LA MAISON DU BONHEUR
Nous revenions <ie Beaulieu à pied. C'était une nuit moite et nacrée, comme humide de clair de lune. La Corniche de Beaulieuà Nice, en avril, c'est un décor de Théocrite, la nuit surtout, où la modernité des villas s'estompe et s'atténue dans l'ombre de vergers d'oliviers siciliens.
À notre droite, à notre gauche, des cultures de jacinthes; de roses et de frézias s'étageaient de terrasses en terrasses, embaumant l'air calme, emplissant la nuit d'âmes végétales. A chaque tournant de route, l'éperon vaporeux d'un promontoire se découvrait, enfermant d'une courbe héroïque l'horizon et la mer.
La mer qui se lamente en pleurant les Sirènes,
chante un vers de Heredia; et d'autres vers frémissaient en moi, tels des bruissements d'ailes, des vers d'égïogue et d'épithalame, des vers d'idylle aussi, évoqués par la poésie même de la lune et de la nuit, la nuit où le paganisme grec voulait voir la nudité de Séléné de-
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bout parmi les nues, dans l'attitude auguste et familière d'une déesse tireuse d'arc.
Les traits de son carquois sous les rayons lunaires.
Pères des visions, des fables légendaires
Qui dansent dans la brume en se donnant la main;
Et, debout dans la nue, elle sourit en rêve
Au pâtre sur les monts, au pécheur sur la grève
Et blanchit doucement les myrtes du chemin.
Et c'était bien Séléné, en effet, qui allongeait à nos pieds l'ombre des vieux figuiers, tandis que nos pas sonnaient clair sur la route. Des dieux sans nombre semblaient peupler le silence et sur tous ces caps en arabesques sombres, où nous aurions voulu des colonnades de temple, des brumes flottantes, exhalées sans doute par la mer, faisaient songer à la molle ascension de pâles Océanides montant vers quelque invisible Titan puni.
Nous nous taisions, M. Rabastens et moi, évidemment gênés des confidences échangées. Je subissais à mon insu le mouvement de recul qu'inspire à ses auditeurs, son sac une fois vidé, tout diseur de médisances. C'est le châtiment des causeurs d'histoires scandaleuses et de racontars désastreux.
La malignité humaine prend d'abord plaisir à les entendre; puis l'instinct de la conservation s'éveille et nous met en défiance; nous nous sentons menacés à notre tour par l'ironie du conteur et nous nous éloignons de lui comme d'un danger. Cette atmosphère de malaise établie entre M. Rabastens et moi par son portrait de Madame Agache, M. Rabastens la sentait peser encore plus lourdement que moi; car il ne desserrait
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pas les dents depuis notre sortie du restaurant, et, pe encouragé par mon mutisme, il continuait de régler son pas sur le mien} évidemment au regret d'en avoir trop dit.
Nous venions de dépasser Villefranche, Villefranche endormie au fond de sa rade. C'était comme une grande cuve d'ombre creusée en dessous de nous par la muraille à pic des montagnes. Au-dessus de nos têtes c'étaient les pentes en pierrailles du mont Alban et de son fort, puis la forêt de pins du mont Boron, le mont Boron tout retentissant, le jour, des sonneries de l'école des clairons et du tonnerre hésitant des apprentis tambours. Nous suivions la route que sillonnent, toute la journée, les tramways, mais il y a beau temps que Masséna-Beaulieu ne marche plus à cette heure.
Tout à coup sur notre gauche, entre les sabres glauques d'une haie de cactus, la blancheur d'une colonnade se dressa. Bâti à même le roc, au-dessus de la baie et dominant le vide, c'était le péristyle d'une petite villa. La lune la baignait toute et, dans le calme de cette nuit de perle, la faisait plus grecque qu'elle ne devait être dans la réalité. Argentée et sommeillante sous les grêles ombres portées de ses colonnes, elle semblait la synthèse même du paysage, le petit temple réclamé par moi tout à l'heure dans la quiétude enchantée de cette nuit.
Je ne l'avais jamais remarquée en plein jour. On eût dit qu'elle avait surgi là par l'incantation même de l'heure et de la solitude... Jamais remarquée... et Dieu sait combien j'ai fait de fois cette route de Nice à Beaulieu. On eûldit une villa fantôme. De quelle Ionie,
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do quelle île heureuse ou de quelle Attique revenaitelle, la nuit, comme une ombre? Son image astrale voyageait-elle en avril sur la Méditerranée et s'étaitelle posée, tel un alcyon, sur la pente rocailleuse de ce mont ?
Le ravissement m'arrêtait devant ce mirage de villa.
C'était le moment guetté par M. Habastens pour rentrer en grâce.
« — La maison du Bonheur, faisait-il sans vouloir voir mon geste qui demandait le silence, il n'y a pas que des ricanements et des grimaces sur la Riviera, on y trouve aussi des sourires et d'admirables transparences d'âmes, mais il faut savoir les découvrir; les trésors se cachent. Toutes les villas n'abritent pas que des filles et des folles, tilles rentées par la bêtise des mâles et devenues sur le tard d'honnêtes femmes (les villas du Repos bien gagné), hystériques des deux Mondes accourues ici exaspérer leur névrose dans la folie endémique de leurs pareilles et l'énervement du mistral.
Oui, parfois des êtres d'élite s'y/ rencontrent, des êtres conformes à la beauté divine du décor; tous ne viennent pas ici panser de vieilles plaies morales ou laver d'anciennes tares dans le bleu du large et le bleu du ciel. La Riviera possède aussi des hôtes en harmonie ; et des créatures de race et de grâce y viennent quelquefois y mourir en beauté.
C'est le cas de Monsieur et madame Astra, le couple qui habite cette villa, un vieux couple, car madame Astra a soixante-quinze ans et M. Astra soixante-dix.
Monsieur Astra? Cela ne vous dit rien, ce nom-là?
Ce fut pourtant un nom connu et qui eut son retentissement à son heure... de 1855 à 4870. Mais vous êtes trop jeune et ignorez l'Empire. Astra fut joué aux Français, les anthologies de Lemerre citent des fragments de ses Niobides; Gounod devait en faire la musique de scène, c'est Chasserian qui l'écrivit. Il fat surtout l'homme à'Hylas à Mithylàne, un délicieux poème qui rappelle la manière de Chénier et dont Henri de Régnier semble s'être souvenu, et il écrivit pour du Sommeraud le livret d'Héro et Léandre. Mais qui se souvient maintenant de Chasserian, d'Astra et même de du Sommeraud?
Astra était donc poète, un assez bon poète même, mais classique, pondéré, dénué de ce mystère ou de cette fougue qui casse les vitres, force l'admiration et impose un homme à la postérité. Il était de plus très beau, très pauvre et, chose déjà rare alors et depuis devenue introuvable, d'une morale haute et sévèrement honnête. C'était une conscience et un caractère. Inutile de vous dire qu'il n'arriva pas.
Une place de bibliothécaire à Carnavalet, obtenue pour lui par Ponsard, un soir à Compiègne, assurait la médiocrité de son existence: d'ailleurs, comme beaucoup d'artistes et d'hommes de lettres de l'époque, Astra allait à la Cour; il était même des petits lundis de l'Impératrice. L'ex-comtesse de Théba avait pour ce beau garçon froid à profil de médaille et à la voix chaude et rythmée une sorte d'engouement mondain et espagnol ! I
Morny, toujours attentif aux moindres caprices des Tuileries, avait imposé les Niobides à la Comédie; Ar-
iïoussaye y régnait alors et, si Astra eût su user ues circonstances, il eût tout comme un autre été de idémie.
Mais Astra n'était pas un homme de ce temps. Il avait l'âme trop haute pour ne pas manquer sa vie, et la preuve est que pauvre, sans intrigue et remarqué par sa souveraine, c'est dans l'entourage même de sa protectrice qu'il rencontrait la passion de toute son existence. Parmi l'essaim des élégantes et somptueuses jeunes femmes qui formaient alors l'escadron volant de l'Impératrice, c'est à la plus jolie, à la plus spirituelle, à la plus adulée, à la plus fêtée, à la plus en vogue qu'allait ingénument son amour. Ce poète choisissait entre toutes la comtesse Litwiska, la plus slave et la plus délicatement hlonde des blondes comtesses polonaises qu'on admirait alors à la Cour... La comtesse Litwiska!
Vous avez vu ses portraits à la Centennale. La comtesse a été la femme la plus portraiturée du siècle; portrait de Winterhalter, portrait de Delaunay, portrait de Bonnat, portrait de Carolus. Celui de Clairin est peut-être le meilleur.
Astra commit pour elle les plus beaux vers de son œuvre; son Hylas à Mithylcne est dédié au comte Litwiski. Comment la comtesse accueillit-elle l'hommage du poêle? les mémoires même de Vieil-Castel ne le disent point. Emportée dans le tourbillon mondain de l'époque, valseuse enragée, flirteuse émérite, spirituelle, coquette, enfiévrée de bonnesceuvres entre temps (car par hasard charitable), 3a comtesse Litwiska ne donna jamais prise au soupçon, et puis, Litwiski était
un mari de première forée à l'épéeet l'on respecte assez les femmes de ces maris-là.
Intelligente et lettrée, la comtesse était flattée sans doute, touchée peut-être, mais la chose n'alla pas plus loin. Astra dévoré d'amour séchait, maigrissait, devenait même un peu ridicule : on cessa de l'inviter aux Tuileries, mais sa place de bibliothécaire lui resta.
Puis, un beau jour, la comtesse Litwiska retourna à Varsovie, le comte était dans les ambassades; Berlin, Londres et Madrid possédèrent le couple. Astra désespéré, rivé à Paris, écrivit ; la belle comtesse eut sa correspondance de poète. Répondait-elle? Chi lo sa! Puis ce fut la guerre avec l'Allemagne, 4870, la Commune, les désastres, M. Thiers au pouvoir; on n'entendit plus parler de la belle Polonaise, on conserva par pitié Astra à sa bibliothèque. Pauvre, malade, affaibli, Astra continua d'inonder au hasard l'Europe et les puissances de sa prose adorante : lettres ferventes à Vienne, sonnets d'or à Constantinople, et puis, à force de pleurer peut-être, Astra perdait la vue, ses yeux s'obscurcirent; ce poète devint aveugle. La France eut son Homère, et alors ce fut la gène d'abord et puis bientôt la misère, ladèche noire, l'atroce détresse et l'abandon du vieil homme de lettres, la vieillesse infirme et oubliée, quand un beau matin, dans ce taudis, dans la chambre garnie du poète, une visite... une jolie petite vieille accorte et parfumée, élégante et gazouillante... jolie, non, caria dame aux bandeaux blancs avait la face marquée de la petite vérole. La maladie l'avaiV épargnée, mais avait saccagé son visage, et cette petite vieille toute de soie et dentelles, c'était la comtesse
Litwiska... Une comtesse Litwiska, un peu défigurée, un peu ruinée aussi ou du moins de fortune amoindrie, puisque riche encore d'une trentaine de mille francs de rente; mais une comtesse Litwiska enfin libre, une comtesse Litwiska devenue veuve, qui revenait retrouver son poète, son poète, lui, demeuré beau et aimant, mais infirme, son poète sans yeux, ses yeux usés peut-être à la pleurer, son poète aveugle, quitté il y a vingt ans, et qui, lui, la voyait toujours belle, telle il l'avait connue à vingt-cinq ans. Et cet amoureux de son passé, cet enivré de ses triomphes demeuré fidèle à son souvenir, la comtesse Litwiska l'épousait bravement, simplement, comme si elle était venue payer une dette... Lui, le vieil enfant, se laissait faire. Il pleurait éperdu sur les deux mains offertes des larmes de stupeur et des larmes de joie, lui qui en avait versé tant d'amères, de lentes et tièdes larmes d'aveugle et de voyant, car chez lui l'image adorée n'avait pas bougé, toujours demeurée telle.
M. et madame Astra vivent ici, toute l'année, dans cette villa construite par Madame pour 6on vieil homme de lettres; ils ne vont jamais à Paris, pas davantage à Nice. L'été, quand les chaleurs s'aggravent, ils gagnent la montagne, Saint-Martin ou Savona.
Je vous avais promis deux belles âmes! que ditesvous de ce Philémon et de cette Baucis de Villefranche? de cet Œdipe heureux et de cette Antigone aimée de la Riviera?Me pardonnez-vous un peu mes autres histoires, les vilaines, les gênantes et les salissantes?
Avez-vous remarqué comme cette maison rayonne sous la lune d'une clarté singulière et intense? On di-
rait que de la lumière s'émane de ses murs, comme une gloire psychique... C'est le rayonnement du bonheur.
Mes yeux clos te voient toujours belle Et fraîche comme au premier jour,
Et ta jeunesse est éternelle,
Car éternel est mon amour. »
Et je sentais s'amollir la rancune que je gardais à M. Rabastens.