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LES FÊTES D'ADONIS

Et le bruit se répandit dans Nice que la villa du Mont-Boron allait être le théâtre d'une fête inouïe et unique, d'une fête qui allait éclipser toutes celles offertes jusqu'à ce jour par le Russe, et dont la splendeur allait effacer le souvenir de tous les spectacles analogues donnés depuis vingt ans par les extravagants et les prodigues de laRiviera. Ces fêtes auraient lieu dans les jardins, devant l'horizon de montagnes et de mer que commandaient les terrasses; elles commenceraient au crépuscule et se prolongeraient dans la nuit à la clarté des torches. Ce serait une reconstitution antique dans le goût de celles qui avaient, jadis, fait expulser Sacha de Saint-Pétersbourg, des espèces de lupercales, de bacchanales ou de réjouissances orphiques, dont les cortèges comporteraient au moins trois cents figurants. On était déjà en quête de jolies filles et de beaux hommes pour la composition des groupes ; des rabatteurs couraient Nice et les environs; la fête n'étant qu'un prétexte à exhibition de nudités, on cherchait avant

tout d'impeccables plastiques. On avait déjà enrôlé pas mal de traînards du port et d'Italiens des nouveaux quartiers; on avait même embrigadé jusqu'à des pêcheurs de la pointe Saint-Jean; des tentatives d'embauchage avaient même été faites auprès du 10e d'artillerie de Nice et du 6a alpins de Villefranche; mais les colonels des régiments sollicités avaient mis le holà; les officiers se souciaient peu de voir leurs hommes figurer dans les mascarades de ce fou de Noronsolï et les ordres les plus sévères avaient-été donnés dans les casernes. Gourkau, le metteur en scène habituel du prince, avait dû se rabattre sur les choristes du théâtre de Monte-Carlo, car il devait y avoir naturellement des chœurs et des chants pendant les défilés; Vursbourg s'était fait un plaisir de mettre sa troupe, hommes et femmes, à la disposition du prince, car il ne fallait plus compter sur la figuration des théâtres de Nice, fermés depuis le 30 mai, et pour les danseuses (car la fête comportait aussi des danses) on avait dû s'adresser à la Scala de Milan. Tout cela représentait des frais énormes, près de trente à quarante mille francs; en effet, les hommes de la figuration, portefaix, Italiens, ouvriers et pêcheurs, racolés au hasard des rencontres, touchaient, pour leur part, un louis le jour de la fête et dix francs par répétition, et le prince faisait, en plus, tous les frais des costumes. Tous devaient être neufs. Landolffen avait reçu la commande; ils comportaient en plus mille et un accessoires, mais quels seraient-ils ? A quelle époque, à quel peuple se rattacherai t l'action? Gela était un secret; en tout cas, la nudité s'y étalerait triomphante, car. les sujets une fois choisis,

de Gourkau d'abord et le prince ensuite leur faisaient passer un véritable examen.

Avant d'être inscrit sur les listes, tout figurant, homme ou femme, devait se dévêtir et subir, durant au moins vingt minutes, le regard investigateur de Noronsoff et de son intendant. Le prince siégeait en permanence, de quatre à cinq, dans le hall de la villa; les aspirants au cortège, préalablement envoyés au bain dans la matinée, se déshabillaient dans une pièce voisine et défilaient, Antinous ou Phryné, devant l'Aréopage; Wladimir décidait des admissions... Singulière façon d'occuper ses loisirs, dont s'entretenait, maintenant, toute la ville; les figurants refusés revenaient en s'esclafïant, et les racontars les plusroides couraient dans le bas peuple sur ces étranges concours. Malgré les précautions imposées, une permanente odeur de sueur et de crasse empestait, paraît-il, la salle des examens : c'était maintenant, à la villa, les propos et l'atmosphère d'un quotidien conseil de révision.

Mais quelle serait cette fête et à qui la donnerait-on? C'était là le point obscur qui passionnait toute la ville. La saison s'avançait et tous les hiverneurs de marque étaient partis; Nice et la Riviera, rentrées dans le calme, s'engourdissaient dans la douceur énervante de leur printemps ; l'Edouard III n'était plus dans le port; lord Férédith faisait, disait-on, la Rivière Ligure, toute cette côte enchanteresse comprise entre Livourne et Gênes, et les préparatifs de la fête se poursuivaient fiévreusement dans la torpeur ensoleillée d'un Nice à l'abandon.

A quel grand-duc ou à quelle souveraine cette mys-

térieuso mise en scène était-elle dédiée? La date en était fixée au 30 juin et, déjà, plusieurs répétitions avaient eu lieu. Des voix d'hommes s'entendaient de la route, entonnant et reprenant des ensembles interrompus par les récriminations d'un chef d'orchestre; un ancien maréchal des logis de hussards faisait exécuter à d'autres des mouvements tournants. Etablis sur deux rangs ou disposés en groupes, hommes et femmes évoluaient comme sur un champ de manœuvre; ils processionnaient par les allées, revenaient sur leurs pas ou s'étageaientsur les terrasses à des commandements de halte avec des mouvements réglés, comme dans un ballet; un maître de danse italien indiquait les poses, corrigeait les attitudes.

On avait beau interroger les figurants: comme aucun n'avait encore essayé son costume, personne n'en pouvait rien tirer, et Dieu sait pourtant si les curiosités étaient surexcitées. Dos gens allaient jusqu'à les attendre à la sortie des répétitions. On les cueillait tout échauffés encore, comme ils passaient les grilles, et les frères et amis les emmenaient de là se rafraîchir dans les buvettes du port et de la rue Cassini, mais sans en rien obtenir. Toute cette racaille abrutie d'ordres et de commandements ne savait qu'une chose, c'est qu'un tel tenait ur bâton, tel autre défilait avec une corbeille en équilibre sur la tête, une telle marchait en jetaLt des fleurs : c'était îà toutes leurs indiscrétions.

La comtesse Schoboleska et ses fils assistaient aux dernières répétitions.

La comtesse Schoboleska en était l'instigatrice. C'était elle qui avait mis en tète à Wladimir cette nouvell

extravagance des fêtes d'Adonis, car c'étaient les funérailles et la résurrection de l'Ephèbe d'Asie que devaient représenter les défilés et les cortèges en répétition au Mont-Boron.

Le docteur Filsen, un soir esquivé de la villa, satisfaisait enfin ma curiosité, me donnait des détails. Il n'avait plus une minute à lui. Le prince avait d'abord exigé sa présence aux concours de beauté qu'il présidait tous les jours. Ce n'étaient pas seulement des examens de plastique que passaient les figurants, mais de véritables visites de santé : une nouvelle exigence de la Schoboleska, justement alarmée de toutes ces promiscuités pour son cher Boris, car le cadet des Scho* boleski devait prendre part à ces fêtes, il devait même en être le roi, le demi-Dieu, tour à tour acclamé et pleuré, l'Adonis lui-même; et la vigilance de la Polonaise, mise en éveil devant toute cette figuration de rencontre racolée des bas-fonds du vieux Nice aux coulisses de Milan et de Monte-Carlo, avait su communiquer son inquiétude à Wladimir.

Pourvu que cette racaille italienne, toute cette tourbe niçarde n'apportât pas au Mont-Boron la variole et les sales maladies que le bas peuple de la Rivière traîne toujours après lui ! La Slave avait su terroriser Noronsoff et pour lui-môme et pour son fils : il pouvait être atteint, et le dieu de la fête avec lui ; elle n'avait pas eu grand'peine à affoler Wladimir ; la manie des précautions était devenue chez lui maladie; après les véritables conseils de révision installés à la villa il avait établi maintenant un comité de surveillance. Toute la figuration, hommes et femmes, devait, se- soumettra

à l'examen du docteur, assisté de Gourkau, une fois tous les huit jours. Quiconque essayait de s'y soustraire était immédiatement rayé des listes ; les répétitions étaient menées militairement. Devant toutes ces formalités, une trentaine d'hommes se retirèrent. On n'était plus au service ; est-ce que le prince se croyait à la caserne? Ce qui avait commencé en riant menaçait de se finir dans la gêne et dans l'ennui; les désertions continuaient ; six danseuses partirent, des coryphées; on eut toutes les peines à les remplacer, et le prince continuait de vivre dans les transes.

Ces fêtes auraient-elles jamais lieu? Les costumes n'arrivaient pas, des figurants se dérobaient tous les jours ; si Boris allait tomber malade !... On redoublait de précautions; la nervosité du prince s'exaspérait, ses exigences devenaient intolérables : de Gourkau n'en pouvait plus ; le docteur Filsen était sur les dents.

La Schoboleska, seule, allait et venait, fraîche, souple et rayonnante, au milieu de tous ces tracas, de cette angoisse et de ce désarroi.

Et le malheureux Suédois s'épongeait le front, haussait les épaules, se mettait les poings aux tempes. « Quelle infernale idée avait eue là cette Schoboleska, et que machinait-elle là-dessous? » Il commençait à craindre, lui aussi, la Polonaise; son calme souriant lui faisait peur.

Je Pécoutais sans bien comprendre. Dans le débit à mots hachés et dénaturés par l'accent du Suédois, je ne saisissais ni les motifs, ni le but de la fête, Qu'était-ce que cette nouvelle fantaisie de Noronsofî? Je le savais bien orgueilleux comme un paon, mais je ne

voyais pas son intérêt à, éblouir de ses prodigalités un Nice déjà à demi abandonné et, à la fin du mois, certainement vide.

Filsen voulait bien me renseigner. Il m'apprenait enfin ce par quoi il aurait dû commencer.

C'était en l'honneur des gens de 1' 'Edouard III qu'on se donnait tout ce mal, pour amener à résipiscence et forcer à l'admiration lord Férédith et sir Algernoon Filde, demeurés assez froids le soir des Fragonard. Ils revenaient d'Italie pour la date fixée et ramenaient avec eux lady Saymoor et la princesse de Troie, actuellement à Florence. Un prince royal de la mai son de Savoie et toute sa suite devaient également assister à ces fartes; la princesse de Troie avait écrit à la Schoboleska et lui avait formellement promis la présence de l'Altesse; toute la vanité de Wladimir était en jeu, et Dieu sait qu'elle était immense, et je me souvenais du mot de la Polonaise : « Immense comme un steppe. Il s'y perd. »

Aussi la fête devait-elle être royale, une fête offerte par un satrape à un poète et à un fils de roi. C'était le prince Emmanuele qui était annoncé ; et quand je parlais du chiffre de quarante mille francs déjà cité par la ville : « Quarante mille francs l se récriait Filsen, mais c'est par mille roubles qu'il faudra compter. Quarante mille francs 1 la figuration seule les mange au prix des répétitions. Songez que le corps de ballet vient de Milan; nous avons eu les frais de voyage, et puis on connaît le prince et on lui majore les prix 1 Ah ! celuilà peut se vanter d'être traité en grand seigneur 1 J'ai vu les maquettes des costumes;' cinquante francs chaque... maquette d'après des Alma-Tadéma — Pour les

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funérailles d'Adonis. C'est bien romain pour des fêtes grecques. — C'est la comtesse qui l'a voulu. 11 faut avant tout plaire à ces Anglais, et, à Londres, cet Almi-Tadéma est leur peintre. Le prince ne rêve et ne veut qu'une chose : étonner lord Férédith, obtenir une approbation du poète... Oh! il a sur le cœur l'insuccès de son dernier dîner... Je sais qu'il peut rouler, les millions sont là; mais il ne faudrait pas pourtant qu'il renouvelle souvent ce genre de divertissement. Ces funérailles d'Adonis, je ne m'engagerais pas h en solder les frais avec un chèque de cent cinquante mille. — Matin I » Et, malgré moi, je me mordais les lèvres; je ne savais pasWladimir si généreux.

Cent cinquante mille! Et pour les tirer du portefeuille du prince il avait suffi d'une phrase en l'air, dite du bout des dents; que dis-je, tombée du haut de l'éventail, d'une réflexion incidente de la Schoboleska.

C'est à la suite d'une visite de la Polonaise, le surlendemain dudiner des Fragonard, que Wladimir avait pris la grande décision. Qu'avait-elle bien pu lui dire? Mais deGourkau avait été appelé dans le boudoir et, à peine entré : « 11 parait que nous avons fait fausse route, sifflait la voix brève du prince ; lord Férédith et le sir Algernoon Filde n'ont pas goûté nos Fragonard, le spectacle était trop fin pour eux, et puis c'était une redite. Sans le vouloir, nous nous étions inspirés de leur fête à bord. Vous savez, lesHogarth? C'est un impairdont la moitié de la responsabilité vous revient; mais je n'ai pas su vous contredire.

t> Nous devons une revanche à ces Anglais.

» Madame et. il dé^anait la Polonaise, veut bien me

renseigner sur le goût de ces messieurs. Lord Férédith et sir Algernoon n'aiment que l'antique. Naturellement l'auteur tf Hadrien sur le Cydnus \ Le Musée de Naples, les fouilles et les fresques de Pompéi, voilà ce qu'il faut à ces Anglais. Vous allez télégraphier à Londres de nous envoyer immédiatement les reproductions coloriées des 'cinq Alma-Tadéma,dont madame vous donnera la liste, 'et vous allez, mon cher Gourkau, m'organiser, d'après ces tableaux, les funérailles et la résurrection d'Adonis.

» Je ne suis pas en peine avec vous ; vous êtes le premier metteur en scène de Russie et, si votre place n'était pas auprès de moi, elle serait au théâtre Michel. Nous irons, s'il le faut, jusqu'à une figuration de trois cents personnes; la fête aura lieu dans les jardins; ces Anglais sont gens de plein air, ils adorent la nature.

» Le fils cadet de madame, Boris remplira le rôle d'Adonis; sa mère y consent. Inutile de vous recomjnander son costume : un dieu d'Asie et aimé par Vénus ! C'est sir Algernoon Filde qui l'a désigné lui-même pour ce rôle, car tout ce que nous faisons est pour complaire à ce poète. Oui, nous avons toutes les bassesses, inous léchons la main qu'on nous a refusée, quitte à la couper après, n'est-ce pas, comtesse? A partir d'aujourd'hui nous sommes domestiqués aux ordres de lord Férédith, et nous ne montons ces fêtes d'Adonis que parce qu'Algernoon Filde est l'auteur du fameux poème Adonis et Vénus, non Vénus et Adonis ! Quelle Vénus vous auriez faite, comtesse! Néanmoins merci, vous me prêtez Boris (et il lui baisait longuement la main).

» Pour la dépense, mon cher Gourkau, carte blanche; vous dépenserez ce qu'il faudra (et scandant les mots) :,« Je yeux éblouir ces Anglais, »

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