‹ Le vice errantChapitre 23 sur 29 · VI2US L'IDOLE · texte numérisé non relu

VI2US L'IDOLE

Et le jour de la fête arriva; les préparatifs en avaient été menés dans une effervescence de fièvre qui avait fini par gagner toute la population. La ville surexcitée savait enfin de quoi il s'agissait. Les dernières répétitions en costumes avaient renseigné les esprits; mais les curiosités n'en étaient que plus ardentes. Le luxe des cortèges dépassait, au dire des figurants, tout ce qu'on avait jamais vu dans les précédents carnavals. Ce serait plus beau qu'à l'Opéra! Déjà, depuis trois jours, toute la foule des flâneurs et des oisifs de Nice assiégeait les alentours de la villa, massée sur les hauteurs du Mont-Boron, essayant de surprendre à travers les feuillages les évolutions de la figuration. Le pays était frappé comme d'une stupeur admirante; et, surchauffés par les indiscrétions des hommes des cortèges, les propos grossissaient d'heure en heure, exagérant et magnifiant le faste déployé par Wladimir; et toute la ville hypnotisée avait les yeux fixés sur la villa NoronsolT*

Dans les quelques hôtels, encore demeurés ouverts,! on se désolait que le prince donnât sa fête si tard enî saison ; les portiers et les interprètes auraient fait de l'or auprès des étrangers. Goûte que coûte, on aurait bien obtenu de la domesticité du prince quelques en- j trées pour ce spectacle, et, au conseil municipal, la question avait été agitée pour savoir si on ne demanderait pas à Noronsoff de donner une seconde représentation de sa fête au bénéfice des pauvres de la ville ;[ en tout cas, l'adjoint, cette année-là président du co-* mité des fêtes, était d'avis qu'on fît une démarche ai^ près du Russe et qu'on lui fit une offre pour acquérir tous ses costumes en prévision du prochain carnaval.: L'administration de Monte-Carlo faisait, disait-on, elle, aussi, des ouvertures en vue des représentations de1 Messaline qu'elle devait monter le prochain hiver; des brasseurs d'affaires se démenaient, la tourbe en abonde sur la Riviera, et une furie d'agiotage inconnue des mois d'été secouait la Côte d'azur de sa torpeur : les! prodigalités de Sacha avaient allumé toutes les convoi- i tises.

La fête tombait le 30 juin. Depuis l'avant- veille : l'Edouard ///mouillait en rade, lord Férédith préférant la fraîcheur du large au voisinage poussiéreux du port; une chaloupe à vapeur venait, tous les matins, chercher à terre la comtesse Schobolêska et ses fils; ils quittaient le port à dix heures et revenaient à une heure et demie pour assister aux dernières répétitions, h' Edouard III n'ab@rderaît à quai que le jour même de la fête; on ne voulait pas déranger le princes dans le coup de feu des dernières heures; lady Sav-

moor et la princesse de Troie étaient sur le yacht; on y signalait austi la présence de l'Altesse royale italienne.

À la villa, Wladimir ne se tenait plus de joie *. sa vanité satisfaite, la réussite du projet poursuivi, l'éclat incomparable de la fête dont il avait pu juger l'effet, ces derniers jours, et la certitude d'étonner cette fois ses hôtes l'avalent comme régénéré, redressé, guéri. Filsen n'en croyait pas ses yeux : on lui avait changé son malade. Par un incroyable effort de volonté la santé lui était revenue. Transformé, transfiguré, Wladi allait et venait, donnant des ordres, s'occupant des moindres détails, rectifiant les costumes et malmenant Gourkau. Il semblait avoir usé ses maux dans une activité vertigineuse; Sacha avait retrouvé dans la fièvre de 6ette fête à organiser l'espèce de rajeunissement que j'avais remarqué en lui pendant le séjour' à la villa d'Etchegarry et de Rabassol, aux premiers temps surtout de la faveur de Marius.

« Baste! il vous en réserve bien d'autres, disais-je à Filsen accouru chez moi, le matin du fameux jour; c'est le plus étonnant malade que j'aie soigné durant ma longue carrière médicale, et j'ai été médecin de la marine : j'ai donc connu des fumeurs d'opium et des mangeurs de haschisch. Mais gare la débâcle après la fête! J'ai assisté à ses retours des bouges et des maisons closes de Riquier : armez-vous de courage et de patience pour demain, à moins qu'il ne vous file ce soir entre les doigts. —Ce soir, oh! ce serait trop iôjtistë, car cet homme a vraiment du génie ! Sa fête sera inouïe, unique, et dire que VOUS ne la verrez pas! Ah!

hier soir, si vous aviez vu cela dans les jardins, à la clarté des torches, ces nudités patinées comme des bronzes sous ces draperies antiques, ces coulées de péplums et ces envols d'étoffes de danseuses de Pompéi, et des nuances comme on en voit seulement dans les fresques, je maintiens le mot, dans les fresques : des saiYans, des jaunes crocus, des bleus glauques et des rouges de laque, des tons de mosaïques d'Herculanum. .. et la prodigieuse beauté des types sous l'eurythmie du casque ou des bandelettes, tous les profils ramenés au classique, la brutalité de certaines mâchoires lourdes, redevenues romaines, et la bestialité divine de certains fronts étroits couronnés de pavots et de fleurs de lotus ! En vérité, c'était un soir de la Grèce, un soir de Thesmophories en Ionie ou en Sicile, et cela dans >les jardins que vous savez; et nous avions la lune, -une lune d'or invraisemblable, énorme, et le miroitement d'une pâle mer de nacre, sous le bleu nocturne d'un ciel de saphir... Oh! ce clair de lunel Et nous en aurons encore un plus beau ce soir. »

Le docteur Filsen délirait. Sa froideur suédoise avait fondu, dégelée au contact des danseuses et des figurantes du prince. La folie du Russe l'avait gagné, déchaînant en lui un helléniste enthousiaste. Un groupe de prêtresses surtout l'inspirait. Il ne tarissait pas sur douze Italiennes du corps de ballet de Milan, les seins captifs dans des résilles d'or, tandis que la chair des reins, des hanches et des ventres brillait avec des lueurs de perle à travers les fumées de longues gazes violettes alourdies par places de flèches de corail. Brandissant d'une main des résines allumées,, agitant

de l'autre des thyrses ensanglantés de roses et s'échevelant comme des torches, douze éphèbes suivaient, caleçonnés de soie verte; et une orgie de roses saignait dans les jardins, des roses rouges, des roses soufre, des roses blanches et des roses rouges encore : deux mille francs de roses, le butin des cultures des environs dévastées par ordre du prince, toute la campagne des alentours pillée, une moisson entêtante aux senteurs poivrées de roses effeuillées, trop ouvertes, comme exténuées de vivre : toute l'ardeur de Vénus s'irradiant en floraison de désir et de stupre sur le corps adoré de l'Adonis; toute la sève de Cythère et tout l'encens de Lesbos, effeuillements de pétales et enlacements de groupes, orgie de Mithylène et réminiscence de Pœstum. Filsen, le grave et doux Filsen dithyrambait sur le prince et sa fête en prose, on eût dit, traduite de Théocrite; je ne reconnaissais plus mon Suédois : tous ses souvenirs de l'Université lui étaient montés à la tête; il vivait en pleine idylle antique, grisé d'églogues et d'oarystis comme d'un vin nouveau.

« Et Boris? faisais-je en interrompant son panégyrique. — Le Schoboleski, Adonis: une idole ! » Et Filsen tout à fait hors de lui envoyait un baiser au plafond. « Mais, docteur, je ne vous reconnais plus. — Plus beau qu'un dieu, il justifie le scandale de cette fête, il en est la vivante excuse. D'ailleurs, vous verrez son portrait cet hiver, chez Georges Petit: le prince vient de le commander à Garino, le peintre de l'avenue Notre-Dame. Quand il est apparu, hier, couché sur sa litière, au milieu des pontifes et des prêtresses de

Vénus, ça a été dans la foule un cri de stupeur Figurez-vous Héliogabale, l'enfance de Domitien, le triomphe de Bacchus. Vous ne vous doutez pas de l'éclat sous le diadème de ce visage fardé et de ses larges yeux d'astre! Quel malheur que vous ne puissiez voir cela ! Mais je me sauve ; je dois être à midi à la villa. — Et son costume? faisais-je, en retenant Filsen par le bras. (Ma curiosité s'était allumée au récit de toutes ces extravagances.) Dans quel déshabillé Noronsoff offre-t-il à ses invités le fils de la Schoboleska? La mère fut jadis servie nue sur un plat; c'est du moins la légende. — Son costume î Oh! je ne sais pas! C'est indescriptible et fou comme celui de Salammbô dans Gustave Flaubert ou d'Elagabal dans Y Agonie de Jean Lombard; Gustave Moreau peint aussi comme cela. Il est comme vêtu de cendre, mais une cendre où palpi- ( teraient des reflets d'eau et des gemmes; toute l'étoile de la robe est tissée de pierres de lune, d'opales et de sardoines ; un pectoral d'améthystes étreint le torse et la couronne énorme est de larges pavots violâtres; des pavots de ténèbres aux pistils de rubis, quelque chose de monstrueux et fou, mais d'adorable, un rêve d'empereur, une invention de poète, l'apothéose d'un dieul

Dans les parfums et l'ambroisie, Le front ceint d'éblouissements, Les jeunes dieux, fils de l'Asie, Apparaissent fiers et charmants 1 »

Et sur cette citation Filsen s'esquivait, comme s'il en avait trop dit.

C'était une fièvre endémiaue Ce. Wladimir «Hait con-

tagieux, sa folie avait gagné le docteur. Comme jadis Néron dépravait les Augustans, Noronsoff contaminait son entourage; il avait converti jusqu'au docteur Filsen au culte d'Adonis.

Un seul homme suffit pour pourrir un empire.

Nice aussi était contaminée, toute la ville en proie à la manie erotique et fastueuse du prince. Dès deux heures, toutes les rues étaient vides, les boutiques fermées, la vie suspendue, toute la population émigrée sur le Mont-Boron pour tâcher d'y surprendre des parcelle» de spectacle, des coins de la fête du Russe.

C'était, ce jour-là, étendu jusqu'à l'avenue de la Gare, l'aspect de mort et d'abandon qu'offrent, les dimanches de carnaval, les hauteurs de Saint-Sylvestre, de Saint-Barthélémy et de Saint-Maurice, quand le défilé des masques grouille et braille du vieux quartier à la place Masséna, et entasse la foule ruée au-devant des chars du quai Saint-Jean-Baptiste à la promenade des Anglais. Ces jours-là, comme une machine pneumatique semble pomper la population vers la mer. Dans la haute ville abandonnée c'est le silence effarant laissé par une panique; la furie du plaisir a vidé les rues comme une peste.

Or, ce trente juin-là, à partir de deux heures, la fête de Noronsoff avait fait Nice désert. Un azur implacable régnait au ciel et sur la mer; et, réfugié dans mon cabinet de travail, derrière mes persiennes closes, je comptais les heures, au regret, malgré moi, de ne pouvoir assister à toutes ces splendeurs, inconsciemment attentif aux salves d'artillerie qui, selon moi, auraient dû annoncer la fête.

o08 LE VICE ERRANT

Quatre heures. Les invités doivent être arrivés; le cortège s'ébranle; je devrais entendre les cris de la foule et la musique des orchestres. Et, incapable de songer à autre chose, je vivais minute par minute les phases du spectacle -tlu Mont-Boron, les yeux aux aiguilles de la pendule, suggestionné jusqu'au malaise par les détails appris le matin, évoquant les groupes et les costumes dans une hallucination quasi douloureuse. Ce maudit Noronsoff m'envoûtait à mon tour; je subissais, moi aussi, l'obsession de l'Adonis, et puis, l'après-midi s'avançait, les lamelles des persiennes filtraient un jour moins cru; je changeais de place un vase rempli de roses dont l'odorante agonie m'entêtait; j'ouvrais les persiennes et, accoudé à l'appui de ma fenêtre, je tendais l'oreille dans la direction du Mont- Boron, épiant des clameurs et des voix.

Puis l'air fraîchissait, une saute de vent venue du large faisait courant d'air et effeuillait la gerbe de roses (placée entre deux fenêtres ouvertes. Je vous demande pardon de vous citer tous ces détails; mais, en vérité* n'ai rarement vécu des minutes aussi intenses : comme un pressentiment m'avertissait que quelque chose d'insolite se passait là-bas. Un splendide coucher de soleil amoncelait à l'horizon un écroulement de nuées, la pointe d'Antibes se violaeait derrière un écran de gigantesques arabesques d'or, et je songeais que là-bas, sur les hauteurs de Gimiez, dans sa retraite des Dames Assomptionnistes, une femme partageait sûrement mon angoisse et souffrait, peut-être ^coudée, elle aussi, a sa fenêtre, attentive aux rumeurs venues du Mont- Boron, les yeux ûxés au large, essayant, elle aussi,

de se distraire au jeu changeant de la lumière et d r l'heure. Et puis le ciel s'assombrissait, la rue devenait couleur de cendre, la pièce obscure. Ma femme de ménage, apparue sur le seuil, m'annonçait que j'étais servi.

Je passai à table. J'achevais à peine mon potage qu'un roulement de voiture s'arrêtait sous mes fenêtres. On montait précipitamment l'escalier; un violent coup de sonnette, et la femme de service, entrée en coup de vent, apportait une lettre : « Monsieur ! monsieur! c'est de la part du prince. On attend la réponse. »

Noronseff! j'avais deviné qu'il s'agissait de lui. Je ^dépliai le billet : il était de la princesse : « Venez, venez vite, pas un instant à perdre. Je n'espère qu'en vous : mon fils se meurt! »

Page 1