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L'AME RUSSE

Et Sncha ne mourut pns. Il y avait une telle énergie dans cet organisme détruit; une telle intensité de vie galvanisait ce cadavre qu'il en réchappa encore cette fois; l'épreuve pourtant avait été terrible. Pendant dix jours nous nous relayâmes, Filsen et moi, auprès du malade, convaincus, chaque soir, qu'il s'éteindrait dans la nuit, persuadés, chaque matin, que la journée serait la dernière; il déçut toutes nos craintes. Ce furent dix jours de léthargie, deux cents heures d'évanouissement dont le moribond ne sortait que pour balbutier des mots vagues et pour fondre en larmes. Nous le soutenions par alimentation artificielle; c'est justement ce demi-sommeil qui le sauva : l'ébranlement nerveux de cette constitution minée n'aurait pas résisté à une autre crise. La princesse le veillait avec nous, admirable rie silence.

Cette étrange prostration tenait de l'enchantement ; je retrouvais auprès de ce Dormant l'atmosphère irréelle decoo'e déjà vécue jadis auprès de Sacha. Pen-

dant les longues heures passées à son chevet, j'obte* nais de Filsen les détails de l'inoubliable journée, la lente et progressive exaspération du prince amenée à son paroxysme par un coupable concours de circonstances méditées et voulues parlaSchoboleska. La Polonaise était digne du Russe : elle lui avait, en un seul jour, rendu au centuple tous les affronts reçus, toutes les humiliations subies. Son plan était depuis longtemps arrêté; elle l'avait dissimulé avec une force d'âme extraordinaire chez une femme, ne laissant rien percer de son futur triomphe, et, pourtant, elle était sûre de réussir, puisque, depuis deux mois déjà, lordFérédith avait demandé sa main.

Ce n'est que, certaine d'être épousée et fixée sur la date même de son mariage, qu'elle s'était attelée à cette tâche d'attiser en Wladimir cette soif de considération* ce besoin de réceptions et de visites, cette folie de fê^ tes ruineuses, et ce désir extravagant d'éblouir ses hôtes, qui l'avaient amené à la catastrophe du trente ^ elle travaillait sur un terrain préparé par rincommen-^ surable vanité du Russe. Wladimir avait toujours ei? l'amour du faste; mais, pour le piquer au jeu, elle avait fait la leçon à lord Férédith; la perversité d'Algernoon Filde en avait fait un complice. Tout avait été organisé* machiné pour affoler Sacha, exaspérer sa vanité hystérique : et le lunch à bord de Y Edouard III, et l'indifférence des Anglais à la fête des Fragonard, et leur froideur polie en réponse aux avances de la villa. C'est par un lent travail de cristallisation qu'elle lui avait mis en tête cette fantaisie néronienne des fêtes d'Adonis; et, la fête une fois prête, les roubles dépensés sans

compter, la figuration stylée, les chœurs sus, elle encore présente la veille à la dernière répétition, elle avait eu la cruauté, le grand jour arrivé, de laisser pendant seize heures ce misérable Sacha dahs l'incertitude et dans l'attente, la férocité de l'énerver, minute par minute, pour ne lui apprendre la vérité qu'au dernier moment et l'assommer par la catastrophe finale.

Oh! cette journée du trente juin! Je la revivais, heure par heure, avec Filsen qui m'en donnait maintenant les détails : le prince levé à dix heures, presque jeune dans la joie du succès; l'arrivage de la figuration à Une .heure, l'habillage des trois cents Italiens et Niçois des cortèges, et puis une alerte! La nouvelle que l'Edouard ///n'était pas dans le port. On ne le voyait pas non plus au large, et Gourkau et Filsen avaient à la même seconde le soupçon d'une trahison! Le prince s'inquiétait aussi, mais ne croyait qu'à une promenade en mer, une malencontreuse idée de lord Férédith qui allait mettre Boris Schoboleski en retard; car on apprenait d'un figurant que la comtesse et ses fils étaient à bord; la chaloupe à vapeur était venue les chercher, comme tous les matins, à dix heures. Et Wladimir s'impatientait et l'horizon demeurait vide. Pas de yacht au large ; allaient-ils faire manquer la fête ? Et Sacha grommelait des.injures russes à l'adresse de la Schoboleska.

Les figurants étaient prêts; tous les yeux fixés sur la mer, la- mer dont la Polonaise avait dit à Sacha de se méfier; et, troublé malgré lui, le Russe se souvenait de l'horoscope. Et l'azur implacable de la Méditerran-;o éblouissait (la mer frottée d'ail, comme ils disent

Nice) sous l'ardent soleil dejuin; mais pas une voile*

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pas même une barque de pêcheur dont la silhouette eût pu un instant illusionner les espoirs. Et la figuration costumée donnait, elle aussi, des signes d'énervement; le parc bourdonnait comme une ruche immense ; une rumeur de foule enveloppait la villa. Et Sacha se décomposait sous son fard. Ses yeux hallucinés ne quittaient plus le large ; c'était un tour que lui jouait la Schoboleska. Ils allaient arriver par Viilefranche ; ils avaient voulu s'amuser de son angoisse. Et puis c'était quatre heures, l'heure annoncée pour l'ouverture de la fête, celle où les cortèges devaient se mettre en marche. Et Boris n'arrivait pas, ni les uns ni les autres, retenus, Dieu sait où, par cette maudite Schoboleska! Et le prince ne vivait plus. On le sentait prêt à défaillir, le cœur étreint à crier, la voix déjà changée quand il donnait un ordre. Il avait fait verser de l'asti aux figurants pour distraire leur impatience; leur tourbe grondait. Qu'attendait-on? Et le soleil se couchait dans une magnificence qui était un regret de plus pour la fête manquée, car on sentait maintenant que les hôtes ne viendraient pas. Sacha s'était fait piquer à la morphine et monter dans sa chambre; il s'était jeté sur son lit et avait donné l'ordre qu'on l'éveillât quand arriveraient les gens de i' Edouard lll. Mais il ne dormait pas, l'œil aux aguetssous ses paupières baissées, et nous avions plus peur de son RÎte:i3? 'jne des injures mâchées tout à l'heure à f adresse de sa comtesse. Et c'avait été trois mortelles heures d'incertitude, de terreur et d'attente avec la mutinerie commençante i iilieu de cette foule de costumés énervés et pris de vin, les hommes «échauffés au contact des femmes,

les femmes amusées des nudités, de la leur et de celle des mâles. Des Paga mil s'étaient fait entendre. C'est alors que, dans l'ombre chaude de toutes ces promiscuités, un chasseur de l'hôtel de Hollande était venu remettre la lettre de la Schoboleska.

Sacha s'était levé et l'avait lue à la fenêtre, à la lueur d'une bougie allumée en hâte, car il avait exigé la nuit pendant son repos... Oh! l'étrange jeu de physionomie du prince pendant qu'il déchiffrait la prose de la Polonaise! Filsen disait qu'il s'en souviendrait toujours; c'avait été une chose terrifiante : toute Ja face du Russe s'était comme rapetissée, les yeux singulièrement amincis ne laissant plus filtrer qu'une lueur d'or, les traits crispés et ratatinés comme ceux d'un très vieux visage, dont toutes les rides se fus* sent creusées à la fois. Le prince avait lu en silence, puis l'étonnante face de momie s'était tout à coup v obscurcie; de lie de vin elle était devenue violette, telle une aubergine; puis, c'avait été une tête de nègre, de vieille négresse plutôt avec des yeux chavirés et blancs. Le prince n'avait pas poussé un cri : il avait tournoyé sur lui-même et son valet de chambre l'avait reçu dans ses bras. C'était l'apoplexie sérieuse : on avait couru de suite à Cimiez prévenir la princesse. Je savais le reste : j'étais arrivé en pleine émeute de la figuration, j'avais assisté à toutes les scènes de cette soirée mémorable, œuvre machiavélique de la Schoboleska.

Elle avait bien combiné son dénouement; et la mort du prince, foudroyé de rage en pleine fête manquée, eût clos tragiquement la série de ses anciens affronts :

cotte Slave était la femme de tous les raffinements .

Le hasard déjouait ses plans; dans la vie l'imprévu seul arrive.

Wladimir se tirait d'affaire... Après dix jours çje transes, il revenait à lui dans une crise de larmes et attachait sur nous des yeux singulièrement puérils, des yeux d'enfance, on eût dit, ressurgis du fond de son âme, une âme inconnue ou du moins retrouvée dans la douleur...

Il me regardait longuement et me tendait la main. Les Christ émaciés de Cosme et d'Holbein ont de ces mains exsangues et délicates dont tous les qs sont; apparents, Christ aux côtes saillantes et aux chairs livides, dont Sacha finissait par avoir l'aspect avec sa barbe rare, déjà longue de dix jours, ses prunelles trop claires et sa face creusée. Il regardait aussi sa mère debout à son chevet, douloureuse Pieta d'un mauvais Christ que ses vices auraient mis en croix... ; et une infinie tendresse alanguissait tous les traits de Sapha.

Le conp porté par la Schobpleska en avait fait un «rntre homme.

Le chevalier Malheur, qui chevauche en silence, Le chevalier Malheur m'a percé de sa lance.

Ni regrets, ni récriminations, pas un mot sur le i terrible événement du trente, pas même une allusion

à la. Polonaise. Lord Férédith, Boris, les Schobqleski i avaient-ils jamais existé ? Wladimir semblait avoir

oublié Jes deux années qu'il venait de vivre. Dix jours

de prostration ayaient-i|s éteint en lui la mémoire ?

Non. car la tristesse de son sourire disait assez quelle

humiliation il en gardait au cœur, de quelles déceptions sur tout était faite sa souffrance ; mais l'orgueil enfin réveillé de NoronsofT ignorait parce qu'il voulait ignorer, et nous respections son silence.

C'était une nouvelle ère qui commençait, une ère inconnue de douceur et de lassitude attendrie. Il sortait abattu de la crise et semblait entrer dans une lente et quiète convalescence ; faible à ne pouvoir se dresser seul sur son séant, il gardait maintenant le lit le long des jours, mais, chose étrange, ne souffrait plus. Les tortures physiques de tant de maladies sena? blaient avoir fait trêve, ejles aussi; la fin était prochaine, nous n'en pouvions douter, mais s'annonçait calme et réconciliée \ le prince s'éteindrait sans sursaut et sans secousse, avec une âme déjà libérée, de sa chair, sorti vivant de son passé.

L'orchestre des tziganes avait été congédié. Il s'était tu pendant quinze jours. Un soir la princesse, inquiète du mutisme et des grands yeux noyés (Je rêverie de Sacha, avait donné ordre au chef d'orchestre de jouer en sourdine les airs autrefois préférés de son fils; aux premières mesures Wladi avait levé la majij et prié, 4'un geste, de les faire cesser.

{1 ne voulait plus les entendre. Le lendemain, Gourkau les réglait.

Mais on avait fait monter deux moujicks des cuisines : uq jeuqe et un vieux, nés tous deux en Grimée et tous deux bons chanteurs de mélodies populaires que Iakov, le plus âgé, accompagnait sur la balalaïka.

C'est la guitare russe. Des boyaux ou des crins en forment les cordes tendues sur une boite triangu-

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laire. Très répandue dans le peuple de toutes les régions de la Russie, la balalaïka sert surtout à accompagner le chant ou à marquer le rythme des danses.

Relégués dans les sous-sols, les pauvres chanteurs criméens étaient tout effarés du nouveau caprice du prince. Un soir que Iakov, croyant toute la villa assoupie, chantait avec son ami Vassili la fameuse chanson russe :

Le long de la Volga

Passe un bateau léger...

le rythme plaintif de la vieille mélodie était parvenu jusqu'à Sacha. Il ne dormait pas à cause de la chaleur et, par les fenêtres grandes ouvertes, la voix de Vassili, une voix d'adolescent plaintive et lente, était entrée dans la chambre du maître avec les entêtantes bouffées des tubéreuses du parc. Elles étaient alors en pleine floraison, et leurs thyrses de cire exhalaient, comme autant de cassolettes, leur encens délétère. C'était, chants et parfums, comme un air de langueur, et toute la nuit était accablée et grisante, bourdonnante de moustiques et pleine d'âmes végétales; tout proche, c'était l'imperceptible frémissement de la mer, et Wladimir, tout à coup envahi de nostalgie, avait voulu entendre de près les deux voix. On avait fait monter les chanteurs.

Il les avait gardés toute la nuit.

Ils chantaient, se répondant l'un à l'autre, et quand lakov avait dit de sa voix large et bien timbrée :

Celui-là est heureux, Qui n'a pas de soucis.

Ni d'amour dans le cœur.

Vassili reprenait de sa voix torturée:

Et je sens, moi, pauvre fille, Que mon cœur est aride comme les pierres.

Et Sacha avait éclaté en sanglots, l'âme remuée jusqu'aux larmes par la souffrance intolérable exhalée dans cette chanson. C'était sa souffrance même que traduisaient ces.plaintes amères, tantôt semblables à une prière de repentir, tantôt tristes et douces comme une douleur d'enfant; et après la chanson, Sacha en avait voulu d'autres; et, toute la nuit, les deux chanteurs avaient chanté, hypnotisés eux-mêmes par la douleur angoissée de leur voix, et Sacha ne s'était pas lassé de les entendre. C'est le chagrin même de sa vie détruite que distillaient ces mélodies populaires, toutes remplies de désespoir comme toute belle chanson russe.

En les écoutant il avait retrouvé son âme et son pays.

Les deux moujicks quittèrent les cuisines et demeurèrent le long des jours, aux portes de la chambre, aux ordres du malade; et une ère commença de nouveaux favoris.

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