‹ Le vice errantChapitre 24 sur 29 · VENGEANCE SLAVE · texte numérisé non relu

VENGEANCE SLAVE

J'arrivai à la villa à la nuit tombante. Une véritable émeute en occupait les jardins. C'étaient, dans l'ombre bleue du plus beau soir de juin, les imprécations, les réclamations et les injures goguenardes de coûte une armée de figurants. Trois cents hommes et femmes, à moitié nus sous des oripeaux de couleur violente, criaient et sacraient dans tous les idiomes de la Riviera : patois piémontais, jargon du Basso- Porto deNaples, argot pittoresque des vieux quartiers niçois; les femmes piaillaient avec des cris aigus dont les éclats trouaient comme des fifres la masse des grosses voix enrouées et avinées des mâles. Des torches allumées éclairaient çà et là des figures tragiques, irradiant les ors d'un diadème, giflant de rouge la nudité d'un torse jailli d'un péplum; une odeur de crasse et de sueur écœurait; la chaleur était suffocante, aggravée de senteurs de résine et de tant de roses amoncelées dans tous les coins du parc. Lanières sanglantes mêlées aux chevelures, coulées de pourpre

vive tombant des hauts feuillages, toute une orgie de roses, celle dénoncée la veille par Filsen, saignait, ruisselait, brillait, stagnait, tel un fleuve de vin dans les allées et sur les chairs moites. Des rires fusaient, énervés et stridents de femmes chatouillées à côté de menaces grondantes et de grosses gaietés d'hommes. « Paga mi, m'en an ail! (payez-moi, que je m'en aille l) », clamaient les échos du jardin ; c'était à la fois l'atmosphère de rut d'un soir de festin * et celle d'une insurrection populaire; des mains gesticulantes s'agitaient, une frénésie de mimique tordait des bras, remuait des étoiles, et des relents de musc et de touffeurs d'aisselles inquittaient. Il s'y mêlait l'encens des roses; la nuit s'alanguissait d'odeurs fades; et, debout sur le perron, dominant de sa haute taille toutes ces menaces et ces grimaces, les fronts gemmés et les poings tendus, Gourkau essayait en vain d'obtenir le silence ; la marée des quémandeurs le bousculait, et Gourkau, à la clarté des torches, reculait d'un pas, remontait une marche, pareil à quelque naufragé réfugié sur un îlot envahi par les vagues et dont le vent emporterait la voix; car Gourkau parlait, ses lèvres s'ouvraient, se fermaient pour s'ouvrir encore et pas un mot n'était entendu. « Paga mi, paga mi, m'en an ail! » et le tumulte croissait forcené de rires et de cris; il y avait aussi des colères. Submergé par la foule, l'intendant malgré tout tenait tête; mais on pressentait qu'il allait faiblir et serait vaincu.

1. Les fêtes populaires de Nice et des environs qui n'ont lieu que l'été.

Le prince et ses invités devaient s'être retirés devant l'orage, car, au-dessus du rez-de-chaussée obscur, les fenêtres du premier flamboyaient dans la nuit.

Et les fureurs montaient déchaînées ! Je n'avais rien pu tirer en route du moujik assis à mes côtés; des groupes rieurs rencontrés en chemin, des cris et des bourrades de gens surexcités m'avaient bien appris qu'il se passait là-haut quelque chose ; mais j'étais loin de soupçonner un mouvement populaire, et nous tombions en pleine insurrection.

En passant les grilles, le moujik relevait prudemment les glaces ; la foule s'écartait devant les chenaux, nous étions accueillis par des huées, des torches; brandies, des faces en sueur ; des résines allumées! lancées à tour de bras venaient s'éteindre contre les; portières; des lanières de roses en fouettaient les vitres ; des femmes à demi nues tentaient de s'accrocher^ aux roues; c'était bel et bien une émeute.

Gourkau nous apercevait et ébauchait un geste : enfin 1 Un ordre murmuré, et dix moujiks accouraient nous aider à descendre, nous escortaient, nous défen-, daient contre cette tourbe ; les cris de : « Paga mi, paga mi! » redoublaient. Gourkau s'était emparé de ma personne et m'entraînait dans la villa; les portes se refermaient sur Eoire fuite : « Paga mi, paga mi! » hurlait et riait la foule hystérique; des coups de poing ébranlaient des persiennes : au premier, une vitre brisée volait en éclats.

« Les brutes 1 sifflait Gourkau d'une voix rauque, — Et le prince? — Le prince ! Ahl arrivez-vous à temps? Dieu le veuille LU est foutu» le prince t \hl cette Polonaise ! »

Dans la chambre à coucher incendiée de lumière, jeté tout habillé en travers du lit encombré d'oreillers, de coussins, la courte-pointe de brocart bleu turquoise pas même retirée, c'était le grand corps affalé et inerte de Sacha. On avait dû le porter là dans le désarroi d'une attaque; un moujik achevait de le déchausser, un autre essayait de dégager du pantalon deux jambes roidies : une panique emplissait toute la pièce de muettes allées et venues, de gestes. effarés.

Auprès du lit, deux hommes surveillés par une femme en noir s'activaient; une odeur d'éther écœurait. Les deux hommes étaient le docteur Filsen et le valet de chambre du prince ; la femme se retournait a mon entrée et m'offrait, délabrée d'angoisse, la face! aux yeux hallucinés de la princesse Benedetta.

« Docteurl docteur!... C'est vousl... Enfin!... » Et la princesse se précipitait sur moi, saisissait fébrilement mes mains. « Le sauverez- vous?... Voyez ce! qu'elle en a fait! Ah! cette Schoboleska! » Et, elle, m'entraînait vers le lit.

Les lèvres tuméfiées, les paupières bleuies, tout son mauvais sang remonté à des joues à la fois violacées et livides, le prince Wladimir, terrassé par une congestion, offrait l'atroce aspect d'un noyé. Il verdissail là, sous l'aveuglante clarté des bougies et des lampes, pareil à une vivante charogne, car son pouls battait encore, et un horrible raclement, moins ud souffle qu'un râle, soulevait encore, de temps à autre, cette décomposition commencée. Détail horrible, dans la violence de la- crise le râtelier durprjnce s'était dé-*

clanché, et un bout de langue râpeuse et violette pen< dait, mordue, entre les ressorts.

« Le sauverez-vous ! Que faire! que faire? » J'essuyai un peu de salive rougeâtre suintant aux coins des lèvres, priai Filsen de demander de l'eau chaude et de laver, de tamponner cette bouche crispée. Le cœur fonctionnait, mais les pieds étaient déjà froids ; froides les jambes et les cuisses ; froides aussi les hanches, toutes les parties inférieures du corps déjà mortes ; en revanche, les tempes et les joues brûlaient. Je réclamai un bain de pieds bouillant, de la farine de moutarde, du gros sel et des sinapismes; la princesse Benedetta répétait mes ordres d'une voix coupante ; puis, malgré l'effarement du Suédois, j'exigeai de lui sa trousse et, relevant la manche de chemise du malade, j'ordonnai de maintenir droit le torse, pendant que je tenterais la saignée.

On avait assis le corps moribond au bord du lit. Deux moujiks et Fiisenle soutenaient aux aisselles; ses pieds trempaient dans l'eau fumante du bain, des sinapismes avaient été appliqués sur les cuisses; la princesse tenait de la glace appuyée sur les tempes. Je tentais, je le savais, une impossible réaction ; les chairs décolorées rougissaient un peu cependant, leur lividité s'animait; la pâleur du bras, demeuré exsangue au premier coup de lancette, se teintait d'un peu de rose au second; j'enfonçai une troisième fois la pointe d'acier, un peu plus haut, dans la maigreur du bras : du sang perlait enfin! Quoi sang! de la sérosité plutôt, un sang pareil à de l'huile rosâtre et dont les gouttes lentes tachaient l'argent de la cuvette d'un pus cré-

meux d'abcès ; et puis, du sang plus rouge «t plus Tira I A giclait ; on entendait maintenant tinter les gouttes, la rigidité du bras se détendait, des rougeurs aussi paraissaient sur les cuisses, les orteils ranimés se crispaient dans le bain, et, avec un léger soupir, le cadavre qu'était Sacha, renversait la tête en arrière ; le cou avait aussi perdu de sa raideur; je débandai le bras et laissai Filsen faire le pansement.

Deux grosses larmes coulaient maintenant le long des joues de Sacha; les marbrures du visage s'étaient presque éteintes; le valet de chambre avait ôté délicatement le râtelier des lèvres molles et l'avait posé dans un verre, la bouche dégarnie bâillait à présent comme un trou; nous avions couché le prince dans son lit.

« 11 est encore sauvé pour cette fois, madame. — Merci ! » La princesse avait pris ma main et s'inclinait comme pour la portera ses lèvres; j'arrêtai son geste; les clameurs de la foule reprenaient, elles montaient hurlantes sous les fenêtres, rires et menaces d'une figuration surexcitée de cupidité et de vin : « Depuis deux heures de l'après-midi qu'on les grise pour leur lire prendre patience t » grognait Filsen.

Cette foule I Dans la fièvre des premiers soins adonner au prince, je l'avais tout à fait oubliée ; mais ell(» tenait à affirmer sa présence ; des obscénités et de s injures nous arrivaient distinctes, mêlées aux obstinés paga mit de tout à l'heure ; on n'y respectait plus 1 e nom du prince, des bouches le vociféraient accolé auj plus étranges épithètel et ces salauderies italiennes, la princesse le» rompr*Diiit Elle les écoutait, blême

et raidie dans une stupeur douloureuse, avec un seul geste, un geste de blessée comprimant de la main les sursauts de son cœur. Des chansons traînaient aussi. : ricanées par des voix d'hommes ivres, et dont les retfrains étaient repris en chœur; la foule battait des taaains ; la clarté des torches faisait les vitres toutes Toses; des poignées de fleurs (car cette foule s'amusail, en somme) venaient s'écraser aux fenêtres ; on se serait cru un soir de lutte entre Verts et Bleus sous les, terrasses de l'Hebdomon, aux siècles splendides et (crapuleux de Byzance.

Byzance 1 la porte s'ouvrait devant l'entrée en coup' 9e vent de Gourkau, la princesse se cabrait devant l'irrévérence. « Qu'est-ce ? — Il y a que je ne puis les ■contenir 1 Ils vont forcer les portes, j'ai envoyé prévenir la gendarmerie, mais d'ici-là, je ne puis parvenir (à me faire comprendre ! Ce jargon italien ! Si vous essayiez, vous, docteur, vous parlez niçois. — Hum ! Singulier service que vous me demandez, ils vont me faner. — Ils vous connaissent tous. — Raison de plus, je n'aurai aucune autorité. » « Paga mi, paga mi », et jes cris redoublaient. « Je vous en prie, docteur, insis-< tait la princesse. — Soit, je veux bien, faites ouvrir •Une fenêtre. » Mais à peine m'étais-je penché au-des-y sus de cette masse de têtes confuses et rougeoyantes, |me des invectives et des quolibets me saluaient : « // papa Rabastens, il papa des papagaï » et, comme uni feu d'artifice sur le bleu sombre de la nuit, une gerbe de vols éclatants s'enlevait. Par malice les émeutiers avaient ouvert la volière et donné la liberté aux perroquets. Aveuglées, effarées, les bêtes favorites du

iprince voletaient éperdues, dans le parc; deux magnifiques aras, les yeux ronds d'épouvante, venaient s'abattre sur mon épaule, d'où le surnom jailli de toutes les bouches « // papa des papagaï ». Je me retirai sur un immense éclat de rire.

Je n'étais arrivé qu'à être grotesque.

« La principessa, la principcssa », réclamaient maintenant et exigeaient les voix ; la silhouette de la princesse avait été reconnue. La princesse était adorée dans les bas-quartiers de Nice; elle y faisait de larges aumônes dans le secret espoir, peut-être, de racheter les frasques de Sacha. Des cris demandaient maintenant la buona donna, la bonne dame.

« Vous parlez italien, madame, implorait Gourkau, vous, ils vous écouteront. » Et, ayant fait ouvrir à deux battants la grande porte-fenêtre du balcon, la princesse se présentait à la foule, et là, d'une voix' >brisée, au milieu d'un subit silence, dans le plus pur idiome florentin : « Signori, mio figlio muore. Egli abbisogna delta massima calma, edio, sua madré, in nome di Cristo e délia Madonna, vi prego di lasciar lo morir in pace. » (Messieurs, mon fils se meurt. Il a besoin du plus grand calme et moi, sa mère, je viens vous prier, au nom du Christ et de la Madone, de le laisser mourir en paix.)

« Eviva la dona! Eviva la principessaf » acclamait la foule.

» Merci, mes amis, avait le courage de trouver la pauvre femme, merci. Maintenant, veuillez vous retirer et passer demain vers midi, à la villa, vous serez tous payés : ce qui est d& est dû. » Mais déjà un pg-

mous se produisait dans la foule, des pas de chevaux, un bruit de sabres et d'éperons annonçaient la venue de la gendarmerie. Les figurants mutinés se retiraient presque paisiblement dans la nuit.

La princesse s'était assise, accablée, auprès du lit.

Les deux aras fugitifs s'étaient perchés sur le dossier d'un fauteuil, presque au chevet du prince ; le plus gros s'épluchait, l'œil inquiet, encore effaré de l'alerte, tandis que l'autre, un ara blanc et rose nous regardait d'un air pensif; le comique de leur présence jetait une tristesse de plus dans la gravité de l'heure. Comme nous, ces deux bestioles extravagantes semblaient veiller et méditer sur le prince.

Sacha n'avait pas rouvert les yeux. Il continuait à pleurer silencieusement, la poitrine soulevée de temps en temps par de profonds soupirs, des soupirs de gros chagrin d'enfant que ne console pas le sommeil. Tout à coup, il se redressait et, la voix changée, une Voix rauque et haineuse, il balbutiait quelques mots en russe qui faisaient redresser la tête à sa mère, puis il retombait dans sa torpeur. « Fille de chienne, bâtarde de Juif, larve prostituée », traduisait la princesse en français; il songe à la Schoboleska, c'est son souvenir qui l'obsède... Mais c'est vrai, vous n'êtes au courant de rien, il faut tout vous apprendre. Docteur, savez-vous où est en ce moment-ci la comtesse? Elle Cingle vers les côtes de Sicile, en compagnie de lord tférédith, à bord de \* Edouard III. Voici la lettre qu'elle a fait parvenir à mon fils à sept heures du soir, après cinq heures d'interminable attenté ; elle devait

LE VICE ERRA ol '

être à la villa pour cette abominable fête à doux butes. Lisez. »

Je dépliai un papier froissé, à demi déchiré par

places :

« Cher prince,

» Vous m'avez donné le goût des aventures, des croisières et des voyages en mer. Je me laisse emmener en Sicile par lord Férédith. J'ai trop écouté auprès de vous les récits de vos amis Etchegarry et Marius. Quand vous recevrez cette lettre, Y Edouard III sera déjà en vue du cap Corse.

» Ne m'en veuillez pas trop de vous enlever Boris et de ne pas assister à votre fête. Nous sommes au regret, ce pauvre enfant et moi, mais lord Férédith ne se soucie pas de voir son futur beau-fils figurer dans ces mascarades. L^re des folies est terminée; dans un mois il n'y aura plus de comtesse Schoboleska; lady Férédith vous fera part de son mariage dès qu'il sera célébré à Palerme. J'ai eu ce caprice d'être mariée dans la Chapelle Palatine.

» Que ne supportez-vous mieux la mer? Nous aurions aimé, mes fils et moi, à visiter avec vous la Sicile; nous vous aurions fait cette fois les honneurs du yacht ; vous nous avez fait si longtemps ceux de votre villa. Nous y aurions mis peut-être plus de discrétion tt de douceur, mais on ne refait pas le caractère russe.

» Nous reverrons-nous jamais, prince? je ne le crois pas, car lord Férédith est un peu jaloux, et combien à tort, vous le savez 1 Oui, ialoux de vous, il vous fait

cet honneur. Moi, je vous fais ici mes adieux, les adieux de votre Véra. Je n'ose espérer que vous nous regretterez. Si, par hasard, vous trouviez une larme, souvenez-vous de mon horoscope. Aujourd'hui comme demain, défiez -vous de tout ce qui vient de la mer. »

— « La coquine 1 m'écriai-je à la signature. — Une Juive et une Slave, soupirait la princesse, elle se venge comme ceux de sa race et celles de son pays, à distance et sûrement, mais elle me tue mon fils. »

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