LE COMPLOT
« Ah ça ! docteur, pourriez-vous me dire ce qui se passe ici ? Mon fiis vit avec des cuisiniers maintenant.; Il ne quitte pas, paraît-il, les fourneaux; le prince Wladimir Noronsoff épluche de l'ail et tourne des sau-l ces; il est aux ordres de deux marmitons ! Mais cela est la fin du monde, l'abomination de la désolation et vous assistez à cela, docteur ! et vous ne m'avertissez pas ! J'avais plus de confiance en vous ! » Et la princesse Benedetta Noronsoff, se levant de son siège, brisait d'un coup sec le mince coupe-papier d'ivoire qu'elle tenait à la main ; elle dominait de toute sa hauteur la tante-devant laquelle je venais de comparaître : c'était un vrai réquisitoire. Alarmée du train que prenaient les choses, elle m'avait fait appeler, s'enquérait^J voulait savoir.
J'étais vraiment bien coupable. Qu'est-ce que c'étaient que ces deux rouleurs de port qui régnaient mainte* nant h la villa? Deux créatures delà Schoboleska, sûrement, puisque c'était elle qui les avait amenés;
créatures de celle ci; les deux marins étaient tout ac quis. Ils avaient lâché la Polonaise avec une facilité inconsciente, bien plus tentés par la joie de reprendre la mer que convaincus par les arguments sonnants de Gourkau. C'étaient de braves garçons, en somme, et la princesse avec son grand air et sa douleur vraie avait su, en trois entretiens, les détacher de la Scboboleska; Marius, surtout, 's'était laissé prendre au chagrin de cette mère en perpétuelle angoisse pour la vie de son fils; il avait lai aussi, dans un coin de Camargue, au bord de quelque route blanche, une vieille ratatinée aux mains sèches et noueuses comme des branches d'olivier, une vieille marmotteuse d'oremus, acagnardée au coin de l'âtre et dont la voix tout à coup sombrait dans les larmes quand elle prononçait le nom de son Marius; ce Provençal était bon fils. Etchegarry, enfant naturel, avait le coeur moins sensible, mais ce que Marius voulait, lui-, Pierre Etchegarry, le voulait. A celui-là la princesse en avait imposé avec son profil de grande race; puis, c'était une bonne action, en somme, qu'ils faisaient d'arracher ce m; à l'empire de cette gueuse, et ils s'approuvaient d'être pour la mère contre la favorite. Ils défendaient la famille, sans compter que leur bonne action leur rapportait gros, qu'ils y gagnaient la liberté, la joie de naviguer, pour eux la première de toutes, et gardaient leur situation: ils demeuraient les amis choyés de Wladimir.
Tranquillité de conscience et aucun risque, nos deux compagnons se refaisaient des âmes neuves en trahissant îeur bienfaitrice.
Leur faveur, d'ailleurs, sans baisser pour cela, moins vive. Sacha commençait à se lasser des sal: de poivrons, des anchois aux tomates et du veau farci aux pistaches; les récits de Mari us le captivaient aussi moins. Pour le moment, c'était le Basque qui tenait la corde grâce à des parties de pelote organisées par lui dans un coin du parc; d'autres Basques, retrouvés de ci de là, formaient les camps; le parc étant en pente, on avait tendu, très haut, dans les palmiers des filets à mailles serrées pour retenir les balles; les parties se poursuivaient dans les plus mauvaises conditions, coupées par les touffes d'agaves, les massifs de bambous et les plates-bandes d'anémones en fleurs; les partenaires d'Etchegarry y trempaient leur chemise de sueur, sacrant et jurant dans le patois rauque de Saint-Jean-de-Luz et d'Ustarits qu'on ne pouvait -peloter sur un terrain pareil; mais la munificence de Noronsofï les retenait. Tout à fait incapable de juger les coups, il ne s'intéressait qu'à l'agilité, au déploiement de force et d'adresse du Biarrote et de ses amis. Souples et musclés comme des chats, leur sveltesse aussi le ravissait; et, supprimant du coup ses quatre-àsept, il passait maintenant ses journées dans le parc : ce qui lui mettait du sang aux joues et lui redonnait une apparence de vigueur.
Entre temps, une correspondance active s'échangeait entre Gourkau et lord Férédith, le propriétaire de V Edouard III', la princesse Benedetta ne quittait plus Sainte-Réparate, où elle faisait dire des messes et brûlait des cierges et des cierges pour la réussite de son projet, pour l'enlèvement de son Wladimir; une hysté-
le dévotion la possédait. Dirigée par son fraie An- Cappini, elle emplissait toutes les paroisses de Nice de mômeries italiennes. Je n'avais pu lui refuser d'assister avec elle et Gourkau à un office célébré toujours dans le môme buta la cathédrale, mais je lui lis comprendre que notre présence assidue, à tous trois, à des messes votives, dans les églises de Nice, pourrait être remorquée et rapportée quelque jour au prince qui, sûrement, s'en alarmerait; et je pus, par la suite, esquiver l'ennui de ces cérémonies et de ces actes de foi. Gourkau resta le compagnon désigné de ces pèlerinages; ils avaient lieu, le matin, pendant les sommeils anéantis du prince, vautré au lit jusqu'à une* heure; ils entretenaient la princesse dans cet état de surexcitation fébrile et d'espérance désirante qui me rappelait malgré moi l'hypéresthésie des premiers néophytes chrétiens. Le prince continuait à s'intéresser aux gants d'osier et auxtayolles rouges des joueurs de pelote, et tout, jusqu'alors, tout de l'enlèvement projeté semblait en voie de réussir.
« La dissimulation de ces Russes, la fausseté surtout de ce Wladimir ! Figurez-vous qu'il est en train d'acheter un yacht! Oui, oui, un yacht, V Edouard III, à Cannes, et qu'il ne m'en a rien dit! C'est Gourkau qui a entamé les négociations. Vous n'êtes au courant de rien, vous non plus? — Non, vraiment; vous êtes sûre, comtesse? — Si je suis sûre! Le propriétaire est un . de mes amis, lord Férédith. Il m'a écrit pour les renseignements; il voulait savoir si la proposition était sérieuse. J'ai répondu qu'elle ne tenait pas debout; c'est un caprice du prince, et vous savez ce qu'ils durent
ses caprice si Alors, vous n'en saviez rien? » La corn-' tesse venait de s'asseoir auprès de moi ; c'était sur la terrasse même où nous sommes, devant le panorama de l'Esterel et du mont Chauve, de la montagne et de la mer; sous les bambous, les enfants et les partenaires ii'Etchegarry jouaient à la pelote.
Je supportais sans broncher l'interrogation des yeux aigus de la Schoboleska: « Rien. Quelle fourberie a ce fWladimir! Qu'il ne m'ait rien dit, cela lui ressemble. Il tient de sa mère cette âme de Jésuite, mais que jGourkau ne m'ait pas prévenue ; voilà ce que je ne saurais permettre. Je puis perdre qui je veux, ici. » Et |ses prunelles mauves croisaient encore les miennes. |« Alors, vous êtes ignorant, vous aussi? » Je tentais de isauver la situation. Après tout cette proposition d'achat jne venait peut-être pas du prince; Gourkau connaissait toute la colonie russe, il pouvait agir au nom de quelqu'un, il avait peut-être commission de... « De la jprincesse! Alors ce serait encore pis. D'ailleurs, tel jvalet, tel maître ; cette demeure est celle de l'intrigue, et chacun y pêche en eau trouble. Bonsoir, monsieur Rabastens, et merci. » Et la comtesse, se levant, allait rejoindre Noronsoff, en train d'expliquer un coup dou» teux à ses fils.
Le soir même, je prévenais la princesse: il n'y avait là qu'une coïncidence fâcheuse, la malchance de ce lord Férédith qui connaissait la Schoboleska et lui avait écrit mais rien n'était encore perdu. Si la Polonaise avait l'aplomb d'interroger Gourkau, il donnerait le no» d'un des hommes d'affaires de la princesse en Russie; ce qu'il fallait savoir au plus tôt, c'était s» les deux
marins n'avaient pas parlé, si, dans quelque cabaiet, leur vantardise n'avait pas tout compromis. Un propos avait pu être rapportée lacomtesse. Si elle avait vent de l'embauchage des deux hommes, la partie s'annonçait dangereuse, elle avertirait Wladimir. Qui sait môme si elle n'avait pas fait venir ces deux chineurs et ne les avait pas confessés avec son air indifférent etsanonchalance'de chatte. « Cette chienne de Juive et de Polonaise avariée, elle avait dû rouler ces deux nigauds comme des boulettes dans la farine » et la princesse Benedetta s'encolérait, tout un vocabulaire de basses injures remonté soudain aux lèvres.
Informations prises, les deux marins n'avaient rien dit. La comtesse les avait bien mandés chez elle et leur avait proposé un engagement des plus avantageux à bord d'un yacht de Cannes, l'Edouard III, propriétaire, lord Férédith, mais ils n'avaient pas bronché, flairant un piège, et avaient dit non. Ils ne se souciaient pas de la discipline et de l'étiquette auxquelles on est astreint à bord des yachts; ils préféraient le sans-gêne, la vie bon enfant et les aubaines imprévues du cabotage; ils avaient même informé la comtesse que le bureau de l'Inscription maritime de Marseille les réclamait, et qu'ils s'embarqueraient à la fin du mois.
Sa vigilance était donc dépistée, mais elle avait eu vent de quelque chose et toute sa police devait être sur pied; il fallait absolument brusquer ce départ. La consultation où je devais ordonner le voyage était urgente, nécessaire; nous étions tous là-dessus du même avis; et la princesse demandait à son fils de vouloir bien la rassurer par une consultation donnée par moi en sa
présence; elle voyait, il lui semblait, son Sacha revenir à la santé, mais il y avait des mieux apparents, et elle tenait à être édifiée sur son état; il ne pouvait refuser ce léger ennui à sa sollicitude maternelle.
Le prince répondait que cela était ridicule, mais qu'il nous recevrait le lendemain, vers trois heures.
La veille de cette mémorable consultation, au cours même d'une des coutumières parties de pelote, un incident éclata, dont le souvenir m'intrigue encore. NoronsofT était là, comme toujours, attentif à la tactique des deux camps; le Rabassol, ce jour-là, était de la partie, il s'était piqué au jeu et voulait peloter comme les autres; sa maladresse faisait la joie de Wiadimir, et il riait encore avec la comtesse du dernier coup manqué du Provençal, quand la pelote, rattrapée au vol par le chistera de Marius, déviait de sa parabole et venait cingler droit le prince à la tempe Par un geste instinctif Noronsoff levait la main pour se garantir; une seconde plus tôt, le coup l'aurait tué net. - Ce ne fut qu'un cri; le prince s'était levé un peu pâle avec la main simplement engourdie; l'armature des bagues avait protégé les doigts, mais le chaton de l'une d'elles avait volé en éclats. C'était une mosaïque de Florence représentant un sujet erotique.
Marius confus, plus rouge qu'une pomme d'amour, ânonnait et s'excusait, debout devant le prince. Wiadimir retirait tranquillement sa bague brisée et la passait au doigt du marin: « Tu la garderas en souvenir de moi et de ton adresse. » Mais la comtesse s'était irée de la main. Elle la tournait et la retournait i de chiromancienne, en
forme et les ongles et les lignes de la paume, et, à mesure qu'elle observait, une angoisse et une inquiétude lient dans les yeux de Wladimir. « Eh bien! » Le Russe s'impatientait de ses lenteurs. « Kh bien! voua l'avez échappe be'le, et j'en tiens toujours pour ce que je vous ai dit: Ie3 encordent, le danger pour
> Et d'un geste, elle embrassait tout l'ho- (jl faut vous délier de tout ce qui vient de la mer. »