m'aperçus qu'il avait du ventre, quand, au cours de la conversation, il se mit à marcher. Le prince Noronsoff avait dû être beau; dans sa pâleur, dans ses yeux un peu las et, ce jour-là, ternis il portait ce mélange de hauteur et de douceur qui est le caractère de la race. Les traits étaient fins, le nez droit et le menton un peu long, comme chez tous les dégénérés. Grisonnants sur les tempes, les cheveux, demeurés blonds sur le haut de la tête, frisaient et retombaient en boucles, voilant à demi le front comme dans la statue du Narcisse. Je n'avais pas vu
LE VIGE ERRANT 149
une femme en noir à qui le prince me présentait : « La princesse Noronsofï, ma mère. » Et, m'ayant invité à m'asseoir, la consultation commençait. »