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L'ENVIE

Et lord Férédith devint l'obsession de Wladim/r.

La Schoboleska ne tarissait pas d'éloges sur l'aménagement du yacht le luxe et le confort des cabines, de véritables appartements installés à bord ; et puis c'étaient des dithyrambes sur la complaisance et la tenue de l'équipage, les réceptions du propriétaire et la courtoisie, l'égalité d'humeur et la munificence, d'ailleurs légendaires de ce lord Férédith. On ne voyait sur Y Edouard III que la société la plus choisie ; lord Férédith y avait donné quelques fêtes dont le programme avait révolutionné Cannes; la colonie anglaise et la colonie russe s'en disputaient les invitations, et cela malgré la présence à bord du poète Algernoon Filde, le lauréat anglais dont le récent divorce avait bouleversé Londres; Algernoon Filde, l'auteur de Vénus et d'Adonis et du Masque de la reine Bethsabée, joués sur toutes les scènes des trois royaumes et des Etats-Unis, l'écrivain quasi scandaleux et partant illustre d'i/adrien au bord du^Cydnus.

CetAlgernoon Filde venait d'avoirmaille à partir avec la justice de son pays et, condamné par contumace, voyageait par amour de l'indépendance assez loin des *:ôtes anglaises où les autorités se fussent saisies de lui. C'était un homme audacieux, mais prudent. Ses succès de théâtre, ses traités avec les grands éditeurs lui assuraient une large existence. Algernoon Filde voyageait à l'étranger en quête de sensations et d'aventures, précédé partout d'une assez mauvaise re-, nommée, qui jusqu'alors l'avait plutôt servi.

Au retour d'une croisière sur l'Adriatique, lord Fé-1 rédith l'avait trouvé à Naples, installé dans une villa du Pausilippe, et, grand admirateur du poète et de son œuvre, l'avait d'abord invité à une excursion dans le golfe de Salerne, Reggio, Pœstum et Amalfi et puis l'avait décidé à l'accompagner à Cannes.

Lord Férédith s'était mis en tête d'imposer à la société anglaise l'écrivain compromis. Cannes est aujourd'hui un faubourg de Londres, et faire accepter le poète d' Hadrien aux hiverneursde la Grande-Bretagne, c'était presque gagner son procès devant la pairie, lui assurer son retour et son triomphe, sinon à la saison prochaine, mais du moins aux régates de Cowes pendant la première quinzaine d'août. Pour cela, il suffirait d'intéresser à Filde lady Saymoor et la princesse de Troie, née d'Epsom, alors en villégiature à la Californie. Intimes amies de la princesse de Galles et très goûtées du prince, elles dirigeaient le mouvement élégant de Cannes et déjà, depuis trois hivers, y régentaient la colonie. La princesse de Troie avait, Vautre printemps, fait les côtes d'Espagne à bord

de Y Edouard lll et c'est sur elle que comptait loid Férédith.

Avec une obstination d'Anglo-Saxon et la volonté têtue d'un homme à forte mâchoire il s'était attelé, corps et âme, à cette tâche de faire recevoir à Cannes ce fantasque Algernoon Filde. Que lui reprochait-on, en somme? Des peccadilles, des accès de tendresse un peu répétés pour des petites mineures, mais sait-on jamais exactement l'âge de ces bairmaids irlandaises, dont le pullulement encombre la Cité. Qui ne connaît à Londres ■l'effronterie des petites servantes, le cynisme des horseguards et la licence des bancs dans les parcs?

Sans cette aventure avec une fille de pasteur la police ne serait jamais intervenue. Le caractère sacré du père de la victime avait tout gâté. C'est la religion outragée et la religion d'Etat que l'on avait vengée en poursuivant Filde; cette fois son cœur trop tendre l'avait égaré et il avait mal choisi. La respectabilité du clergyman avait décidé des poursuites; à cette algarade près, la conduite de l'écrivain était la conduite courante des autres hommes. L'Anglais est, par nature, friand de primeurs; les divorces ne se compteraient plus à Londres si, par amour de la famille et aussi par pudeur, les honorables ladies ne fermaient pas les yeux sur les exploits de leurs frères et maris.

Cette cause avec ses circonstances atténuantes, lord Férédith l'avait si bien plaidée auprès de la princesse de Troie qu'il l'avait aussi' gagnée auprès de lady Saymoor. Les deux femmes avaient accepté de venir à bord et d'y diner avec Filde; elles avaient même amené des hommes de leur [compagnie; des grands-

ducsavaient été invités. Pendant le dîner, le yacht avait gagné le large et, sur le pont éclairé par un clair de lune, on eût dit, commandé pour la circonstance, des matelots costumés et dressés par Filde avaient mimé à miracle toute une suite des tableaux d'IIogarth, des scènes comiques choisies à souhait parmi sa fameuse du Mariage à la mode, des Buveurs de punch et do la Parue d'il ombre.

Affublés d'énormes perruques, engoncés dans d'imibits aux basques ornées de larges boutons de strass et de marcassite, le nez chaussé de besicles, et de gros nœuds bouffants de mousseline sous leurs faces rasées de forbans, ils avaient fait rire les belles dames aux larmes; c'était, à s'y méprendre, la rogue importance et la majesté empêtrée des shérifs et des aldermen du peintre. Les hanches rembourrées d'ouate sous des lés de brocart aux cassures luisantes, la taille guêpée dans un corps baleiné tendu de satin fleuri, un mousse avait mimé avec une rouerie instinctive les minauderies de la demoiselle de qualité. Filde l'avait maquillé lui-même et, sous les batistes enrubannées de son battant l'œil, le gosse avait pincé les lèvres, manœuvré l'éventail et joué de la prunelle avec une prétention si sincère, une si naturelle conviction que la partie avait été gagnée. On ne pouvait tenir rigueur à un homme capable d'organiser des divertissements pareils. Des vers délicats du poète soulignaient d'ironie chaque reconstitution de tableau; c'était de la peinture animée et parlée. Le clair de lune était de la fête; les hunes, les vergues et les cordages entraient dans le décor; c'était un spectacle artificiel et précieux mis

len valeur par la mer, la nuit et la solitude. La soirée1 fut une ovation pour Filde,

La princesse de Troie et lady Saymoor rentrèrent ravies à Cannes; le lendemain la fête était racontée, amplifiée, colportée à tous les thés de cinq heures des villas et des grands hôtels, toutes les curiosités allumées.

Les femmes les plus raides et les plus puritaines de 'la colonie anglaise étaient désespérées de n'avoir pas vu la série des Hogarth organisée par Filde, on avait oublié les frasques de sa vie privée, on ne se souvenait plus'que de son talent... Son talent! l'auteur de Vénus et d'Adonis avait du génie. Bref, la mode s'en mêla, lord Férédith fut sollicité de redonner une seconde représentation à bord, les demandes d'invitations plu-, irent sur le yacht et lord Férédith, après s'être fait un? ,peu prier, allait consentir, quand lady Saymoor fiti «mieux. Elle offrit le merveilleux jardin de sa villa pour; ^"monter le deuxième acte du Masque de la Reine Bethsa* [bée, le drame biblique du poète»

Au grand émoi de toute la société le spectacle s'or-' ganisa et, cette fois, ce ne furent pas d'humbles matelots costumés qui remplirent les rôles, mais des personnalités des plus marguaRtes de la colonie. La princesse de Troie voulut bien incarner la concubine royale et, le jour de la représentation, tout Cannes rassemblé sous les palmiers de la villa Marpha put' admirer, couchée, sur d?épaisses fourrures, le coude à des coussins d'Asie, la beauté quasi nue de Georgina iCTEpsom, princesse de Corinthe et de Troie.

Avec rimoudeur d'une vraie grande dame la crin-

cesse avait consenti presque à se dévêtir. Gainée dans une étroite robe de gaze jaune brodée de grosses fleurs de perles rouges à la place des seins, elle inclinait le songe d'un profil grave et pur sous un lourd diadème d'opales et de sardoines ; un secrétaire d'ambassade à barbe fluviale remplissait le rôle du roi David. Quant au prophète Nathaniel, c'était Algernoon Filde lui-même et, avec sa maigreur ascétique, l'éclat farouche de ses larges yeux creux, toute cette face de fièvre et de passion qui fait du poète une sorte de lord Byron poitrinaire, il émut, dès son entrée, toute l'assistance de terreur et la violenta jusqu'aux larmes par la fougue de ses gestes et de ses imprécations. Des jeunes filles et des jeunes femmes, choisies parmi les professionnelles beautés de la saison, figurèrent les légendaires courtisanes de la scène de Y Apparition.

Le Masque de la reine Bethsabée fut un triomphe; une autre représentation eut lieu dans les huit jours et puis d'autres fêtes suivirent, tant à bord de Y Edouard III que chez des belles amies de lord Férédith. La grande duchesse Paul, cet hiver-là à Cannes, voulut absolument avoir le poète à sa table et débuter dans une de ses œuvres. Ces Russes sont fous de comédie. Avec la prononciation la plus défectueuse et des gestes quasi canailles dus à une maladroite imitation de Granier, elle parut dans la Peur du scandale, un proverbe de Filde et un des moins bons, et faillit faire tomber la pièce. Ce fut une soirée terrible. Seule, la présence du grand-duc empêchait d'éclater, des femmes se retiraient secouées de tremblements nerveux; la princesse de Troie garda le lit huit jours, malade, dit-

elle, d'un rire rentré. Bref, plus de fête sans Filde : le poète était le lion de la saison.

Et c'était cet homme acclamé, adulé, voulu de tous ?t de toutes, qui mouillait en port de Nice, au pied même de la villa; Y Edouard III, sur lequel sa mère avait voulu l'enlever, était à vol d'oiseau à trois minutes de sa terrasse. Sans même se pencher Noronsoff envoyait les vergues et la haute mâture et, en se pen-, chant, les bastingages au ras du quai; le yacht de lord Férédith faisait sensation. C'était, du matin au soir, tassé à son arrière, un rassemblement de* curieux. Un flot continu de visiteurs en assiégeait la passerelle, flot pour la plupart du temps refoulé par le matelot de quart ; on ne pénétrait sur Y Edouard III que muni d'une carte du capitaine.

Une jumelle braquée sur le yacht, Wladimir passait maintenant ses jours à surveiller les allées et venues de l'équipage et des invités sur le pont.

Ce yacht l'obsédait; c'était une attirance, un envoûtement. C'était comme un poids sur sa poitrine tout le temps qu'il l'avait sous les yeux, et comme un vide atroce, une espèce de faim quand il cessait de le voir. Il se sentait aussi plein de colère et de haine, il détestait ce lord Férédith dont les fêtes avaient ameuté Cannes et fait la joie de ce printemps; il le détestait et l'enviait pour le succès de ses réceptions, le luxe de son yacht et sa réputation d'hôte magnifique; les récits de laSchoboleska, adroitement mêlés de réticences, l'avaient gonflé d'une haine sourde, d'une haine morbide et féroce, la haine du malade et du déclassé pour ité et la considération, 11 détestait aussi la Scho-

boleska pour ses éloges intempestifs etsesphran mirantes; ses perpétuels dithyrambes sur Férédith et Y Edouard ///lui avaient envenimé l'âme. Lord Pérédith était riche, lord Férédith était bien portant. Solide et jeune, il vivait toute l'année en mer; lord Férédith était un oracle de goût, ses mots faisaient loi à Londres, les femmes de l'aristocratie se disputaient ses invitations: lord férédith était l'ami des princes, lord Férédith donnait des fêtes comme personne; lord Férédith imposait au monde ses amis, même tarés, et lord Férédith n'avait pas vingt millions. Et lui, Wladimir Noronsofi', en avait plus de quarante ; mais déclassé, expulsé de Russie malgré sa parenté avec le tsar, débile et usé, pourri jusqu'aux moelles, il traînait là, dans l'énervante douceur de ce climat de Nice, une vie. de détresse et d'isolement.

Objet de curiosité d'abord et d'horreur ensuite, on intriguait pour le connaître et puis on l'évitait; pis, on l'abandonnait comme un homme atteint de la peste. Ses frasques l'avaient mis au pilori de l'opinion publique. Sa mère elle-même l'avait quitté. Il demeurait seul, moribond presque, entre un médecin de rencontre et une aventurière slave, au pouvoir de salariés.

Ah \ comme il la haïssait, cette Polonaise t II ne pouvait se passer d'elle pourtant; maintenant surtout, depuis qu'elle l'abandonnait, elle aussi, invitée presque tous les jours à bord de ce maudit yacht et, trois fois par semaine au moins, partie en excursion en mer. 11 aurait voulu la frapper, l'atteindre dans ses enfants; mais Boris et Nicolas ne venaient presque plus à ia villa : lord Férédith s'était pris d affection pour les

deux Schoboleski et les gardait des journées auprès de' lui. Quand ils montaient au Mont-Boron, ils étaient accompagnés de leur mère et encore la Polonaise venait* elle presque toujours seule. Oui, c'était bien de l'exécration qu'il nourrissait contre elle. Absente, comme une fringale lui creusait l'estomac et le ventre en même temps qu'une espèce de boule, remontée au gosier, l'étranglait; présente, il sentait instinctivement jses doigts se crisper et il eût voulu les poser comme 'deux serres sur son cou fragile de blonde. Ne l'humi- [liait-elle pas maintenant? Oui, elle osait cela, elle,: cette gueuse, qui sans lui serait morte de faim, elle qu'il entretenait -encore, cette éternelle entretenue!

N'aurait-elle pas dû lui amener ce lord Férédith et* ce Filde ! Son premier devoir était de lui faire connaî-j tre le propriétaire de Y Edouard III; il avait dû le louer, en somme, et cet Anglais lui devait une visite.; £ette visite, il Pavait attendue huit jours avec une joie sournoise, impatient d'éblouir le yachtman du luxe de son parc, de sa livrée et de sa villa; on ne pouvait lutter avec l'installation du Mont-Boron, cela, Noron- ; soff le savait.

Alors il avait fait une avance, il avait manifesté à la Polonaise le désir de recevoir Férédith et Filde à un dîner chez lui; mais négligemment, du bout des lèvres, la comtesse avait répondu que lord Férédith ne se lais-' sait présenter à personne, mais qu'on lui présentait les gens; d'ailleurs, lord Férédith avait assez de relations, il désirait ne pas les étendre : lord Férédith n'était pas un hiverneur ordinaire et ne se souciait pas d'amis compromettant»

— Et son condamné pour attentat aux mœurs, avait failli hurler Wladimir, écumant.

Mais il s'était contenu, méditant une plus sûre vengeance.

Cette Schoboleska torturait son agonie. Coûte que coûte, à n'importe quel prix, par n'importe quel moyen il aurait les hôtes de Y Edouard III à sa table, chez lui, dans les jardins du Mont-Boroa.

A BORD DE a L'EDOUARD III »

Et Noronsoff se décida à visiter Y Edouard III.

« Puisque la mer ne vient pas à la montagne, c'est jla montagne qui descendra vers la mer, déclarait-il jun jour à la Polonaise. Il faut bien m'y résoudre; vos 'amis feignent de m'ignorer et j'ai la curiosité de ce îyacht. Sans vous j'y naviguerais peut-être I Voulezcousine faciliter cette visite, m'obtenirdu commandant #a carte nécessaire pour pénétrer à bord ? Vous ne .pouvez refuser cela à votre vieikami, Véra. » Le prince «'était fait doux et conciliant. C'était vers la fin mai <et une pluie de clématites embaumait les terrasses. 'k Mais rien n'est plus facile. Que ne le disiez-vous plus tôt, répondait la Polonaise. Lord Férédith se fera une joie de vous recevoir. Fixez le jour vous-même. — Oh! je n'exige pas qu'il soit à bord, vous m'avez dit qu'il se souciait peu des nouvelles connaissances. J'aurais été enchanté pour ma part, mais ce n'est qu'un caprice de malade, l'envie de voir de près cette iûstalîal'ion Darfait.p La faute en est à vous, romtesse, vous

m'avez tant vanté ce yacht. — Voyons. Wladi, pas il Vu « fantillage. » Et la Polonaise, elle aussi, se faisait caressante. « Vous brûlez de connaître lord Férédith: il y a une méprise entre nous. J'ai dit que lord Férédith se faisait pas de visites, mais je n'ai pas dit qu'il ne les rendait pas; c'est l'homme le mieux élevé des Trois Royaumes. Quel jour descendez- vous à bord? — Non laissons la chose à son choix, je ne voudrais pas déranger une partie en mer ; le plus tôt sera le mieux, mai? je puis encore attendre la semaine. — A votre fantaisie, prince. C'est lord Férédith qui vous écrira. » La comtesse s'était levée. Noronsotï s'emparait de sa main et la gardait dans les siennes, Noronsoiï l'avait rarement vue ainsi ; la Schoboleska était ce jour-là d'une joliesse toute spéciale, auréolée comme d'une lumière, transfigurée d'on ne sait quelle joie; des yeux de fleur, une face claire, une câlinerie espiègle dans les gestes et dans la voix. Malgré lui Wladimir en subissait le charme : « Comme vous êtes belle aujourd'hui, Véra! — Je suis heureuse. — Peut-on savoir pourquoi? — Parce que nous allons vous avoir à bord et je vous aime beaucoup, vous et lord Férédith. Adieu, je vais lu. porter la bonne nouvelle. A propos, avez-vous des clématites bleues en fleurs? Celles-ci embaument, mais sont de couleur plutôt fade. — Je vais faire demander au jardinier. — C'est pour ma coiffure. Il y a un dîner ce soir et le blanc ne me va pas. — Vous vous calomniez, comtesse. — Pfft ! » Et elle modulait un petit crissement bref en avançant les lèvres ! Merci. »

Le jardinier revenait avec une gerbe de larges clé matites bleues : des étoiles. La. comtesse en effeuillait

une au visage de Sacha. « A bientôt donc, peut-être à demain, mais rappelez- vous ma prédiction. Méfiez^ vous de tout ce qui vient de la mer! » Et elle se retirait sur un baiser lancé du bout des doigts.

« Gomme elle est coquette, songeait le malade, quelle merveilleuse jeunesse, quel regain de jeunesse I elle a l'air d'une fiancée. » Et jusqu'à la tombée du soir le prince demeurait absorbé, rêveur.

Le lendemain, un mot très aimable de lord Férédith priait le prince Noronsoff à un lunch à bord; l'invitation était pour le surlendemain, à cinq heures. J'étais informé par le docteur Filsen des faits et gestes de la villa. Il ne se passait pas de jour où le médecin suédois ne vînt me consulter, dérouté par les déconcertants malaises et les crises alternées de mieux et de rechu' tes de l'étonnant Sacha; le pauvre homme ne comprenait rien à l'état de son malade, il mourait pour renaître et ressuscitait brusquement pour retomber à plat L'existence du prince étaitune suite d'effarantes agonies et le Suédois était encore plus stupéfait de l'énergie et de la force de vie de cette santé détruite que des effroyables attaques qui la secouaient presque Chaque jour. Après une quinzaine de prostration où le malade n'avait pas quitté ses longues robes de chambre de soie japonaise, réduit à se faire descendre dans un fauteuil sur les degrés du perron et à passer toutes les heures du jour, affalé sur une chaise longue de jonc qu'on changeait de place à mesure que montait te soleil, voilà maintenant qu'il parlait de sortir, réclamait des excitants et des fortifiants pour être en mesure de se rendre à ce lunch. Il voulait la santé du jour au lende*

main, parlait d'organiser des fêtes, émettait même l'hypothèse d'une promenade en mer et réclamait impérieusement de son médecin-un stupéfiant, qui endormirait l'estomac et lui permettrait de passer quelques heures au large... Avec une entérite, une dyspepsie,; de la neurasthénie et une maladie de foie! Le Filseu était désespéré : « Donnez-lui du bromure le soir et de l'arséniate de strychnine le matin du jour où il sortira/ Commencez à dix heures. A quatre heures il sera suii. pieds. »

Le mercredi, à quatre heures et demie, la daumont1 du prince descendait au grand trot la rampe du Mont- Boron et, toute sonnailknte des grelots des postillons,; contournait les quais et, dans le. tumulte des quatrechevaux enrubannés et pomponnés comme des mules* s'engageait parmi les fardiers, les charrettes et les» tombereaux du port pour venir s'arrêter net devant le mouillage des yachts. Ce fut tout un émoi parmi les= déchargeurs de charbon et les calfats en train de radouber deux transports corses, un émoi aussi à bord? des autres yachts ; une foule de curieux se pressait déjà sur le quai, où d'autres voitures stationnaient devant Y Edouard III. Ravi de l'effet produit, Wladimiis descendait, bourré de kola et rajeuni pour la circonstance. A peine maquillé, mais les cheveux bombés par une ondulation savante, il n'avait plus sa figure de; vieille femme et portait seulement ses quarante ans; Il redressait son torse sanglé dans une étroite jaquette et n'arborait que trois bijoux, une perle noire à sa.cravate et deux bagues à la main droite, mais lesaphir de Vu*e Celles b§ valait pas moin s de Gent mi He rouble s,

un saphir héréditaire, célèbre dans toute la Russie : Gourkau et Filsen l'accompagnaient. La foule s'enqué-' rait des moujiks debout derrière la voiture; des robe& claires et des ombrelles voyantes circulaient sur le yacht' et, les paupières plissées, Wladimir triomphait.

Mais sa joie était de courte durée. Au moment où il allait s'engager sur la passerelle, il devait s'arrêter et céder la place à deux femmes en deuil qui descendaient à terre. La casquette à la main, lord Férédith les reconduisait; les deux femmes passaient devant Sacha et! remontaient en voiture, le coupé partait et lord Férédith debout devant Wladimir lui tendait la main.

Le prince avaii reconnu sa mère.

La princesse, elle, l'avait-elle reconnu? Certes, mais elle avait feint de ne pas le voir et Wladimir en luimême n'aimait pas cette coïncidence de leur doubles présence à bord de Y Edouard III. Que la princesse Benedetta eût eu la curiosité de visiter le yacht sur, lequel elle avait rêvé d'enlever son fils, rien de plus aaturel, c'était le môme sentiment qui l'amenait, lui,: \ bord ; mais que lord Férédith eût assigné le même jour et presque la même heure à la mère et au fils,i il y avait là plus que du hasard, il y avait de la Scho-i boleska, et Wladimir n'offrait à son hôte qu'une figura rembrunie,.

Il se déridait abord. Le& robes claires et les ombrel* les voyantes étaient celles de lady Saymoor et de la princesse de Troie; la grande-duchesse Paul avait aussi* tenu à venir et, parmi ces femmes aux yeux clairs, au^ teint jeune, onduieuses et élégantes, la* Polonaise, assise à l'ombre d'un vélum de soie corail, paraissait la

plus jeune et la plus fraîehe encore. Quel secret de Jouvence avait donc trouvé cette Schoboleska? Elle attachait sur le prince de larges yeux candides et faisait les présentations. NoronsofYétant de sang impérial, on lui présentait les femmes, on ne le présentait pas; la' grande-duchesse Paul avait, seule, le droit de le traiter en égal.

Le lunch était dressé à l'avant du bateau et servi par des matelots. C'était un luxe simple et confortable dont tout le raffinement était dans l'argenterie et un service de Minturne d'un amusant décor : des géraniums roses ornaient la table. C'était net, éclatant et discret; le vélum de soie, en valeur sur le bleu du ciel, donnait aux chairs des femmes une transparence de fleur; les regards s'avivaient, comme baignés d'azur, par l'ambiance de la Méditerranée; une petite brise gonflait doucement les plis du vélum et Wladimir ne pouvait détacher ses regards des larges prunelles mauves de la Polonaise. Ses deux fils avaient les mêmes yeux de sandeur et de lumière, car Nicolas et Boris étaient là, «singulièrement hâlés, l'air développé en force, pareils à deux beaux fruits.

Wladimir les reconnaissait à peine, tant il leur trouvait la mine assurée et le torse élargi; on lui avait changé ses deux Schoboleski: leursprunelles violettes brillaient comme de l'eau dans leur face brune et pleine : — Quel air de santé? ne pouvait s'empêcher de remarquer Wladimir. — L'air du large, souriait lord Férédith, quinze jours d'excursions en mer ont fait deux hercules ; et encore nous rentrions à Cannes tous les soirs. — Oh l Hercule, je vous arrête, ricanaient les le-

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vres minces d'Algernoon Filde, celui-là, peut-être, mais celui-ci... (Et le poète désignait Boris.) c'est tout à fait Adonis, l'Adonis que je vois et que je voudrais, si ne meltais jamais mon poème au théâtre. Et, s'inclinant vers la comtesse : « Mes compliments, madame, vous réussissez les fils. » — « Un peu mieux que ma mère, » songeait en lui-rtfême le prince; et ses regards tombés sur ses mains amaigries remontaient au front calme et rond du plus jeune des Schoboleski; de fins cheveux blonds l'auréolaient.

\Au fond d'un bois obscur aux^croulàntes ramures,

'Adonis, le beau pâtre aux fils des dieux pareil,

iDe la forêt sonore écoute les murmures,

fEt sa flûte à sept trous sous son pouce vermeil

Les redit aux échos en notes graves, pures.

Depuis seize ans qu'il court les grands bois au réveil»

Sa bouche épaisse a pris l'àpre saveur des mûres

Et ses lourds cheveux roux l'or vivant du soleil

C'était Algernoon Filde qui, remarquant l'attention Tdu prince, la soulignait de ces vers chuchotes à son oreille; et Noronsoff n'aima pas d'avoir été deviné par le poète. D'instinct il détestait cet Anglais maigre et glabre à la face rusée de mauvais prêtre. Avec son menton accusé, ses joues creuses et son sourire amer, ses yeux surtout, ses yeux gris à la fois perçants et troubles, profondément enfoncés sous l'entablement d'un ample front de penseur, Filde évoquait assez la ressemblance de Dante, mais d'un Dante qui se serait attardé et complu dans les cycles d'un équivoque Enfer. Il y avait du mystère dans* ce profil émacié de l'Ecole florentine, mais il y avait encore plus de sar-

"$aSme; et sous ta noblesse du front les yeux ardaient /d'un mauvais désir. Il y avait une cruauté dans l'ironie rde ces prunelles mouvantes, et l'impression était plus gênante encore>quand ces prunelles demeuraient fixes; Wladimir se*sentait examiné par le poète et supportait «mal son examen.

bord Fér#aKth, la face hâlée et blonde, bon- géant1 rtrapu, muscfé et rieur, offrait deux yeux puérils dans un visage cuit de forban. Grand buveur et amateur enragé de tous les sports, il était, comme un matelot, vêtu de serge bleue et joignait à la brusquerie d'un mathurin l'exquise urbanité d'un grand seigneur.

Celui-là, Wladimir l'aima de suite, et cette équipée à' bord dfc Y Edouard ITI se serait assez bien passée, en somme, malgré l'accroc de la rencontre de la princesse et la poésie trop perspicace de Filde, si une fàcbeuse ovation n'avait attendu Noronsoiï à sa descente à terre. La nouvelle de sa présence à bord avait ameuté tout le quartier; prévenus par des amis, tous les flâneurs de la place Garibaldi étaient accourus. Les frasques de Wladimir étaient populaires à Riquier comme aux Ponchettes; ses dépenses folles dans les mauvaises maisé^ns, sa générosité dans les bouges où l'avaient mené Etchegarry et Rabassol l'avaient fait célèbre parmi la racaille du port; l'histoire des trois hommes tatoués, offerts en surtout, avait allumé toutes les convoitises; leur "figuration avait été grassement payée, et c'est au mi-lieu d'une foule en joie de mendiants goguenards et d'amis- quémandeurs, que Wladimir regagnait sa voiture.

A peine eut*il paru sur la passerelle que sa venue

était saluée par des huées et par des cris : « Evviva ei Russo! la soluté a nostro principe ! » Tous les amis de' Wladimirse bousculaient à sa rencontre, implorant qui un regard, qui surtout de la monnaie : « Per rhan-* geare? », câlinaient les Italiens; « Mon prince, une' 'pièce de vingt ronds? » grasseyaient les voyous niçois;* les plus hardis le tiraient par les basques de sa jaquette r tel devait être, sous la Fronde, l'accueil des Halles au[ duc de Beaufort.

Wladimir décontenancé pouvait à peine avancer;, groupées à l'arrière du yacht, les robes claires et les, ombrelles voyantes regardaient. C'était un scandale;? et Noronsoft", écumant de rage, pâlissait de peur et de. honte, sentait la sueur désagréger son fard.

Les deux moujiks descendus de leur siège le déli-I vraient; une poignée de monnaie jetée à la foule produisait un remous qui faisait le passage libre ; une; bataille, maintenant, roulait au bord du quai de mou-, vantes guenilles et d'étroits corps-à-corps; et Noronsoff s'esquivait enfin au milieu des rires, des cris et des injures, des carogna tanta et des figlio de putana vociférés par des bouches hilares, escorté de rondes de gamins trépidants et de colères à poings tendus.

Debout, entre lord Férédith et Algernoon Filde, la comtesse Schoboleska assistait au départ de son ami.'

D'UOGAUTU A FPiAGOAAUD

— Je vous avais dit de vous défier de la mrr. Vous avez tenu à venir à bord. Pouvais-je prévoir cette ovation? Vous êtes trop généreux. Ces gens-là vous ont traduit leur gratitude d'une façon un peu intempestive.

— Les misérables ! Il n'y aurait pas eu assez de knouts pour eux en Russie. — Mais nous sommes à Nice, sous le régime républicain, acoquinés aux immortels principes; il faut y subir la canaille ou il fallait demeurer à Saint-Pétersbourg. — Vous n'êtes pas généreuse, Véra. — Mais vous exagérez aussi, Wladi. Ces gens-là vous aiment à leur manière, mais ils sont un peu familiers. — Mais qu'a dit lord Férédith? Qu'ont pensé ses invités, lady Saymoor et la princesse de Troie?

— Vous vous préoccupez de l'opinion des femmes maintenant! Mais, mon cher, vous baissez. — Et cette mauvaise face de poète anglais aux lèvres rases, qu'a-t-elle dit? Je suis sûr que Filde a ricané. Je n'aime point cet homme. Il a l'air d'un garçon de bain coupable. — Oh! charmant ! Je lui répéterai le mot. Il en sera ravi.

Votre aigarade avec tous ces gens, mon cher Wladi.- *Vlais cela les a beaucoup amusés. Lord Férédith a déclaré que les Latins doivent toujours être tenus à distance et que vous étiez bien bon de leur distribuer votre monnaie. Un Saxon n'aurait pas bronché; mais, nous autres Slaves, nous avons des âmes d'enfant; votre côté satrape a voulu faire de la générosité. La générosité, c'est un métier très dur à continuer. — Quand on ne vous insulte pas. On vous exploite I Mais au-: cun de ces mendiants ne vous a insulté. — Croyez-vous? Cela n'en a pas moins été un scandale et les journaux du littoral s'en sont emparés. — Et vous vous inquiétez des journaux? Mais vous êtes très ma-; lade ! — N'empêche que ni lord Férédith, ni Algernoon Filde ne m'ont rendu ma visite. — Comment ?Et ces deux cartes cornées? — Oui, deux cartes ; mais ils ne sont! pas entrés. — Vous dormiez, vous ne receviez pas. Ils ne pouvaient forcer la consigne. — Soit. Mais ils sont' venus en automobile; ils ne sont même pas descendus de leurs sièges. — C'était affaire au valet de pied. — Ils sont venus à deux heures. — Pour vous trouver.' '«— Non, parce que j'étais sur leur route. Ils allaient à Monte-Carlo. J'y vois très clair, Véra, quoique malade.1 Je suis un homme qulon ne voit plus : on m'invite une fois, mais l'on ne vient -pas chez moi; Je suis Noronsofï le taré, un prince déclassé. Vous êtes vraiment bien bonne de venir encore ici. — Mais, Wladi, c'est de lafo- Ue, vous délirez! Ils vous ont rendu votre visite dans les trois jours. Que voulez-vous de plus? — Soit. Mais pourquoi alors ces cartes avec des P. P.C.? — Mais ils -prennent la mer ce soir. Le vacht. va. en;,Çorse. — : Bo-

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ris et Nicolas sont à bord? — Oui. Ils désiraient voir Ajaccio. — Et ils reviennent? — Dans dix jours. — Et iord Férédith et sir Algernoon, je les reverrai? — Naîturelleraent, sans doute! — Sans doute ou naturellement? — Je ne sais. C'est certain que vous les renverrez. M

Wladimir était retombé sous l'empire de la Schobofteska; il appuyait son front dans ses mains pâles et /fermait un moment les yeux; puis il les rouvrait et, iaprès un silence : « Voyons, en toute sincérité, sij'inivitais lord Férédith et sir Algernoon à dîner, croyez- »vous qu'ils viendraient ? — Mais pourquoi pas? — Vous .vous dérobez. Je demande une affirmation et non pas («n doute. Les gens de Y Edouard III accepteront-ils •de moi une invitation à dîner? — Mais j'en suis sûre., ►Vous êtes venu à bord. Vous vous torturez l'esprit, .mon pauvre Wladi. Certainement qu'ils accepteront ; «nais attendez leur retour. — Je veux les inviter de suite. Où leur adresser ma dépêche? — Vous les invitez par dépêche?— Oh ! une dépèche libellée comme une lettre, dans toutes les formes du cérémonial voulu. — ï'élégraphiez-leur donc en port d'Ajaccio; mais ils n'y seront que demain, à midi. —Qu'importe! Ma dépêche. -les y attendra. »

Le lendemain, à trois heures et demie, le landau de Sacha stationnait devant l'hôtel de la comtesse; îe -prince avait une communication urgente à lui faire ^t fia priait instamment de venir. La Schoboleska posait itin dernier nuage de veloutine sur son visage, mouillait de kohl la soie de ses longs cils, passait son bâton de raisin sur ses lèvres et montait, en voiture. AYiadi-

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\mir l'attendait sur la terrasse. Déjà debout, il tendait vers elle la maigreur livide de deux longs bras nus hors de la retombée de trop larges manches (le prince était en robe de chambre) et brandissait en signe de ?joie le papier bleu d'un télégramme. « J'ai la réponse ! Accourez vite, criait-il de loin à la comtesse. Us acceptent! ils acceptent I Lisez ce papier; je l'ai reçu à deux heures. »

Le prince exultait. C'était la joie folle, quasi frénétique d'un enfant nerveux à qui on vient de donner un jouet convoité. Il lisait et relisait le papier; la dépêche était pourtant laconique: « Nous acceptons pour le 30 mai. » Mais Sacha ne pouvait en détacher les yeux; la comtesse l'observait, silencieuse.

« Ils acceptent 1 Qu'allons-nous offrir à ces Anglais? Voyons, conseillez-moi, comtesse. Il faut éblouir Albion: quelque chose qui les étonne, les stupéfie, qu'ils n'aient jamais vu encore. — Réfléchissez qu'ils ont été aux Indes. — Je sais; mais quelque chose d'exquis, de raffiné; de l'art français dans ce qu'il a de plus pur. Ils raffolent du dix-huitième siècle, à Londres. Oh ! rien d'asiatique, rassurez- vous ! — Ah! tant mieux, car lord Férédith a le goût le plus sûr, et AJgernoon Filde est un érudit. Soyez prudent, mon cher Wladi. Je veux ignorer vos projets pour en savourer toute la surprise. Mais, surtout, pas d'homme tatoué. Ils prendraient mal la chose; et puis, comme tatouage, ils ont tout ce] qu'on peut désirer à bord. Adieu, je ne veux rien savoir. »

Et le programme du fameux dîner s'élabora. Gour- H:1 fut consulté et, s'inspirant des scènes desHogarth

données à bord de l'Edouard III, NoronsofT arrêta - n choix sur trois tableaux vivants imités de Fragonard L'invisible collection de Grasse faisait de Fragonard le sujet de tous les entretiens. L'Américain de Grasse, le maniaque détenteur des plus beaux spécimens de l'Ecole française, qu'il s'entêtait à ne laisser voir à qui que ce soit, était la bête noire de tous les hiverneurs. Les grands-ducs avaient fait des bassesses pour être admis à contempler cette Escarpolette mystérieuse el cet Amant heureux, connus seulement par les eauxfortes des quais. Fragonard était dans l'air du pays,' et c'était une charmante attention que d'en offrir les fac-similé vivants à des amateurs injustement sevrés des originaux.

Noronsofî se fit envoyer de Paris la collection des eaux-fortes, demanda à un peintre des maquettes, des costumes et des décors, fit faire des recherches aux Archives et à l'Ecole des beaux-arts sur l'exactitude des couleurs. La chose coûta ce qu'elle coûta; m;iis pour la mise au point des trois tableaux choisis Wladimir bouleversa cartons et bibliothèques. On commandait tout par télégrammes; Sacha s'était passionné pour son œuvre. Les trois tableaux étaient : V Heureuse illusion, l'Escarpolette mystérieuse et le Verrou; puis, il fallut s'enquérir des figurantes. Gourkau dut faire démarches sur démarches auprès des directeurs de l'Opéra et du théâtre municipal ; pour les hommes jolis, pétulants et maniérés de Fragonard on dut s'arrêter à des travestis; mais Noronsofî ne trouvait aucune des figurantes assez désinvolte, assez fine. On dut s'adresser à des actrices. Les comédiennes et les chanteu-

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ses sollicitées firent la grimace. C'était vraiment un par trop mince emploi. Que devenait leur talent dans cette exhibition? Etaient-elles des filles, qu'on ne leur demandât que leur beauté? 11 fallut vaincre un à un leurs scrupules; des bijoux d'abord les amadouèrent; puis la munificence du prince les décida. Les répétitions s'organisèrent; on avait commandé les costumes chez Landolff.

Fragonard 1 Duchesses, marquises, Nymphes errantes des vieux parcs Que, parmi des poses exquises, Des dieux visaient de leurs grands arcs 8

Avec quelle ardeur pétulante Il savait, le divin rôdeur, Fourrager d'une main galante Dans l'écrin de votre pudeur?

Au pied des hêtres, qui grandissent Dans le bleuissement du soir, Ces escarpolettes qui glissent, Mystérieuses, dans le noir..»

Quel raffiné sut les surprendre Au-dessus d'un étang bavard, Dans l'ombre observée par Léandre ?

Dites, nymphes de Fragonard,..!

Sous la chemise, qu'il retrousse.

Qui sut, au bord des ruisseaux clairs, Aux verts frais et sombres des moftêses» Allumer le rose des chairs?

Et ces mains d'homme entreprenantes»

Ces yeux de langueur attendais, Çt sur les gorges frissonnantes, Ces longs baisers pris et surpris!

Ces glacis d'étoffes changeantes,

l bras, comme un filet, jetés Autour des tailles voltigeantes, Au creux des seins nus révoltés t

Ces aveux dans l'ambre des nuques, Et, sous la pluie bleue des lilas. Loin des laquais et des heiduques.

Ces chutes en grands falbalas t

Ces pirouettes, comme ailées, Des amoureux et. Dieu sait où.

Parmi les jupes envolées, Le galant poussant le verrou!

Des chairs d'épaules satinées Flamboient au fond des boulingrins; Des cris de femmes lutinées Meurent au bruit des tambourins.

Fragonard! Et les griseries D'un siècle d'ambre et de satin, De grâce et de coquetteries.

Léger, athée et libertin.

Reparaissent soudain, l'aigrette Au front, le regard aimanté, A ce nom plein d'une secrète Et délirante volupté :

Fragonard !

Et, sur une révérence à jupe pincée du bout des doigts, la diseuse, une frimousse fardée et toute semée de mouches, inclinait l'édifice de sa coiffure poudrée et, preste, s'esquivait dans une pirouette et un fracas de falbalas; les tableaux vivants commençaient.

C'était d'abord, dans un décor d'oseraies, de roâeeux •t de saules, le glissement fripon de la balançoire mys-

térieuse, la mise au point de la célèbre eau-forte avec la fille renversée sur la sellette et le nu des genoux apparu dans l'envol des jupes : la convoitise aux aguets du rustre accroupi dans l'herbe, en face, en soulignait ies côtés grivois. L'autre scène était plus vive encore : ses rondeurs de gars robuste accusées par le caleçon de toile, le galant du Verrou maintenait d'une vigoureuse étreinte une belle à demi-pâmée hors d'atteints de la gâchette; le Verrou poussé décidait de la Victoire, la belle était bien au galant et dans l'intimité de la chambre en désordre, le détail du lit défait, tout proche, aggravait l'amoureux désarroi de la fille, son émoi passionné, sa pudeur éperdue, tout effort inutile.

L'Heureuse illusion montrait la même chambre et la fille glissée, exténuée de fatigue au bord du lit et, dans l'alcôve solitaire, l'amoureuse souriant à son rêve étreignait d'un bras le traversin contre elle et de l'autre main tenait, serré, un pied d'escabeau tombé dans la lutte.

Le spectacle avait lieu dans la salle à manger. On s'était mis à table à neuf heures. Le prologue avait été dit au dessert et les invités de Noronsofï dégustaient les sous-entendus des scènes reconstituées en même temps que les liqueurs. L'orchestre de l'Opéra (on avait choisi un soir de relâche) jouait en sourdine dû Rameau, de l'Haydn et du Mozart. Pour faire honneur à lôrd Férédith les moujicks du service avaient troqué leurs blouses de soie blanche contre des blouses de foulard cramoisi, le rouge étant la couleur de l'Angleterre.

Malheureusement, la fête n'avait qu'un public res-

treint. Le prince la présidait entre la Polonaise et la baronne Narimofr; lord Férédith lui faisait face, flanqué des deux Schoboleski ; Algernoon Filde occupait la gauche de la comtesse. Gourkau et le docteur Filsen avaient pris place pour faire nombre; les autres invités s'étaient dérobes. Lady Saymoor et la princesse de Troie, qui avaient accepté, s'étaient excusées l'avantveille, appelées fi Florence; la grande-duchesse Paul n'était pas venue.

Wladimir dissimulait mal sa mauvaise humeur. On se retira à minuit.

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