LE SOUPER DE TR1MALCION
Le prince avait bien fait les choses. Tous en entrant retenaient mal un cri d'admiration. Une énorme table ronde occupait le centre de la salle des fresques, l'emplacement même de la piscine hexagone : un parquet improvisé la recouvrait, surélevant un peu la table, comme sur une estrade; des gerbes d'iris blancs, de narciss. s dans leurs gueu-
les de monstres, les huit grenouilles de malachite faisaient sentinelle autour; des pétales de roses jonchaient les dalles, et l'illusion d'un souper chez Néron se perpétuait par les rondes de satyres, de nymphes et de déesses peintes sur la muraille: frises d'idylles antiques animées autour de batraciens crachant des jets de fleurs. Une nappe ajourée de guipure de Venise s'égayait aussi d'un effeuillement de pétales; des flambeaux d'argent érigeaient des cires roses et, dans l'émerv ment des femmes et des habits noirs, le prince prenait place avec, cette fois, la Mariska à sa droite et je ne sais plus quelle grande-duchesse à sa gauche. Uq
256 LE VICE EKRANÏ
jlicieuse petite guenon costumée à la turque lui faisait' face et, surveillée par deux moujicks, présidait le souper... Un peu ahurie, elle tournait à chaque instant vers les portes une petite tête inquiète et se levait brusquement de son fauteuil; mais les moujiks la ras- . seyaient de force et l'y maintenaient prisonnière. Un ,sourire détendait toutes les physionomies : on allait donc s'amuser, mais un malaise se peignait presque -aussitôt sur tous les visages. Un étrange, un énorme Surtout occupait toute la table, dont la forme et les proportions ne laissaient pas que d'intriguer. C'était,' piquée de fleurs de magnolia, de roses blanches eti d'œillets mauves, une espèce de housse de gaze d'or,j comme un grand voile lumineux et jauoe bizarre-; ment bossue et soulevé par places ; et l'on sentait que sous cette gaze quelque chose vivait. Gela respi-, rait et s'étirait avec un visible effort à retenir son souffle, et cette vie mystérieuse figeait plus d'un sourire, faisait froncer plus d'un sourcil ; on ne mangeait plus que du bout des lèvres. Ce Zaïmph fleuri était pour tous une menace, menace pour la pudeur des femmes, menace pour la dignité des hommes; on pouvait s'attendre à tout de Noronsoff. De lui tout était à redou-. ter.
— Ce sont peut-être des serpents qni grouillent là sous cette gaze ? — Ou des grenouilles-taureaux, comme à l'Acclimatation 1 — Ou peut-être un chevreuil 1 — Un ; chevreuil vivant, qu'on va égorger sous nos yeux. — Quelle horreur 1 J'aimerais mieux partir de suite. — Ou peut-être des rats! — Mais vous <Hes sinistre! — Taisêtz-vous. — .Non c'est un sanglier. — Domestique.
i— Je vais me trouver mal. — Laissez donc, ce sont ses perroquets, qui vont tout à coup envahir la nappe et se répandre sur nos genoux. — Et moi qui ne puis les /upporter, — Pourvu que le souper ne soit pas empoisonné! — Non? — Oh! aveclui, jenedispasde l'arsenic, mais peut-êtrede la rhubarbe. — Non, delacantharideî — Mais c'est le marquis de Sade. — Où croyez-vous donc être? — Ahi baron, où m'avez-vous menée?
Et c'était le ton des apartés; tout ce monde voulait rire et ne parlait que par monosyllabes. Heureusement les Czardas et les marches hongroises animaient-elles le silence, jouées par les Tziganes installés à côté.
La Mariska seule affichait de l'entrain : elle s'était :enfin déridée et, la lèvre en fleur, un pétillement dans l'œil, se penchait vers le prince, riait de toutes ses dents et se laissait verser rasade sur rasade; les propos de Wladimir semblaient l'exciter et elle se laissait .griser de Champagne, tout à fait partie, l'air d'une pouliche en gaieté.
La livrée venait d'enlever le troisième service et de poser, entre les flambeaux, d'énormes fruits dans des corbeilles d'argent emplies déglace pilée; quatre mou- 'jicks venaient d'apparaître aux deux extrémités de la table; le prince Noronsoff se levait :
— J'aurais voulu vous offrir la comtesse Schoboleska et ses fils. J'ai dû me rabattre sur d'autres spécimens d'humanité, mais votre pudeur sera sauve, mesdames : mes spécimens sont tatoués.
Et d'un [clin d'œil il faisait signe aux moujicks de découvrir le surtout. »
Les fleurs et la gaze. d'or- enlevées mettaient debout
toute la table : couchés sur une immense glace, trois hommes absolument nus y étalaient leurs torses durs, pris, on eût dit, tels des poissons, dans les mailles ser<f rées d'un filet. C'était un cri dans toute la salle : les chevelures incultes, les ongles rudes, les calus des pieds, le hâle des mains et des nuques disaient assez Ses pêcheurs ou des portefaix. C'en était trop : des femmes se retiraient, demandaient leur manteau, leur voiture, indignées; des hommes, très pâles, échangeaient des propos brefs: fallait-il gifler le prince, lui remettre leur carte? Et d'autres femmes intercédaient.. — Il est fou. Un malade 1
Dans le désarroi et le tumulte, les trois hommes nus demeuraient immobiles et les Tziganes continuaient déjouer.
La Mariska, elle aussi, s'était levée, mais elle de- * meurait sur place : elle avait pris sa face-à-main et, penchée sur l'étrange surtout, le détaillait curieusement, en connaisseuse qui s'intéresse.
C'était trois gars solidement charpentés, trois mokos1 de la Riviera, dont la chair brune était singulièrement' tatouée. L'un couché sur le ventre offrait le fameux tatouage, connu sous le nom de « la chasse au renard », que Pierre Loti a décrit dans Mon frère Yves : tracés à l'encre bleue, les chiens et les chevaux, la meute et les cavaliers contournent les épaules, la poitrine et le torse à la poursuite du renard, disparu dans son terrier; c'est un tatouage classique. L'autre renversé sur le dos, les mains croisées sur son visage, étalait, des épaules aux genoux, l'effigie d'un vautour aux ailes a demi refermées; le bec de l'oiseau occupait le milieUj
de la poitrine, les dernières plumes des ailes s'effilaient sur les rotules' les serres étreignaient un étrange perchoir. Le troisième couché sur le côté enrichissait son derme de détails d'architecture : un arc de triomphe surmontait ses reins, une des fontaines de la Concorde s'épanouissait sur son ventre; des légendes gri-; voises soulignaient les dessins.
La salle était presque entièrement vidée : quelques curieuses et deux ou trois blasés, seuls, étaient restés. Une joie dans ses yeux jaunes, le prince jouissait de la panique et de l'effarement de tous; il observait aussi la Mariska, intrigué de son calme et peut*être pris d'une inquiétude. La Mariskaexaminait toujours : « Tatouages intéressants, disait-elle enfin, mais ceux de monsieur sont mieux. »Et elle désignait le Yankee. Elle avait lâché sa face-à-main et pris le bras du' prince.
Lesquelques invités restés les]suivaient dans le salon.
Tous les autres étaient partis sans prendre congé : il demeurait à peine cinq personnes et les Tziganes sur leur estrade :
— Danserai-je maintenant pour vous? demandait la Mariska. — Non, ce serait cruauté. Il n'y aplusper sonne. Ces imbéciles n'ont pas su apprécier leur bon heur. C'était pour eux pourtant une chance inespérée. Moi, je n'ai rien à vous demander et je reste votre débiteur. Vous avez merveilleusement joué pour moi et je voue en remercie. — J'ai même beaucoup gagné. — Je, ne parle pas du baccara; vous êtes une comédienne accomplie, je m'en étais douté. J'ai vis-à-vis de moi-môme gagné mon pari; c'est la plus grande
ioie qu'on puisse me donner, celle de ne pas m'être ïtrompé, et vous ne m'avez pas déçu. — Nous avons [donc tous deux gagné la partie, répondait la courtisane javec un demi-sourire. — Je vous offre la belle si vous rvoulez. — Non, la partie n'est pas égale, vous jouez le ./même jeu que moi. — Nous en resterons donc là. — Oui, et sans rancune. Je n'ai pas de temps à perdre. <Vvee vous c'est de l'escrime de salle ; les coups ne portent pas, vous êtes plastronné; vous m'avez comprise? — Adieu, madame. — Adieu, monsieur. Sir Edmond, demandez ma voiture.
Et ce furent là toutes les escarmouches de Noronsoff [et de la Mariska. Si elle avait voulu, la courtisane aurait pu prendre une grande place dans la vie du prince. Elle avait de l'impertinence, de la hauteur et même de la rudesse, une espèce de grâce cravachante dont Wladimir eût fini par aimer la cuisson douloureuse. Il avait trouvé une sorte de volupté à ses reparties cinglantes et, toute cette nuit de farce néronienne, le ton bref de la courtisane, l'insistance de ses longs yeux aigus Pavaient fait plus d'une fois doucement tressaillir; mais, comme l'avait dit la Hongroise, elle n'avait pas de temps à perdre. Elle avait mieux à faire que de provoquer et subir les caprices d'un maniaque.
De retour à Monte-Carlo, elle raconta le dîner et le souper du Mont-Boron avec des mots qui firent fortune même jusqu'à Menton; elle eut sur Noronsoff, son physique, ses tics et sa nervosité des trouvailles d'images et d'épithètes qui coururent toute la Principauté : la vogue de la Mariska s'en accrut. Ce fut à qui l'aurait à souper pour l'entendre jouer et la voir
mimer une fête chez le prince; tous les hommes lui 'étaient reconnaissants d'avoir tenu tête et dit son fait, à cette ordure de Russe avarié. Les récits de la Hongroise faisaient prime, des feuilles du littoral s'en emparèrent, les propos de la MaFiska revinrent à Nice» amplifiés, aiguisés; ils furent rapportés au prince qui», cette fois, s'émut et fit la grimace.
Le scandale du surtout avait été commenté, l'audace, "en était trop neuve et, cette fois, l'opinion publique indulgente aux frasques de Sacha se révolta : l'inven: lion était par trop asiatique.
Les P. P. G. pleuvaient sur la .villa depuis la nuit du fameux souper, les visiteurs s'y faisaient rares, les parasites eux-mêmes s'y faisaient désirer. Toute la* basse tourbe des familiers ne se souciait pas de la po-, lice et la police s'était émue de ce souper, et- sans le consul de Russie... Bref, ce Noronsoff ferait bien de; s'absenter.G'étaientlànaturellement les proposées pluscompromis de la bande: les coupables seuls cherchent à s'innocenter. Somme toute, le Noronsoff se trouvait assez isolé. Lâché par sa mère, lâché par la comtesse Schoboleska qui s'éternisait à Cannes avec ses deux' fiis, il supportait mal cet abandon et déchargeait sa1 mauvaise humeur dans des scènes terribles tantôt sur Gourkau, tantôt sur la pauvre Narimoff; sa santé aussi s'altérait, sa tuberculose s'aggravait d'entérite. Avec sa cystite, sa congestion au foie et sa neurasthénie c'était le jeu complet des maladies; son médecin suédois affolé de tant de symptômes et d'accidents-divers en vint même à me consulter.
La vie n'était plus tenable avec cet hystérique. Lee crises de fureur étaient suivies d'effrayantes prostrations, des léthargies de trois et quatre heures, dont le malade ne sortait que pour cracher des injures et du sang ; la princesse Benedetta n'était même pas avertie. Quel accueil lui eût réservé ce fou dangereux? Et, en l'absence de la Schoboleska, la baronne Narimoff demeurait son souffre-douleur.
Que faisait la Polonaise à Cannes ? De temps à autre, un télégramme donnait des nouvelles de ses fils et s'informait de la santé du prince ; elle vivait à bord de Y Edouard III, le yacht de lord Férédith et passait ses journées en excursions en mer; il était même question d'une croisière sur les côtes de la Corse. L'hypothèse de ce voyage mettait en rage le malheureux Sacha.
11 nourrissait à l'égard de la Polonaise une rancune féroce et méditait contre elle d'atroces projets de vengeance; son imagination morbide s'ingéniait à raffiner des affronts et des supplices ; il la ferait jeter à la porte, quand elle se présenterait à la villa, ou bien la séquestrerait dans la salle des bains, la ferait plonger de force dans la piscine, lui ferait donner le knout, que sais-je, il l'étranglerait de ses propres mains; et des gestes de harpie rythmaient ses divagations. Les griffes tendues vers sa victime, il délirait et finissait par* râler, de l'écume à la bouche et du sang dans les: yeux. La baronne Narimoff terrifiée assistait.
Quand un télégramme de Cannes annonça le départ de l'Edouard III pour Nice, Wladimir, tout à coup radouci, exulta et quand, précédée dans la matinée par une énorme corbeille de pensées et de narcisses, la Po-
Monaise se présentait à la villa, vers les quatre heures, le prince subitement guéri n'eut pour elle ni assez d'yeux ni de sourires; ce fut un retour d'enfant prodigue. Il s'était emparé des mains de la comtesse, les avait dégantées, baisées, un peu mordues et il les gardait maintenant dans les siennes avec des petits mots tendres et des cara, carissima Vera.
La Polonaise aussi paraissait rajeunie. « Heint ai-je eu assez raison de ne pas assister à ce souper, à cette fête que vous avez donnée à cette fille I disait-elle en tapotant les joues de Wladimir, il s'est passé des horreurs, parait-il, on m'a dit une orgie. Ai-je eu du flair d'être absente ce jour-là. Vous n'auriez pas voulu voir mon Boris et mon Nicolas à la table de cette Mariska? »