‹ Le vice errantChapitre 3 sur 29 · LE VIC · texte numérisé non relu

LE VIC

neutre, un faux vi le sien a

l'aide d'un foulard étroitement noué sur les tempes.

Ce cadavre était masqué et, chose affreuse, quai dénoua le foulard et qu'on ôta ce masque, on le trouva plein de chloroforme, tel une coupe; car ce masque, hermétique et clos, n'avait d'ouverture ni à la place yeux, ni à celle de la bouche; cette résistante cagoule de cire était à la fois bandeau et bâillon; elle et étouffait; le chloroforme dont elle était remplie ne faisait que stupéfier l'agonie, elle ne la hâtait môme pas.

Une fois le masque posé sur le visage, l'homme entre les mains des assassins était une chose inerte, un automate, une chair morte. 11 ne pouvait ni crier ni se débattre, les voleurs le promenaient quelque temps dans le brouillard, comme un ami souffrant qu'on soutient et qu'on réconforte, le temps de lui cueillir ses bijoux et de lui vider ses poches; et puis l'homme nettoyé, on lui otait son masque et on le déposait gentiment, proprement dans un coin, sur une pile de bois ou contre un hangar.

Que dites-vous de celte petite promenade d'un homme qui agonise et qu'on dévalise, tranquillement, en toute sécurité, et que vous croisez et que vous frôlez presque sans vous en douter, entre six et sept, à la sortie des ateliers des Docks, dans la ouate humide et rousse du brouillard? »

Et, sûr de son effet, M. Rabastens (nous étions installés sous la véranda de la Réserve, en train de prendre le porto blanc de sept heures) me priait de faire le menu moi-même et, m'offrant la carte, rallumait son cigare au feu de mon londrès,

ÏIÎ

« — Et les assassinats continuèrent? interrogeai-je tout à l'intérêt de l'histoire.

— Messieurs les assassins tentèrent de les continuer, mais la mèche était éventée, la population avertie se méfiait; le cadavre masqué avait été plus qu'une révélation. A la sortie des chantiers, les ouvriers ne se risquaient plus seuls ; ils traversaient les Docks par bandes et ne se séparaient qu'en dehors des parages dangereux. Quant aux courtiers et commerçants, ils ne marchaient plus que flanqués de véritables escortes ; la simplicité même du procédé qui avait si longtemps garanti l'impunité des assassinats, une fois connue, tournait contre les assassins... Rien de plus facile que d'appliquer un masque sur le visage d'un passant isolé qui ne se méfie pas et va son petit bonhomme de chemin dans le brouillard; mais une fois la victime visée sur ses gardes, va-t'en voir s'il viennent, Jean !

Les assassins continuèrent encore quelque temps, mais par pur amour-propre, pour ne pas s'avouer trop tôt vaincus; noblesse oblige, et la corporation des assassins a son orgueil, mais la police vertement tancée faisait bonne garde. Elle intervenait maintenant au beau milieu des opérations, et les quelques cadavres qui illustrèrent encore le quartier des Docks furent toujours trouvés avec des masques; la police ne laissait plus aux assassins le temps de les démasquer.

C'était toujours le même masque de cire hermétique

et clos, sans ouvertures à la place des yeux et à celle des lèvres et plein d'ouate imbibée de chloroforme , masque d'une insignifiance rare, visage de pleutre ou d'honnête homme qui n'en contenait pas moins la mort; mais les auteurs de ces attaques crépusculaires demeurèrent, eux, introuvables. La police ne mit jamais la main sur le moindre petit assassin, ce qui inspira au Punch cette anodine plaisanterie, peut-être un peu macabre, mais bien anglaise.

Je vous la donne pour ce qu'elle vaut. Il ne faut demander que de V humour à nos voisins d'Outre-Manche.

Le Punch, le plus sérieusement du monde, publia dune cette sensationnelle nouvelle : « Le nouveau crime du quartier des Docks. La police a tenu entre ses mains les coupables... » Et c'était, dans le style de procèsverbal quaffectionnent les feuilles anglaises, l'histoire d'un homme évanoui aperçu, adossé dans l'embrasure d'une porte-cochère, au milieu de trois ouvriers qui semblaient le secourir; là-dessus l'intervention au pas de course des policemen, flairant dans ces soins donnés à un ivrogne la manœuvre ordinaire des assassins du quartier, mais arrivés sur les lieux, au moment d'opérer les arrestations, c'était un rassemblement d'ouvriers autour d'un des leurs qu'ils venaient d'arrachei aux mains de deux chevaliers du chloroforme. Les assassins s'étaient enfuis, mais eux venaient d'enlever le masque du malheureux qu'on asphyxiait et essayaient de le ranimer; un des assistants, en effet, faisait respirer des sels au moribond et un ouvrier agitait triomphalement le masque de cire qu'il venait d'ôter. Les policemen, toujours brutaux comme ils le sont à Lon-

' dres, bousculaient le groupe des sauveteurs et s'empressaient autour de l'homme évanoui.

Immédiatement le groupe des ouvriers secourables prenait sa volée dans l'ombre et les policemen se trouvaient en présence d'un cadavre masqué ; le passant au flacon de sels les faisait respirer à un masque; l'ouvrier, dont la main brandissait un visage de cire et venait d'en délivrer le patient, n'était qu'un membre même de l'association avec ses instruments de travail ; messieurs les chevaliers du chloroforme venaient de bluffer une fois de plus la police; la police avait tenu entre ses mains les assassins et les avait laissé échapper.

Ce fut la dernière histoire imprimée à propos des crimes du quartier des Docks. Si non e vero, bene trovato. Mais reprenez donc un peu de cette soupe au poisson. Ils la font merveilleusement dans ce restaurant, on ne mange la pareille que chez Isnart à Marseille.

Délicieuse, hein ? et safranée juste ce qu'il faut î j'aime presque mieux cela que la bouillabaisse. Et mon histoire, comment la trouvez-vous?

— Ce serait du bon Poë, si ce n'était du bon Schwob.

— Et ce sera du Lorrain puisque je vous l'ai contée. Moi, ce qui m'enchante dans ce récit macabre, c'est qu'il est absolument anglais; mieux, il est presque un symbole de la vie d'Outre-Manche. Réels ou inventés, ces assassinats ne pouvaient avoir lieu qu'à Londres, il fallait les quais de la Tamise et la suprême indifférence dupassant anglais comme décor et atmosphère à, ces crimes anonymes de la rue et du brouillard ; dans nul autre pays du monde on n'eût pu perpétrer la sup-

pression d'un être humain avec cette monstrueuse sécurité. A ces asphyxies sur la voie publique il fallait aussi la complicité de l'alcool ; c'est dans la ville de l'ivrognerie, 'et quelle ivrognerie ! celle du gin, que des criminels pouvaient seulement -risquer la promenade d'une agonie sous un masque, sans attirer l'attention. A Londres, l'individualité chez tous est si forte et le passant y est si absorbé en lui-même et de lui-même qu'il va droit devant lui sans voir; il n'a pas le temps. En pays de race latine, un homme qui chancelle entre deux autres qui le soutiennent, provoquerait un rassemblement; et puis, il faut aussi toute la densité de la brume de là-bas, pour pouvoir promener ainsi impunément des scènes de carnaval macabre sans provoquer un mouvement de terreur.

Maintenant, daignez repasser avec moi les principaux caractères de ce crime et voyez comme l'invention en elle-même en est admirable : agonie muette d'un passant anonyme qu'on dévalise en présence d'autres passants qui n'ont pas un soupçon, assassinat sous le masque qui ne laisse aucune trace, impunité établie sur l'égoïsme anglais, et cela sous le manteau complice du brouillard natal, tout y est, avouez-le : gin, whisky, chloroforme, hypocrisie et le reste.

— Allez, allez, vous n'en direz jamais assez sur ces Anglais, leur égoïsme et leur hypocrisie; mes rancunes se dilatent en vous écoutant et ce sont des rancunes de plus de quinze ans. Ils m'ont empoisonné l'Univers ; leur présence a été le cauchemar de tous mes voyages, je les ai rencontrés partout, ils m'ont fané les ciels de POrient, dépoétisé h baie de Salerne,

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Amalfi et jusqu'à la Sicile. Je les ai rencontrés à Toarmina, je les ai retrouvés à Tripoli dans l'Oasis. Partout leurs longues dents, leur morgue et leur brutalité m'ont gâté les races et les paysages. Florence est un faubourg de Londres, ils infestent à l'automne toute la Vénétie; ils sont la plaie errante du monde et le déshonneur des lagunes.

Mais Naples est leur triomphe, car Naples est un mauvais lieu; d'ailleurs le véritable anglais est partout au lupanar, il l'emporte avec lui à travers le monde, avec ses eaux de toilette antiseptiques, ses rasoirs de Scheffield et son ennui, car le pire est qu'il s'ennuie partout et qu'il ennuie tous les autres peuples avec les plus mauvaises mœurs de la terre, qu'il trouve le moyen de rendre assommantes, quand partout ailleurs elles sont joyeuses.

J'en ai vu dans le désert qui, la Bible en main, compromettaient des chameliers, car ils n'aiment pas que les petites filles et, à Venise, les vieux lords à cheveux blancs de l'Hôtel Danielli sont aussi redoutés que les miss à lunettes de l'Hôtel de la Luna de la tribu des gondoliers.

Mais c'est surtout l'ennui qu'ils dégagent que je leur reproche. Leur puritanisme a attristé le monde* comme leur manie d'hygiène a affadi la cuisine de tous les hôtels; mais ce spleen, cette humeur débrouillard, ils l'ont apporté jusqu'ici. Cannes est une ville anglaise où on bâille lamentablement au bout d'uik? heure, et de Menton ils ont fait un cimetière.

Vous ne trouvez pas que l'ennui plane sur toute

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laRivieral — Ohl cela, je vous arrête, interrompait M. Rabastens, on ne peut pas s'ennuyer sur la Riviera C'est de novembre en mai le carnaval de Nice, on n'y respire qu'en août, et s'il fdt jamais société extravagante et drolatique à faire pouffer un mort, c'est bien celle que l'on rencontre ici de Saint-Raphaël à Menton en comptant Antibes et le Cap Martin.

Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous, oui, tous en vérité. Il envient de Russie, il en vient d'Amérique, il en vient du Thibet et de l'Afrique australe, et quel choix de princes et de princesses, de marquises et de ducs, les vrais et les faux, les plus solidement rivés dans l'opinion publique comme les plus notablement compromis! et que de Majestés, les régnantes et les déchues, les celles en exil, les déposées et celles à la veille de l'être! les rois sans liste civile et les ex-reines encombrées de budgets, les vrais budgets, ceux des économies du règne, et que sais-je encore, toutes les unions morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'empereurs, tout le stock des ex-favorites! et des croupiers épousés par de millionnaires Yankees et des Tziganes enlevés par des princesses et des ex-marmitons devenus secrétaires de princes et des pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Litz, Franck et Chopin, toutes les phtisies roucoulantes de Schumann, des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes, théosophistes et voyageurs, et là-dessus quel inénarrable lot de vieilles dames !

Des masques, en vérité, des Maschere comme dans

l'opéra de Mascagni, et quelle sarabande soirô aillante et joyeuse de dollars et de millions !

— Joli couplet, — et je m'inclinai vers M. îlabastens, — il ferait bien à la scène. Me le donnez-vous pour un roman?

— Vous croyez que je m'amuse à des roulades? non; j'ai dit maschere et je maintiens maschere. Nous sommes à peine huit, ce soir, sous cette véranda; on ne vient pas dîner ici. Comme la clarté du jour y est terriblement crue et que le bleu du large et le bleu du ciel y accusent cruellement toutes les saloperies des consciences et toutes les tares physiques inscrites dans les rides et la fanerie des faces, le beau monde a adopté pour déjeuner ce restaurant. Les yeux peints y charbonnent, les teints maquillés s'y violacent, les sourires au raisin y flambent de minium; iln'y apasde toilette, fût-elle de gaze et de linon, qui résiste à la lumière de midi, sous ce ciel. Eh bien, ils y viennent tous et toutes, ravis de se toiser et de se retrouver, de se saluer du coin des lèvres ou du coin de l'œil; ils y viennent constater leur laideur et le niveau de leurs rentes. Les joueurs heureux y amènent leur maîtresse, les joueurs malheureux s'y affichent davantage encore, les Majestés en tournée y écoutent leur marche nationale écorchée par des faquins de Naples ; c'est un des endroits les plus élégants de la côte et, quand il est bondé de monde, édifiant comme une fresque d'Orcagna sous la clarté justicière du ciel!

Des masques en vérité, de véritables masques qui maintenant s'atténuent, adoucis, dans les éclairages du soir.

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Voulez-vous l'historique de quelques-uns? vous verrez si j'exagère.

Ce smoking, qui dîne en téte-à-tète avec cette jolie fille souple et longue, une Milanaise, je le parierais I (Ces yeux aux paupières sinueuses, ce front qui bombe et cette nuque renflée sont d'une femme de Luini, c'est un visage de l'Ecole lombarde), ce smoking donc à la boutonnière bossuée d'oeillets soufre, un grand nom d'Italie et une des grosses fortunes de Cannes. Le prince Assari, un prince consort, un joli homme et épousé pour son physique, (car ce viveur un peu fané a possédé les plus étranges yeux du monde, je crois même qu'il les possède encore; mais le reste a fondu.) Tel qu'il est, le prince Assari a, de vingt-cinq à trente ans, affolé toutes les femmes sensibles d'Italie par le battement savant de longues paupières velues sur la clarté de prunelles de fleur. Les yeux bleu vivace du beau prince 1 elles pâmaient quand il les ouvrait; quand il venait à les fermer, elles languissaient plus amoureusement encore. C'est pour ces palpitantes œillades que la petite Vera Wodosof épousait Assari, rencontré, un printemps, à Florence, et cela malgré mère, tantes et tuteur. Assari, lui, se laissait faire. Vera Wodosof apportait trente millions. Le malheur est que les prunelles bleues d'Assari n'ont pas éteint le tempérament de sa petite Cosaque. Elle l'a trompé d'abord avec quelques amis, puis avec des cochers, des palefreniers, des lads, et, comme sa femme ne lui a reconnu qu'un apport d'un million, Assari a continué à laisser faire; mais à Cannes, à cause des grands-ducs, on a plutôt cessé de les voir, surtout depuis l'aventure de

Ci le Vice br^an?

cet hiver. La princesse Assari ne s'est-elle pas avisée • d'attacher à sa personne un orchestre de Napolitains entendu dans je ne sais quel restaurant de la Riviera ; les douze macaronis ont été installés dans sa villa de la Californie : ils jouaient le jour, ils jouaient la nuit; personne ne soupçonnait la petite Wodosof d'être aussi mélomane; et puis cela a fini par l'enlèvement du chef d'orchestre. L'homme à l'archet et la princesse sont en ce moment à Florence, où ils filent en mesure le parfait amour. Le prince, lui, est demeuré à Cannes avec le personnel et la villa; il se console en traitant à Beaulieu les premiers sujets de la Scala, engagés pour la saison de Monte-Carlo. L'argent ainsi ne sort pas d'Italie; ces gens- là ont dans le sang le culte de la race; ce sont les premiers nationalistes de l'univers. Voulez-vous l'histoire de l'autre couple qui dîne làbas, au fond, dans ce luxe inusité de fleurs, vingt-cinq louis au moins de roses Niel : un autre ménage en partie double, une autre chronique de l'adultère, mais plus difficile à conter ; c'est le compartiment des dames seules. La grande blonde, si mince et d'un éclat de teint incomparable dans ses gazes peintes, on dirait, un pastel, tant tout est frais et flou dans cette fille-fleur, Eva Quarante des Variétés, acteuse cotée à la Bourse des valeurs; l'autre, ce nez busqué, ce teint bis, ces paupières capotées sur des yeux d'orage, la comtesse de S..., comtesse authentique du plus pur faubourg, la fille d'un richissime boyard. C'est elle aussi qui dans le ménage a apporté les millions; aussiy pendant qu'elle flirte en partie fine avec la petite actrice, soi, dernier béguin, le comte, lui, ponte tranquiiiempiU suc

LE VICE EIlKANi

la rouge et la noire dans les salons de jeu, i ce qu'il veut, naturellement. 11 a tout ce <<u'il faut po ; cela.

Je vous avais promis des masques. »

MADAME AGAGHE

«Les autres sont seigneurs sans importance, je ne vous les nomme même pas, déclarait M. Rabastens. A la rigueur, il y aurait bien les deux grosses dames qui dînent entête-à-tête, dissimulées derrière un paravent, mais elles sont plus épaves de Nice que masques de la Riviera.

Celle à la capote de roses lie de vin a pourtant eu un salon, à Paris, un reflet de salon plutôt Elle était la parente de du Sommeraud, le compositeur, du Sommeraud de la Druidesse etd'Héro et Léandre, le du Sommeraud des Machabées aussi, et l'on allait chez elle se frotter à la gloire de l'illustre parent, qui, naturellement ne paraissait pas. Madame Hersaint (elle s'appelait alors madame Hersaint, car c'est une enragée du divorce et elle a de plus enterré deux maris, qui ont mieux aimé mourir que continuer), madame Hersaint a toujours été brouillée avec sa fa mille. C'est ce qu'on appelle un caractère indépendant : jamais de devoirs, rien que des droits.

Elle a plaidé avec ses sœurs, elle a plaidé avec sa mère, elle a plaidé avec ses fils, elle a débouté deux époux devant le tribunal, elle plaidera avec ses petitsenfants. C'est une processive et une personnalité robuste : bec et ongles, ongles et dents. Elle s'est défondue, celle-là dans la vie, et soyez sûr qu'elle s'y défendra encore longtemps.

Un type. J'ai pour elle la plus grande admiration; mais je l'admire en homme averti, à distance, comme on admire une force déchaînée ou la démence d'un élément. Méchante? Non, dangereuse, car inconsciente. Une vitalité merveilleuse, une adresse, une énergie et une intelligence servies par un esprit d'enfer, des trouvailles de mots et d'images, une vision comique et parfois vengeresse des choses et des gens et une intrigue de vieux procureur; mais desservie par l'humeur la plus fantasque, une incohérence de conduite déconcertante, des sautes de caprice pareilles à des sautes de vent, des haines subites, des engouements et une telle démangeaison de médisance qu'elle raconterait son passé plutôt que de se taire. Ajoutez à cela l'absolu mépris de toutes les convenances et le cynisme le plus outrageant. — Un vrai portrait de Saint-Simon, pou(Tai-je sous ma serviette. — En elïet, elle est de ce temps; c'est une figure comme on en voit dans les mémoires. On l'appelle ici la Brinvilliers des potins, mais vraiment on exagère. Madame Agache (car eîie n'est plus madame Hersaint) est surtout affligée d'une délirante imagination; ses soixante ans bien s^ mes ne »'ontpas délivrée des visions sexuelles. L'amour physique est demeuré la hantise de sa vieillesse le monde

ambiant ne lui apparaît que forniquant ; les gens qu'elle voit, qu'elle reçoit ou qu'elle rencontre s'évoquent pour elle dans la même attitude implacable; pour elle, ni sexe, ni âgel... Vous jugez du genre d'histoires que cette maladie de la vision lui suggère et des chroniques scandaleuses éditées par son imagination !

C'est le plus beau cas de transport de matrice au cerveau que j'aie vu dans ma vie, a dit d'elle le docteur Morgan, et le mot explique madame Agache en l'excusant. La Brinvilliers des potins ? Non. La mère Agache est inconsciente ; elle fuit tout au plus comme un vase fêlé et perd en racontars scabreux le trop-plein écumeux d'un cervelet ardent.

A part cela, la plus aimable femme, des manières et de L'entregent. Elle est arrivée ici à se faire un salon, elle y a un semblant d'autorité ; les sots la recherchent, les timides la craignent, les gens amis de leur repos l'évitent : elle amuse comme un ouragan. Le nom de du Sommeraud, l'illustre parent, lui a beaucoup servi ; elle en a joué d'ailleurs avec une dextérité admirable. Le buste en permanence trône dans le boudoir et, les jours de réception, on renouvelle les fleurs. Elle a surtout un salon de musique; c'était un salon politique à Paris, orléaniste et centre gauche. Famille oblige. Des partitions signées traînent sur le Pleyel. Tout ce qui chante sur la Riviera a défilé chez la mère Agache; ses matinées sont fort suivies, on y entend toujours l'étoile de la saison, la seconde étoile, celle qui ne se produit pas sur les scènes subventionnées et qu'on ne peut entendre nulle part ailleurs. Coût : deux billets d'un louis au concert de l'artiste mondaine pendant lu

Carême. Tnutilc de dire que l'étoile chante toujours à l'œil.

A l'œil, c'est la devise à Nice des maîtresses de maison. A l'œil, tout est là. La mère Agache a mis tout son orgueil à ne jamais payer un cachet d'artiste; ei?e y emploie toute sa diplomatie et y arrive d'ailleurs, car elle est rusée et tenace, et puis le nom de du Sommeraud est là, tremplin funèhre encore assez solide pour y risquer quelques gambades.

Une touche manquerait à ce portrait si je ne vous révélais que madame Agache, roturière à Paris, est ici comtesse Agache, d'authentique et très fraîche noblesse, comme d'ailleurs toutes les femmes qu'elle reçoit. C'est L'air de Nice qui veut cela, les titres y poussent comme les petits pois : cela vient aux plus innocents en traversant le Var comme l'art du tutu pan pan venait àValmajour en écoutant ganter le rossignol, c'est le climat de la Riviera : il est si doux qu'il développe le tortil aux baronnes et l'aplomb aux rastas.

Nice est un pays unique.

Si vous y restez quelque temps, il faut absolument vous faire présenter à cette bonne Agache ; c'est un salon qu'il faut connaître. Les tendrons y sont plutôt rares, mais les vieilles prétentions y abondent : nulle part vous ne rencontrerez pareille collection d'autruches pavoisées et de chiens savants : toutes ces jeunes centenaires sont illuminées comme des fêtes publiques ; la chère y est d'ailleurs exquise et le buffet abondant, la comtesse nourrit ses artistes. Rien de la baronne du Vitrail, autre Muse historique à réception littéraire, celle-là, qu'on rencontre chez la comtesse Agache et

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qui, plutôt serrée, offre à ses invités des sorbets au tapioca, des tasses de tilleul et des gâteaux casse- dents Vous y entendrez chanter et déclamer le vieux Nice, non pas celui du port et des Ponchettes, mais le Nice impérial et même du maréchalat, le Nice de Gimiez, des Beaumettes et du Mont-Boron ! Ligie Cruelli, toujours cruelle à entendre, Ninon d'Espée, galanterie retirée après fortune faite; madame Estréna; Nachy Robson, des Lifts Robson et Gie, et des pianistes de l'Ukraine en rupture de leur steppe, et des poètes de Beaulieu, Lotistes enragés, amateurs de clair de lune et de pêcheries nocturnes sur les côtes de Saint-Jean Vous y entendrez aussi des scènes du Misanthrope, par le vieux Tristamort, ex-doyen de la Comédie-Française.

C'est un spectacle unique : les vieux comédiens y chantonnent, les ex-chanteuses y fredonnent et tous les yeux larmoient et toutes les voix chevrotent ; on se quitte toujours au comble de l'émotion.

« — Ah ! ma chère, quelle matinée, quelle heure inoubliable ! — C'est du grand art! — Quelle diction 1 c'est admirable ! — Et d'un poignant! — Elle n'a jamais donné cela au théâtre ! — Pourquoi a-t-elle quitté la scène ? — Comme c'est simple! — Et comme c'est grand! — Elle vous chavire le cœur ! — Elle vous tire les larmes 1 — Voyez, j'en pleure. — Encore un peu de ce pain au foie gras? — Vous verra-t-on demain chez madame Trotter?— Je ne suis pas invitée. — Ça ne fait rien, venez donc, il y aura un violoniste. — Ah ! — Dix-sept ans, des yeux d'ange, pur encore (on l'affirme) et jouant du violon ! ! ! Un coup d'archet d'archange 1 — Ah! vous m'en direz tant! — Reprenez

donc de ces petits fours. — Non, je m'en tiens aux mirlitons. »

Ainsi va le monde, tout Nice est là. Programme de îa matinée : gâteaux secs, jeunes artistes, grand art et mirliton.

— Vous avez un don d'imitation précieux, vous feriez fortune à Paris, nepouvais-je m'empêcher dédire à M. Rabastens, toutes mes félicitations 1

Le fait est que mon amphitryon était impayable; il venait de mimer et de gazouillera intonations différenciées et merveilleusement nuancées le gazouillis exaspéré des perruches mondaines en mal de réceptions.

Mais madame Agache s'en allait. Elle venait de régler l'addition et le maître d'hôtel l'aidait à s'envelopper dans une mante violette, moire et satin ruche de gaze mauve évidemment de la bonne maison. Elle se dirigeait vers nous. C'était une vieille dame un peu tassée, mais solide et droite dans sa courte taille, le nez brusque et les maxillaires carrées dans un visage extraordioairement frais : ce teint lisse et reposé étonnait. Madame Agache avait une fraîcheur déjeune fille: des yeux pâles d'un bleu dur et froid saillaient sous des paupières lourdes, et ce regard de volonté disait toute la femme.

Diadémée de roses lie de vin, drapée de moire violette, la comtesse Agache traversait à petits pas le restaurant: une grande et grosse femme la suivait, une sorte de géante aux larges yeux tendres noyés dans un visage blanc de graisse. En passant auprès de notre table, madame Agache cillait un peu sur Rabastens et s'arrêtait :

— Tiens! c'est vous, Kabastens. Qu'est-ce que vous laites ici? On ne vous voit plus:

Et son œil pénétrant me toisait.

Rabastens me présentait.

— Mais c'est vous qu'on ne voit plus, et je m'en plains, comtesse, paonnait le bon pitre, je ne vous rencontre plus chez mes amis, nos amis les de Joussy !

A quoi madame Agache :

— Vos amis, pas les miens, gardez-les. Cette pauvre de Joussy n'a plus de voix et son mari a perdu sa fortune. Leur villa leur reste avec les hypothèques; plus d'argent, plus de voix 1 Que voulez-vous que j'en fasse ? Bonsoir, Rabastens.

Et elle prenait congé sur un salut plutôt froid.

— Venez-vous, ma chère ?

Et, soudainement détendue en tendresse, elle prenait le bras de la grosse géante aux prunelles humides de bon chien.

« — Plus d'argent, plus de voix. Que voulez-vous que j'en fasse ? Toute la femme est là ; c'est bien son cynisme. Bahl n'a-t-elle pas raison, puisque le monde ia supporte. C'est notre lâcheté, notre veulerie, notre complicité qui laissent prendre ce pied à ces caractères. Vous savez qui l'accompagne? Vous n'avez pas reconnu? Je voulais vous laisser le plaisir de la reconnaître. Elisa Tavernier, la grande Elisa, la chanteuse de caféconcert acclamée aux Tuileries comme aux soirées de Compiègne. Elisa, la remueuse de foules, la Sensibilité faite femme; Elisa, cette gloire du troisième Empire et cette Etoile, la seule, de la Chanson. Vous n'avez pas reconnu cette bouche de bonté, épaisse et sensuelle,

qui découpait le mot comme à l'eraporte-pièce, cette bouche mouvante faite pour la diction, et l'humidité de ces yeux tendres !

Oh! celle-là, c'est l'émotion même!

Klle ne chante plus, elle qui a tant chanté, et, retirée à Eze, vit loin du monde et de Paris, où un vieux chroniqueur quelquefois la réclame; elle ne veut plus reparaître en public.

Vous voyez qu'on fait de curieuses rencontres, même en ce restaurant plutôt vide le soir. Masques et épaves de Hiviera. »

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