LES ANCETRES
Les deux chanteurs musiciens ne quittaient plus l'appartement du prince. Pendant les interminables heures du tqrride été niçois, leurs voix alternées ou confondues dans la même angoisse implorante montaient dans le clair obscur des vastes pièces aux volets clos.
Une détresse infinie, toutes les douleurs que peut contenir lame humaine broyée sous l'étreinte des forr ces de la nature et de la nécessité implacable, tout cela se retrouvait dans les paroles naïves des chansons comme dans la monotonie dolente des mélodies. Sacha les écoutait, la gorge contractée de tressaillements nerveux et les yeux agrandis, comme éclaircis de larmes. Il éprouvait une âpre jouissance à sentir ses nerfs déchirés par ces lamentations; la tristesse des notes et des paroles lui entrait dans la poitrine comme un jet de flamme; les voix des deux moujiks lui serraient le cœur jusqu'au spasme, mais Sacha aimait cette souffrance. Il y apportait comme une sorte d'orgueil en même temps Qu'une curiosité maladive, et je retrou-
vais clans cette nouvelle attitude toute l'âme à la (tris feule et passionnée de Wladimir, cette manie du dédoublement et cet égoïsme voluptueux s'aiguisant dans l'analyse, qui est la caractéristique de l'âme russe.
La princesse goûtait moins ce nouveau caprice. En Italienne fervente des Cimarosa, des Palestrina et des vieux maîtres de son pays, elle traitait ces mélodies populaires de musiques de sauvages, et puis elle en déplorait l'effet déprimant sur l'organisme anémié de son fils : cette mère jalouse redoutait toutes les influences. Pour elle il n'y en avait que de mauvaises, puisqu'elles s'exerçaient sur un malade et balançaient son autorité. Elle n'avait pu dissimuler son hostilité aux chanteurs; et les deux pauvres hères, terrifiés par les regards noirs de l'Italienne, perdaient tous leurs moyens en sa présence; leurs voix s'étranglaient, ils oubliaient les paroles, et Wladimir, averti par leur trouble des sentiments de sa mère, avait maintenant pour elle des yeux de haine. A l'attendrissement de ces premiers jours de convalescence avait succédé une singulière réserve. C'est avec froideur qu'il accueillait les visites de la princesse. Sa mère le gênait. Il ne répondait plus que du bout des lèvres à ses questions. Il ne lui pardonnait pa^s non plus sa redoutable clairvoyance, il n'oubliait pas qu'elle seule avait vu clair dans le jeu dangereux de la Polonaise, quand lui se laissait rouler comme un enfant. Cette infériorité l'humiliait; le malade revenait à ses anciens errements. Devant des signes répétés d'impatience, je dus prier la princesse d'espacer ses visites, d'en écourter surtout la durée dans l'intérêt même de Noronsoff
« Ce n'était donc qu'une halte, me répondait la pauvre femme, je vois qu'il me faut continuer mon calvaire. Ah! ce sang cosaque, le sang barbare de ce fils qui n'a rien de moi! C'est tout son atavisme qui l'arme contre ma tendresse. Je dois l'aimer à distance; il faut m'y résigner, on ne lutte pas contre les ancêtres. »
Hélas! l'heure est venue pour moi de tout quitter Quitter tous ceux que j'aime.
Et m'en aller en pays étranger.
C'était Vassili qui chantait.
Sacha l'écoutait avec une étonnante figure de crucifié, la tête en arrière et les paupières baissées sur l'eau lourde de deux grosses larmes. J'étais entré sur la pointe du pied, mais le malade avait l'oreille fine. Il entr'ouvrait lentement les yeux, avait un vague sourire et me tendait la main.
« Assez pour aujourd'hui, disait-il aux deux moujiks, allez, mes amis, allez faire un tour dans la montagne, respirez bien. Je n'ai pas besoin de vous avant ce soir. » Les deux chanteurs se retiraient.
Wladimir m'exigeait auprès de lui. « Quelles voix ont ces misérables ! Ils ne chantent pas, ils pleurent. Ils pleurent ma vie, ils pleurent la leur, toute la Russie pleure dans ses chansons. Nous autres Russes, les autres peuples ne nous comprennent pas; est-ce que ma mère me comprend ! Je suis un étranger pour elle, nous sommes des barbares pour l'Europe. Vous, docteur, vous au moins, je vous sens un peu près de moi. Avez- vous lu Gorki, docteur? C'est un de nos romanciers, un ancien vagabond qui a écrit sa vie et
celle 3e ses compagnons : des portefaix, des chemineaux, des gueux errants comme lui. Il nous a bien mieux compris que Dostowieski et même Tolstoï. L'immense Russie souffre de l'ennui, et cette maladie-là, Gorki en a noté, comme personne avant lui, les manifestations. L'ennui ! Etrange maladie, désarroi nerveux, spleen chronique qui pénètre chez nous jusque dans les masses profondes du peuple, atteint les forces vitales des plus humbles et des plus besoigneux. Car l'ennui, docteur, ne résulte pas toujours de l'éducation subtile et de la fatigue du luxe; toutes les créatures humaines en proie au mal de vivre sont en proie à l'ennui. Ainsi, moi, je suis un être à côté de la vie; mais il n'y a pas que moi, il y en a bien d'autres dans mon cas. Nous sommes des milliers et des milliers comme moi en Russie, toute une innée de gens à part qui n'entrons pas dans l'ordre établi. A qui la faute? Sommes-nous responsables envers la vie parce que nous n'avons pas la joie de vivre? Moi, ma mère m'a enfanté dans une heure mauvaise et je porte en moimême un tas d'ancêtres qui reviennent. Mais quel est celui d'entre nous qui n'a pas d'ancêtres? Le dernier des vagabonds porte en lui toutes les fautes des siens. » Ainsi, moi, je n'ai jamais pu savoir ce que je veux, j'ai toujours envie de quelque chose; je veux quoi? je ne sais pas. Suis-je donc impuissant à vivre? Non, mais la vie ne peut me contenir, parce qu'elle est trop étroite et que mes désirs sont immenses. On ne me connaît pas, je ne me connais pas. Est-ce que ma mère saura jamais! Ma mère, elle est si loin de moi, si Italienne! Ainsi, docteur, il y a des jours où je voudrais
m'en aller très loin sur la mer, loin, loin et ne revenir jamais; d'autres fois, je voudrais que tous les hommes fussent- mes esclaves; hommes et femmes, j'aurais voulu les voir tourner comme des toupies fouôtlées par mon. désir. Des jours, enfin, j'ai pitié de tout le momie et surtout de moi-môme; je voudrais donner ma fortune aux pauvres, me dépouiller, être pauvre et souffrir. Ces jours-là, je me sens capable de mourir pour les autres; mais, d'autres jours, je voudrais tuer tout le monde et puis moi d'une mort horrible, et remplir toute la terre de terreur... et voilà. »
Et j'écoutais avec un navrement infini les aveux puérils de cette âme vagabonde. Parfois dans le Cosaque illuminé reparaissait un Russe d'opérette. Nous étions en 1898, l'année même de sa mort, puisqu'il s'éteignit le 12 décembre, l'année même de l'embarquement du Kaiser à Venise. Un été particulièrement torride s'attardait jusqu'en octobre, et les feuilles de toute l'Europe étaient alors remplies des détails des fêtes données en l'honneur de Guillaume et du roi d'Italie dans la ville des Doges; et ces articles, Wladimir les lisait. « Venise! me disait il une nuit que j'étais de veille, seriez-vous homme à aller à Venhc ? Un service à me rendre; je vous défraierai du voyage et vous feriez, qui sait, une bonne action! J'ai peut être un fils à Venise ou une tille, en tout cas un enfant, sinon de moi, presque de moi. Gela vous étonne! Ah! les nuits passées en gondole et les clairs de lune sur le canal de la Zudecca! Il y a de cela vingt ans! Venise était moins anglaise qu'aujourd'hui et j'habitais le palais Veniere, un palais en. ruine ou plutôt inachevé, avec
un jardin de rêve donnant sur le Grand Canal. ,1 allai le matin visiter une église, les Frari, les Schalsi ou San Zaccharia; je déjeunais chez Quaddri. Dans la journée je faisais la sieste et., le soir, je dînais au LitU». à San-Nicolo parfois, et la gondole me ramenait la nuit par la lagune. J'avais un gondolier qui semblait peint par Carpaccio, une gondole avec un felze aux boiseries sculptées et dorées qui dataient du temps des Doges, et pour maîtresse une dentellière qui ressemblait à la Santa- Barbara. Elle était de Chioggia, où toutes les femmes sont belles, et mon gondolier de Burano, niais ils habitaient tous deux Venise, l'homme à San-Moïse, la fille a l'Arsenal. J'ai doté la fille en quittant Venise et l'ai mariée au gondolier. S'ils ont eu des enfants et (je parierais pour la douzaine) j'ai tout lieu de croire que l'alné me ressemble. Ah! mon gondolier et ma dentellière ! Ils s'appelaient Antonio et Zulia; ils ont été l'enchantement de mes vingt ans, car j'avais vingt ans ! et à Venise ! mais où les retrouver? Voilà des gens auxquels je laisserais bien quelques-uns de mes millions, si leur aîné avait mes yeux, ma bouche ou quoi que ce soit de moi. »
Et le prince s'assoupissait en rêvant tout haut sa folie.
Il en eut de plus sinistres; et les ancêtres redoutés de la princesse reparurent dans une circonstance assez macabre et, en bons spectres qui se respectent, les a'freux ascendants de Noronsofï se révélèrent une nuit naturellement, une nuit que Filsen était de garde auprès du prince; car nous le veillions à tour de rôle, assistés de onze heures à une heure par la princesse,
qui profitait de l'assoupissement de son fils pour venir le regarder dormir !
Depuis quelque temps le prince était plus taciturne, les chansons des deux moujiks le trouvaient moins attentif. Gomme hanté par une idée fixe, le prince demeurait replié sur lui-même, l'œil aux aguets sous ses paupières baissées; et la lueur d'or des fêtes et des orgies du temps de la Polonaise avait reparu dans ses prunelles, le mauvais regard des jours d'autrefois.
Du gondolier et de la dentellière, évoqués une nuit de réminiscence attendrie, il n'avait plus été question. Sur ceux-là, comme sur Marius et Etchegarry et comme plus récemment sur la Schoboleska, Wladimir avait passé cette étonnante éponge dont il semblait disposer à l'égard de tout gênant souvenir. Ce don merveilleux d'oubli le faisait vraiment prince; cette faculté de supprimer les gens de sa mémoire avec la même aisance, qu'il les eût supprimés de sa vie, s'il avait seulement vécu uu siècle plus tôt, me pénétrait de respect et de stupeur, car je savais cet oubli volontaire et j'en trouvais Sacha d'autant plus admirable.
Un vendredi, pendant la grosse chaleur du jour, Vassili, le plus jeune des deux moujiks que Sacha avait fait chanter presque toute la nuit, se trouvait assoupi. Le pauvre diable n'avait pu résister à la fatigue, et il fallait que la sienne fût grande pour qu'il se fût endormi en présence de son maître, dans la chambre princière. Sacha sommeillait aussi, je le croyais du moins, car on n'était jamais sûr de rien avec ce Slave hystérique. Je lisais, installé auprès d'une fenêtre, et justement un ouvrage de Gorki, recommandé
par le prince, Thomas Gorde>eff} et somnolais un peu,; gagné malgré le puissant intérêt du livre, par la torpeur de cette chambre de sieste. Tout à coup la voixdu prince s'élevait dans le silence; So.cha était dressé sur son séant et regardait attentivement le moujik' dormir.
— Gomme il est jeune 1 Voyez, docteur, est-il assez] sain et robuste, et quel beau sang frémit sous ses jeunes chairs 1 la force circule en lui comme la sève dans' un bel arbre. C'est ce sang-là qu'il me faudrait dans les veines 1 On lui paierait ce qu'il faudrait. Oh! avoir la santé de ce garçon 1 cela se pratique, la transfusion' du sangl Ne pourriez-vous pas l'essayer sur moi avec Vassili? Je sens que je guérirais, si i'avais sous la1 peau la jeunesse de cet homme !
Il parlait avec une exaltation croissante, presque, debout sur son lit de misère, et ses yeux brillaient,' telles deux escarboucles; des tressaillements agitaient ses doigts. Je sentais monter la fièvre; je calmai de; mon mieux Wladimir... Une utopie et dangereuse , qu'il caressait là! Dans son organisme malade et vicié même le sang d'un être sain, comme le moujik, n'eût» été qu'un ferment de corruption de plus; c'eût été précipiter la iin du malade que d'activer la force dé; son mal. Je le payai de mauvaises raisons, lui disant que la chose méritait qu'on y songeât. Les yeux hallucinés du prince ne quittaient plus Vassili. Il le buvait du regard; les yeux de la soif dans le désert doivent boire ainsi l'eau des mirages; la ténacité de sa contemplation était telle que le moujik s'éveillait; il joignait les mains, pris en faute, effrayé et confus d'avoir
dormi; le prince l'excusait d'un geste, et, baissant les paupières, éteignait ses effarantes prunelles.
Mais c'est une hyène qui se déchaînait en lui, la nuit suivante. C'était Filsen qui était de garde, et, quand j'arrivai, le matin, au Mont-Boron, je trouvai toute la villa sur pied, la domesticité effarée et grondante ; Gourkau avait son visage des circonstances graves, Filsen accourait vers moi, bouleversé.
Wladimir avait encore fait des siennes. Qui aurait pu jamais s'attendre aux événements de la nuit de la part d'un homme aussi faible ? Tout terrassé qu'il fût par la maladie, il avait trouvé le moyen de se traîner hors de son lit, et, rampant sur les mains à travers la chambre, il avait profité du sommeil du docteur pour gagner à pas veloutés de fauve le divan où Vassili reposait, et là, avec un canif dont il se servait comme coupe -papier, il avait tenté de couper la gorge au moujik pour boire son jeune sang, son sang frais de force et de santé, comme il le criait avec de sanglotants éclats de rire et un atroce égarement du regard. On avait dû lui retirer des mains le pauvre garçon, plus mort que vif; la blessure était insignifiante, car le coup avait été mal porté; mais toute la villa au courant de l'histoire en gardait une indignation frémissante. Filsen aux cris de la victime, qui n'osait se défendre par respect du maître, avait poussé des clameurs d'épouvante ; toute la livrée était accourue, et la princesse elle-même avait eu le spectacle atroce du jeune garçon sanglant entre les mains du maniaque et l'horreur des affreux et stridents éclats de rire de son fils.
La vue de sa mère, au lieu de le calmer, avait exaspéré l'hystérique : un flot d'injures vomies contre elle en présence des domestiques l'avait contrainte à se retirer; maintenant Sacha reposait, anéanti. La princesse avait fait compter par Gourkau à Vassili une somme de trois mille roubles et l'avait congédié.
Dès que le pauvre garçon, encore secoué d'un tremblement nerveux, serait remis de ses émotions, on le conduirait à la gare et on l'embarquerait pour son village de la petite Crimée; la manie de son maître le faisait riche.
La porte de la princesse demeurait close.
J'écoutais abasourdi ce récit de cauchemar : « Ce sont lesancêtresqui reviennent, les Revenants d'Ibsen, me disait le Suédois, le terrible ancêtre qui faisait violer en foret les jolies filles du steppe et fouetter jusqu'au sang les fiancés jaloux : le Wladimir premier du nom. » Et je balbutiais comme en songe : « Si les spectres apparaissent, c'est que le prince va mourir. 9