JEUX DE PRINCE
Cette consultation! A trois heures, j'étais à la villa et presque immédiatement reçu : le prince m'attendait dans le petit salon des treillages où je l'avais trouvé à ma première visite et, comme à ma première visite, la princesse Benedetta assistait.
Je l'auscultais, je le faisais marcher, je lui tâtais les jointures, les reins, j'écoutais attentivement et sa respiration et sa toux; je prenais sa température et, ayant remarqué le manège de la veille, l'inquiétude du prince quand la Polonaise avait lu dans sa main, je m'attardais assez longuement, moi aussi, à Pexamen de ses doigts :
« Vous vous y connaissez, me demandait nonchalamment Wladimir. — Non, mais, nous autres médecins, nous sommes aussi un peu mages. Les lignes ne nous disent rien, mais beaucoup de choses nous sont révélées par la mollesse ou la dureté des doigts. — Et les miens vous apprennent ? — Rien que vous ne sachiez, de la dépression physique, de la dépression morale, un
état de langueur et d'énervement. — En effet, vous n'êtes pas un grand clerc. Si c'est pour lui raconter ces vérités que vous avez dérangé ma mère, ah ! mon pauvre docteur !... » Et le prince souriait. « Mais je vois aussi autre chose et ce sont vos poumons qui m'ont renseigné. Gela va mieux par là, il y a moins de râle; l'air circule plus librement; le foie aussi est moins gonflé malgré les cuisines' diaboliques de votre Provençal, et la circulation est meilleure, naturellement. — Alors, je suis guéri ? Vous voilà heureuse, ma mère l — Guéri, non, mais si vous vouliez 1 » Et, enhardi par un regard de la princesse, j'entamai la longue énumération des motifs plausibles et convenus.
Certainement, il allait mieux grâce à la vie de grand air qu'il consentait presque à mener maintenant. S'il respirait enfin, c'est parce qu'il voulait bien passer ses journées dans le parc et s'était résigné à sortir. C'est de la distraction qu'il fallait avant tout ; il reviendrait à la santé s'il abandonnait l'atmosphère raiéfiée de ses quatre-à-sept et surtout l'étoufïement de ses dîners, de ses soupers prolongés dans la nuit. Ahl s'il voulait essayer de la vie animale, de l'existence robuste et fortiâacte des simples... De l'exercice, du grand air et ffooakae, beaucoupde calme, le repos physiqueet moral, loin des racontars de Nice et des intrigues' de sa petite cour, c'est cette vie-là et son cercle de familiers qui l'anémiaient.
La'princesse d'un mouvement de tête approuvait. Une main crispée contre les dents, Wladimir écoutait en se rongeant les ongles; ses yeux jaunâtres ne quittaient pas les miens, et, un peu oppressé, je poursuivais ;
Il y aurait bien un moyen, mais le prince voudrait-il se résigner à abandonner momentanément la villa? Ce moyen, d'autres l'avaient essayé et tous s'en étaient trouvés à merveille, des malades bien plus avancés que lui avaient recouvré la santé... « Et ce moyen? » Et les prunelles de Wladimir, de jaunes, étaient devenues verdâtfes. « Et ce moyen, vous le connaissez, ma mère? » Et Sacha, à demi tourné vers la princesse, la fouillait d'un regard ardent. « Mais oui, nous en avons même parlé avec le docteur et longuement, répondait la princesse sans se décontenancer. — Vraiment ! Eh bien, j'attends, parlez? — Eh bien ! monseigneur, ce serait de naviguer ! » Et, risquant le tout pour le tout, je vantais les avantages de la vie de grand yacht, les bénéfices immédiats qu'il en tirerait à tous points de vue : recrudescence de forces, paix morale, tranquillité, sans parler du divertissant et changeant panorama des côtes, l'allégresse de vivre au large, l'imprévu des escales, les matins jamais les mêmes devant les villes surgies avec l'aurore à l'avant du navire, et les golfes enfuis à l'arrière du yacht dans l'or flambant des soirs. Je me sentais devenir poète en lui disant les mirages et les rivages mouvants de la vie de yachtman ; toutes mes humanités latines et grecques me revenaient en réminiscence, des fragments de Virgile et d'Homère se traduisaient d'eux-mêmes sur mes lèvres, j'étais tour à tour Odysseus et Enée et j'étais aussi Rabassol. Je me surprenais des intonations de voix du Provençal; j'avais, pour peindre Tunis et Palerme, les images heureuses du matelot. Comme lui, j'évoquais, dans une ollapodrida d'épithètes, desMaile
LE Vie
d'apothéose, des Trip ve et de chimériques
<;r; une espèce de folie me possédait et, à bout d'arguments, bafouillant dans la précipitation de mon dithyrambe, je concluais : « La princesse est prête à vous suivre et ne demande qu'à venir: on pourrait aussi embarquer le Basque et le Provençal: ce scr deux joyeux compagnons tout trouvés. — Qu'on débarquerait en eaux italiennes dès qu'on serait hors de vue des cotes de France. » Et, avec un mince sourire, Wladimir appuyait ses épaules étroites au large dossier de son fauteuil.
Nous échangions, la princesse et moi, un rapide regard. Mais déjà le prince avait repris sa hautaine indolence « Voyons, docteur, continuez. » Et, un peu comme un somnambule, je reprenais le long chapelet des arguments convenus. Indifférent, les paupières maintenant baissées sur ses prunelles luisantes, Wladimir me laissait parler. Sans l'éclair aux aguets de ses yeux, on l'eût dit endormi; mes propos le berçaient, il se laissait bercer; une lassitude semblait aussi l'ai Un malaise grandissait entre nous, une gène aggravée par ce mauvais silence ; chacune de mes phrases semblait se coaguler et je continuais quand même, vantant les croisières et les haltes, les presqu'îles et les archipels, quand un roulement de voiture s'arrêtait sous les fenêtres. Des sabots de chevaux faisaient crier le gravier.
Le prince se levait, allait à une fenêtre, puis, revenant vers nous, il posait ses deux mains sur la table et, le torse en avant, les épaules hautes, comme prêt à foncer: «El le mal dé mer, le ter qui me vide
comme une bouteille et me secoue comme un prunier,, le mal de mer qui me décroche le cœur, le foie et les entrailles, y avez-vous songé, ma mère ? Si le docteur ne le sait pas, vous, vous ne pouvez l'ignorer. Vous m'avez vu à bord durant deux traversées, les deux seules de ma vie, et vous avez décidé de me faire naviguer 1 vous êtes donc bien lasse de me voir vivre?... Pour le peu de temps que j'ai encore à vous ennuyer de ma présence, vous auriez pu me laisser crever ici. — Sacha ! — Quel mal ai-je donc fait que vous désirez sitôt en finir...? Ah! cette fortune, cette misérable fortune qui déchaîne cette meute d'intérêts et d'intrigues dans cette maison de souffrance et vous fait disputer les lambeaux de mon agonie 1... Ah! ces millions, ces millions héréditaires comme la maladie qui me tord, ces millions qui m'étouffent dans une cour de salariés et parasites, ces millions qui corrompent le docteur, comme ils vous affolent, vous, ma mère, puisque vous en arrivez à désirer ma mort. — Moi l — Oui, vous cherchez à abréger ma vie. »
La princesse s'était levée, blême, avec, dans tous les membres, un tremblement affreux ; le prince tremblait aussi, mais d'une fureur contenue, d'une fureur concentrée, lentement amassée, qui le serrait à la gorge, étranglait sa voix et lui faisait mâcher les mots entre ses dents. Il scandait ses phrases en prenant des pauses, comme à l'emporte-pièce, et cette rage froide, ces invectives lentes étaient horribles à supporter. La princesse ne disait plus un mot; elle s'était appuyée, elle aussi, des deux mains sur la table et regardait Sacha dans le* ye*x, fixement; lui, main-
LE VIGE ERRANT
tenant, se taisait, et ce silence entre la mère et le fils était un terrible silence.
Avec une figure étrangement rapetissée le prince reprenait lentement:
« On me donne deux ans, deux ans au maximum à vivre. Ne pouviez-vous attendre deux ans. — Sacha ! » Mais Sacha appuyait sur un timbre; un moujick sur-1. gissait d'une portière. « La comtesse est arrivée? — » Oui, monseigneur. — Priez«ln Je monter. — Cela, ja-, mais! Vous ne me ferez pas reneonUer cette femme.»; Et la princesse, redressée de toute sa hauteur, ébauchais un mouvement vers la porte. « Si, vous ferez cela pour moi, ma mère. Vous ne refuserez pas cette faveur a; votre Sacha bien- aimé. Songez-y, uu mourant I » Et preste, avec une agilité de félin, il tournait la tableet brusquement saisissait la princesse au poignet; ses* doigts osseux se fermaient comme un étau sur le bras' de sa mère, une énergie atroce vivait dans ses yeux' fauves. Un mauvais sourire aux lèvres, il maintenait la princesse debout contre la table. « Entrez, comtesse, entrez, très chère. On vous attend. »
Délicieuse et menue dans une longue redingote de soie mauve, un énorme nœud de mousseline blanche bouffant sous son menton pointu, la Polonaise faisait son entrée. Ses longs yeux avivés de kohl, ses lèvres touchées de rouge, tout son visage fardé de frais respiraient une sérénité de commande, je ne sais quelle artificieuse candeur. Elle entrait dans un sillage de bergamote et un remous de dessous soyeux ; une énorme capote de tulle mauve estompait sa figure d'une douceur de Dastel. « La comtesse Schoboleska, ma mère. »
La comtesse s'inclinait avec un regard de biche effarouchée, la princesse ne bronchait pas : « Vous me faites mal, Sacha, murmurait-elle à voix basse, lâchez mon bras ! — Pardon, ma mère, je ne me sens plus, la main d'un mort. » Et, s'adressant à l'autre : « Vous savez dans quel état je suis, Vera. Vous avez entendu ma toux et avez vu le sang que je crache; je suis un homme perdu ou presque, personne ici ne l'ignore. Eh bien, savez vous ce que monsieur (et sa main me désignait), savezvous ce que monsieur, de connivence avec ma mère, a trouvé pour me guérir ? Devinez ! Un voyage en mer, une croisière sur les côtes de Sicile ou de Grèce, n 'importe où: mais ils ont trouvé cela de me faire embarquer, de me faire naviguer, moi, malade, quand, bien portant, la mer déjà me brisait à me tuer et me tuait. Je vomis le sang à terre, cela ne leur suffit pas. Moi, en mer, voyez-vous celai J'en aurais eu pour trois jours; c'était ma mort immédiate et à terme fixe. Quand, dans votre sollicitude, vous êtes venue m'avertir des pourparlers pour l'achat de ce yacht (car c'estria comtesse qui m'a prévenu), quand vous êtes venue me dire qu'on voulait m'enlever d'ici et m'embarquer, je ne vous ai pas crue, je ne pouvais y croire. Cette consultation a eu iieu, je vous crois maintenant. On voulait ici ma mort ! — Mon fils! — Taisez-vous, ma mère, vous parlerez après le réquisitoire. — Nous sommes donc des accusés, ici? — Vous êtes des coupables. — Et c'est madame qui nous charge? — Non ! c'est madame qui me convainc. J'ai les preuves. — Alors, c'est une tentative de meurtre. Moi, votre mère, j'attentais à vos jours. — A mes jours! Bien pis, vous attentiez à ma
liberté, car, une fois sur ce yacht, j'étais votre chose avec ce médecin et ces matelots complices, vous me débarquiez en Italie et m'interniez chez quelque docteur d'aliénés, car c'est la maison de santé que vous rêvez peur moi. Je sais bien que la vie que je mène ici v us fait horreur; vous haïssez tout ce qui m'aime; vous blâmez tous mes plaisirs, et votre aveugle passion de mère est si jalouse qu'elle n'est plus que de la haine. 11 y a des années que vous ne vivez que dans la pensée de ce rapt et de cet enlèvement; vous aviez enfin trouvé des complices; mais madame heureuse ment veillait. — Il n'y a sans doute que madame qu vous aime? — La comtesse n'aime qu'elle et ses enfants Elle a intérêt à me plaire et fait naître mes caprices mes caprices la font vivre : elle les cultive, elle a rai son. J'aime mieux sa complaisance intéressée que votre amour égoïste, votre dévouement qui me gêne et votre résignation qui m'obsède comme un remords. Que m'importe que vous m'aimiez, si vous me faites mal en m'aimant. — Sacha! — Oui, vous m'aimez maladroitement comme toutes les femmes et comme toutes les mères; ceux-là seuls m'aiment qui m'obéissent. Je ne suis pas un sensible, moi, je suis un volontaire ; je suis millionnaire et mourant, j'ai droit deux fois à toutes les soumissions. »
La princesse s'était appuyée sur mon épaule, je la sentais défaillir. « Par pitié, prince ! — Ah ! c'est vous, monsieur le docteur! Comment osez-vous être encore ici? On vous a donc payé bien cher pour cette consultation criminelle? » Ce malade retrouvait dans la colère une véritable éloquence. « Ce que vous' avez fait
là relève de la justice, l'ignorez-vous?... Je vous tiens quitte. Allez vous faire arrêter ailleurs. Je vous ai assez regardé : je vous .chasse! — Monsieur! — Et vous aussi, Gourkau, vous n'avez plus rien à faire ici. Et vous aussi les deux imbéciles, les deux nigauds de bouillabaisse, les deux malins des anchois aux poivrons et de la salade de tomates! » Et il montrait froidement la porte à l'intendant et aux deux marins accourus avec toute la domesticité au bruit; toute la demeure avait cru à une nouvelle crise du prince.
Un silence atterré donnait à chaque parole le poids d'une sentence; il regardait sournoisement ses victimes. «J'annule ma dotation, disait-il à Gourkau. — Je la maintiens, ripostait une voix rauque, celle de la princesse. — Naturellement, vous payez la trahison. J'ai dit, sortez tous ! — Moi aussi ? s'étranglait la voix de la pauvre femme. — Vous aussi si voulez, ma mère. Vous êtes libre de rester pour me regarder mourir. »
La princesse faisait un pas et puis chancelait en arrière; la Scboboleska esquissait un mouvement vers elle. La princesse Benedetta se redressait, prenait mon bras et sortait lentement avec une indicible majesté Elle n'avait pas un regard pour son fils; ses yeux fixes n'avaient pas laissé tomber une larme. La Polonaise ne l'avait pas vue pleurer.
La portière à peine retombée, un éclat de rire fusait dans le boudoir. « Etes-vous contente de moi, comtesse ? » T.e prince Wladimir s'amusait.
,ÙA S'AMUSE
J'étais cassé aux gages, un médecin suédois me remplaçait. Cela avait été une véritable révolution de palais; le tiers de la domesticité avait été renouvelé, la Schoboleska n'avait conservé que ses créatures; c'était le complet triomphe de la Pologne. Après dix jours d'absence, de Gourkau était rentré en grâce : on ne pouvait se passer de ses services. La princesse Benedetta s'était retirée à Gimiez, chez les Dames Assomptionnistes; elle n'avait pu supporter l'affront des reproches essuyés en présence de son ennemie. C'était la première fois depuis sept ans, que la princesse quittait son fils. L'Italienne avait sur le cœur la victoire de la Polonaise.
L'événement avait fait sensation à Nice; on en avait parlé pendant huit jours, presque une éternité dans une ville où la moyenne des scandales est de trois par semaine. Pendant quinze jours, je rencontrai l'Etchegarry et le Rabassol traînant l'avenue de la Gare; astiqués et Uamblauts neuf, ils ne quittaient pas les
tables de la Régence et de la Brasserie Alsacienne, installés du matin au soir devant des orangeades. Ils m'avaient salué d'un sourire, souri d'un clignement d'œil et témoigné à leur façon qu'ils ne m'en voulaient pas; notre plan n'avait pas réussi, c'est l'aléa des jeux du hasard; ces deux marins étaient beaux joueurs. Et puis, un jour, je ne les revis plus : ils avaient dû regagner Marseille. Je croisais parfois de Gourkau aux environs du Crédit Lyonnais, mais il mettait un soin tout particulier à m'éviter; je devais être suspect à la villa, et le bon intendant craignait de se compromettre. La princesse me fit appeler deux fois au couvent.
Je la trouvai en camp volant dans une chambre blanchie à la chaux, presque une cellule, le seul genre de pièce que les Dames Assomptionnistes mettent à la disposition de leurs pensionnaires. Elle vivait là, dans un encombrement de malles non défaites et l'effarement de trois femmes de chambre italiennes, logées à l'autre extrémité des bâtiments, très loin de leur maîtresse, dont le moindre coup de sonnette emplissait d'effrénées galopades le silence religieux des couloirs: installation sommaire d'une femme toujours sur le quivive, on eût dit à la veille de quelque départ. La princesse ne recevait que de Gourkau et moi, attendant, pour rentrer à la villa, que le prince lui fit un signe; mais Wladimir ne bougeait pas. Il était retombé tout entier sous la domination de la comtesse, et cette mère se morfondait là, dans ce couvent, à huit cents mètres de la villa regrettée, comme une reine en disgrâce que ne veut plus connaître le dauphin.
Elle m'avait fait appeler pour^des troubles cardia-
ques dont elle disait souffrir, et, pendant mes deux visites, ne prononça même pas le nom de Sacha; et puis elle ne me demanda plus. Auprès d'elle ausbi le médecin suédois m'avait remplacé; maintenant, elle se faisait soigner par lui. Par lui, au moins, savait-elle un peu ce qui se passait à la villa. Elle se dévorait de dé-ir d'entendre parler de son fils.
Moi non plus, je ne savais plus rien du NoronsolT que les racontars courant chez les fournisseurs, et, vraiment, ce Russe déséquilibré et l'imprévu de ses fantaisies me manquaient; j'avais fini par aimer presque ce singulier malade. Malgré toutes ses folies, ce Slave avait un charme qui forçait l'attachement. Retombé dans ma clientèle ordinaire de passants et d'hiverneurs, il me semblait avoir rêvé. Chez ce NoronsofF j'avais vécu un conte des Mille et une Nuits, et la vie terre à terre me reprenait. On s'éveille toujours péniblement d'un rêve.
Que faisait Wladimir entre Gourkau et la Schoboleska? On avait, paraît-il, restreint le train de vie de la maison et quelque peu éliminé des invités des quatre-à-sept; la comtesse surveillait les présentations, n'amenait que des créatures à elle et faisait bonne garde : c'était presque de la claustration. Une sœur à elle ou de son mari, une baronne Narimoff, mandée d'on ne sait d'où, l'accompagnait dans ses courses par la ville. On la voyait assise avec elle dans le fond du landau du prince. C'était une femme assez belle, plus grande et plus forte que la Schoboleska, mais qui avait renoncé à plaire : la fraîcheur du teint complètement détruite, avec des yeux éteints, comme
ternis à force de pleurer; elle avait assez grand air et l'attitude d'une parente pauvre; les enfants l'appelaient : ma tante... Et une sorte d'accalmie semblait avoir succédé à la folîe de luxe et de fête de la villa. Un des orchestres, celui des Italiens avait été congédié.
Les favoris du moment étaient une tragédienne piémontaise et un jeune premier vénitien du théâtre Risso, tous deux sujets de la troupe italienne qui donne ses représentations dans le fond d'une cour d'auberge, dans les relents d'écurie et de poulailler et dont, pour la rareté du fait, la société de Nice s'engoua tout un hiver. Sur la foi d'un article d'un chroniqueur parisien de passage, le Tout-Nice des veglioneset des batailles de fleurs crut devoir aller s'empiler sur les bancs de Risso, côte à côte avec les Napolitains du port et les Piémontais de la place Garibaldi; il fallait applaudir la Miligenti dans Ameleto, principe de Danemark et Elisabeth, regina del Jnglesia, Giacometti et Shakespeare, Shakespeare et Giacometti.
La Miligenti, quadragénaire énorme au beau profil, hélas ! empâté par la lymphe, remuait vraiment les fibres du public au cinquième acte d'Elisabeth. Sous des oripeaux de baraque foraine elle avait trouvé une agonie saisissante et donnait le frisson par le réalisme effarant de ses hoquets et de ses râles. Dans Hamlet, elle arrivait à dissimuler sa silhouette bedonnante sous un arrangement me"v*Hleux des plis de son manteau. Gainée dans huit mètres A* drap noir, elle donnait un grand spectre sombre, doi:*. l'étonnante figure d'ange bouffi et blond imposait plus .\ nrincéde Dane-
mark que toutes les tragédiennes qui l'ont incarné depuis. La science des atliludes était chez elle logique et rare, et, tout un hiver, le Nice rastaquouère et barbare des grands hôtels et des villas mordit, docile, à ce plaisir artiste. La vogue était d'aller applaudir la Miligenti; le ton, de l'aimer et de la comprendre. De un franc cinquante, les premières places montèrent à dix. francs; le reste de la troupe était quelconque. L'année suivante, la Miligenti, à qui, l'autre hiver, les grandes dames de la colonie italienne envoyaient des bijoux, des robes et des fleurs, jouait devant des banquettes vides : la tragédienne était retombée à son public de portefaix et de pécheurs; la mode qui s'était engouée d'elle l'avait oubliée. Les engouements durent peu à Nice; le climat y fane vite les femmes et les fleurs.
C'est ce jouet démodé que venait de découvrir No-' ronsofî. Pour dire la vérité, c'était la Schoboleska qui avait trouvé le nouveau hochet de Sacha. Elle avait proposé une matinée au théâtre Hisso, assurée d'avance que le prince s'amuserait à l'exubérance et à l'exagération du jeu de cette troupe italienne. Cette mauvaise pièce de Wladimir avait retrouvé dans la Miligenti la mimique de sa mère; prodigieusement intéressé à sa gesticulation, il l'avait invitée séance tenante à la villa.
La troupe Risso y jouait, maintenant, trois fois par semaine, à la grande joie de Wladimir qui, dans trois scènes sur cinq, prétendait reconnaître des attitudes et des faux airs de la princesse et de son chapelain. Un jeune premier à la pâleur virgulée de terribles moustaches, les lèvres trop rouges et les paupières bistrées
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comme un lendemain de noces, brochait s^r le tout. Démantibulé, tel un fantoche, et long comme un jour sans pain, Giuseppe Fiasehi était son nom, et ce Fiaschi mettait en liesse Wladimir et toute la villa; il croyait avoir impressionné le prince et, bon Italien, il se cambrait et prenait en jouant un air langoureux et fatal, ses prunelles remontées sous ses paupières sombres, le blanc des yeux seul apparent, tout en torse et tout en œillades.
Wladimir s'en amusait follement. C'était aussi la joie de la comtesse ; c'était à qui bernerait le jeune cabotin. On accablait le pauvre hère de cadeaux anonymes : épingles de cravate et honnêtes petites bagues dans les prix doux, dont le Fiaschi paraissait paré, aux représentations suivantes, au mépris de toute vérité historique. Pour plaire à Noronsoff, dont on citait la prodigalité, le malheureux dépensait tous ses appointements en costumes; ses harnachements étaient ceux d'un carême-prenant, et chacune de ses entrées saluée d'un fou rire.
Les représentations avaient lieu dans le parc, dans le merveilleux décor des cèdres et des palmiers. Dès que le Fiaschi apparaissait dans ses oripeaux de carnaval, le prince se renversait, étranglé de hoquets, et battait des mains à tout rompre pour couvrir ses éclats de voix; à côté de lui, la Schoboleska s'étouffait dans un mouchoir; JN7icoLs et Boris sortaient, n'en pouvant plus, et tous les invités trépignaient de joie. L'Italien, lui, souriait, croyant le prince effondré d'admiration; à la fin du spectacle on rappelait J'acteur et on le couvrait de fleurs : c'étaient des avalanches d'oeillets,
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d'iris noirs et de violettes de Nice. Fiaschi, tout ruisselant de fard, demandait à baiser la main du prince» qui pouffait.
Tout a une fin. Un jour, après la représentation, une énorme gerbe de tulipes était remise à l'acteur en scène : des tulipes géantes, déchiquetées, jaspées des couleurs les plus vives, jaunes et rouges, les jaunes éclaboussées de sang, les rouges tigrées d'or, des fleurs éclatantes et violentes, des tulipes dites « perroquet ». Le cabotin se pliait en deux, reconnaissant, et enfouissait son visage dans les fleurs. Il se redressait en poussant un cri. Du sang lui giclait près de l'œil, tachant le velours blanc de son pourpoint; un effroi d'ailes saccageait les tulipes. Le jeune premier avait lâché la gerbe. Par ordre de Sacha un perroquet avait été caché au milieu des fleurs, solidement ligoté entre les tiges : furieux, l'oiseau avait cruellement mordu l'Italien à la joue.
Le Vénitien comprit et ne revint plus; la troupe italienne avait régné trois semaines. « Le Fiaschi a fait fiasco », conclut Wladimir et tout Nice répéta le mot du prince.
Le prince avait aussi repris ses promenades en voiture, on rencontrait son landau arrêté devant les fournisseurs. La comtesse en occupait le fond à côté de Wladimir: Boris et Nicolas faisaient vis-à-vis. Quand la Polonaise était à Cannes, (elle allait souvent à Cannes maintenant), la baronne Narimoff occupait sa place. Wladimir n'était jamais laissé seul; mais ce n'étaient plus les longues promenades d'autrefois; on sortait seulement en ville pour des emplettes; le landau sta-
tionnait des heures devant les joailliers du quai Saint- Jean-Baptiste et du quai Masséna, c'étaient de longs pourparlers aux devantures des Morgan et des Lacloche; le prince ne descendait même plus. Il restait accoté aux coussins du landau et se faisait apporter les écrins. Debout sur le trottoir, un employé ou le joaillier lui-même vantait l'orient des perles, faisait couler l'eau des rivières, admirer les reflets de telle opale ou de tel rubis; la foule s'attroupait, et, ravi de l'étonnement qu'il provoquait, mais indifférent en apparence, Sacha pérorait, donnait des avis, consultait la comtesse, voulait voir d'autres pierres, se donnait en spectacle et généralement ne se décidait pas. Le landau repartait au grand trot, laissant le joaillier ef la foule ahuris, mais les jours où il se décidait, le Russe était un si bon client que les plus mal lunés supportaient ses caprices.
C'est dans une de ses stations devant un bijoutier que je rencontrais un jour le prince et la Schoboleska. Ce fut de la part de la comtesse le salut le plus gracieux et de Wladimir le plus cordial sourire avec un gentil signe de la main, son mouchoir agité en appel vers moi. Je rendais le salut et passais.
Etrange caractère I et la princesse continuait à se morfondre dans son couvent et sa disgrâce. C'est alors que tout Nice éclata de rire, un soir, à la nouvelle de la cystite du prince. Pendant un de ses longs marchandages à la porte d'un joaillier, Wladimir se levait tout à coup, repoussait les écrins, descendait de voiture, traversait le trottoir, entrait dans le magasin, et, bousculant les employés, gagnait précipitamment l'arriereboutique, et là, s'emparant d'une jardinière (l'arrière-
boutique se trouvait être un petit salon), il se mettait debout dans un angle et se soulageait. La chose faite, il reposait la jardinière sur un meuble, retraversait le magasin (« Excusez-moi, ma cystite! »), remontait en voiture et partait sans rien acheter.
Comme insolence de grand seigneur, on ne pouvait aller plus loin.
LA MARTSKA
Dans la colonie russe on goûta fort la cystite du prince, on ne s'intéressait pas moins aux agissements de la comtesse : la lutte était bien déclarée entre elle et la princesse Benedetta. Toutes les sympathies étaient, certes, pour la mère, mais les hommes se passionnaient au jeu de la Polonaise, les hommes et des femmes aussi; la science d'intrigue de l'aventurière forçait l'admiration . Qui demeurerait maîtresse de la place et de l'heure ?
La retraite prolongée de la princesse Noronsoff chez les Dames Assomptionnistes de Cimiez donnait gain de cause aux partisans de la comtesse, mais elle avait frôlé tant de fois la disgrâce et ce Wladimir était si imprévu : on pouvait s'attendre avec lui à tous les revirements, et la bataille, toute gagnée qu'elle fût, se poursuivait avec des alternatives alarmantes de hauts et de bas.
Je n'en avais les échos que par la rumeur publique., échos tronqués, erronés, qui me renseignaient bie» moins que mes souvenirs personnels sur la villa. Peutêtre moins par amour filial, que pour inquiéter la coin-
tesse, c'avait été d'abord, de la part de Noronsoff, de values tentatives de rapprochement que la princesse avait laissées avorter; elle avait signifié qu'elle ne rentrerait a la villa qu'après l'expulsion de son ennemie, et les projets de réconciliation n'avaient pas eu de suite. Je reconnaissais bien là le caractère taquin de Sacha, cet agité toujours préoccupé de tourmenter et d'angoisser quelqu'un.
La Polonaise semblaitd'ailleurs avoir changé detactique. Elle surveillait moins le prince, le laissait des journées seul à son ennui, s-^re, on eût dit, d'avoir épuisé ses caprices; elle s'absentait souvent, allait, une fois ou deux la semaine, à Cannes où elle avait retrouvé des amis, lord Férédith entre autres, le propriétaire de VFdouard ///, ie 3'acht des pourparlers entamés par Gourkau au moment des projets de croisière. Il lui arriva même d'y demeurer trois jours, hospitalisée avec ses tils à bord du yacht; bref, la Polonaise se laissait désirer. Il est vrai que, la plupart du temps, elle laissait Boris et Nicolas à Nice, et que la baronne Narimofï demeurait auprès de Wladimir. Noronsofï était donc bien gardé; néanmoins quelque chose de nouveau était survenu dans l'existence de la Schoboleska, que dénonçaient son relâchement d'assiduités à la villa et la fréquence de ses visites à Cannes. Que pouvait bien préparer là cette fine mouche?
C'est pendant une de ses absences que Noronsolï, agacé sans doute de ses façons, médita le tour de ramener sa mère à la villa, escomptant d'avance la joie qu'il aurait de la mine de la Schoboleska, quand elle retrouverait la princesse au Mont-Boron.
Edifié sur les conditions posées par sa mère, il préféra s'adresser à sa tendresse et, sans se soucier de l'affolement où pouvait la jeter la nouvelle, il se mettait au lit, feignait une crise et mandait auprès de lui le pope; il allait mourir et voulait la confession. Il voulait aussi le pardon de sa mère; il fallait que la princesse fût réinstallée dans ses appartements, et, dans l'effroi de toute la domesticité ignorante de la comédie, il appelait la baronne Narimofï à son chevet, l'épouvantait de ses râles, des convulsions de son corps d'acrobate, bref, abrutissait la pauvre femme du spectacle d'une agonie de singe et la dépêchait en toute hâte au couvent, avec mission de ramener la princesse.
Convaincue par l'effarement de la Narimoff, la princesse Benedetta accourait. Le metteur en scène qu'était Noronsoff avait bien fait les choses. La princesse trouvait la livrée en prières, des cierges allumés dans le hall et le pope en larmes dans l'escalier; il se jetait aux genoux de la princesse et lui mouillait les main» de sa salive et de ses pleurs. Le prince était perdu, perdu pour la terre et pour le ciel, car il n'avait pu l'absoudre. Délirant, en pleine agonie, il lui avait fait la plus étrange confession, avouant en russe les peccadilles et ie courant ordinaire des péchés véniels, mais baragouinant en italien, dès qu'il s'agissait de fautes graves, et le malheureux pope n'entendait point l'italien. Il n'existait pas de religion au monde où l'on put. recevoir pareille confession, et le pope, prostré aux genoux de la princesse, suait à grosses gouttes, sanglotait et se lamentait.
A cet étrange aveu la princesse Benedetta s'était
arrêtée, inconsciemment mise en garde. Elle dem. debout sur une marche, éclairée par les candélabres portés haut par les moujiks; elle ne s'expliquait pas cette coupable lucidité du moribond, biaisant dans la confession et changeant soudain de langue dans l'exposé de ses fautes; elle y reconnaissait l'esprit retors et la fourberie de son fils, elle hésitait comme devant une mystification.
Elle se décidait pourtant à monter, quand une porte s'ouvrait sur le palier et Gourkau paraissait au seuil. Il se précipitait au devant de la princesse et la suppliait de descendre, de retourner à. l'Assomption : « Monseigneur est fou. En vérité, je ne peux pas laisser Son Excellence être témoin des excentricités du prince. »
De grands éclats de rire, fusant par la porte entr'ouverte, achevaient d'instruire la pauvre femme. Elle avait déjà pris le bras de Gourkau et se mettait à descendre.
Debout sur son lit, une gandoura de soie verte jetée sur ses épaules, enturbanné à la hâte d'une étolîe bleue et or, le prince s'était improvisé mamamouchi pour recevoir sa mère. H avait compté sur cette mascarade pour brusquer le dénouement et par surprise enlever son pardon; il avait préparé ses mots les plus drôles et ses câlineries les plus tendres; mais le respect humain de Gourkau évitait à la mère cette humiliation. Gourkau s'était souvenu que la princesse avait maintenu la dotation annulée par le prince, ce parfait intendant avait de la mémoire; il avait du flair aussi et ne doutait pas que la princesse ne survécût à son fils.
La princesse quittait la villa sans avoir vu l'agonie
&iÔ LE VICE ERRANT
carnavalesque de Sacha. Noronsofï en fut pour ses frais ; l'ahurissement de la baronne Narimoff, éperdue devant ce mort ressuscité dans la folie d'un déguisement, le consola d'avoir manqué son coup.
« Vous avez failli trouver ma mère ici, disait-il le lendemain à la Schoboleska. Oui, la princesse est venue ici, hier; j'agonisais sans vous, mais elle a pris peur en voyant votre sœur; elle s'en est retournée comme elle était venue sans m'avoir vu. Bénissez le ciel, Vera! Ma mère est une Russe de la vieille race; elle a la haine du Turc et je mourais en Turc pour avoir droit au Paradis où je vous retrouverai sûrement.
Il est un ciel que Mahomet
Prédit à ses apôtres.
Mais les plaisirs qu'on y promet
Ne valent pas les nôtres...
Et c'était le ton ordinaire de ses divagations.
Le côté mystificateur s'accentuait en lui; une pointe de férocité perçait aussi dans ses plaisirs. Il avait toujours été cruel, mais cette cruauté s'affirmait brutale. Autrefois affinée, comme voilée d'ironie, il l'affichait maintenaat insolente et lourde. On eût dit que la Polonaise s'ingéniait à développer en lui les mauvais cô tés de son âme barbare.
Il gardait une rancune sournoise à sa mère, ne pouvait se faire à la pensée qu'elle pût demeurer si longtemps sans le voir. Il la croyait domestiquée par sa tendresse; et son éloignement prolongé, le dernier incident surtout de sa visite interrompue et sa nouvelle retraite au couvent, tout l'irritait comme un crime de lèse-majesté envers iui, le chef de la race et le por-
eur du nom. C'est cette sourde animosité contre la jiincesse qui faillit faire la fortune de Mariska Zisco, une demoiselle de Monte-Carlo dont les excentricités étaient, cette année-là, la fable de la saison.
à Budapest, Juive hongroise, disaient les uns, Tzigane, disaient les autres, cette Mariska était vraiment princesse divorcée par le fait du caprice d'un Russe de la haute société et peut-être encore plus par le hasard d'un pari. A la fin d'un souper, elle avait parié qu'elle se ferait épouser par Zisco, avait su se refuser et avait réussi; le pari gagné, elle avait croqué un million et liquidé le mari.
C'était moins une courtisane qu'une aventurière cosmopolite. Elle drainait Berlin, Vienne, Pétersbourg, les villes d'eaux du Rhin, la Riviera et les stations d'Auet dédaignait Paris : Paris déclasse, s'il consacre. Née dans la Pusta, cette Bohémienne avait des allures de grande dame. A Vienne, les archiduchesses copiaient ses robes et enviaient son luxe. Au cabaret elle buvait dans une coupe de jade incrustée de rubis; la Mariska vivait pour la galerie. Par son aplomb, ses prodigalités, l'audace de ses reparties elle éblouissait, ahurissait les sots et les plumait jusqu'à l'os: c'était une effrénée dépensière, une mangeuse terrible.
Rien de plus voulu et de plus réglé que le fantasque apparent de" sa conduite ; la Mariska tenait son public en haleine, et le snobisme est l'âme du public d'aujourd'hui.
Hors qu'elle ne s'était pas encore suicidée, elle avait
fait pour emplir l'Europe des viveurs et des filles
du scandale permanent de ses foucades et de ses blulfs.
La Mariska avait trouvé beaucoup d'imbéciles; il est vrai qu'elle avait un flair tout particulier pour les découvrir.
C'était une femme mince et menue, presque androgyne dans l'heureuse eurythmie des jambes fines et du torse, brune comme un cigare avefi des lèvres rouges d'un rouge qui brûlait, et de longs yeux d'eau claire aux paupières noircies. Elle était surtout singulièrement mouvante, trépignait, ne tenait pas en place, toujours prête, on eût dit, à danser une czarda de son pays.
Ces czardas et ces marches tziganes, elle les dansait parfois au petit jour, après souper, dans les restaurants de nuit. A la cinquième bouteille de Champagne, au coup d'archet d'un Zorath ou d'un Boldi, la Mariska se levait, retroussait le tumulte de ses dessous de soie, cambrait sa taille et la voilà partie...
Elle dansait pour le plaisir avec une ardeur furibonde, insoucieuse alors de la galerie; l'âme de la Pusta la possédait toute. C'était une danse de damnée ou de sybille. Elle se tordait avec des appels de langue et de bras tendus, ses talons nus martelaient le sol; car, pour danser, la Mariska se déchaussait, envoyait voler aux quatre coins ie la salle ses mules de satin et ses bas de dix louis.
Elle dansait, jambes nues, déchevelée, ses lourds bandeaux noirs épars sur la face; et cette face moite aux yeux lourds de rêve, aux prunelles absentes, était le charme et la grande séduction de la courtisane : elle (lansr.it, les mains à Sf3s tempes, soutenant, on eût dit, une tête endolorie. Elle dansait une espèce de danse
crucifiée, une danse torturée, lascive, exténuée; et cette face de Bueur et de pâleur affolait les soupeurs de la Burghaus à Vienne, comme à Monte-Carlo les fêtards de Ciro et de l'hôtel de Paris.
La danse Unie, la Mariska rabattait ses jupes, tordait ses cheveux. et redevenait une mondaine exquise.
— Messieurs, quelques louis aux Tziganes, commandait la Mariska d'une voix un peu rauque avec un sourire aux hommes qui avaient fait cercle. Les Tziganes y gagnaient de dix à vingt louis.
Ce printemps-là, la Mariska jouait un jeu d'enfer.
C'est à la roulette que Noronsolî faisait sa rencontre.
Il était entré là avec la comtesse, Nicolas et Boris; le
rd de la promenade les avait menés à Monte-Carlo.
Ils tombaient en entrant, sur un attroupement de joueurs amusés autour de la dispute et des cris de deux femmes.
Debout contre une table, face au public, une élégante jeune femme montrait le poing, insultante, aune vieil ie dame en deuil, une vieille dame à cabas, peureusement reculée en arrière et serrant contre elle un petit sac bourré de billets de banque. Comme le prince entrait, le croupier avec son râteau ramenait une liasse de banknotes posée devant la joueuse élégante.
La jeune femme, toute de dentelles blanches, était la Mariska; l'humble vieille dame était sa mère, Mirka Shovani.