LA MAISON D'AUGUSTE
Le lendemain, à une heure tapant, j'étais au port.
M. Rabastens se faisait attendre : un médecin est toujours excusé, il appartient à ses malades. Pour tromper mon attente je descendais sur le quai des yachts et passais en revue les bateaux de plaisance. Il y en avait de toute beauté : bâtiments de luxe et de confort astiqués et luisants, dont le seul aspect réjouissait l'œil. Deux américains étonnaient par leurs proportions géantes, deux véritables cuirassés; des chaloupes à vapeur, soignées et coquettes, dormaient à l'ombre des grands yachts. Il y avait même un torpilleur parmi ces jouets de millionnaires; minuscules auprès des forts tonnages, on eût dit, côte à côte avec des mastodontes de la mer, une flottille de mouettes; et à bord de tous ces bâtiments c'était la même pro prêté triomphante, le même éclat de cuivres frottés, de bois vernis et de toiles nettes dans une odeur de sapi* et de goudron.
— <i Je vous ai fait attendre. Excusez-moi. Je pour-
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rais vous dire, un malade... Non, c'est au téléphone1 que j'ai été retenu.., on ne pouvait obtenir la communication avec Monte-Carlo.
M. Rabastens avait surpris mon extase.
— Il me fallait l'autorisation du propriétaire pour vous faire visiter le domaine, je vous conduis dans un parc interdit. N'y entre pas qui veut, même à prix d'or; la place de concierge y est bonne, et le gardien qui y tient sait trop ce qu'il perdrait en transgressant les ordres. Ce Grégory est un tel original; j'avais déjà téléphoné ce matin. Pas de réponse... Enfin, j'ai eu la communication, et Gourkau a prévenu. Depuis le temps que je vous raconte par le menu l'historique des propriétés de Nice, sans vous en faire visite.r une, cette fois, je vous conduis dans le domaine du Prince au Bois-Dormant. Vous verrez? Je vous ai ménagé une surprise. C'est au pays des fées que je vous mène.
M. Rabastens continuait à soigner ses effets.
— Nous pourrions prendre le tramway, mais nous nous arrêtons à mi-côte. Nous couperons par les traverses, entre les jardins des villas. Ces grimpettes de chèvre sont délicieuses à cette époque de l'année : on y respire toutes de fleurs des propriétés désertes ; car les gens chic sont ainsi, ils quittent ce pays au seul moment où il devient habitable... Si vous préférez prendre le tramway?
— Non, je préfère les traverses, nous y serons à l'ombre.
Nous avions tourné à gauche de la grand'route et montions maintenant une sente assez raide, escaladant le Mont Boron entre des grilles etdes murs de villas;
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[parfois, la senti; devenait escalier. On grimpait cinq ou six marches et puis le sol caillouteux recommençait à glisser sous les pas; çà et là, des terrains vagues s'encastraient entre de vrais remparts de propriétés princières; ils étaient mal clos de palissades, herbus comme des prés et criblés d'iris, des iris violi t foncé de Florence; des oliviers les ombrageaient. Tantôt le terrain vague a vendre était un champ dan-'-, moues ; nous marchions dans une atmosphère d'essences et de parfums. De toutes les propriétés laissées derrière nous montaient, comme d'une cassolette immense, d autres fragrances de fleurs et d'arbres rares, des senteurs et des arômes qui étaient l'âme même du paysage. Du chéneau des murs des avalanches de roses tombaient dans le chemin; nous passions et des clématites mauves s'effeuillaient en étoiles; plus loin, des arbres de Judée éclataient en fusées, feux de Bengale figés dans du bleu de ciel. Gela devenait une oppression : le printemps de Nice nous poursuivait, escaladait avec nous la montagne ; etcomme une griserie m'envahissait, m'alanguissait dans cette course effarante vers de l'espace et dans de l'encens. M. Rabastens avait consenti à se taire.
Nous arrivions devant une grille rongée de rouille ; un pavillon de concierge en flanquait le côté gauche. AI. Rabastens se nommait. Après des pourparlers à travers la grille, on nous laissait pénétrer : M. de Gourkau avait prévenu. Une grande allée tournait, montante, vers une perspective entrevue, du bleuâtre de montagne et du bleu d'horizon; des petits sentiers l'enfonçaient dans des massifs touffus, un enchevèïivj-
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meut de cactus» de lianes et de caroubiers annonçait
un domaine tombé dans l'abandon.
A l'autre tournant de l'ailée commençait la féerie. M. Rabastens n'avait pas exagéré : une terrasse de cent mètres dominait et la ville et le port et vingt lieues de montagnes et vingt lieues de vallées : l'amphithéâtre du Mont-Chauve, de la Vézubie, de Guerro et du Var, et toute la baie des Anges avec la pointe d'Antibes et l'arabesque mauve de l'Esterel à l'horizon. C'était l'irréalité du panorama magique admiré, il y avait une quinzaine de jours, sous la lune, apparu, cette fois, dans la précision du jour et la vibration de la lumière. Les jardins des autres villas situées en contre-bas prolongeaient par autant d'allées et de pelouses le parc enchanté jusqu'au port; plus de trace de la grand'route, le domaine s'étendait àperte de vue. Entre les dards aigus des agaves les yachts se découvraient tout petits au ras du quai, on eût dit, peints sur une soie par un pinceau infiniment précieux !
Et pas un bruit. Des roses se fanaient dans la chaleur des branches craquaient à peine dans du silence. C'était l'impression d'une ville morte au pied d'une propriéié royale vidée par une peste. Etrange parc, en vérité.
En dehors des allées soigneusement entretenues tout était retourné à l'état de nature*; des échevèlements de pervenches et de ronces couraient sur les talus; des palmiers géants, des cocotiers hauts de vingt mètres y dressaient des colonnades de mosquée; dans un jaillissement fou d'ombelles et de palmes des bananiers ployaient lourds de régimes ; partout, j£es Ubacs et des acanthes avaient surgi en larges touf
fes d'un vert sombre, et il pleuvait des goût!, lumière bleue entre les ramures d'un bosquet de camélias.
Tandis que les lointains de mer et de montagne poudroyaient, on etUdit, évaporés de chaleur, ici c'était le clair obscur et l'ombre, l'ombre d'un Lois sacré; des fleurs sans nom, (illes de la solitude, s'épanouir très haut dans les branches, pétales énormes sembl à de plus énormes papillons. Il y avait des coins d'Afrique, des coins d'Amérique et aussi des coins de l'Inde. Dans le bosquet de camélias les calices flétris av neigé en pourriture rose et blanche, et leur décomposition lente était un charme de plus dans ce silence et cette torpeur ; des fougères gigantesques étalaient leurs dentelures sur des velours d'invaisemblables mousses, et des vieux lièges effrités abritaient au creux de leurs fissures des orchidées sauvages et des petits champignons; une vie d'helminthes et de poisons fermentait dans ce parc. Il y pesai? la sombre ardeur d'un cimetière et je songeais à de* ; vres de d'Annunzio où des jardins de Sicile et de » extrême Italie sont décrits, ensoleillés et tristes, av ce charme d'obsédante oppression.
La maison d'habitation, un grand corps de logis à l'italienne se carrait uh leu au-dessus de la terrasse. Elle était hermétiquem: t close derrière des persiennes écaillées de chaleur, un premier avec rez-de-chaussée orné d'un péristyle. On y accédait par trois escaliers de six marches ; des grands vases de jardin incendiés de géraniums en escortaient la descente.
Sous le péristyle, deux magnifiques perroquets son-
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geaient sur leurs perchoirs, muets et comme engourdis; ils ne saluaient même pas notre venue d'un cri.
Et deux aras mélancoliques
Sont les deux gardiens symboliques
De la demeure à l'abandon.
— J^ vous disais bien que ce domaine est fée. H inspire les poètes.
J'avais tout haut, en mauvaises rimes, parlé mon impression.
— Vous ai-je trompé? continuait M. Rabastens.
— Non, l'endroit est unique et dans sa beauté dégage une mélancolie surprenante. Dans ces senteurs et cette solitude flotte l'espèce de détresse intime et délicieuse qui étreint le cœur des sensitifs devant un champ de bataille ou bien dans les palais où se sont dramatisées des choses...
— Le Parfum du Passé. Oui, l'endroit a de l'atmosphère. Ce n'est pas au hasard que je vous y ai conduit et c'est bien à dessein qu'entre tant de villas j'ai choisi ce domaine. C'est un peu le palais d'Auguste... c'est aussi, si vous le préférez, un peu le palais des Strozzi à Florence et notre Louvre des Valois. Il s'y est passé deux drames terribles à trente ans de distance... et dans la même famille. Cadre superbe, hein? pour l'agonie d'une race que ce parc enchanté.
A un de ces drames j'ai assisté..., l'autre relève de la légende, déjà entré par le recul du temps dans les lointains de la tradition. Etrange histoire en vérité que celle de ces Noronsoff venant, à trente ans d'in-* ter valle, s'éteindre ici, loin dePétersbourget desle«»r«.
devant ce chimérique horizon de montagnes et de m^rf C'est presque la chronique d'une dynastie. L'histoire commence comme un conte de fées et finit comme un chapitre de Suétone avec, intercalées dans les marges, des annotations de Saint-Simon. — Mais marchez donc, l'aisais-je impatienté à ce damné bavard de Rabastens, vous n'en finissez pas, vous me jouez là le duo de Tristan. — Soit, asseyons-nous alors sur ce banc.
Et quand nous eûmes pris place sous une mouvante et mauve retombée de glycines :
— D'abord croyez-vous à la magie, à l'atavisme et à la puissance des envoûtements? Si vous n'y croyez pas, inutile que je commence. Toute l'histoire que j'ai à vous conter repose sur un étrange cas d'atavisme, un sortilège ancien, dont fut jadis victime une princesse Noronsoff et qui, à travers les âges, se serait de temps à autre abattu sur une des descendantes ou un des descendants de la famille, annihilant toute volonté, vouant la proie désignée à une obscure et atroce vengeance perpétuée de siècle en siècle. — Un envoûtement qui reviendrait! On peut expliquer ainsi l'hystérie et l'épilepsie sautant de génération en génération. — Si vous êtes plus médecin que les médecins I Acceptezvous, oui ou non, l'hypothèse de l'envoûtement? — Oui I
— Eh bien! écoulez: En 1415, un* comte Wladimir NoronsolF (les Noronsofï n'ont été faits princes que sous la grande Catherine)... — Service de chambre!
— Qu'importe : En 1415, donc, un comte Wladimir Noronsoff grand chasseur devant Dieu et grand détrousseur de serfs et de marchands, au cours d'un repas de chasse dans une de ses propriétés de l'Ukraine,
s'offrait par passe-temps (il devait être ivre de bière chaude et de kummel), s'offrait donc par passe -temps le viol d'une bohémienne, jolie fille de la steppe requise avec une troupe d'autres danseuses pour venir, après boire, amuser les boyards.
La fille, par hasard fort belle, avait tenté le désir de cette brute de Wladimir. Or, la bohémienne se trouvait être sinon honnête, du moins amoureuse et son amour la protégeait. La danseuse avait son fiancé parmi les racleurs de guitare et de guzla entassés dans la salle pour accompagner la danse des gitanes: la bohémienne repoussait Noronsoff et, comme le butor insistait, le fiancé sortait du rang et intervenait, la dague au poing, la menace aux lèvres... C'en était trop. Le comte faisait saisir le couple par ses gens ; on mettait nus l'homme et la fille, on fouettait l'homme jusqu'au sang, et la fille, bâillonnée et ligotée, était jetée comme une proie à la luxure des moujiks qui la violaient à tour de rôle sous les yeux de son amant. Après l'orgie, la fille à demi morte et l'homme sanglant étaient débarrassés de leurs liens, laissés l'un à l'autre..., le comte et les boyards allaient se distraire ailleurs.
La fille mourait, l'homme survivait et toute la tribu s'alliait à l'homme pour la vengeance.
Une nuit, le bohémien fut introduit dans la chambre où dormaient le comte et la comtesse Noronsoff, la douce comtesse Héléna, Héléna Strowenska, la sainte et pure épouse de ce chien de Wladimir. Le bohémien eût pu poignarder le couple, pis, ligoter le comte (car ce Gitane n'entrait pas seul) et lui rendre, sous seg
pour outrage. Sa vengeance fut pire.
narcotique versé sur les lèvres du comte le maintenait endormi et, pendant son sommeil, ce damné bohémien volait l'âme de la comtesse en lui jouant, toute la nuit, des airs de Bohème sur un violon maléficié, un violon, dont les cordes étaient des boyaux de pendus, avec un archet fait avec des cheveux de prostituée.
Cet instrument d'enfer envoûta la noble et chaste fem le qu'était la comtesse. Le bohémien joua toute la Le lendemain, Iléléna Strowenska s'éveillait avec ae de criminelle et des sens de fille de joie. Le charme avait opéré. Le jour môme, elle se donnait à trois de ses serviteurs; le lendemain, comme une chienne en folie, elle descendait aux salles des gardes, au chenil, aux écuries, requérant d'amour les hommes d'armes effarés, les valets de meute et les palefreniers: la valetaille consternée n'osait se refuser aux caprices de la comtesse, et puis Héléna était belle... Une stupeur habitait la demeure à cause des représailles possibles du Noronsoff... Lui, toujours entre deux cruches d'hydromel et sûr de la vertu de sa femme, était le seul à ne rien soupçonner, le dernier à ne rien voir. Le pope l'éclairait enfin, la comtesse Héléna poussait trop loin le scandale ; elle allait maintenant les chercher au village.
Soûle de fureur, cette brute de Wladimir faisait écraser la tête de l'ensorcelée entre deux pierres : personne ne soupçonnait encore que la comtesse fût victime d'un envoûtement. Après la mort de la misérable, le bohémien, alors dans les prisons de Cra-
covie pour un autre méfait, avouait cyniquement son crime, mieux, s'en faisait gloire et s'empoisonnait en présence des juges, dans la chambre même de la torture; mais, à l'agonie, il prédisait avec des râles pareils à des rires que le charme horrible reviendrait. Sa vengeance revivrait d'âge en âge, et les Noronsoff, à travers les siècles, auraient toujours des chiennes et des prostituées dans leur lit. Vous comprenez maintenant : l'envoûtement revient, le bohémien n'a pas menti.