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LES CHIMÈRES

Maintenant c'était Nice et la féerie de la Baie des Anges: la ville, comme dans un gouffre, à nos pieds dans la brume perlée de la lune et de la mer, Nice et son cirque étage de montagnes, la fuite de l'Es tout là-bas, à l'horizon, arabesque mauve posée au ras du large, tandis, qu'au premier plan, à l'entrée de la vallée, la masse sombre du Château mise en vigueur par les lumières du port s'arrondissait, telle une bête accroupie, dans l'immense halo jaune de tous les feux de la ville. Au second plan, des collines s'affaissaient dans l'ombre, Saint-Barthélémy, Saint- Silvestre, les Baumettes, Cimiez. Escaiadèes de villas, envahies d'hôtels, elles semblaient tenter un inutile effort d'évasion vers les cimes, vers la hautaine irréalité des Alpilles apparues toutes droites dans le ciel avec, les dominant toutes, la grisaille rocheuse, neigeuse, et déchiquetée du Mont -Chauve et du Yar : paysage de rêve, en vérité, qui n'était pas plus Nice qu'Alger vu de Mustapha, Naples du Pausilippe ou n'importe quelle ville d'un tableau

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du Vinci: des nuées, des monts, des frissons d'eau lointaine, et,, répandu comme un' lait aérien sur ['ailleurs nostalgique de ce panorama mensonge, le poison lumineux de la lune et de la mer.

« Tu aimeras tout ce que j'aime et qui m'aime : l'eau, les nuages, le silence, la nuit, la mer immense et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où tu ne seras pas, l'amant que tu ne connaîtras pas, les fleurs monstrueuses, les parfums qui troublent la volonté, et les chats qui miaulent d'une voix rauque et douce, en se pâmant comme des femmes sur les pianos. »

Et ce n'étaient plus des réminiscences grecques, mais de la prose de Baudelaire qui me hantait, comme versée par la clarté vivante de l'astre, dans l'irréalité de ce décor enchanté.

A notre droite, comme à notre gauche, c'étaient maintenant des arbres d'essences rares, des terrasses de villas, des pelouses de parcs et des parterres de fleurs. Tout le luxe cosmopolite réfugié sur le mont Boron, à Test de la ville, descendait de jardins en jardins vers le port.

Et comme nous passions devant la grille d'une de ces villas, grille ouvragée et dorée par la place, dont deux chimères de faïence bleue ornaient les piliers (une grande allée tournait aussitôt après la grille et se perdait dans des massifs, dominés de cyprès et de pins parasols), M. Rabastens, dont le pas réglé sur mon pas, sonnait haut dans le calme de la nuit, M. Rabastens, retombé dans le silence, tentait de rompre la trêve et, me désignant d'un geste vague l'invisible villa de ce

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jardin: « Après du tendre et du touchant, voulez -you s du tragique, du drame après de la mélancolie souriante et de l'épouvante après' de l'attendrissement? ,1e tiens tout cela à mon comptoir. Après l'Jii stoire de la Maison du Bonheur, voulez-vous celle des Chimères? C'est le nom de cette villa. Tout à l'heure, à ce restaurant, (j'en ai maintenant le regret,) je ne vous ai montré que des masques de vanité et de convoitise, des rictus et des ricanements. Les gens que je vous ai silhouettés raidissaient dans de la morgue l'ennui d'une position fausse ou la veulerie d'un vice maussade; excédés et rivés aux mêmes habitudes, pis, aux mêmes manifestations d'habitudes par la mode qui les soutient, ils dînaient là en façade, condamnés à afficher leurs tares par le monde même auqueljeur tare appartient. Deux affichaient un adultère qui défraie les salons, les clubs et les chroniques: une autre essayait de chambrer une grande artiste confiante et de remplacer par un diner de cinq louis les vingt-cinq louis d'un cachet. Tout cela n'est que de la comédie, en somme, et de la plus basse, de la pitierie de masques aveulis, grotesques ou hilares; mais il est parfois des masques qui pleurent de vraies larmes, et la Riviera voit aussi des drames.

Vous plairait-il de connaître un de ces drames-là? » M. Rabastens tenait à rentrer en grâce. Dès ses premiers mots je m'étais arrêté devant la grille aux Chimères. C'était un acquiescement. M. Rabastens passait son bras sous mon bras.

« Soit. Un des plus poignants et des plus intenses de ces drames s'est justement dénoué ici, derrière cette

grille, dans cette villa. Oii! il y a déjà trente-cinq ansl L'histoire ne date pas d'hier, mais elle est assez belle d'humanité pour être éternelle; et puis, elle a bien son parfum de fin d'Empire. L'héroïne, une Marguerite Gauthier du monde, phtisique et adorée comme celle du roman, eût certainement tenté Feuillet ou Dumas. »

Et sur un mouvement de ma part :

« Rassurez-vous, je ne vous conterai pas la Dame aux Camélias.

C'était donc en 1875. Les médecins envoyaient encore se guérir à Nice les malades atteints de la poitrine; ils les envoient maintenant mourir à Menton.

La villa que je vous ai désignée appartenait alors à l'un des plus gros remueurs d'argent de Paris, à M. T..., directeur du Crédit Rouennais, Société financière aujourd'hui disparue, et dont les bénéfices annuels se chiffraient alors par des millions. M. T... se trouvait être un petit vieillard chétif, de poitrine étroite, l'air assez d'un oiseau de proie. M. T...; le teint bilieux et le cheveu rare, malgré ses dehors peu séduisants, passait pour avoir et avait, en effet, les plus jolies femmes de Paris, et cela déjà depuis vingt ans, époque où sa finesse et son merveilleux flair d'homme d'affaires l'avaient imposé à la finance de Vienne, de Londres et de Rerlin. Ç'av aient d'abord été des femmes de théâtres, des filles de la haute galanterie — on disait bîcherie dans ce temps-là. Ce petit gringalet de T... était un ogre en amour; il affichait un appétit déroutant et allait aux belles filles saines et plantureuses comme l'anthropophage à la chair fraîche; et puis, la vanité s'en était mêlée. Après avoir joui de leur beauté, il

avait joui du luxe de ses maîtresses. Pour la galerie il avait encouragé leurs caprices, mieux, leurs prodigalités; et cette merveilleuse propriété des Chimères, dont nous longeons encore le mur, avait été créée pour l'une d'elles. Il y a trente-cinq ans, le mont Boron n'était pas cette agglomération de villas qu'il est devenu; la grande route que nous suivons n'en contournait pas les flancs; on allait à Mente-Carlo par l'ancienne route de Gênes, et les Chimères, creusées et bâties à même le roc taillé à coups de mines, une des premières villas écloses à l'Est de Nice, firent émotion parmi la population de la Kiviera et excitaient, oh! combien! la curiosité des hiverneurs. On venait de Cannes et de Menton visiter la folie de M. T...1

Pauvres Chimères t ily a maintenant au mont Boron dix propriétés qui les valent, et cinq au moins qui les surpassent. Ces Chimères, dont les corps bleuâtres serpentaient alors dans toutes les allées (la plupart ont aujourd'hui disparu), M. T... en avait déployé les ailes en l'honneur d'Emma Ritz, une actrice des Variétés Qui se rappelle ce nom aujourd'hui? Mais, une rupture ayant eu lieu entre le financier et l'actrice avant l'achèvement de la villa, les Chimères demeurèrent à M. T... Il vint y passer deux mois seul, un premier hiver; et, le second, ce fut une femme du monde, une adorable jeune femme mariée et mère de deux enfants, qui, accompagnée de son mari, le comte de V..., vint s'installer dans la villa bâtie pour la courtisane et qui, désormais, les autres années, y vint passer trois mois.

La comtesse de V...,très délicate de la poitrine et envoyée par les médecins dans le Midi, venait aux

Chimères en invitée. Le comte de V..., assez bonne noblesse du Poitou, jouait à la Bourse, faisait des affaires et le vieux T... daigna/* l'éclairer de ses conseils; bref, ce vieux passionné taisait la fortune du mari en hébergeant la femme. Pour qui connaissait les habitudes de T... et son expérience du doit et avoir, il ne donnait ni les conseils ni l'hospitalité pour rien. D'ailleurs, ce n'était pas en invitée, mais en maîtresse de maison que la jeune femme vivait aux Chimères: le luxe d'attelage, de toilette, le train de vie même qu'elle y affichait, il était évident que le gain des opérations du comte, si heureuses qu'elles pussent être, ne pouvaient y suffire ; la comtesse était entretenue.

Après les filles de théâtre, le goût était venu des femmes du monde à ce bon féministe de T... et, comme le fruit était de choix, le vieux satyre y avait mordu. Le fait est que, pour moi, qui l'ai connue, j'ai rarement vu plus joli visage et plus délicieuse créature que la comtesse de V... Mince, pas très grande, mais si bien faîte que chacun de ses mouvements était une harmonie et semblait déplacer de la grâce c'était une brune aux cheveux se nuançant de roux au soleil et d'un noir bleuté aux lumières. Ces cheveux légèrement ondes faisaient paraître encore plus mince, sous leurs épais bandeaux, une face délicate et pâle au menton peutêtre un peu pointu, mais si volontaire; les yeux un peu creusés, on dirait aujourd'hui en cavernes, étonnaient par leur éclat. Ils brûlaient d'une ardeur intense dans ce visage un peu fragile, s'alanguissaient, plus prometteurs encore, d'une indicible lassitude. La bouche ciselée était d'un rouge fiévreux, elle aussi

semblait brûler. Telle je me la rappelle, c'était une femme qu'on ne pouvait voir sans la remarquer et, quand on l'avait remarquée, on emportait d'elle une vision qui vous incendiait le sang. Sa beauté vous laissait au cœur une tristesse passionnée.

Or, le malheur voulut que cette belle mourante inspirât une véritable et sauvage passion à ce vieillard. Ce libertin l'eut dans le sang et dans l'âme et, par crainte de la perdre, pour la conserver et l'avoir à lui seul imagina l'infamie que voici : il ruina le mari.

Il dirigeait ses opérations de Bourse, c'était pour lui chose facile... En deux ou trois achats à terme, con seillés par M. T..., le comte de V... fut nettoyé, vidé exécuté sur le marché. La comtesse n'eut plus à compter que sur la générosité de son entreteneur D'amant magnifique il devint son maître. Ici se dra matise et s'obscurcit l'histoire. A quel moment précis la jeune femme devint-elle la maîtresse du vieillard? La médisance le lui prêta comme amant dès la pre mière année de son installation aux Chimères, mais le traquenard imaginé par le financier fait au contraire supposer qu'il ne hâta la ruine du mari que pour forcer la résistance de la femme. Madame de V... était bien née; elle ne dut pas se donner comme une fille Quand elle accepta les caresses du sexagénaire qu'était T..., c'est quand elle se vit menacée dans son luxe et l'avenir de ses enfants. C'est peut-être la mère qui se sacrifia, la mère et l'épouse, car la suite de l'histoire rend difficile l'hypothèse du comte de V... mari complaisant...

Toujours est-il qu'après la ruine des de V..,, la si-

tuation changea du tout au tout aux Chimères. C'est JT... maintenant qui y commandait en maître, affichant la jeune femme, l'exhibant en avant-scène à l'Opéra, la traînant dans toutes les fêtes de charité, les corso et les veglione, fier de la montrer et l'arborer publiquement comme sa chose, sa chose dûment payée et devenue sienne. La comtesse de V..., plus mortellement pâle et douloureusement belle que jamais, semblait courir au plaisir avec une sorte de volupté âpre. Pour une femme atteinte de la poitrine elle osait les décolletages les plus inquiétants, passait les nuits, soupait, ;ne rentrait plus qu'à l'aube, dans le froid du petit jour : on eût dit qu'elle brûlait sa vie et avait hâte d'en finir.

Cette jeune femme condamnée menait maintenant la |vie d'une fille, elle que j'ai connue pendant trois ans menant l'existence la plus retirée dans la villa du mont Boron : et, naturellement, à ce train-là sa santé se délabra vite. Ces veilles, ces soupers, ces retours au matin avancèrent la phtisique; sa pâleur verdit, ses lèvres se violacèrent, sa maigreur se décharna, la tète de mort devint apparente et saillit dans ce visage de condamnée : ce fut un Masque de l'Au Delà. Devant la laideur de la Tombe enfin surgie le vieillard eut peur. M. T... désertaNice, laissant sa victime agoniser seule dans le faste des Chimères; mais la victime ne lâcba pas son bourreau. C'est à ce tournant de route qu'elle attendait l'homme qui avait brisé sa vie, et ses lettres surent bien forcer M. T... à revenir. Que contenaient ces lettres?

Pour moi la menace de tout révéler au mari, ce qui

établirait la non-complicité du comte. Se savait-il seulement ruiné? Toujours est-il que M T... revint. Il n'était que temps. La cpmtesse de V. . . se mourait et, dans cette chambre de poitrinaire, où l'avait voulu celle qui allait mourir, au milieu des relents d'oxygène, d'éther et de créosote, le financier entra en tremblant, et, la jeune femme l'ayant fait venir près de son lit, s'accrochait à ce vieillard, se cramponnait à lui avec une force dont on n'eût pu jamais soupçonner sa faiblesse et, rivée à lui, ses deux mains crispées aux deux siennes, déjà cadavre avec des prunelles ardentes de damnée et un sourire à dentsviongues de morte vengeresse, le forçait à la regarder mourir. Cet homme de plaisir, cet égoïste et ce jouisseur, ce sexagénaire qui avait l'horreur de la laideur, de la maladie et de la mort, elle l'obligeait à assister à ses crachats et à ses râles, à toute l'ordure et à toute la misère d'une agonie de spasmes et de décomposition.

Les mains serrées comme deux étaux autour du poignet de l'homme ne lâchèrent leur bourreau que la victime enfin inanimée, à moitié morte. Et cela, dans la chambre du plus haut luxe, toute de moire blanche et de vieil Alençon, devant le splendide et chimérique horizon que voilà!

Trois jours après, le comte de V... se brûlait la cervelle. Je n'ai pas dit les vrais noms. Les enfants du suicidé, des suicidés survivent. »

SALADE RUSSE

SALADE RUSSE

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