LE DUR MÉTIER DE PLAIRE
Et la vie la plus extraordinaire, la plus compliquée commença pour moi.
Quelle cure! J'y apportais une patience qui m'étonne encore, mais quels documents j'y cueillais sur l'àme russe.
Au début, la chose alla mieux que je n'osais l'espérer, le Noronsoff voulut bien quelque temps suivre mes ordonnances. Grâce à l'emploi de certaines poudres savamment dosées, grâce aussi à des massages électriques j'étais parvenu à régulariser presque les fonctions de ses entrailles atrophiées; le misérable malade n'en était plus tout à fait l'esclave. Si les matinées étaient encore difficiles, il pouvait au moins respirer à partir de midi et, avec sa liberté reconquise, c'était l'abandon des longues robes de chambre traînées jusqu'à la tombée du jour, la suspension des audiences dans la salle de bain ou dans 1-3 boudoir aux treillages sur le trône équivoque où ses infirmités l'obligeaient à siéger ; c'était enfin, avec la faculté de
iou LE VIGE EltBANT
sortir, une trêve à cette vie oisive et cloîtrée de satrape, où les dernières forces du malade s'épuisaient.
La vie au grand air ! C'est a quoi j'aurais voulu amener le prince. Les poumons attaqués auraient repris un semblant de vigueur. C'est cette atmosphère de parfums et de fards, aggravée d'odeurs d'animaux et de relents pharmaceutiques, qu'il eût fallu avant tout faire quitter à ce tuberculeux... Ah l de l'air, de l'air vivifiant de montagne et les grands souffles alizés du large dans ces bronches sifflantes et obstruées!
La princesse là-dessus était bien de mon avis. Arracher son Sacha à l'ambiance vénéneuse et délétère de sa petite cour d'intrigantes et de complaisants, voilà ce qu'il importait avant tout. Le tirer, ne fût-ce que trois heures par jour, de cette atmosphère de bassesse, de complicité et de folies, loin de ces remugles de ménagerie, de ces puanteurs de volière et des fadeurs étouffantes et musquées d'un logis encombré de perroquets, de singes et de toutes les eaux de senteurs d'un harem.
Je conseillais des promenades en voiture; le prince s'y résigna. Il y mit des conditions. Tous les jours, à moins qu'il n'y eût mistral, les chevaux de Noronsoff venaient me prendre à quatre heures moins le quart, chez moi, boulevard Dubouchage. De là, je passais cueillir, hôtel de Finlande, la comtesse Schoboleska et l'un de ses fils, l'un ou l'autre, aujourd'hui Nicolas, le lendemain Boris, et nous montions au Mont-Boron chercher le malade, qui consentait alors à se promener avec nous.
La route deGuerro, celle de la lézubie, les tournants
fde Ceaulieu, les pentes de la Corniche et les haï: de l'ancienne route de Gènes nousvoyaient tour à tour. Les matins où il s'était levé de bonne humeur, nous poussions jusqu'à Monte-Carlo et le prince, au bras de la comtesse Schoboleska, entrait dans les salons de jeu. Il y pontait sur Tâge de l'un des fils; il n'y restait jamais longtemps, ne pouvant, disait-il, supporter l'odeur de ces créatures, et il fallait voir de quel geste il désignait les filles; mais si, par hasard, la chance lui était favorable, il remettait gracieusement les billets de banque à l'enfant qui lui avait porté bonheur; et ce n'était jamais moins de vingt à vingt-cinq louis, car il avait des habitudes de gros joueur. De là, nous allions luncher chez quelque Rumpelmayer et rentrions à Nice dans un silence un peu morne, le cœur étreint d'une sorte d'angoisse, malgré les féeries du crépuscule et la gaieté enfiévrée de la comtesse. Ses saillies spirituelles ne parvenaient pas alors à dérider le prince, et dans cette tristesse je diagnostiquais un signe de plus de sa fin prochaine : tous les êtres marqués et voulus par la mort ont, je l'ai remarqué, de ces muettes tristesses à la tombée de la nuit. Ces tristesses, la comtesse Vera Schoboleska les remarquait comme moi avec une évidente inquiétude ; par la force des choses nous vivions maintenant tous les jours ensemble, la Polonaise et moi, et avions fini par nous lier, sinon d'amitié, du moins d'intérêt pour la santé du prince Wladimir. Suivant les conseils de la princesse Benedetta, j'avais été rendre visite à la Polonaise. Je ne lui avais pas caché l'état du prince condamné selon mes prévisions et celles de tant
d'autres, mais on pouvait le prolonger de trois ou quatre ans peut-être en l'aidant à bien vivre ; j'avais appuyé sur le mot en regardant la Schoboleska dans les yeux et, me rappelant les instructions de la princesse : « Quiconque a de l'affection pour le prince doit tout tenter auprès de lui pour qu'il se soigne; le prince ne peut faire du bien que de son vivant; ses amis le perdront deux fois quand il mourra, car il ne prendra aucune disposition testamentaire. C'est un enfant et qui a bien trop peur de la mort pour tester en faveur de qui que ce soit; le prince est superstitieux et craindrait d'appeler le trépas en dictant n'importe quelle volonté; le prince Wladimir Noronsoff s'éteindra intestat, tous ses amis ont donc intérêt à ce qu'il vive. Tant qu'il sera debout, il est le maître à la villa, il reçoit qui il veut, commande et ordonne; terrassé par la maladie, une fois au lit, c'est la princesse qui reprend toute l'autorité et c'est une terrible autorité que la princesse Benedetta Noronsoff. Nous devons, je crois, mettre tous du nôtre pour amener le prince à se soigner sérieusement.
« — C'est aussi mon avis, avait répondu la comtesse du ton le plus naturel, le prince a eu pour moi et les miens trop de bontés pour que je l'oublie ; le prince Wladimir est un calomnié, c'est une des âmes les plus généreuses et les plus hautes que je sache, on est fort injuste pour lui. Vous l'apprécierez quand vous le connaîtrez. — C'est aussi l'avis de sa mère, ne pouvaisje m'empêcher d'observer, la princesse fait grand cas du prince Wladimir. — C'est son fils, m'était-il simplement répliqué, pour moi ce n'est qu'un bienfai-
teur; et l'ingratitude trouverait son compte à accepter les légendes en cours, mais je ne suis pas ainsi, je suis fière de déclarer que je dois tout à la famille Noronsoff. En m'aidant à élever mes fils, le prince Wladimir a acquis d'imprescriptibles droits à ma reconnaissance. C'est la princesse Benedettaqui. vous envoie, n'est-ce paà, ï>:^;icieur? Dites à la princesse que je iV.r?i tout an monde pour amener le prince à se soigner. — Alors, c'est un pacte? — Non, je serai votre amie, si vous le vetâcz bien, mais non pas votre alliée.' Il n'est pas ici plus question d'émoluments pour vous que de gratifications pour moi; j'userai de toute mon influence auprès du prince pour le faire suivre vos prescriptions parce que j'aime le prince Wladimir... Alliée, non ! Je trahirai, étant Slave, car a-t-on dû assez vous prévenir contre ma race et contre les miens t Je suis et serai pour vous, monsieur, une solide amie,! je ferai tout pour vous seconder par conscience d'abord, par goût ensuite et un peu aussi par coquetterie, pour faire mentir la princesse Benedetta Noronsoff qui me hait et à laquelle je pardonne, parce qu'elle aime son fils comme j'aime les miens. »
Et là-dessus, la comtesse sonnait pour qu'on lui amenât ses fils. J'avais affaire à forte partie. Ils étaient charmants d'ailleurs, ces deux petits Schoboleski : Nicolas près de dix-sept ans, Boris, quatorze ans à pein% tous les deux blonds comme leur mère avec de larges yeux couleur de violette et frangés de longs cils noirs.
Oh! les prunelles mauves et bleues de la comtesse Vera ! Elles étaient le grand charme de cet étroit et fin visage, miraculeusement conservé dans tout son
galbe délicat. Maquillée, certes, cette femme de trentehuit à quarante ans Tétait évidemment et exquisement aussi à la façon d'un pastel, les tempes et les méplats de son joli visage à peine effleurés d'une poudre adhérente et rosée, dont tous les traits s'estompaient délicieusement. C'était un maquillage savant et discret, qui respectait les ailes vibrantes du nez, la pureté du profil, la fossette un peu accusée peut-être d'un menton volontaire et tout le modelé d'une figure qu'on eût dit grecque, s'il n'y avait eu de l'Orient dans la mollesse des paupières tombantes et l'insistante langueur du regard. Une Grecque des Iles, une Chrysis d'Alexandrie sous le règne des Ptolémées, c'était bien ce type qu'avait dû être, à quinze ans, la comtesse Vera. Polonaise, elle était surtout d'Asie-Mineure par la souplesse de ses attitudes et l'impérieuse attirance de toute sa personne. Gomme une caresse émanait d'elle. Sa voix un peu sombrée, ses prunelles claires et lentes, l'inflexion de son cou frêle, sa minceur mouvante sous de mouvantes étoffes, tout en elle implorait, suppliait, caressait; je comprenais l'empire que devait exercer une pareille créature. Les lèvres minces et les dents courtes démentaient seules cette face de volupté. La comtesse Schoboleska était manégée, frivole en apparence, coquette et spirituelle avec tout à coup, dans les yeux, une gravité sérieuse qui prenait; elle sentait le musc et les dentelles: ses moindres mouvements déplaçaient de la grâce et d'entêtantes odeurs. Ce n'était pas une femme de ce temps ; même à Nice, cette patrie du cosmopolitisme, elle était d'ailleurs, d'une autre époque surtout.
Cette beauté grecque, la comtesse Schoboleska l'accentuait encore par les modes Empire dont elle avait adopté invariablement les étroits fourreaux, les écharpes de soie et les manteaux à trois collets; d'immenses capotes de satin ou de gaze plissées affinaient encore de leur ombre l'ovale aminci du visage, comme elles avivaient le bleu mauve de l'œil. Les deux années que je vécus presque côte à côte avec elle, je la vis toujours dans ces tenues un peu extravagantes de Muse de la Malmaison, mais elles lui seyaient à ravir et rien n'était plus vrai que l'expression en cours à Nice, à propos d'elle, qu'elle ressemblait à un portrait. Le fait est que la comtesse eût pu être signée Ingres ou Gérard.
« Cette chère Schoboleska, elle a dû aimer un houzard de la Garde et en est restée aux modes de son premier amant 1 » disait souvent le Noronsoff qui ne la ménageait pas. Une autre fois que la comtesse s'était fait attendre, une des rares fois d'ailleurs (car elle était ponctuelle comme le devoir) : « Vous allez voir qu'elle va nous arriver avec un kolbach. Elle se croit toujours au baptême du Roi de Rome I » et avec une joie méchante d'enfant heureux de décortiquer un jouet : » Elle a eu quelques aventures, notre amie Véra, mais n'a rien su garder de ses anciennes conquêtes et elle a beaucoup conquis...; mais l'argent et les hommes lui ont toujours filé entre les doigts. Elleaété pourtant merveilleusement belle. Figurez-vous que le prince Rokine l'a fait servir, un soir, à un souper, toute nue sur un plat, un plat d'argent porté par quatre maîtres d'hôtel et précédés d'un héraut qui
sonnait un ban. On déposa notre amie sur la nappe, au milieu d'une litière de liliums et de roses, et chacun pouvait piquer au plat... de l'œil, car Rokine était aussi vaniteux que jaloux; et la pudeur de notre amie Vera avait exigé des perles et de valeur dans tous les endroits intéressants... Une nudité garnie, l'huître et ses perles, et huître est le mot, en effet. Qu'a-t-elle gardé de ses écrins? La pauvre n'exhibe jamais que des bijoux humiliants, des brimborions de pensionnaire ; mais ses deux fils sont beaux à regarder et plaident vraiment pour leur mère ! » Et c'était le train des propos du prince Wladimir sur sa meilleure amie, sur la femme en cour et la seule influence que redoutât la princesse Benedetta.
Une influence, certes, la comtesse Schoboleska en exerçait une réelle sur le prince, mais combien fragile et combien précaire ! Avec ce caractère mobile et fantasque on ne pouvait être certain du lendemain ; autant tabler sur le vent d'Est. Le Noronsoff en avait les sautes imprévues et les brusques emportements, et quelle grossièreté de Cosaque éclatait parfois, impudente et cynique, au cours d'un entretien ou pendant une promenade, faisant craquer tout d'une pièce le vernis du grand seigneur.
Toute pensionnée qu'elle fût par le prince, la comtesse vivait dans les transes; sa perpétuelle gaieté, son esprit en parade en quête de divertissement n'en étaient pas moins de l'angoisse et, devant ce visage attentif aux moindres gestes du despote, ces sourcils crispés et cette bouche toujours riante il m'arriva souvent de la plaindre, oui, il m'arriva souvent de plain-
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dre cette triste aventurière dont la beauté finie tablait maintenant sur celle de ses /ils et, dans ce cadre de luxe et de prodigalité ruineuse où sa médiocrité salavoluait, je lui surpris souvent dans la démarche et les yeux une* telle lassitude que la princesse Benedetta, si elle l'avait vue, en eût eu la pitié comme moi.
Deux faits dont je fus témoin établiront mieux les 'choses. Un soir, vers six heures, comme nous revenions de Monte-Carlo, le prince qui avait gagné la forte somme et qui, par malice, n'en avait pas gratifié le jeune Boris Schoboleski, le prince, mis en gaieté par son gain et peut-être la mine un peu déçue de la comtesse, ne tarissait pas de plaisanteries sur la toilette et la beauté de celle-ci, et, dans le malaise croissant d'une situation tendue, la comtesse gênée, l'enfant inquiet, désemparé et moi plus qu'ennuyé de tout cela, le Noronsoff osait même quelques allusions au passé de Ja Schoboleska : « As-tu vu les perles qu'exhibait cette fille dans l'atrium? disait-il tout à coup, risquant le tutoiement, elle portait une fortune. Quelles perles! Celles que t'a données le Rokine étaient-elles aussi belles, comtesse?»
Cette fois la Schoboleska pâlissait sous l'affront : «Vousêtes gris, répondait-elleau prince, »et, sur le bouton d'appel, elle faisait arrêter et v descendre. Boris, tout en larmes, s'était jeté dans les bras de sa mère ; le prince très ennuyé s'excusait, prétendait à une plaisanterie et, pour calmer la Polonaise, ôtait un gros saphir qu'il portait en bague et la lui passait au doigt ; furieuse, la comtesse rendait la bague : elle avait ouvert la portière et, pour la calmer,
le Noronsoff ne trouvait pas d'autre moyen que de forcer l'enfant à accepter le bijou, le priant d'intercéder auprès de sa mère ; et, comme la comtesse hésitait encore, un rubis suivait le saphir et Boris rentrait à Nice, la main toute fleurie de joyaux. Le prince aurait donné toutes ses bagues. Ce jour-là, la comtesse resta.
Lasecoude fois, ce fut plus grave. Nous roulions en landau sur la route de Vence, la comtesse, le prince, Nicolas et moi. Le Noronsoff, avisant je ne sais quel petit mendiant sur la route, faisait arrêter et, se prenant d'un subit caprice pour les yeux noirs et les haillons de l'enfant, voulait le faire monter en voiture, l'installer à ses côtés entre lui et la Schoboleska. Celle-ci de se récrier et de vouloir descendre, elle et son fils n'acceptaient pas l'équivoque compagnie de ce rouleur de chemins; et, buté dans son idée, le prince ne la retenait pas. Ne voulant pas laisser la comtesse seule sur la grande route, je descendais avec elle et Nicolas.
Le prince emmenait, vautré sur les coussins de soie, le petit mendiant ravi et stupide. Nous rentrions, nous, par le chemin de fer.
Le mendiant, imposé le soir comme marmiton aux cuisines, était renvoyé au bout de trois jours. Le lendemain, le prince était chez la comtesse Schoboleska, implorant son pardon, mieux, l'achetant à coups de billets de banque.
Néanmoins ces sorties en voiture, ces promenades sur les routes devenaient dangereuses; on y faisait de mauvaises rencontres. Le grand air excitait trop le prince et la santé développait en lui des instincts malfaisants. La comtesse devenait songeuse.