SACHA TROUVE A QUI PARLER
Ce jour-là, la chance avait trahi la courtisane. Aucun numéro ne sortait, c'était la série noire. Elle venait de perdre quarante mille francs ; elle avait surtout perdu son sang-froid et, butée sur une martingale illusoire, s'acharnait à rattraper son argent; sa vieille mère, porteuse de la petite sacoche aux billets de banque, s'alarmait enfin de cette déveine et, en bonne trésorière effarée de cette déroute des gains et des économies de sa fille, venait de lui refuser des fonds.
Elle avait fermé la sacoche et la maintenait serrée contre elle, ne voulait plus rien savoir. La Mariska, qui sentait revenir la veine, avait eu beau insister, menacer, supplier; rien n'avait pu ébranler cette prudence avare. Entêtée à ne rien céder, elle se contentait de gronder en langue hongroise des injures ou des dremus, et ses doigts crispés ne lâchaient pas le sac, crispés jusqu'à en égratigner le cuir.
C'était beau, cette lutte de la passion du jeu et de l'avarice, ces yeux de lucre et ces mains de convoitise
LE VICE ERRANT 2't7
autour de la sacoche aux billets bleus. LaMariska avait bien tenté de s'en saisir, mais preste d'un bond, la vieille dame avait sauté en arrière; le public amusé avait fait cercle, et c'était maintenant l'engueulade homérique, une bordée de basses injures, baragouinées par la vieille en idiome tzigane, par la Mariska en hongrois des faubourgs. La courtisane les vociférait avec des gestes d'Euménide, la face décomposée de rage, trempée de sueur et n ■• rv^illeusement belle dans la fermentation dus fards; les rires des assistants excitaient les deux femmes. Exténuée, la voix enrouée à force de crier, la Mariska se penchait tout à coup, se déchaussait et lançait sa mule à la tète de sa mère. La vieille dame s'esquivait, évitait le coup.
Le prince alors s'approchait. Il avait écouté la querelle et en avait savouré le ton, comprenant le hongrois : « Mes compliments, madame, disait-il incliné devant la courtisane, vous savez traiter les mères comme elles le méritent. » Mais la Mariska, encore toute trépidante : « Qu'est-ce qui lui prend, à celui-là 1 Est-ce que je vous connais, moi? » Le prince se nommait: « Wladimir NoronsofT, madame, pour vous admirer et vous servir. On n'est pas plus tragiquement belle ! » Et il exagérait le salut. La Mariska avait toisé l'interlocuteur. Aux lourdes bagues des doigts, à la voix nuque et caressante elle avait jugé l'homme. « Oui, je s is traiter les mères, et vous, savez-vous traiter les femmes, monseigneur? » Wladimir ne relevait pas l'insolence. « Pourquoi ne faites-vous pas du théâtre? — Qui vous dit que je n'en fais pas ? Je joue la comédie à la ville. — Et vous avez de la voix. Je viens de l'ap-
précier* Vous chantez? — Non, je danse. — Oui, je sais, on m'a dit. — Et je suis bien plus belle en dansant qu'en jouant. Vous ne m'avez jamais vue danser ? » L'impertinence tournait au marivaudage. « Non, je frous vois, cela me suffit. — Vous avez tort, cela vous intéresserait. Je danserai, ce soir, chez Ciro. Venez.
— Je ne soupe pas dehors. — Vous craignez les mauvaises rencontres? » Le prince retenait une méchanceté. « Je ne les crains plus; je n'ai plus de santé. Je soupe chez moi par ordre de la Faculté. — C'est vrai, j'oubliais. » La Mariska se souvenait maintenant des légendes. « Croyez à tous mes regrets, monseigneur. » Il y eut un silence.
Le prince la dévisageait, prodigieusement intéressé au délabrement de ce visage de passion et de pâleur. Il surveillait aussi du coin de l'œil la comtesse Schoboleska, demeurée à l'écart avec ses fils et un peu inquiète. « Croyez que je regrette, moi aussi 1 » Et puis, après une pause. « Voulez-vous venir danser, un soir, chez moi? — Après dîner, pour vos invités? C'est un cachet. — Non, je vous invite à dîner aussi. — Je ne dîne jamais chez les autres. — Mais les autres sont les autres, et moi, je suis moi. » Et d'un geste d'autorité Noronsoff prenait la main de la courtisane. « Vous êtes despote. Vous avez des façons qui me plaisent. Et je dînerai avec qui, chez vous? — Avec qui vous voudrez, donnez-moi votre liste 1 — Avec des femmes du monde* Ça me changera, je ne danse ici que devant des grues. — Soit, vous aurez des femmes du monde.
— De Nice? — De Nice et de Cannes. — C'est mieux, de vraies femmes du monde? Vraiment» vous en cou-
naissez? — Je ne connais qu'elles. — Comme vous devez vous ennuyer ! — Aussi, voyez, je suis triste. — Tri s triste, en effet. — Et c'est œuvre pie que de me distraire. Quel soir voudrez-vous dîner? Voyons, demain !... — Non. — Après-demain! Non plus. Voulez-vous samedi ?
— Samedi... C'est dit! — C'est dit! Vous présiderez la table, et après, vous danserez. — Je ne danse qu'après souper. — On soupéra donc 1 — Dîner, souper, toutes les joies. C'est que je joue aussi, je suis folle des cartes ! — On jouera donc. Ordonnez ! ordonnez ! » Le regard de la Mariska venait de tomber sur les deux Schoboleski. « Yaura-t-il de jolis hommes chez vous?
— Amenez-les d'ici. Ce Fera plus sûr. — Peuh! ils sont rares et j'aime les inconnus. — C'est bon, j'y pourvoirai. Vous appréciez les jolis garçons? — Presque autant que vous. » Et elle pirouettait sur ses talons dans une révérence de ballerine. « En effet, vous êtes née! »
Ainsi furent faites, en cinq minutes, la présentation et l'invitation.
« Elle dîne samedi à la villa, déclarait Wladimir en s'installant dans le landau, après, nous la verrons danser. Qui pourrions-nous inviter comme femmes un peu possibles ? — Mais, aucune femme possible ne viendra, s'ébrouait la comtesse, on ne fait pas dîner des femmes avec une fille. — Vous croyez. Je ferai ma liste moi-même. Toutes celles de Cannes viendront. C'est une économie que de la voir danser chez moi. C'est toujours dix louis de gagnés de voyage et de souper. — A votre fantaisie. Elle n'est même pas jolie.
— Comme vous êtes injuste. Elle ne quittait pas Boris
des yeux. Nicolas aussi est de son goût. — Elle a bien de la bonté ; mais elle se passera de mes fils. Nous dînons samedi à Cannes. — Parce que j'ai chez moi la Mariska ce jour-là? — Peut-être ! S'il ne me plaît pas à moi de dîner avec cette Mariska! — Comme il vous plaira. Il ne manquera pas d'autres femmes. — Surtout si je n'y suis pas ! — Surtout si vous n'y êtes pas. — Et la Mariska présidera. —Vous l'avez dit. Elle présidera. — Vous me raconterez la fête le lendemain, cela pourra être drôle. — Ce sera mieux que drôle. —Ça sera drôlesse, c'est une étoile qui se lève. — Oui, une nouvelle favorite peut-être. Mariska rime avec Scho* boleska. »
Cette conversation rapportée par Noronsoff faisait la joie du dîner du samedi. Wladimir la détaillait en comédien consommé, imitant avec une perfidie rare jusqu'aux moindres intonations de la Schoboleska. La Hongroise écoutait assez indifférente. Assise en face du prince, elle prenait des poses, s'alanguissait et puis toisait, hautaine, les autres femmes assemblées là ; c'était une joute à grand fracas de falbalas, de diamants et d'épaules. La Mariska avait sorti des perles presque aussi belles que celles de Wladimir et, quasi ingénue dans un décolletage savant qui la faisait chaste parmi tant de chairs offertes, elle affectait un profond ennui et ne daignait sourire qu'aux propos du prince.
Malgré la féerie d'une table lumineuse, incendiée de reflets allumés dans des glaces, et le luxe d'une in vraisemblable garniture d'orchidées mauves et jau-
nés reliant entre eux candélabres et cristaux, le dîner traînait en longueur. La Mariska s'était fait attendre; invitée pour huit heures, elle était arrivée à neuf, donnant pour excuse la rencontre d'un ami américain trouvé dans l'atrium, comme elle rentrait s'habiller à l'hôtel. Le prince l'ayant autorisée à amener qui elle voudrait, elle avait amené le Yankee. C'était un grand et robuste garçon, glabre et fiais, et dont la forte carrure semblait une menace pour son mince habit i La Mariska l'avait a peine présenté et l'avait réclamé près d'elle à table ; pour cela on avait dérangé l'ordonnance des places. Master Edmond ne parlait pas français et le pauvre eût été é loin d'elle. Mas-
ter Edmond, installé près de son amie, dévorait comme un ogre et ne s'arrêtait de manger que pour promener sur l'assistance de gros yeux vides et clairs. L'implantation de cet intrus avait jeté un froid ; le retard de la courtisane avait déjà indisposé le prince. Son sans-gène, sa façon d'imposer son Américain, tout autorisée qu'elle y fût, achevaient d'énerver Wladimir, Il avait ses yeux dos mauvais jours, ses étranges y rapetisses aux luisances troubles et jaunes ; il ne quittait pas le Yankee du regard.
La Mariska ne se départait pas non plus de son attitude hostile ; elle était venue avec un parti pris d'insolence et de s'offrir la tète des femmes invitées en son honneur : « Je ne vois pas la jolie femme qui vous ompagnait à Monte-Carlo, l'autre jour, disait-elle ut à coup au prince. — La comtesse! Elle est à unes. Tout Cannes étant ici re ?o;r. elle est allée roir pannes quelques amis. » Wladimir immolait l'ab-
sente. Un silence, et la Hongroise- reprenait: «Comme ses fils sont jolis! On m'avait dit que vous les aviez adoptés, prince! — Ahl j'ai tout au plus pour les Schoboleski une affection de parent, de vieil oncle, comme vous pour monsieur que voici. » Et Wladimir indiquait le colosse assis auprès de la courtisane.
La Mariska avait bien trente-cinq ans; le coup portait : elle blêmissait un peu sous son fard.
On se levait de table et l'on passait sur la terrasse; le café y était servi. C'était une soirée admirable : une féerie de roches, de nuées et de frissons d'eau lointaine s'échafaudaient dans un ciel verdissant de turquoise. Criblé d'étoiles au-dessus des montagnes, zébré de lueurs au-dessus de la mer, c'était un ciel unique, on eut dit commandé pour une apothéose; des fadeurs de seringats, des odeurs sucrées de lilas et d'arbres de Judée alanguissaient l'atmosphère; la nuit avait des douceurs de miel. La Mariska se laissait aller au charme de l'heure et du paysage. « Une propriété incomparable, disait-elle à Wladimir, je ne connais rien de pareil, même en Autriche, sur notre Adriatique. — Alla dispositione délia senora, roucoulait galamment le Russe. — Ah ! si je vous prenais au mot, il n'y aurait pas assez d'huissiers pour me mettre dehors. Je connais ces façons d'Espagne : on offre tout et l'on ne donne rien... À propos, bien laids les échantillons de Niçois et de Cannois que vous nous aviez sortis. Vous m'aviez promisde jolis hommes. C'est très mal à vous, prince, de aous cacher ainsi vos amis. Avez-vouspeur qu'on vous les prenne ? »
Les prm telles fauves de Noronsoff flambaient comme
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des topazes; il offrait son nras à la Hongroise. On rentrait dans les salons ; ils bourdonnaient déjà de valses de Tziganes. Des femmes entouraient la Mariska,] on la priait de danser.
« Après souper, après souper l j'ai dit après souper,' se défendait la courtisane. Prince, vous m'aviez pro-, mis de me faire jouer. »
On installait une table de baccara : la Mariska prenait la banque. Elle jouait un jeu d'enfer, perdait, gagnait ce qu'elle voulait. Le prince lui succédait comme banquier ; la Mariska doublait, triplait ses mises, emportée dans une fièvre de jeu; des liasses de billets s'entassaient devant elle. Quand elle n'en avait plus, elle en demandait a l'Américain dent uré d 'bout derrière elle et, quand l'Américain s'asseyait. à sa place, c'est elle qui dirigeait son jeu : et, le Yankee ayant perdu, c'est elle qui à son tour puisait dans un petit sac de cuir blanc et lui passait les billets. Les couples de valseurs s'étaient arrêtés de danser. On faisait cercle autour de cette enragée ponteuse; le prince, visiblement excédé, suait à grosses gouttes, palissait, s'énervait : cette interminable partie l'exténuait. « Vous faites bourse commune, ricanait-il à un dernier tripotage de billets bleus entre la Hongroise et son partenaire, c'est une raison sociale i — Parfaitement, prince, une Illimited Company. Je n'ai jamais été pensionnée. Je ne suis pas Polonaise, moi. »
Le prince se levait, il s'excusait, il avait à donner quelques ordres; il faisait appeler Gourkau, le prenait dans un coin: « Les trois hommes sont la ? — Oui* monseigneur I — Lii ! I Aao j'ai dit. —
Monseigneur y tient?^ — Faites ! — Mais Monseigneur a-t-il songé? — Faites, vous ai-je dit l » Gourkau se retirait.
La Mariska s'était aussi levée. A une phrase de valse plus tendre, plus insistante, elle avait esquissé une longue glissade, avait retroussé sa robe sur ses jupes et dans un remous de soie et de dentelles s'apprêtait à danser; déjà on se groupait autour d'elle ; la Mariska allait danser. C'est alors qu'intervenait le prince :
« Après souper, câlinait Wladimir, vous avez dit après souper. » Et caressant, enjôleur, il glissait sous son bras celui de la courtisane : « Vous êtes servie, madame. Allons d'abord nous restaurer I »
Le souper était dressé dans la salle des bains.