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PROFIL D'EMPEREUR

La demeure resta inhabitée pendant près de trente ans. Le parc laissé à lui-même envahit les terrasses, s'empara des allées, donnant à cette oasis, éclose en Riviera, l'aspect de forêt vierge et de domaine de fée qu'il a gardé depuis. Les fleurs de la solitude s'y épanouirent après la floraison des sortilèges (M. Rabastens continuait de soigner ses phrases) et, les Noronsoff disparus, enfoncés dans l'oubli de leur Russie lointaine, il ne survécut que le nom, le nom donné à la propriété par d'anciens fournisseurs et gravé, d'ailleurs, en lettres d'or sur une plaque de marbre blanc, que j'ai négligé de vous faire remarquer en entrant.

Aussi grand fut l'émoi de la colonie et de la population quand, il y a neuf ans, la nouvelle se répandit ici que la demeure abandonnée du [Mont-Boron rouvrait ses persiennes et ses portes. Un Noronsoff revenait y habiter. Une légion de tapissiers parisiens et une ûuée d'ouvriers italiens, mosaïstes de Turin et sculpteurs de Gênes, y précédaient le retour du Maî<

tre; le souvenir du faste et du luxe déployés par les hôtes précédents allait singulièrement pâlir auprès des recherches et des raffinements d'installation et de mobilier du nouveau propriétaire. On ne parlait dans le pays que d'une piscine creusée dans l'ancienne salle de billard de la villa, et d'une vasque de porphyre rouge encastrée dans des dalles de marbre rose, où le Noronsoff attendu devait prendre ses bains. La vasque hexagone s'étageait en trois marches arrondies et polies comme un torse de femme; pesamment accroupies sur le bord, six monstrueuses grenouilles de malachite en gardaient les six angles. D'énormes topazes étrangement éclairantes animaient le vide de leurs yeux ; la poussée d'un ressort, habilement caché dans Tune des marches, faisait cracher aux six monstres six douches d'eau tiède, bouillante ou glacée, à la fois ou alternativement. Aux murs, dont un motif erotique et stuqué ornait la haute plinthe de cygnes assaillant des Lédas, des fresques mythologiques évoquaient des scènes d'oarystis choisies parmi les mythes les plus hardis de la fable. Sur des fonds glauques et doux de roseaux frissonnants, parmi des vergers d'oliviers et des verdures de lauriers-roses, c'était l'aventure immortelle de Syrinx traquée par le dieu Pan, de Daphné presque forcée par Apollon, l'audace lascive de Salmacis tentant de s'imposer à Hermaphrodite, la coupable extase de Narcisse, les complaisances même d'Atalante, toute la luxure éparse des faunes et des nymphes d'un joyeux paganisme emplissant les bois et les vallons d'exploits de boucs et d'œgipans, et cela dans un décor de cyprès, de ro-

ches et de promontoires qu'on eût pu retrouver en poussant la porte ; églogues de la Grèce évoquées dans un cadre identique, à deux mille ans près, par le caprice et pour le bon plaisir d'un grand seigneur cosmopolite, instruit par le musée de Naples, les fresques de Pompéi et les ouvrages des érudits allemand.} sur Tibère et Néron.

On parlait aussi d'un cabinet de treillages, de treifc lages dorés et enguirlandés de fleurs de vieux Saxe comme n'en ont jamais connu Chantilly et Versailles, une folie exquise et maniérée du style Louis XV, telle on n'en voit qu'à Munich ou àPotsdam.On parlait enfin du théâtrophone installé entre la villa Noronsoff et le théâtre de Monte-Carlo ; le nouvel hôte voulait jouir de tous les concerts et des représentations de la principauté sans quitter ses appartements, mais on parlait surtout du prince Wladimir, Wladimir, comme le terrible aïeul de la légende, le neveu du prince Serge, l'acquéreur de la Folie de l'Anglais, et de la princesse Sophie morte à Nice si malheureusement, le fils unique aussi du prince Alexis Noronsoff demeuré, en sa qualité d'aîné, le chef de la famille après le décès du prince Ladislas.

Le prince Serge était mort sans enfant.

Né déjà du vivant des propriétaires du domaine, ce Wladimir (il avait à peine trois ans au moment de la fin tragique de la princesse Sophie) était fils du mariage d'Alexis et d'une Italienne, la comtesse Benedetta San Carloni, d'une vieille famille de Florence. Ces San Carloni descendaient, disait-on, d'un bâtard d'Alexandre Borgia, et nul doute que de ces deux sangs

princiers, Borgia et NoronsofT, quelque redoutable fleuron n'eût jailli.

Une terrible réputation précédait d'ailleurs le prince Wla limir. La mort de son pèrô venait de le faire libre, propriétaire de la demeure de son oncle Serge et maître de tous les millions accumulé? des deux branches. La princesse Benedetta NoronsofT sa mère, née San Carloni, ne quittait jamais ce fils trop délicat et trop chéri; elle accompagnait partout cet enfant choyé, dont les extravagances célèbres et la santé à jamais compromise la tenaient en de perpétuelles alarmes.

La princesse Benedetta NoronsofT c'était la statue même de la Douleur. Elle avait vécu toute sa vie et devait mourir dans les transes ; elle avait échappé, elle, à l'horrible charme, à la honteuse hérédité du sortilège bohémien. Elle était demeurée intacte et pure au milieu d'une famille où il était de tradition de soupçonner la conduite des femmes, mais n'avait pu préserver son fils de l'effarante emprise. C'était sur l'ordre des médecins que le prince Wladïmir venait soigner dans le Midi une neurasthénie acquise par toutes les dépenses nerveuses et tous les surmenages d'une existence déjà tristement célèbre. A peine âgé de trente-quatre ans, ce Russe en paraissait au moins cinquante. Usé de sensations et ruiné de débauches, cet homme encore jeune avait déjà un visage de vieillard; visage aggravé de tics dus à l'abus des anesthésiants. Quelle fantaisie n'avait pas osée ce jeune millionnaire à l'imagination ardente et baroque de barbare élevé dans un luxe d'empereur. Les Russes ont

des âmes d'enfant. Instinctif et impulsif avec une naïveté candide, nul peuple ne se pourrit plus facilement au contact des vieilles civilisations; l'âme cosaque mise aux prises avec nos vices se gâte avec la rapidité d'un jeune fruit; et le prince Wladimir était bien un fils de cette race sauvage et tendre, hâtée dans sa décomposition facile par cette goutte de sang florentin, apportée là par les San Garloni.

C'était à la fois un phtisique et un névrosé que venait installer dans le domaine familial la princesse Benedetta NoronsofT : de fâcheuses histoires avaient contraint le prince à quitter Saint-Pétersbourg; une parenté auguste n'avait pu le préserver des rapports de police. C'est sur ia demande du gouverneur que le tsar lui^mêaie avait prié Wladimir de quitter son palais de la Perspective Newski; le général commandant en chef de l'armée entendait qu'on respectât l'uniforme ; et pour des fêtes costumées ou plutôt dévêtues, fêtes renouvelées de celles de la décadence romaine et qu'eût peut-être expliquées aujourd'hui la vogue de Quo Vadis, le Noronsolf ne s'était-il pas avisé de demander sa figuration aux casernes. C'étaient les hommes de la garnison, qui, par trois fois, avaient fourni les Gaulois et les Celtes obligatoires d'une orgie sous Néron. Le personnel des théâtres recruté à force de roubles avait donné les courtisanes du Palatin, les mérétrices de Suburre, les Augustans et les Centurions ; les Bohémiennes des restaurants de nuit, requises pour les ballets de ces sortes de fêtes, avaient de leur présence aussi bien que de leurs pas lascifs précipité ie dénouement de ces réunions ;

des scènes inénarrables s'en étaient suivies; les soldats gri?és de Champagne et affolés par les nudités offertes avaient pris leurs rôles au sérieux et cela à la grande joie du Noronsoff et de ses amis naturellement curieux de la -nature humaine dans toutes ses manifestations; mais le général ministre de la guerre avait peu goûté cette main-mise d'un prince dilettante sur les hommes de ses régiments. Il y eut plaintes au palais, des rapports de police contrôlèrent et, après avertissement préalable, le despote et le volontaire, qu'était ce Wladimir, ayant récidivé, le coupable fut prié officieusement d'aller promener ailleurs ses fantaisies d'empereur.

Un empereur en vérité et de la Rome la plus fangeuse et la plus dissolue avec des cruautés de petitfils d'Auguste et une arrogance de parvenu à la Trimalclon. Je vous citerai deux faits. A Paris, où Noronsoff vint s'établir la première année de son exil (les Parisiens de 83 se souviennent encore de son hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne et des fêtes qui y furent données), ne s'avisa-t-il pas d'un caprice pour Ghislaine de Brème, cette fine et délicate statuette de vieux Saxe, cette femme bibelot, on eût dit descendue d'une étagère... Ghislaine de Brème, elle, jouait alors aux Variétés et venait de faire courir tout Paris au Châtelet, à la reprise de Cendrillon. Vous vous souvenez de la nacre de ses épaules et de ce profil de duchesse. Le Noronsoff eut donc, un soir, la fantaisie de pétrir et de meurtrir cette fragilité. Deux mille louis furent la somme convenue et Noronsoff, qui n'avait même pas la pudeur du toit maternel, reçut un soir,

après le théâtre, l'actrice à souper avenue du Bois. Noronsoff voulait Ghislaine dans son costume de princesse de féerie avec tous ses diamants, les dépouilles opimes d'une carrière imprévue ctiez une aussi femme jeune.

Ghislaine arrive, le prince est là en habit noir qui l'attend, le souper est servi dans la chambre. Etait-ce l'appât d'une conquête réputée difficile ou les grands crus mélangés du souper? Ghislaine coquette et s'anime, le prince, lui, reste froid; aux avances de l'actrice il oppose toutes les glaces de la Russie. Il reste grand seigneur, mais n'ébauche pas un geste; il regarde curieusement cette jolie créature qui paonne et qui s'offre. Au sortir de table, comme la femme un peu dépitée provoque, le prince se lève, sonne et, désignant l'actrice à deux moujiks apparus dans l'embrasure d'une porte, il leur dit en russe : « Allez ! » et la pauvre fille eut à subir l'assaut de ces deux brutes; ce qui mit chaque Russe à dix mille francs. De rage Ghislaine en fit une nxdadie.

Ces aventures-là vous campent un homme.

Ce Noronsoff avait d'aiMeurs le plus entier mépris des femmes. L'année suivante, entretenant publiquement Lola Faroudchi, la fille l<x plus coûteuse d'alors, et l'affichant dans tous les restaurants, le soir, quand il dînait en face d'elle, chez Bignon, au dessert ne décrochait-il pas sans façon son râtelier et ne le déposait-il pas délicatement dans un verre, vis-à-vis de Lola rouge de fureur. Les dégoûts de Lola 1 pourquoi se fût-il gêné avec elle? Ne la payait-il pas royalement ?

Ce Noronsoff avait le goût de la servitude et traitait

l'humanité comme les serfs de ses villages; la toutepuissance de la fortune lui avait appris le mépris des âmes et des gens. Il voyait le monde à ses ordres, domestiqué.

A Paris il avait installé chez lui, avenue du Boisde-Boulogne, tout un orchestre de Tziganes et le traînait avec lui, les soirs, au cabaret. Ses musiciens se plaçaient et jouaient sans se soucier des autres dîneurs; si des clients cédaient la place, le prince dédommageait le cabaretier. Il lu: arriva certains soirs de louer tout le restaurant. Ses soupers au Café de la Paix sont demeurés célèbres; on ne se mettait jamais à table avant une heure du matin. Il y venait péleméle des actrices, des journalistes, des écrivains, des peintres, des sculpteurs, des grandes dames et des filles en compagnie d'acrobates, de lutteurs, de somnambules et de lads d'écurie, invités au hasard des rencontres. Des grandes dames parfois se levaient et il arriva à des artistes de quitter la table, mais la plupart du temps on restait par curiosité; les soupers donnés par Noronsoff étaient les seuls où l'on mangeât réellement du caviar de Norvège et du sterlet du Volga, et puis chaque invité trouvait toujours un cadeau de prix sous sa serviette, porte-cigares en or étoile de rubis, perle monstrueuse en épingle de cravate, bracelet d'opales, saphir en bague ou quelque orfèvrerie de Lalique : aucun sexe n'était oublié. Parfois, au milieu du souper, le prince se levait, s'engouffrait derrière les rideaux d'une fenêtre; son valet de chambre lui passait une aiguière d'argent et dans le silence inquiet de l'assistance on entendait le bruit d'une petite

source. Debout derrière les rideaux, le prince se soulageait comme feue la duchesse de Bourgogne en pleine cour de Versailles; ce dernier Noronsoff était digne de vivre au temps de Louis XIV. Paris se fâcha à la longue de ses insolences ; des hommes invités à ces soupers prirent mal ce sans-façon de prince du sang de la fin du dix-septième ; le boulevard n'admit pas non plus la cruauté blessante de ses manières avec les femmes. Le vide se fit avenue du Bois-de-Boulogne, des journaux s'emparèrent des faits, des chroniques parurent envenimées de sous-entendus; Noronsoff sentit l'atmosphère hostile et partit.

Il partit à travers l'Europe, emmenant avec lui son orchestre de Tziganes, étonnant les capitales et scandalisant les foules de l'audace de ses caprices et du spectacle de sa neurasthénie. Londres, où la police est si indulgente aux fantaisies ruineuses de qui peut les payer, le posséda trois mois. Néron s'y ennuyait, le climat exaspérait ses rhumatismes, et puis le type saxon n'était pas son type. A Naples, où il habita deux ans lePausilippe, le voisinage deCapri lui fut funeste : il voulut ressusciter dans sa villa quelques fêtes de Tibère et fut prié de partir par un avis de la Questure. Il en fut de même à Florence. A Vienne, le prince Noronsoff déplut à l'impératrice, et à Berlin à l'empereur; une démarche officieuse de chambellan hâta dans les deux villes les préparatifs du départ. A Venise, il faillit se noyer en gondole ; la fraîcheur des lagunes lui fut malsaine.

C'est alors qu'il vint à Nice, combien malade et com Lien purulent, corps et âme 1

Je vous avais promis ud profil d'empereur

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