‹ Le vice errantChapitre 14 sur 29 · NT · texte numérisé non relu

NT

Je dus veiller une partie de cette nuit-là.

Une autre fois, ce fut bien autre chose. On v< au grand galop me chercher pour le prince. Son singe l'avait mordu et il Je croyait enragé, le petit singe au sexe bleu, que iui avait donné la comtesse.

Après sa réception de quatre à sept, Noronsoff était remonté dans sa chambre et, comme il s'attardait devant la fenêtre ouverte, dans une de ces mélancolies dont il était coutumier au coucher du soleil, la bestiole comme toujours blc'tie sur un de ses bras, le prince avait été pris d'une quinte de toux et, dans un mouvement inconscient, avait dû trop serrer l'animal, car avec un petit cri plaintif, la béte s'était prestement retournée et, lui grimpant au visage, lui avait mordu la joue.

De douleur le prince avait lâché le singe, mais pour le reprendre aussitôt et, dans un accès de fureur maniaque, l'avait précipité par la fenêtre; puis, appelant à grands cris, il était tombé sur son lit.

Le Noronsofi ne doutait pas que l'animal ne fût enragé et se croyait perdu. La villa vécut pendant neuf jours dans les transes. Malgré la cautérisation immédiate on ne parlait plus, au Mont î3oron, que de l'Institut Pasteur. Pendant neuf jours le prince ne voulut pas entendre parler de la comtesse Schoboleska; c'était elle l'auteur de tout le mal, Pendant neuf jours elle fut consignée à la porte et la princesse Benedetta put espérer que c'en était fini du règne de la Polonaise; mais, le neuvième jour, Wladimir rassuré était pris d'un accès de tendresse: il s'informait de sa victime, apprenait que Taïtou avait été ramassé, les côtes brisées, par

un palefrenier et mourait lentement dans les écuries. Wladimir voulut le revoir: on lui apporta la bête agonisante, il la voulut dans sa chambre. Elle y reçut mes soins, les siens et vécut trois jours.

On l'enterra dans le jardin dans un coffret de bois lie santal et on lui fit de véritables funérailles : la comtesse Schoboleska y assista: ce fut sa rentrée en grâce.

Que vous dirai-je encore ? Il *erait plus simple de ViUeter Suétone aux pages consacrées à Tibère et à Caligula; la vieille âme des Césars revivait dans ce Russe, bizarrement mêlée aux instincts puérils des satrapes d'Asie. Les colères et les crises se succédaient toujours plus précipitées, plus fréquentes, plus violentes aussi, affaiblissant le. malade et l'avançant chaque fois d'un pas vers la mort.

Et le comique de ces tristesses, c'était la futilité même des motifs de tant de colères.

Tantôt c'était un plat d'argent qu'un aide de cuisine avait dérobé; on chassait trois marmitons, on appelait la police, on faisait maison nette. Aubout de huit jours un jardinier retrouvait le plat dans un massif. Une autre fois, un moujick avait découché, un des moujicks du bataillon sacré, et Wladimir entrait dans une fureur à la fois terrifiée et jalouse : cette vermine allait rapporter quelque affreuse maladie des bas quartiers de Nice et contaminer toute la demeure et, l'écume aux lèvres, le torse secoué par des spasmes, le Noronsofï vociférait et râlait, crachait des injures et du sang.

La princesse Benedetta stupéfiée assistait dans l'angoisse et l'épouvante; la comtesse Schoboleska attendait. »

La favorite

La Polonaise était redevenue mal tresse. Occuper avant tout le prince, ne lui laisser aucun répit, l'énerver dans une fièvre de projets et de plaisirs, empiéter sur les moindres minutes d'une existence surchauffée à blanc, ne permettre au malade ni de respirer ni de réfléchir une seconde, tel était le programme adopté par la Schoboleska. Le Noronsoff ne devait pouvoir ni penser ni se ressaisir. Une furie de fêtes et de réceptions soufflait maintenant sur la villa, la comtesse eni était l'inspiratrice et de Gourkau le metteur en scène. En attisant la vanité du prince l'adroite créature avait trouvé un sûr et généreux filon à exploiter ; l'enfant morbide, qu'était Wladimir, voulait maintenant éblouir la Riviera du luxe de ses dîners et du raffinement de ses menus. Mourant, purulent des bronches et de parc tout, il ne rêvait que raouts merveilleux et festins à la £ Trimalcion. Pareil à Néron, il voulait étonner le monde, La comtesse Vera avait mis en tête à cette guenille humaine de se faire un renom de satrape et de prince dea

Mille et une Nuits dans ce pays des prodigalités et des folies ruineuses qu'est la Côte-d'Azur.

Et la danse des millions commença. Non seulement les réceptions de quatre à sept s'étendirent, ouvertes à la curiosité de tous les étrangers des grands hôtels et des villas, mais les invitations se mirent à pleuvoir sur toute laRiviera, allant déranger dans leur farniente d'hiverneurs les grands-ducs en villégiature à Cannes et arracher à la table de jeu les ponteurs princiers de Monte-Carlo. Wladimir, allié aux plus grandes familles de la Russie, invitait au nom de la princesse Renedetta et forçait ainsi la main aux plus récalcitrants; on venait, sinon pour le fils, du moins pour la mère. Il est vrai qu'on n'y reprenait pas les gens deux fois, car la princesse ne paraissait jamais à ces dîners; la comtesse les présidait; et, seuls, les hommes, amusés, quoique scandalisés parfois, acceptaient une seconde politesse, escortés alors de quelques filles de haute volée, cueillies au Trente et Quarante ou dans les Réserves de la Riviera.

Pourvu qu'elles fassent jolies et diamantées, le Noronsoff fermait les yeux. C'était une occasion pour lui de sortir tous ses écrins. Il luttait de splendeur de bagues avec les donzelles amenées par les dîneurs et avait un flair de lapidaire pour dépister et dénigrer les diamants douteux; il découvrait d'un coup d'œil les fausses perles. Les perles étaient son orgueil. Comme il le disait lui-même avec une joie de parvenu, pour les perles il ne craignait personne. Ces soirs-là, la comtesse apparaissait endiamantée comme une châsse, parée des plus beaux joyaux de Noronsoff ; le Russe les

lui prêtait pour se fiire honneur à. lui-même, et Cl que, sur le nombre des bijoux, la fine mouche oubliait parfois d'en rendre quelques-uns.

Un gaspillage effréné régnait à l'antichambre coame aux cuisines. Celait la débâcle joyeuse, le coulage effarant d'une auberge mal tenue, tombée aux mains des gens de service ;, l'orchestre des musicanti, violonant et Autant, menait la sarabande et le désarroi des millions. Dès quatre heures, la villa et le parc s'emplissaient de valses et de tarentelles. Klles ne cessaient que bien avant dans la nuit, relayées de temps à autre par des marches et des czanlas tziganes, car Noronsolî avait maintenant deux troupes de musiciens, une pour les réceptions de quatre à sept et une pour les dîners du soir.

Le prince donnait maintenant deux ou trois dîners par semaine. On était invité tard pour neuf heures, mais souvent, à dix heures et demie, les convives attendaient encore; le prince demeurait invisible et la comtesse, prenant alors le Lias du plus vieux ou du plus important personnage, passait dans la salle à manger et l'on se mettait à table.

Les épaules nues, les fracs constellés de décorations, les diamants, les perles, les aigrettes, les yeux avivés de kolh, l'édifice des cheveux teints et la nacre des nuques se coudoyaient, se frôlaient ou se toisaient comme à une table d'hôte, dans le va-et-vient des servants déguisés en moujicks; les conversations déviaient vite parmi le fumet des venaisons, le poivre *ies épices rares et la fleur musquée des grands vins ; su** 'a pappe des avalanches de roses s'effeuillaieut.

ISO LE VICE EIUIÀNT

entêtantes. Campés sur une estrade,, comme dans un restaurant de nuit, des Tziganes équivoques, maquilles et câlins raclaient des valses et roulaient des œillades; des rires de femmes chatouillées fusaient dans les coins, une odeur de chaire moite et de fleurs pâmées traînait dans la salle, et les hommes, excités sur la nudité fine et les seins délicats poudrerizés et blancs de la Schoboleska intangible, lointaine, un sourire frais dans ses larges yeux mauves, auraient, sans cette réserve et cette grâce hautaine, pu croire dîner au mauvais lieu.

Les fins de dîners et de soupers du prince ! Parfois, vers les minuit, quand la fête surchauffée prenait des allures d'orgie, l'orchestre entamait l'air national russe et tous les yeux se tournaient, effarés, vers l'entrée de la salle. Un spectre venait d'y apparaître, la pâleur livide d'un homme en habit noir, la maigreur quasi macabre du Noronsoff; et, les doigts étincelants de perles, des diamants gros comme des noisettes au plastron de sa chemise molle, le prince Wladimir s'avançait, hésitant, les bras aux épaules de deux serviteurs.

Les joues frottées de rouge, il souriait péniblement, la poitrine obstruée de râles, et branlait sur sa cravate blanche une étonnante figure de vieille femme. Une crise le terrassait depuis neuf heures ; il avait cru rendre l'âme. 11 était là- haut dans sa chambre à cracher ses derniers poumons, pendant qu'eux sablaient le Champagne et se bourraient de pain de caviar ; mais il avait tenu à serrer la main de tous ces bons amis qui l'aidaient si joyeusement à mourir; il s'était rhabillé coûte que coûte et était venu leur dire bonsoir,

LE VICE ERRANT iSÏ

peut-être adieu, car qui sait s'il passerait la nuit; et un étrange sourire, fait de mépris et de sarcasme, retroussait alors ses lèvres blêmes et lui découvrait les dents.

Ah ! les dents longues et déchaussées déjà, les dents de moribond poitrinaire que montrait alors le Noronsolf en dévisageant d'un œil curieux la gêne de ses convives; chez quelqucs-nns c'était même de l'effroi. Il jouissait alors de leur malaise. Leurs yeux effares le payaient de toute sa fatigue. 11 s'excusait dans un jargon câlin et rauque de les attrister du récit de ses maux, de les ennuyer de la vue de sa déchéance ei puis brusquement se mettait à rire, demandait du Champagne frappé et disait que ça n'était rien, que dans vingt-quatre heures il irait bien, et, facétieux et goguenard, il invitait tel et tel à diner pour le surlendemain... Mais sa présence avait jeté un froid, les hommes demandaient leurs chapeaux, les femmes leurs pelisses ; et le prince, resté seul avec la Polonaise, s'esclaffait et s'étranglait, riant aux larmes : « As-tu vu leurs gueules, comtesse? Ils t'auraient vue nue sur un plat qu'ils n'auraient pas fait plus sales tètes. En aurais-je fait un homme de théâtre ! Quand ils m'ont vu, leur foie gras leur est remontéà la gorge. S'ils pouvaient crever d'indigestion, cette nuit! J'ai bonne envie, un soir, de faire droguer les plats. Vois-tu toutes ces belles dames se tordant de coliques... Ah 1 leur frousse, leur lamentable frousse s'ils se croyaient empoisonnés. Tas de parasites et d'intrigants, la peste les étouffe! Comme je les hais ! sont-ils assez bien portants 1 Qui est-ce qui t'a fait la cour, ce soir? le Luidgi Frozzi ne

te quittait pas de l'œil, il m'a semblé. Celui-là, je te le" permets, il est assez beau. Tu n'as pas amené Boris, ; Nicolas non plus. Tu as bien fait. Ils sont trop jolis pour ces mufes. Margaritas ante porcos. Oui, des porcs, de véritables porcs! Tout de même, si on les empoisonnait quelque soir. » Et la comtesse, avec son doux sourire : « Quel beau César Borgia vous eussiez fait, mon prince ! » Et le Noronsoff, flatté : « Oui, je suis né trop tard et trois siècles plus tôt peut-être; le monde aurait-il- vu des choses 1 mais, pa&ence, nous finirons bien par étonner et faire crier tous ces gens-là,, un 6 jour, car tu hais le monde, toi aussi, tu es nihiliste. — . Un vrai Borgia, roucoulait la comtesse en continuant son rêle. — Oui, j'ai du sang florentin dans les veines, j'ai aussi du sang des Romanofï par mon arrière-grand< père, qui fut l'amant de la grande Catherine. Allons dormir, comtesse, votre voHure est là. »

Et c'étaient là les tendresses dialoguées, après souper, entre ces deux êtres.

Le prince Wladknir se tuait, des sommes fabuleuses se dépensaient dans ces dîners. Il y ruinait plus que sa santé œ*ai»fcenant : il y dilapidait sa fortune. Toute la demeure étett au pillage; les hommes d'affaires avaient reçu-de (SeuFkau l'ordre de vendœe des -villages, et des bois; laprAncease Benedetta avertie s^ÎFrrtait, mais se taisait, impuissante. La Polonaise poursuivait son œuvre, acharnée, on eut dit, à détruire; la* nihiliste transparaissait dans cette femme.

A quel mot d'ordre obéissait- elle? Elle me semblait grandie, devenue l'âme de quelque complot obscur, incarnait, par moment, à mes yeux l'Esprit, de, perdi-

^ion, je ne sais quelle tangible Perversité. Comme elle m'avait joué! Avec quelle habileté elle avait fait évader le prince des mailles serrées de mes prescrip-: th.ns et de mes ordonnances! Elle les avait;rompues avec patience ; lenteur et certitude : la Schoboleska triomphait.

Elle faillit pourtant échouer au port et, par un malicieux concours de circonstances, laisser son influence aux mains d'un des mille et un amuseurs amenés par. elle pour occuper le prince.

Pami la foule des aventuriers et des histrions racolés au hasard des rencontres pour animer les quatre-à-sept! et les soupers de Wladimir, olla podrida de tous les talents el de toutes les réputations méritées ou surfaites' de l'Europe théâtrale et banquiste: barytons italiens en représentation à Monte-Carlo, étoiles d'opérette au' programme du théâtre de Nice, acrobates et jongleurs même du Kursaal et jusqu'à des numéros de matinées mondaines, cantatrices de salons en éternelle expectative d'engagement, Muses roucoulantes de vers de Jacques Normand et de Verlaine, bas bleus diseurs de' leurs propres élucubrations au zézaiement frôleur et puéril, évidemment voulu pour attiser les vieux messieurs, (la curiosité ahurie des invités de Noronsofî vit jusqu'à des danseuses espagnoles d'un bar mal fan.é des environs de la gare, et il offrit même, un soir, à nos stupeurs la nudité historiée et bleuâtre d'un homme tatoué, le corps musculeux et comme brodé de fines arabesques d'un lutteur de foire, ramassé on ne sait où, au Marché des Ponchettes), donc parmi ce défile de prétentions, de monstruosités et de cabotiuages.ho-

chets d'une journée ou pantins d'un soir rejetés vite à la rue par le caprice énervé du prince, il arriva à Sacha de S3 prendre d'un sentiment très vif, d'une sorte d'amitié tendre et mélancolique pour un matelot d'Aigues-Mortes, un navigateur, comme s'intitule pompeusement à Marseille quiconque a mis le pied sur un bateau, un de ces espèces de camelots de la mer qui, à peine débarqués à la Joliette, courent écumer la Riviera. en hiver, et, en été, les villes d'eau en quête d'aventures et de nigauds à qui placer leur pacotille, robes japonaises, pongées de Chine, objets d'ivoire et broderies turques, achetés par eux au cours de leurs escales en Orient. Vêtus de complets bleus à boutons de métal, coiffés de casquettes de yachtmen, ces trafiquants de la marine s'appareillent ordinairement par couple et, le ballot sur l'épaule, vont, le matin, sonner aux portes. Fanfarons, comrnunicatifs et hâbleurs, une joie <lans leur œil luisant, la joie du matelot en bordée et ■du commerçant roublard en affaires, ils vont souriant aux servantes, l'air de pirates bons enfants. Tannés $ar les embruns, le teint cuit et robustes, ils ont gardé dans leurs prunelles le bleu profond de la Méditerranée et le gris changeant de l'Océan ; ils sentent le goudron, la liberté et le large ; et leur démarche en chaloupe, le balancement rythmé de leur carrure caressante, la hardiesse de leurs gestes sont la gaieté de la rue, la stupeur amusée du passant.

; était Marius Rabassol.

LE REGiXE DE MARIUS

Marius Rabassol était donc un vulgaire chineur. Ancien gabier mécanicien à bord du Formidable, dans l'escadre de la Méditerranée, à sa libération du service il était entré dans la Compagnie Touache et avait fait, trois ans, le parcours de Marseille à Tripoli avec escales à Tunis, Sousse, Sfax et Gabès et parfois le crochet de Tunis à Païenne au retour; puis il avait été second à bord d'un caboteur de Bastia, avait connu les côtes de Sardaigne et de Sicile, et, depuis un an, était redescendu à la chauffe d'un transport de Chine. C'était son premier voyage au pays jaune; il en avait rapporté toute une pacotille d'étoiles et d'objets d'Extrême-Orient qu'il essayait de débiter le plus cher possible aux hiverneurs de la Côte-d'Azur.

Un Basque de Biarritz, Pierre Etchegarry, ancien

marin de l'Etat comme lui et rencontré dans quelque

bouge de Marseille, l'accompagnait dans sa tournée.

w.: faisaient la paire. Ils venaient de Cannes, où

■ réussi, tonus en respect par les

portiers des somptueux hôtels et la livrée des villas princières, mais ils espéraient bien se refaire à Nice, à Beaulieu et à Menton, où la vie moins mondaine est plus pcôpice aux tentations d'achat. Ils étaient d'ailleurs décidés à -tout pour mener, à bien leurs affaires, et, en vrais Méridionaux passionnés de jeux et de coups de hasard, avaient arrêté le projet, une fois leur camelote vendue, de t&n-ter la chance à Monte-Carlo et de risquer leurs bénéfices sur le numéro de leur âge.. Si Rabassol en avait vingt^huît, Etchegarry n'avait* pas plus de vingt-cinq ans.

Tel était le couple que croisait, un matin, la com-" tesse Schoboleska dans le vestibule de son hôtel. Les, deux compagnons y avaient étalé leurs marchandises.! La Polonaise descendait déjeuner avec ses fils; les deux enfants s'arrêtaient aux robes brodées et aux magots de porcelaine, et la comtesse s'amusait aux boniments. Allumés par la joliesse de la femme, les deux marins luttaient de verve, exagéraient le respect, retenaient des gestes enjôleurs, et, trompés par l'élégance de la Polonaise, croyant à l'aubaine d'une riche cliente dans ce petit hôtel, souriaient de la dent et de l'œil.

Leur jeunesse et leur gaieté émerveillaient l'aventurière ; elle jaugeait à leur juste prix tant d'entrain et de santé robuste. « Oui, ces deux camelots amuseraient certainement ce morne Wladimir, leur loquacité bon enfant emplirait au moins une journée du prince. » Elle achetait une babiole et donnait l'adresse de la vilia.

« Après -cin.cL heures, villa Noronsoff, au Mont-Do-

Ton. Si le concierge fait des difficultés, vous remettrez, cette carte et demanderez la comtesse Schoboleska. Inutile de venir à deux. Venez, vous, disait-elle au Provençal, inconsciemment sensible aux yeux d'eau verte et à la face sarrazine de Rabassol, votre arm pendant ce temps ira placer sa marchandise dans propriétés voisines », et elle donnait l'adresse de quelques villas.

Ce jour-là, NoronsofT offrait aux invités de son quatre-à-sept les contorsions désarticulées d'un hommeserpent, un numéro, je crois, du Kursaal : le spectacle était assez piètre*. Moulé dans un maillot d'écaillés argentées, tout éraillé par places, l'acrobate étirait une maigreur impressionnante, et, le ventre abominablement creux, l'estomac bombé sur la saillie des^ côtes, tordait et nouait, comme des écharpes, deux longs bras filandreux et deux jambes hëronhières aux mollets absents. C'était une vision de cauchemar ; la mine hâve et souffreteuse du pauvre hère l'aggravait. Les traits chavirés d'angoisse, il opérait, recroquevillé sur lui-même, avec une étrange fixité dans les yeux : maintenant, les membres enchevêtrés, adhérents au torse, réduits à leur plus simple volume, comme amalgamés l'un dans l'autre, il gisait blotti au fond d^une boite de verre, et sa face jaune, surgie d'entre ses cuisses, irradiait deux prunelles attentives et béantes, un regard vide et fou de Méduse, et tous et toutes avaient le cœur étreint devant cette immobilité suppliciée. Maigreur étique de jeûneur, détresse effarée de patient à. la torture, pâleur exsangue et yeux hypnotisés de captif, ^1 y avait tout cela dans ce Bjpe

tacle hallucinant et même plus encore, de l'épouvante et de la fascination : la fascination d'une pieuvre qui regarderait, aplatie aux parois verdâtres d'un aquarium.

La minute était plutôt pénible : un moujik entrait sur la pointe du pied et remettait une carte à la comtesse. « Bien, faites attendre », répondait la Polonaise. Mais Noronsoff, que le spectacle ennuyait, voulait savoir. « Qu'est-ce, des cachotteries encore ! » et il questionnait la comtesse. « C'est un marchand d'étoffes et de chinoiseries rencontré, ce matin, à l'hôtel. Il a d'assez belles robes, je lui ai dit de yenir. — Quelque Juif? — Non, un marin, un voyageur. — Un marin l qu'il entre 1 » Et, subitement intéressé, Noronsoff, levé de son divan, faisait signe qu'il en avait assez du disloqué et de ses laideurs; l'homme-serpént se dégageait lentement de sa boîte, se cambrait, s'étirait et, sur un craquement de ses jointures, saluait l'assistance. Déjà indifférent à tous, pis, presque oublié, il se retirait à reculons en épongeant un front moite.

Marius Rabassol venait d'entrer. Son large sourire, sa barbe courte, sa face ronde et brune, la clarté d'eau de ses yeux verts, toute la gaieté de sa personne avaient comme illuminé la salle. Il s'était arrêté sur le seuil, un peu courbé sous son ballot d'étoffes, brusque et bon enfatat avec une joie dans l'œil. « Il me plaît, déclarait Noronsoff en se renversant dans ses coussins. Quelle carrure 1 Mes compliments, comtesse, vous vous y connaissez en hommes ! » Et sur cette impertinence il disait au marin d'avancer.

Encouragé par ua regard de la Polonaise, le came-

lot s'exécutait. Il déposait son ballot devant le prince, mettait un genou en terre et, preste, en trois mouvements, étalait sa pacotille. Boris et Nicolas Schoboleski s'étaient approchés, ravis des animaux fabuleux des broderies et des contorsions sculptées des neskes. Mis tout à fait à l'aise par l'accueil, le Provençal bonimentait maintenant sa marchandise ; ses prunelles et son bagout pétillaient. C'était un jargon pittoresque avec des trouvailles de mots et d'inattendues métaphores, des audaces et des allusions grivoises qu'il risquait, enhardi par l'attitude du prince, un chapelet de contes à dormir debout dépêché pour faire valoir ses objets et expliquer leur provenance. Toute la blague de Marseille fusait de ses gestes, de sa bouche et de ses yeux. Dans le silence attentif de tous, Wladimir, énigmatique et muet, écoutait : « Choisissez, mes enfants, prenez, mes agneaux. » Et, touchant légèrement Boris ou Nicolas à l'épaule, il poussait les deux adolescents à des achats, dirigeait leur choix, forçait leur hésitation. Il offrait trois robes à la comtesse, cueillait des menus bibelots pour les autres invités et ne quittait pas le marchand de l'œil. Le visage fermé, il détaillait l'entablement du front, le profond enchâssement des paupières, le nez brusque aux narines mobiles, les lèvres épaisses, les dents courtes et ie teint basané; le Russe regardait ce Provençal, comme la maladie doit regarder la santé. L'homme enfin se relevait, il avait tout vendu. Wladimir le faisait régler par Gourkau. « Tu as encore d'autres bibelois chez toi, à ton hôtel ? » et brutalement le prince risquait le tutoiement. « Certainement, monseigneur, ou plu-

r4§Ô LE tlGË ËRRÀtt?

. {tôt, moi, je n'ai plus rien, mais mon ami en a encore. ■ *— Ah! tu as un ami? Tu ne voyages pas seul? — Un ami, c'est-à-dire un compagnon. Non, on ne voyage •pas seul. Pour courir les pays ça serait- trop tr.iste. — »Tu es marié? — Moi! A marier tous les soirs! » Et , 'e marin rougissait, comme en ayant trop dit. « C'est fî)on,tu reviendras demain avec tes marchandises, mais (n'amène pas ton ami. »

Marius se retirait, dansant .presque de joie.

« Vous avez eu la main heureuse, comtesse. Cet 'homme est la gaieté même, il nous a délivrés d'un ,cauche mar. »

Et le règne de Marius commença; il revint le lendemain, il revint le surlendemain et tous les autres lendeimains encore. Quand il eut épuisé sa pacotille et même jles fonds de magasins de l'avenue de la Gare, placés comme objets exotiques à la nouvelle folie de Wladimir, il revint à titre de conteur aux appointements de iquarante francs par jour. Gourkau le réglait chaque soir et, chaque matinée, vers midi, le Provençal venait aux ordres. Wladimir était encore au lit, on faisait déjeuner le Marius à l'office et, à quatre heures, le ^conteur attitré du prince prenait son emploi.

Sacha l'imposait maintenant à ses quafcre-à-sept. fLes orchestres congédiés ne jouaient plus qu'à l'heure ides repas ' et, dans le silence de tout l'auditoire, le imatelot- abreuvé de limonade (comme tous les gens du Midi, Marius était sobre), racontait ses voyages,, narrait son enfance de mousse, ses années ée service à bord du Formidable et, surexcité au bruit de sa yoix propre, s'exaltait, inventait, osait' des^hyperbolea;

et bavardait, mimait, monologuait avec l' in ta ri s entrain des hommes de sa race. Ce fils de Troubadours à l'imagination élargie par des années d'aventures et d'expéditions lointaines se trouvait être un merveilleux, conteur.

Les coudes aux genoux, le menton appuyé dans une main, Wladimir, avec un étonnant rajeunissement de toute la face, buvait les paroles du marin. Il buvait aussi ses yeux, ses yeux d'eau transparente et verte où tremblait le reflet de tant d'horizons; il buvait, on eût dit aussi, sa santé et sa force, tant sa pitoyable figure de vieille femme s'animait d'une passion intense aux contes bleus et jaunes du Rabassol.

Le marin disait les corvées de bord, les aventures d'entrepont et de hamac, les rixes entre infanterie de marine et mathurins quand on descendait en ville, les soirs de paie d'escadre et les bordées dans les rues chaudes, les nuits du Chapeau-Rouge, les saouleries des Bretons et les bons tours des mokos, galanteries et galéjades, les filles aux portes et la ruée des mâles au seuil des maisons closes, les danses dans les bars; et Wladimir halluciné revivait avec lui toute une vie de jeunesse en rut, de débauche robuste, animale et saine. Il crispait ses mains nerveuses et retenait comme des hennissements en croyant humer des relents de marée et de fard ; les récits du marin sentaient l'ail et le musc; ses moindres gestes évoquaient des robes troussées et des gouges pâmées a-ix bras musclés de gars dans des envoiements de peignoir, et Wladimir enviait ces marins et ces filles ; la vieille âme prostituée des priiàcesses de son sang se réveillait en lui.

192 LE VICE EIUîÂNT

Et puis le Rabassol racontait ses voyages. C'était Alger la blanche, étageant comme en falaise les cubes crayeux de sa casbah, les friteria.de la marine, les cafés maures et, la nuit, les plaisirs violents de la ville arabe; c'était aussi Oran l'espagnole, l'ordure du quartier des Juifs et, plus oriental que l'Orient, le fourmillement diapré, coloré, gouache d'argent et d'or, dans le clair obscur et la lumière, de la foule affairée des souks de Tunis. Le marin racontait aussi Sousse, Monastir et Sfax, Gabès et son campement de spahis, Gabès et ses chargeurs d'alfa; il racontait aussi Djerba,] l'ancienne île de Calypso selon les uns, l'île des Lotophages selon les autres ; Pjerba et les voiles rousse? des pêcheurs de'corail essaimées sur le bleu méditerranéen, les voiles rousses des pêcheurs apparues dans le couchant comme un troupeau de flara&Bts roses sur la mer; il racontait enfin Tripoli, Tnpsl: de B^barie.' le Tripoli des corsaires, des expécftHeas espagnoles et de la Princesse lointaine, et Sadba transporté ailleurs, Sacha transfiguré écoutait ses histoires dans l'hypnose adorante d'un nomade écoutas^ un conte de; chamelier à l'ombre bleue d'un caravansérail.

L'Asiatique était reparu en lui, le débauché avait fait place à l'homme du rêve ; tous ces noms de villes barbaresques de la Tripolitaine et du Sud Tunisien l'enivraient comme un philtre : c'était l'incantation aussi à une invitation au voyage. Ces villes, il les voyait toutes, les unes au milieu des paknt&rs de leurs ;oasis, les autres encerclées dans de hautes murailles, toutes nonchalamment couchées dans le miroitement des sables et surtout dans le mirage des lieues, des

lieues et des lieues qui grandissent, déforment et magnifient les décors.

Le marin racontait aussi la Sicile, les Latomies de Syracuse, les palais espagnols de la ville, la Voie des Tombeaux et le panorama de grandiose mélancolie, qu'on découvre" du théâtre grec; il racontait aussi Messine, le phare dressé à l'extrémité du mole; Catane et ses rues j>avées de lave durcie, ses chaussées figées, torrentueuses et noires; il racontait aussi Narples et le Vésuve, les osterias du Basso-Porto et les nuits crapuleuses de Portici au bord de la mer; il connaissait Sorrente (il y avait passé deux jours), la splendeur du golfe de Salerne et la féerie de roches et d'eau d'Amalfi; ce Provençal avait fait aussi Païenne, et savait dire Monrëale et la Concha d'Oro, les jardins d'orangers et de citronniers en fleurs, énervants d'odeurs et de douceur, la foule élégante et poncée des Quatro Sanli, la pêche au trident et le mont Pellegrino.

Marius Rabassol avait été aussi en Chine.

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