‹ Le vice errantChapitre 11 sur 29 · MÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILS

« Toutes les maladies, il les avait eues. Tout chez lui était attaqué, rongé par la tuberculose, usé de névrose aussi; l'estomac fonctionnait mal, les intestins ne fonctionnaient plus, les reins étaient atteints, le foie congestionné sécrétait péniblement, la respiration était une souffrance; il ne comptait plus ses bronchites et, perclus de douleurs, diabétique et rhumatisant, il mettait une espèce de joie féroce à détailler tous ses maux. Il y avait du sarcasme et de l'orgueil dans la nomenclature qu'il faisait de toutes ses affections; il en citait les noms techniques et, comme fier de résumer en lui tant de lésions et de déchéances, il me racontait maintenant ses opérations chirurgicales. Il en avait subi trois et des plus délicates; il avait aussi abusé des anesthésiants : la morphine, l'éther, la cocaïne étaient ses amis familiers. Il avait eu tous les accidents morbides et tous les autres aussi, et il nommait tout à trac les maladies les plus honteuses dans le désarroi de la princesse, sa mère, qui, sortie enfin

de 6a réserve, essayait en vain de lui imposer silence et l'adjurait en russe avec une volubilité étrange chez une femme aux gestes si calmes et aux regards si lents. Une discussion s'était élevée entre eux, elle, voulant le faire taire, et lui, voulant parler à toute force. Je n'en saisissais pas un mot dans l'ignorance complète de de leur langue, mais je remarquais toutefois qu'en lui parlant elle le nommait Sacha, Sacha qui est le diminutif en russe d'Alexandre, et qu'elle évitait de l'appeler Wladimir.

Le prince se rasseyait enfin. Hors d'haleine, les pommettes injectées de sang, un peu d'écume blanchâtre aux coins des lèvres, il s'appuyait au dossier de son fauteuil. Il restait là, les yeux chavirés sous les paupières, n'en pouvant plus, prêta s'évanouir. « Comme il s'agite, comme il s'agite! C'est un enfant, un véritable enfant 1 » disait la princesse et de son mouchoir froissé en tampon elle épongeait les tempes du malade; la main lourdement baguée du prince avait cueilli un flacon traînant sur la table. 11 le respirait et se ranimait lentement : comme un autre homme réapparaissait dans ce visage redevenu pâle : « Eh bien, monsieur le docteur, grasseyait sa voix à la fois molle et rauque, que pouvez-vous faire pour moi? Rien de plus que les autres, n'est-ce pas. Rien, absolument rien 1 » Une quinte de toux stridente étouffait un rire.

Etrange consultation 1 J'étais plutôt interloqué. « Il faudrait que le prince se laissât ausculter, hasardai-je en me tournant du côté de la princesse. Je ne peux pas me prononcer sans avoir examiné le malade. — L'auscultation, oui, je sais, vous tenez beau-

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jcoup à cette cérémonie, vous autres médecins! Cela jfelt partie du décor. . . Bien inutile du reste ; mais ■vous le voulez, je m'y soumets. On vajvous conduire dans ma chambre. Excusez-moi, on est forcé de me porter. » (1 avait appuyé sur un timbre. Un moujik \blai-e ^rtrràt, qui s'inclinait devant moi et me monferalî le ehemin. Deux autres moujiks pareillement vêtus s'étaient emparés du fauteuil du prince, Noronsoti ' posait nonchalamment ses bras à leurs épaules. La princesse s'était levée et ane révérence de cour répon-. dait à mon salut.

Je trouvai le prince étendu déshabillé sur son lit. « Toutes mes excuses, docteur, il n'y a pas d'ascenseur. J'ai été forcé de vous faire prendre un autre escalier pour vous éviter d'attendre. Pas d'ascenseur 1 Cette villa est une horreur, une véritable horreur. Pas le moindre confortable. Voyez, je suis prêt. Ohl j'ai l'habitude. » En effet, le prince se laissait manier et se prêtait à mon examen avec une souplesse et une douceur inimaginable ; son corps fluet était redevenu celui d'un enfant. Le ventre ballonné, l'estomac dilaté par les gaz étaient la seule déformation de cet homme encore jeune et qui avait dû être beau ; mais quelle lamentable anatomie et quelle misère que cette poitrine rentrée et ces pauvres bras fondus i Le prince n'avait pas exagéré. Comment vivait-il avec cet estomac détruit, ce chronique épanchement de bile, cette obstruction des poumons tout grésillants de râles. La chair du torse était marbrée de vésicatoires et la peau du ventre marquée de cicatrices; les jambes, blêmes sous leurs poils fauves semblaient mûres pour l'œdème. Maigre etblette5la nu-

dite de cet archimillionnaire était celle d'un rachitique d'hôpital.

Le prince avait suivi mon examen d'un regard singulièrement aigu. Assis sur son 6éant, il reboutonnait maintenant sa chemise de soie molle et passait les manches d'une ample robe de chambre de panne bleue. Il allait vers les fenêtres qu'on avait fermées et, les ayant rouvertes* toutes grandes : « Oui, il n'y a pas à dire, ce paysage est beau. Autant mourir ici. » Et, feignant de remarquer seulement ma présence : « A demain, docteur, à la même heure. Je ne sors jamais. Je sais, c'est un tort, je devrais prendre l'air. Je vous laisse toute la nuit pour élaborer vos mensonges. Car vous mentirez comme les autres; c'est votre métier à vous. Vous me direz aussi que je puis guérir... avec des soins et en me privant de tout ce que j'aime, n'est-ce pas? Je vous préviens, docteur, que je ne suis aucune ordonnance, que je ne prends aucun médicament. Je ne vois les médecins que pour me convaincre de leur fausseté, faire plaisir à ma mère et contrecarrer leur ignorance surtout. Mais oui, cela m'amuse. Ne prenez pas un mot de tout cela pour vous, docteur, je serais au désespoir. A demain I »

C'était mon congé. Un des moujicks venait de reparaître au seuil. « N'est-ce pas que nous ne croyons pas à ces vilains docteurs et que nous mourrons tranquillement, sans eux, tous les deux ensemble. » C'était le prince qui câlinait tendrement un petit singe d'Haïti frileusement 'blotti contre sa poitrine, et, tout en se caressant les lèvres à ses oreilles velues, le dorlotait et lui parlait tout bas,

Telle fat ma première entrevue avec le prince Noronsoff.

J'étais encore dans le jardin, qu'un vacarme exaspéré éclatait tout à coup de perruches et d'aras. On avait attendii mon départ pour débarrasser de leur housse les volières, voilées dès mon arrivée pour que jeur csquetage assourdissant ne troublât pas la consultation. Une émeute de cris revanchait maintenant les damnées bestioles de leur silence; des bouffées de valse m'arrivaient aussi mollement rythmées sur des violons d'Italie. Le domaine était redevenu le royaume des perroquets et des musicanti.

Et je devins le médecin du prince Wladimir Noronsoff. La tâche n'était guère facile entre ce despote aux caprices et aux colères d'enfant, à la volonté fuyante, multiple et sans cesse brisée, et les objurgations et les démarches de la princesse, de la mère maintenant, tous les matins, dans mon cabinet de consultation à m'accabler de recommandations et à élaborer des plans de conduite, sinon de salut, des régimes et des horaires pour ce terrible fils.

Dès le lendemain, à dix heures, la princesse était chez moi. Elle venait à l'insu du prince et me demandait le secret; elle voulait m'éclairer sur le compte de Sacha : « Le pauvre enfant n'était pas si noir qu'il voulait le paraître, c'était la meilleure nature, mais il avait été gâté par l'entourage... Quel entourage, monsieur! S'il y avait un moyen d'écarter cette bande de coquins et de pleutres, il reviendrait vite à la santé. Sacha était trop bon, c'était une proie pour ces gens de sac et de corde et, quand il faisait quelque folie, on pou-

vait être sûr qu'elle lui avait été soufflée par quelque aigrefin de la troupe. C'était comme les légendes, les histoires racontées... Il y avait eu parfois du vrai, niais ce qu'on avait exagéré ! Une intelligence remarquable et de. la vraie bonté, docteur, vous jugerez quand vous le connaîtrez mieux ! » Et c'était une douloureuse chose, émouvante et grave, que devoir cette mère, si cruellement humiliée et. crucifiée dans ce monstrueux fils, essayer de l'excuser et de le défendre. Elle prenait sa tache au sérieux, la pauvre femme, mettant toute son intelligence et toute son autorité à innocenter, à laver des calomnies et des vérités aussi son enfant déclassé, son Sacha compromis.

Une influence surtoutalarmait la princesse Benedetta Noronsofl", celle d'une certaine comtesse Vera Schoboleska, une Polonaise ruinée, plus jeune, mais encore jolie, bas-bleu et théoso^'^e, dont les doctrines subversives et la complète amoralité enthousiasmaient l'extravagance de Wladimir. Elle avait remplacé auprès du prince le pianiste autrichien- vaguement spirite en faveur au moment de l'installation dans le pays. A la différence que la comtesse Schoboleska n'habitait pas la villa, elle exerçait le même empire sur le misérable. Noronsofî ne pouvait se passer d'elle : elle flattait ses renies et cultivait sa coquetterie d'idole par de quotidiens envois de fleurs; elle lui choisissait des parfums, lui soumettait des fards et des onguents de toilette, des pierres précieuses non montées, des vraies et des fausses, faisait ses courses et ses commissions dans Nice. Elle avait les voitures du prince à ses ordres, descendue, pour lui complaire, au rôle de courtière

et de revendeuse, et inquiétait même le comte Gré» gory de Gourkau, l'âme damnée du prince, l'intendant officiel.

L'adroite créature y trouvait son compte. A la fin de chaque semaine, envois de fleurs et cadeaux étaient largement rémunérés par quelque joyau de prix ou même des dons d'argent. C'est elle qui avait gratifié le prince de l'affreux et grelotant petit singe que je lui avais vu dans les bras. Noronsoff en raffolait; c'était le caprice, le jouet du moment. De la bête il ne sentait ni l'odeur caoutchoutée ni l'haleine forte, amusé d'un détail du sexe de l'animal, deux billes d'un bleu de lapis pâle surmontées d'une écarlate gousse de piment.

Cette inquiétante bestiole, ce bibelot équivoque et vivant avait enthousiasmé Wladimir.

« C'est Elle l'Ennemie, avait dès le premier jour déclaré la princess, cette Polonaise est le malheur installé dans la maison. Elle a rendu mon fils nihiliste!... Nihiliste! un Noronsoff, dont le grand-père avait quarante mille serfs ; nihiliste! un propriétaire terrien qui possède encore à lui soixante villages et manie une fortune de trente-trois millions!

« Si ce n'est pas une pitié! Nihiliste! D'ailleurs elle est Polonaise, sans le sou, divorcée. C'est la dernière des aventurières, une vraie rouleuse de villes d'eaux, encore jolie, la gueuse, sous son maquillage, car elle se maquille et à ravir. L'autre jour n'a-t-elle pas maquillé mon fils... Il m'est venu comme cela à table! il m'a fait peur, il avait l'air d'une fille! Ce qu'il a ri ! un rien l'amuse! C'est un enfant, un garçon de dix ans! Oht

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cette gueuse sait ce qu'elle fait, elle connaît Sacha mieux que moi. Je l'ennuie et elle le divertit. Me voyezvous luttant avec ma vieille figure et mon air grave et triste 1 Sacha me reproche toujours mon air triste : « Ris donc, maman! ris donc; tu me donnes des idées » de suicide I »

» Enfin, docteur, on ne peut rien faire sans mettre cette damnée Schoboleska dans son jeu ! Pour que Sacha consente à suivre vos ordonnances, il faudra que vous alliez chez cette maudite femme et lui rendiez visite; la démarche la flattera; parlez-lui de la santé du prince. Il est de son intérêt qu'il vive, prenez-la par la seule chose qui l'intéresse : sa fortune et celle de ses enfants... Car elle a deux fils dont l'aîné a quinze ans; deux amours jolis comme leur mère a dû l'être à vingt ans, et qu'elle amène ici, tous les jours, à quatre heures... Oui, ici, et Dieu sait quelles horreurs se débitent aux quatre heures du prince !

» Cette Polonaise I j'ai toujours peur qu'elle n'ait quelque intention abominable en conduisant ici ses fils. C'est qu'ils sont beaux comme des dieux I Et cette femme est capable de tout, de tout, docteur; elle est si pauvre!... Oh! c'est un malheur que Dieu ait amenécette Schoboleska à Nice! Dieu ne devrait pas permettre ces choses... J'ai le pressentiment de quelque chose d'horrible, d'une histoire tout à fait vilaine, irrémédiable, comme vous dites en France, de la part de cette femme !

» Oh! si ce n'était pas un crime d'empoisonner quelqu'un, il est des êtres qu'on devrait avoir le droit de supprimer. Je l'ai souvent dit au Père confesseur.

» Dieu n'est pas juste. Gomme si je n'étais pas assez malheureuse! Enfin, docteur, il faudra aller voir et intéresser à votre cure cette mauvaise femme.

» Moi, elle me déteste. Je ne la reçois pas. Je ne reçois aucun des amis de mon fils ! Mais je la recevrais si je lui sentais seulement un peu de pitié pour Sacha- En somme, nous sommes deux mères. »

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