‹ Le vice errantChapitre 13 sur 29 · COUR D'ASIE · texte numérisé non relu

COUR D'ASIE

Un jour, le landau du prince ne vint pas me chercher; je l'attendis également le lendemain. Que se passait-il? Le troisième jour, je me rendais à la villa.

Je trouvais le Noronsoff siégeant dans sa miraculeuse salle de bains. Affublé d'un invraisemblable caftan de soie rose turc, les doigts surchargés de perles et de turquoises, il tenait cour plénière. Toute la fripouille élégante de Nice était là, les Russes avariés, les Anglais en fuite et les Italiens en quête d'aventures. Il y avait môme une tenancière de garnis, marchande d'objets d'art au rez-de-chaussée et de bibelots vivants aux autres étages, et un ancien cocher, établi loueur. Une escouade de moujiks blancs veillait aux portes, fresque vivante appliquée contre les fresques peintes des murs.

Renversé parmi les coussins d'un divan, le prince se pâmait d'aise au récit d'un Allemand amené là je ne sais par qui, un gros Bavarois joufflu, la chair, on eût dit, boursouflée de saindoux, qui, sérieux et comique, racontait avec des arestes court" une descente de

police dans une maison équivoque : rafle sanitaire qui était le scandale de la semaine et à laquelle lui, Meinher Schappmann, avait échappé. Arrêté avec les mineures et les clients de l'endroit, il s'était tout bonnement réclamé du consulat d'Allemagne et avait été relâché sur l'heure. La police n'avait gardé que les sujets français.

Meinher Schappmann, les mains empêtrées dans les opales d'un chapelet musulman, se débattait dans son récit comme dans une mare. Il était préoccupé surtout de s'innocenter et aussi de charger les autres clients... Comment s'était-il trouvé là? Un de ses compatriotes, rencontré la veille au Tannhauser, lui avait proposé de le mener dans un endroit amusant. Les prunelles écarquillées derrière des lunettes verdâtres, le Bavarois s'effarait et mimait des pudeurs; le Noronsoff était aux anges. « N'y avait-il vraiment que des mineures dans rétablissement? On citait des fournitures complètes, un chien danois de forte taille et dressé à d'étranges manèges; on parlait aussi d'un gros monsieur surpris en corset de satin rose et courant à quatre pattes par les appartements. Un pharmacien de Cannes marié, père de famille et même marguillier, chuchotaient les uns, un étranger descendu à l'hôtel Westminster, prétendaient les autres, à moins que ce ne fût lui-même, Meinher Schappmann, car l'homme au corset était des plus corpulents. » Et avec une joie féroce le prince harcelait et criblait de questions le Bavarois éperdu, crispé et sursautant. C'était plaisir de voir ce bon Deutsch tressaillir, érupé à chaque insinuation du prince, comme une grosse huître grasse sous un jet de citron.

L'assista lit à cnaque mot du prince; et

lui, son singe favori bîutti sur ses genoux, piquait de temps à autre d'une petiteïourchette d'or lesfraisesglacées d'une coupe-jacques, posée sur un petit guéridon.

Et moi qui lui^ivais interdit l'usage de la glace! Il est vrai que, dix minutes après, on installait devant lui un samovar et qu'il s'abreuvait de thé bouillant, douche écossaise interne dont je déplorais plus qu« tout autre les effets meurtriers sur l'organisme usé du prince.

Tout en buvant, Noronsoff jouait avec les cheveux de l'aîné des Schoboleski, Nicolas, assis près de lui ^ur le divan; sa main s'attardait dans les boucles blondes et serrées de l'enfant... Ce garçon de seize ans assistait à ces conversations. A quoi songeait donc la comtesse? Elle était là, d'ailleurs, trônant au premier rang des auditeurs, son dernier fils debout entre ses genoux et câlinement appuyé contre elle, la mère et l'enfant formant tableau, lui, vêtu de velours noir; elle, vêtue de blanc.

Dès l'entrée, je sentais la partie \ erdue: « Venez écouter cela, docteur, me criait le IN'oronsotï d'aussi loin qu'il me vit, et surtout pas de scène 1 Finies, les promenades en voiture! Je toussais davantage au retour et puis elles nous attristaient, n'est-ce pas, comtesse? Mes amis sont revenus et vive la compagnie! vous connaîtrez mes quatre-à-sept, c'est tout ce qu'il y a de plus amusant! — Comment, comtesse 1 faisais-je à la Schoboleska, la rendant évidemment responsable. — Oh ! pas de scène à la comtesse ! intervenait le prince avec un mauvais sourire, elle a eu assez de mal à renoncer à ces promenades. Le landau, c'est son triom

plie; les hommes ne la regardent pins qu'en voiture! » La Schoboleska avait trahi. Flattant les goûts d'adulation et de méchanceté du prince, elle avait ramené à la villa la petite cour équivoque des parasites et des complaisants. En conseillant au prince de reprendre ses réceptions elle avait supprimé du coup les promenades en voiture, le danger des rencontres et l'aléa des caprices, rétabli l'atmosphère spéciale d'adoration et de médisance nécessaire à la nature enfantine et cruelle de ce despote agonisant.

Tous les amuseurs admis à distraire le prince étaient avant tout ses créatures ; elle s'était faite la dispensatrice des libéralités et des dons. Lui obéir, c'était être pensionné par le NoronsofF : il n'y avait pas à lutter contre toute une maison complice. Je n'avais qu'à me retirer, pis, je n'avais qu'à laisser faire, conseiller devenu impuissant.

Et la débâcle commença, débâcle de santé et débâcle morale, si le mot moral pouvait s'appliquer à un tel milieu. Je cessais mes visites et ne les reprenais que sur les supplications de la princesse Benedetta, revenue par trois fois à la charge, affolée, indignée et en larmes: « La gueuse, l'abominable Juive, — car elle est Juive, je le sais, — elle me tue mon fils t » — Et ne sauve pas les siens, pensais-je en moi-même, qu'arrivera-t-il de ces deux enfances dans cette atmosphère de corruption? Et pour la calmer : « Oui 1 la Schoboleska est dangereuse, mais une autre serait peut-être pire. — Pire ! s'emportait la princesse, mais que voulez-vous donc? Cette femme a le génie de sa race, c'est une Juive, vous dis-je. Elle a l'instinct de la destruction.

Par égard pour cette douleur, je conseillais à ne pas abandonner le prince, mais me faisais une règle de n'aller à la villa qu'appelé, prié par Noronsoff luimême pour une consultation...

Oui, en vérité,, je fus alors témoin d'étranges choses. A ce régime de boissons glacées, de breuvages bouillants, de claustration, de soupers et de veilles (on soupait aussi maintenant à la villa), le peu de santé du malade s'altérait vite, son caractère s'aigrissait aussi. C'étaient maintenant de brusques colères, des crises de fureur quasi épileptiques et cela à propos de rien, de véritables crises qui, une fois passées, laissaient le patientbrisé, anéanti, presque mort, les yeux chavirés et les membres transis, comme vidés de sang. Et Dieu sait si les sujets de colère se multipliaient dans le désarroi de cette demeure livrée à une domesticité de hasard: serviteurs engagés au gré du caprice, congédiés de même, et dont l'intendant Grégory de Gourkau s'efforçait en vain de maîtriser le troupeau..., un troupeau d'affranchis, favoris d'une heure et maîtres de la veille, tyrannisés, tyranniques et insolents.

Et, dans le deuil d'une agonie qu'on aurait dit hâtée par une main savante et criminelle, c'étaient aussi les scènes les plus comiques.

Un soir, par exemple, j'étais appelé en toute hâte: le prince venait d'être pris d'une crise. Je trouvai la maison bouleversée, le jardin plein de lanternes et de falots errants; toute la domesticité sur pied, armée de perches, d'échelles et de cordes. Un des aras familiers du prince s'était échappé, il avait rompu la chaînette d'argent de son perchoir et avait gagné les cimes dea

arbres; c'était justement le perroquet affectionne' 1* WJadimir, un ara gris et rose au ventre semé comme de gouttes de sang. L'oiseau s'était enfui vers une heure et depuis on lui faisait la chasse; il s'était réfugié dan? un groupe de palmiers et, caché sous la retombée des palmes, il demeurait invisible, sourd aux menaces comme aux supplications... Où était-il?

Le prince qui, de fureur, s'était mis au lit d'abord dirigeait maintenant les recherches. A peine vêtu, les pieds nus dans des babouches, sans souci de la fraîcheur du soir, il courait de-ci de-là,dans le jardin, maigre à faire peur dans l'envolement d'une gandoura de soie blanche, et, les mains tantôt jointes, tantôt tendues en signe de détresse, il s'époumonnait à appeler l'ingrat. Les noms les plus tendres se pressaient sur ses lèvres : « Mon chéri, mon amour, âme de ma vie, mon bijou rose ! » Toute une litanie adorante que remplaçaient soudain injures et jurons. Il sacrait après l'oiseau perfide, le menaçait des pires supplices et, sans vouloir rien entendre, pas plus le Gourkau que sa mère accourue, la pauvre femme, et le priant de rentrer, le prince, un véritable énergumène, envoyait chercher un revolver et faisait feu tout à trac à travers les arbres du jardin.

Le perroquet effrayé quittait sa cachette et s'envolait'plus loin, dans le parc d'une villa voisine que le prince voulait faire envahir. Le concierge s'y opposait» et, de mâle rage, le NoronsofT donnait l'ordre qu'on tordît le cou à tous ses perroquets.

Ordre qu'on ne suivait pas, naturellement, en prévision des caprices du lendemain. Le prince était re monté, exténué, dans sa chambre.

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