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CHAUVE-SOURIS

Et nous devînmes amis, M. Rabastens et moi.

Ses deux histoires émues, l'aventure sentimentale du couple Astra et le drame vécu des Chimères m'avaient réconcilié avec ce diable d'homme. Où j'avais craint un ironique et un hâbleur, j'avais trouvé un philosophe et un tendre. Certes, ses cinquante-cinq ans sonnés avaient quelque peu dévelouté l'âme de M. Rabastens et il ne croyait pas à grand'chose ; mais il avait le plus vif désir de croire et c'est la meilleure espèce des sceptiques. C'est la vie qui nous met en méfiance; l'homme par lui-même est avide de foi.

M. Rabastens était très répandu de par le monde et la société de la Riviera. Quoiqu'avril eût déjà vidé bien des villas et qu'une heureuse somnolence semblât régner dans les hôtels, il n'était pas de jour où M. Rabastens ne fût appelé à Beaulieu, Antibes, Cannes ou Menton. M. Rabastens était vaguement docteur... homéopathe, allopathe ou dosimétrique, je n'ai jamais pu tirer la chose au clair. Je le soupçonnais surtout

d'amuser et d'intéresser ses malades; ses]eonsultations devaient être particulièrement morales et parfois immorales, car sa mémoire était intarissable et M. Rabastens racontait tout à trac ses souvenirs. Oh! cela, non : il ne les gazait pas. Depuis vingt-cinq ans qu'il habitait la Riviera, il était bourré d'anecdotes et il les détaillait en dilettante, avec une soi-disant insouciance qui donnait à l'histoire narrée le charme et l'abandon d'une fleur effeuillée du bout des doigts.

Et je subissais, à mon tour, l'espèce d'empire exercé par cet homme ; M. Rabastens savait se faire rare. Maintenant, il manquait vraiment à ma joie les jours où je ne le voyais pas; mais, je dois l'avouer à sa louange, il n'y mettait pas trop de coquetterie et ne me sevrait pas trop sévèrement de sa présence. Il me donnait bien trois de ses soirées par semaine et si, dans la journée, cet homme si recherché de tous se faisait invisible, il m'avait habitué à le voir arriver, un soir sur deux, vers les neuf heures, à mon hôtel, au moment précis où les jeunes miss de la table d'hôte défilent en théorie burne-jonesque, tenant chacune la précieuse orange dérobée au dessert, qui, dégustée à jeun, aux premières lueurs de l'aube, leur assurera vers les neuf heures un facile et bon petit Hélas ! (Albion, est plutôt constipée). M. Rabastens arrivait toujours au moment de l'exode des jeunes ladies processionnantes et, comme je logeais alors Promenade des Anglais, nous sortions prendre l'air et fumer dehors un cigare.

Un soir que nous faisions les cent pas sur la Promenade, les deux point» rouges de nos londrès encon-

éorrence aux feux tournants des phares (c'était une nuit de printemps, une nuit sans lune, mais d'une douceur de cares&e impalpable et pourtant insistante, une nuit molle à vous faire défaillir), deux silhouettes s'ébrouaient tout à coup près de nous. Rapides, dégingandées, imprévues et fantasques, elles nous surprenaient comme une saute d'ouragan. Pareilles à deux découpures sur la trame obscure et vivante de l'ombre, elles passaient en tourbillon, le corps en avant, emportées dans un furieux élan, comme si un souffle les eût soulevées... l'air, en vérité, de deux chauvessouris géantes dans l'envolement des pèlerines de leurs pardessus.

C'étaient deux hommes en mac-farlane, coiffés de la petite casquette plate de voyage adoptée ici par les hiverncurs. Ils marchaient d'une allure telle que je ne les avais pas vus venir; et, maintenant ils étaient déjà loin, entraînés par la vitesse forcenée de leur marche. A la lueur de nos cigares brasillants j'avais pourtant entrevu le visage du plus pelit, un maigre et grimaçant visage de Napolitain, virgule d'épaisses moustaches ; d'assez beaux yeux, une pâleur mate, noire de cheveux et cireuse de teint, la fatale tête d'expression des modèles des ateliers du Pausilippe. De l'autre je n'avais vu que l'ébouriffement de longues moustaches blondes sous la brusque arcte d'un profil de cosaque, un mufle de dogue, un torse épais et lourd. Leur apparition avait été si soudaine dans la nuit, cette nuit si douce et si calme, que j'en eus un sursaut :

— En voilà des brûleurs d'étapes, ne pouvais-je m'empècher de dire, quel train d'enfer! Ils s'entraî-

nent...! On ne marche pas ainsi pour son plaisir et quelle mine d'oiseaux nocturnes! J'ai presque eu peur. En voilà deux chauves-souris !

M. Rabastens avait laissé éteindre son cigare. Il en secouait la cendre du bout de. son petit doigt et, rallumant son londrès au mien :

— On ne marche pas ainsi pour son plaisir. Deux chauves-souris ! Vous ne croyez pas dire si juste. L'un de ces hommes- est un damné et le second ne vaut guère mieux, puisqu'il est aux gages de l'autre, autant dire au bagne ; mais ce forçat se libérera, tandis que son maître I... Et c'est bien la course à l'abîme qu'ils mènent à cette allure de dératés, dans la transparence de cette belle nuit qu'ils waîpurgisent... Ahl pour une histoire satanique, celle-là en est une, et qu'il ne me serait jamais venu à la pensée de vous conter sans cette rencontre et la stupeur où je vous vois.

— Allez, faisais-je en touchant légèrement le bras de M. Rabastens.

Le cher homme avait le défaut de s'attarder un peu aux préambules.

« — Soit. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que la Riviera entre tant d'étrangers pullule surtout de Russes, Russes mâles et femelles et d'autres encore. Les uns authentiques, les autres plus sujets à caution, pour la plupart libérés de la Sainte-Russie et de tout préjugé : des millionnaires et des faméliques, tous séduisants, fantasques, enjôleurs, caresseurs et Slaves jusqu'au bout des ongles, raffinés, barbares et Asiatiques, quelques-uns déclassés, d'autres plus que tarés, tous sujets dévoués du tsar, (jui ne les réclame pas et

les préfère à Cannes ou à Ceaulieu qu'à Pétersbourg ou à Livadia ; princesses divorcées, officiers démissionnaires, comtes trop heureux au jeu, favorites expulsées, banquiers qu'on a priés de passer la frontière et même, des ex-chambellans et des ex -policiers ayant cessé de plaire; en un mot, tout un bouquet violent, vénéneux, somptueux et dangereux de fleurs de steppe et de fleuTs de serre ; résumons : un faubourg avarié de Byzance !

L'homme que nous venons de croiser est un de ces bons Caviar et confitures (c'est le surnom que nous donnons ici aux Russes, Slaves et Polonais pour leur accent traînant, câlin et un peu équivoque, ce parler félin qui caresse et se caresse aux autres en chantonnant, le ronron mielleux de leurs phrases complimenteuses et toujours hyperboliques).

Eh bien ! comment l'homme que nous venons de croiser tout à l'heure, le blond, le plus grand des deux, une des plus grosses fortunes de Russie et un des noms les plus authentiques, en est-il arrivé à la monomanie qui le cloître aujourd'hui, le jour, dans une des plus belles villas de Saint-Maurice et ne lui permet plus de sortir que la nuit, pour éviter tout visage humain?... C'est ce que j'ignore; mais les faits sont là, indéniables et constants.

A peine âgé de quarante ans, affligé de neuf cent mille francs de rente, le comte Sternoskef, qui a été marié deux fois et qui, veuf et divorcé, eut à Pétersbourg, à Paris et à Londres de fort jolies maîtresses, des filles cotées et des femmes du monde plus cotées encore, le comte Sternoskef est atteint depuis cinq

ans d'une misogynie telle qu'il ne peut voir un visage et même une robe de femme sans tomber dans une sorte de crise épileptiforme.

La névrose se déciaraà Paris. Ce fut d'abord la maison nette. Du jour au lendemain, lingère, femme de chambre, cuisinière et filles de service furent renvoyées de la rue Bassano ; la domesticité mâle, seule, demeura. Mais Paris avec son flux et son reflux, de foule avide de plaisir charriait trop d'occasions de crises pour le malade; redouter la femme à Paris, c'est renoncer du coup au restaurant, au monde, au théâtre, au Bois, à quelque heure qu'il soit ; c'est la réclusion en pleine vie parisienne.

Voyager, il n'y fallait pas songer. Avec cette répulsion morbide de la robe et de la présence de la femme," impraticable devenait la vie d'hôtel, la promiscuité des gares devenait, elle aussi, un danger; on s'arrêta à cette décision : l'exil de Paris, le choix d'une grande propriété sur la Riviera, dans une ville où le malade ne serait pas trop isolé, trouverait encore des natio-! naux de son monde; et c'est Nice qu'on adopta.

Après deux ou trois essais de location le malheureux comte vient d'acheter les Glycines, la propriété de la Montalbey, la Montalbey, les plus savoureuses épaules de 1860 et les diamants les plus opimes aussi, à une époque où les filles ne drainaient pas encore l'étranger, la Montalbey, acteuse sans talent, mais femme de rancune, qui, malmenée dans un feuilleton dramatique de d'Aurevilly, ruminait sa vengeance et, un soir de première, comme d'Aurevilly dans un entr'acte passait au »*"«*#*f de la baignoire qu'elle occu-

pait avec son amant d'Estera, talochait d'une maîtresse gifle la joue du vieil écrivain : insulte que le grand seigneur de lettres qu'était d'Aurevilly relevait d'un seul mot, adressé à d 'Estera : « Prince, reconduisez donc cette, femme au lavoir. »

Ce sont ces Glycines, un palais dans un parc, palais de cocotte impériale, où les plafonds sont de Baudry et les fresques "de Clairin, qu'habite aujourd'hui Sternoskef. Jamais femme n'en franchit la grille, les fournisseurs ont les ordres les plus stricts. Une cuisinière, seule, est supportée au sous-sol à cause de sa connaissance de la cuisine russe, mais n'habite pas la villa. Défense au jardinier comme au concierge d'avoir des enfants; ménage en ville s'ils veulent. Les Glycines sont maintenant un couvent; car, plus qu'un bruissement de jupe, plus qu'un balancement de hanches ou qu'un geste menu de main gracieuses, ce qui révulse le cœur et convulsé les nerfs du malade, c'est l'odeur de la femme, le parfum particulier de ses cheveux, de sa nuque, l'effluve de sa chair. Le misérable en est là.

Il a renoncé à sortir le jour, parce que le frôlement d'une robe dans la rue l'étreint et l'étouffé et lui décroche le cœur. Du parc merveilleux planté par la Montalbey, un parc de vingt-cinq ans où l'on trouve des palmiers de quinze mètres, il a supprimé toutes les fleurs odorantes, Jes iris comme les roses, les jacinthes comme les œillets. Il retrouvait dans leurs fragrances des souvenirs de l'être abominé. Les plafonds de Baudry, les fresques de Clairin ont été, sinon détruits, enlevés : la splendeur des nudités peintes exas-

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pérait son mal, elle éveillait en lui des rages icovnoclastes. Les statues seules ont été respectées : le froid et la pâleur du marbre rassurent sa défiance, la blanche immobilité des Lédas et des Dianes le satisfait à la manière d'un châtiment; dans les déesses il veut voir des mortes. C'est l'ennemie pétrifiée, raidie et désarmée que ses yeux y veulent voir. Morte la iBête, morta la bestia.

D'ailleurs, même dans la journée, le comte Sterinoskef ne sort jamais dans son parc. Si profonds qu'en 'soient les ombrages, des yeux de femme pourraient l'épier des autres villas, mais pour tromper son ennui, !pour dépenser sa fièvre, ses nerfs et sa force, le comte sort la nuit. Toutes les nuits, il fatigue son mal dans des courses folles, des courses dératées et silencieuses le long de la mer, par les avenues désertes, sur la chaussée des routes des environs.

Que de fois je l'ai croisé, à l'aube, près d'Antibes ou dans la montagne, à la Vézubie ou Guerro, traînant à sa remorque quelque malheureux salarié ; car dans ses promenades de possédé, dans ses courses à l'abîme où vous venez de le surprendre, il emmène toujours un de ses secrétaires.

— De ses secrétaires?

— Oh 1 il n'en a jamais qu'un à la fois, mais pour ce qu'ils durent l Le comte Sternoskef les use vite. Les secrétaires du comte Sternoskef, quel livre à écrire et Dante seul l'eût écrit : c'est un des cycles de l'Enfer. Il les paye royalement, il est vrai, mais, jugez des épines de l'emploi : on ne doit jamais quitter le comte, prendre tous ses repas avec luis coucher dans sa cham*

bre, et, ni jour ni nuit, l'abandonner d'une minute; ne jamais sortir, ne jamais s'absenter de la villa; et, toute la nuit et toutes les nuits, dévorer l'espace et les kilomètres; où qu'il aille, y aller; ce qu'il veut, le faire; et le comte Sternoskef ne desserre pas les dents. C'est un taciturne, comme tous les solitaires. C'osJ; l'homme du Silence et de la Nuit, une espèce de Philippe II dans un Escurial moderne, n'admettant d'autre volonté que la sienne, ne souffrant ni un geste, ni une réflexion. Le malheureux stipendié doit vivre dans, le silence, plié au caprice du maître, il doit, durant le bail signe' pour un an ou deux, renoncer à tout amour, à toute occupation, toute aventure, tout plaisir: il ferait beau qu'un secrétaire du comte Sternoskef eût une famille ou une maîtresse !

Jamais Français n'a pu foire l'affaire; son premier secrétaire, un moujick décrassé a obtenu de lui près de cinq cent mille roubles pour un stage de deux années. L'Italie seule ou la petite Russie produisent des êtres assez souples pour accepter et tenir l'emploi, il faut être né à genoux pour ne pas mourir à la tâche ; le secrétaire actuel est Palermitain.

Etes-vous assez amplement renseigné sur ces promeneurs nocturnes? Trouvez-vous le mot de damnl trop fort pour ces forçats de la marche et du silence, et n'est-ce pas plutôt vampire que chauve-souris, oui, vampire, qu'il faudrait appeler ce millionnaire effarant de cynisme et de chasteté? »

LA BARONNE NYDORF

Tout en causant nous étions arrivés au Spanish. Bar du jardin Massena, au bar de filles et de croupiers qui fait l'angle de la place, refuge ordinaire des Anglais alcooliques et des décavés du baccara en expectative de lettres chargées. Nous poussions la glace sans tain de la porte et pénétrions dans l'antre.

Toutes les glaces en flambaient haut sous le jet dardé des lampes électriques; toute une floraison de tulipes lumineuses giflait de tons blafards le teint vanné des hommes et le maquillage violent des femmes. Un antre, en vérité ! Une étrange vie nocturne s'y agitait, un semblant de vie plutôt, car la même lassitude éreintée se découvrait dans tous les yeux. Mâles et femelles semblaient pareillement excédés, les femelles du moins désirables encore sous l'artifice des paupières bleuies et des bouches mouillées de fard, tandis que l'avachissement étalé des consommateurs écœurait.

Entouré d'Américains en casquettes de lads, un

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jeune géant en habit noir, joufflu, barbu et velu, l'air d'un poubsah de carnaval, se démenait, haut juché sur un des escabeaux du comptoir, et menaçait de perdre l'équilibre, évidemment mûr. Sur une estrade une troupe de musiranti, pantalons blancs et ceintures rouges, sabrait à coups d'archet d'énervantes tarentelles.

Nous avions pris place à une des tables de l'entrée et avions commandé des so

Mais à peine étions-nous assis, qu'une fille se levait du fond de la salle et venait vers nous. Face étroite et mate, comme reculée dans de l'astrakan noir, les»joues mangées par les bandeaux ondes des esthètes de Montmartre, elle avait quelque chose de hâve et d'exotique déjà vu ailleurs. Où avais-je rencontré ces lourdes paupières bistrées, ce sourire triangulaire aux lèvres de piment rouge sur ces dents d'ogresse, cette bouche et ces yeux voraces d'un émail humide exagéré parle teint bis? Où cette allure glissante et souple de félin en chasse?

Elle était à la fois Tzigane et Mauresque, mal mise d'ailleurs, engoncée dans un mantelet de l'autre hiver et manifesleiiient en dèche; mais sa pâleur, l'éclat carnassier de ses dents, de ses yeux et son pas rapide et velouté de bête lui prêtaient un aspect de goule malfaisante et nocturne, demi hyène, demi chauvesouris. J'en faisais part à mon compagnon.

— L'obsession continue, gouaillait M. Rabastens. Mais la fille était devant nous :

— Comment, tu ne me reconnais pas ? chantonnait une voix assez finement nuancée. Non, c'est trop fort.

J'ai donc tant changé? Dame, j'ai été malade, et puis j'ai eu des ennuis. Toi, tu ne bouges pasl Tu en as, une santé! Qu'est-ce que tu fais ici? Des femmes? Tu joues à Monte-Carlo? Tu gagnes? Moi, j'ai perdu ce que j'ai voulu. Ahl tu me reconnais... Tu y as mis le temps ! Meryem Isba, la baronne Nydorf, dans l'atelier de Jacques Ymer. Parfaitement ! »

La fille s'était assise à notre table. « Figure-toi que j'ai lâché Jacques. Des coups, des scènes de jalousie et pas de robes, j'avais soupe de monsieur. Un Autrichien m'a emmenée à Spa, un Belge -m'a conduite à Venise, j'étais ici avec un Russe, mais il a été forcé d'aller à Paris... affaires d'argent ! Nous avons perdu la forte somme!... Nous avons quitté l'hôtel de Paris et je suis ici au London-House en l'attendant. Viens-tu, venez-vous souper avec nous ce soir..? Présente-moi monsieur. — Monsieur Rabastens. — Je suis avec des amis là-bas, on va s'amuser. J'attends demain un chèque de cinq mille de Nicolas, la lettre chargée... mais, ce soir, je suis dans mes mauvaises, il y a des jours comme cela; au London, j'ai l'œil, mais comme argent de poche!... Sois gentil, prête-moi cinq louis, » et, s'adressant au barman, le buste à demi -tourné vers le comptoir : « Henri, deux paquets de khédive et une saint-marceaux quatre-vingt-treize! »

D'un geste j'avais mis ordre au zèle du barman et, tirant, de ma poche un paquet de cigarettes : « Ne me prends donc pas pour un autre... du maryland et du soda, c'est tout ce que je puis t'offrir et, puisque tu as des malheurs, je mets à ta disposition le louis du voyageur. » Et je cherchai une pièce d'or de dix francs

dans mon gilet. « Il ne faudrait pas te payer ma poire sous prétexte que tu es du pays des oranges! — Dix francs! tu n'es rien mufle 1 Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tes dix francs? — Tu les laisseras au maître d'hôtel- qui te servira à souper, oe soupes-tu pas au London-Ilouse? Nous, nous ne soupons plus., Bonsoir, Meryem. »

La baronne Nydorf avait raflé la.pièce d'or et les cigarettes : « Je t'aurais cru plus chic! » Elle s'était mise debout. « Tu paies de mine, mais pas comptant! » Et après quelques pas dans la salle : « Tu ne sais pas ce que tu perds ! Je t'aurais fait souper avec une femme qui t'aurait intéressé, une Tzigane épatante, une vraie qui a été mêlée, ici, à une drôle d'histoire, tu sais bien, l'assassinat au Grand-Hôtel, il y a deux ans, à Monte-Carlo. Elle a connu Mourline, l'homme qui a fait le coup, et tu en aurais trouvé, là, de la copie pour ton journal. Bonsoir les mufles! » Et comme elle passait auprès du comptoir, elle risquait une pointe jusqu'à l'éphèbe géant en habit noir et, s'appuyant câline au torse épais du jeune poussah : « Tu m'emmènes en auto demain, Gaston, dis, mon bébé, en auto ou bien sur ta chaloupe à vapeur. Moi,, je la gobe, ta belle automobile! » Et elle s'attirait du pochard à moitié chaviré un retentissant : « Au large! »

Tout le bar pouffait; la baronne Nydorf n'avait pas de succès ce soir.

« L'art de traiter des femmes comme elles le méritent, concluait M. Kabastens, mes compliments sur votre doigté, mon cher. On vous demande du Champagne et du khédive, vous offrez du soda et du mary-

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land, à une attaque de cinq louis vous répondez par un demi-louis d'or. Vous méritiez d'arriver par les femmes. — Croyez, mon cher, qu'elles m'ont plutôt desservi 1 — Pas. plus que les hommes! Le monde est plein d'ingrats 1 — Vous connaissez Meryem? — Je ne connais qu'elle. Pauvre fille ! Elle est consignée à la porte des salons de jeu, la principauté lui est même, je crois, interdite. Elle raflait les jetons attardés : on appelle cela étrangler les orphelins. — Et que faitelle ici? — Elle continue. Brûlée à Monte-Carlo comme elle doit être brûlée à Paris, elle fait les bars et les gares, Nice et Menton, Toulon et la Spezzia, Marseille et Gênes. Je l'ai soignée l'autre hiver pour un point pleurétique, elle a négligé de me régler mes visites et, ce soir, de me reconnaître; elle est née à Alger et s'en ira ici fatalement de la poitrine, car mange-t-elle seulement tous les jours ! — Baste 1 si elle soupe toutes les nuits ! — Vous, vous avez le remords de vos dix francs, vous avez été un peu pingre. Baste 1 vous donnerez dix autres francs à un pauvre et endormirez votre conscience. »

Et, altérés par notre première assiette de pommes de terre frites, nous redemandions des sodas.

Au fond de la salle Meryem, attablée avec une femme et un homme, faisait un foin terrible ; c'étaient des gourmades, des ordres criés à tue-tête, du scandale et du bruit. « Avec qui est- elle? faisais-je un peu intrigué des réticences de son adieu. Vous connaissez la femme qui l'accompagne et l'histoire de ce Mourline ? »

Froidement M. Rabastens plongeait une main dans la poche de son pardessus, en tirait une jumelle de

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voyage et la braquait sur le groupe. L'examen d bien vingt secondes. « Pour une foiselle n'apas menti. » Et M. llabastens me passait la lorgnette. « La grande femme brune teinte au henné qui est avec Meryem a bien été la maîtresse de Mourline. C'est même un peu pour elle qu'il tenta d'assassiner ce pauvre baron DouratiefT, certaine nuit de septembre i898! Mourline, cela ne vous dit rien, ce nom-là, et DouratiefT pas davantage? Voyons, rassemblez vos souvenirs. Ce crime remua assez laRivieraet la colonie russe..., la nouvelle en émut jusqu'à la police de Saint-Pétersbourg : car victime et meurtrier appartenaient à la haute société. Boris Iwanof Mourline était le fils du général Mourline, gouverneur de Moscou, et le baron DouratiefT, l'unique héritier de la vieille princesse Goroulska dont il avait été vingt-cinq ans l'intendant, possédait et possède encore labagatelte de trente-quatre millions si sa baronnie est de fraîche date. Je dis possède, car le baron DouratiefT, quoique assassiné, se porte aujourd'hui assez bien et habite encore, à l'heure qu'il est, Monte-Carlo, mais évite de se loger dans les rez-dechaussée d'hôtel. Vous y êtes, maintenant. Jl y a trois ans, en pleine saison d'automne qui est ici fort suivie des Italiens et des Russes, le baron DouratiefT, qui occupait un grand appartement au rez-de-chaussée du Grand-Hôtel, était trouvé un matin, la tête sanglante, la mâchoire à demi fracassée, étendu sur le divan de son salon. C'est son valet de chambre qui le trouvait à l'aube anéanti, aphone, mais non évanoui : la cassette dans laquelle le baron mettait ses valeurs et ses bijoux avait éW «nlevé*: at DouratiefT déclara que c'é-

tait Boris Mourline qui avait fait le coup. Il se serait introduit au milieu de la nuit par une croisée mal fermée, n'aurait eu qu'à emjamber, et là, l'aurait sommé de lui livrer ses valeurs. Sur son refus il l'aurait frappé avec un coup de poing américain ; pris de terreur, Douratieff se voyant en péril se serait exécuté et alors Mourline s'en serait allé en emportant la cassette.

Mais comment la victime menacée n'avait-elle pas appelé, appuyé sur le bouton électrique, donné l'alarme dans cet hôtel assez désert, il est vrai, en septembre, mais néanmoins empli de gens de service? Dans les chambres voisines on n'avait rien entendu.

La cassette fut retrouvée forcée et vide dans les jardins; toute la matinée, Mourline continua de se promener et de se montrer à Monte-Carlo, comme si rien n'était; la chose était d'autant plus mystérieuse que Mourline et Douratieff étaient fort bien ensemble. Le quinquagénaire qu'était Douratieff marquait une grande sympathie, affichait presque une sorte de protection pour ce garçon de vingt-quatre ans, d'un physique plutôt désagréable, roux, trapu et de mine sournoise. Au restaurant ils dînaient souvent à la même table et, joueurs enragés, s'asseyaient ensuite à la même table de jeu. Douratieff avait de plus à ses gages un liseur de pensées, un certain ïerko, Hon - ' grois ou Dalmate, qui renseignait le baron sur les douzaines et les numéros sortants; l'attaque de Mour- • line était donc des plus étranges.

Il quittait Monte-Carlo le jour même sans être m- 1 quiété, mais était cueilli à minuit à la gare de Lyon : >

le télégraphe avait marché ferme, toute la matinée, entre Monte-Carlo et Saint-Pétersbourg.

Mourline arrêté et interné à Lyon ne nia pas; il était porteur de quatre-vingt mille francs en billets de banque français. Sur cent trente mille francs dérobés à son ami, il en avait distrait vingt mille en faveur de la fille que vous voyez là-bas, le reste avait servi à solder un arriéré de dettes. Interrogé par le juge d'instruction, Boris Mourline contesta seulement la version de l'entrée par la fenêtre : « Je n'ai pas eu à réintroduire parescalade chez M. DouratielT,déclara-t-il, j'entrais chez lui et par la porte, à toute heure de jour et de nuit. En sortant du jeu, il m'arrivait à chaque instant de venir lui rendre compte de mes gains et de mes pertes, je jouais souvent pour lui. Cette nuit-là, j'avais perdu deux mille louis; ma maîtresse menaçait de me quitter, si je ne lui en donnais pas mille au matin, et j'avais, en plus, quelques dettes; acculé à une situation difficile, je n'avais plus la tète à moi. J'entrai chez Douratiefï comme chez un ami, lui exposai mon cas et le priai de me prêter quatre mille louis; je les lui aurais prêtés, moi, si je les avais eus. Douratieff me les refusa, il prétendait qu'il ne les avait pas; je savais qu'il mentait et je savais aussi où était sa cassette; bref, j'ai vu rouge, je l'ai sommé de m'avancer celte somme; puis, je l'ai menacé, et, comme il criait, je l'ai pris à la gorge et je lui ai cogné la tête. Tout cela est la faute à ce chien d'avare et voilà 1 »

Huit jours après, Boris Mourline recevait la visite de son frère et s'empoisonnait dans sa cellule. En lui donnant le bai» * d'adieu» qu'entre Russes on se donna

sur la bouche Nicolas Mourline aurait glissé un bonbon de strychine à Boris.

La grande femme rousse qui boit avec Meryem est Mirka Stirbey, la maîtresse du suicidé ; l'homme qui les accompagne est le fameux Terko, le liseur de pensées de DouratieiT, aujourd'hui cassé aux gages. Gomment sont-ils, eux, en liberté, car ils ont été plus que soupçonnés dans l'affaire ! Et, comment la police les supporte-t-elle ici? Discrétion et mystère. On les dit pensionnés et grassement par l'assassiné. Il est des silences qui coûtent cher. Vous m'avez compris. Je crois, cher monsieur, que vous n'avez pas perdu votre soirée ! Si nous sortions maintenant de cette caverne I »

Et, une fois dehors, à l'air frais de la nuit :

— Etes-vous libre demain ?

— Oui.

— p]h bien ! donnez-moi votre journée... je vous ferai voir un autre coin de Byzanee ; non plus les coulisses de l'Hippodrome, comme ce soir, mais un angle même de la loge impériale. Trouvez-vous au port, entre une heure et demie et deux heures.

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