LE CHARME DU BOHEMIEN
« Et le charme est revenu? — Il faut le croire. — Ici même? — Puisque je vous y ai conduit. — Et vous avez été témoin, vous avez vu ? — Mieux, j'ai été appelé comme médecin auprès d'une des victimes. — Quel merveilleux écrivain de romans-feuilletons il y a en vous, mon cher Rabastens. Vos réticences sont autant de chefs-d'œuvre, vous possédez l'art consommé de la suite au prochain numéro. »
Rabastens esquissait un léger salut. « Et cette propriété appartient toujours aux Noronsofï? — Elle leur reviendraaprès le décèsdu propriétaire actuel, lecomte Grégory de Gourkau, celui-là même auquel j'ai téléphoné ce matin. Le comte Gourkau habite Monte-Carlo; il n'a le domaine qu en viager. — Alors, ce parc est appelé à revoir des drames, puisque les NoronsofT y reviendront. En ce moment c'est un intermède de la maison hantée. — La propriété sera vendue le lendemain même de son retour à la famille, et les NoronsofT n'y reviendront jamais. D'ailleurs y reviendraient-ils que
îe charme n'opérerait plus. Le maléfice du Bohémien s'est éteint avec le dern ier Noronsoff de la branche maudite, le dernier petit-fils du fameux Wladimir, le Wladimir de la légende, mort ici le 2 mai 4899. Je l'ai assisté dans ses derniers moments. C'est un peu pour vous raconter cette agonie dans le cadre même, qu'elle épouvanta, que nous nous trouvons assis tous deux sous ces cascades de glycines; mais vous ne me laissez pas respirer, vos perpétuelles questions démantibulent mon récit avant même eue je l'fds commencé... — cii je vous coupe tous vos edets, ^a eiteid auxquels vouv tenez tant. Allez, je ne dis plus mot. Une question pourtant. Ce comte Grégory de Gourkau, propriétaire usufruitier du domaine, un parent ou un ami? — Ni l'un ni l'autre, l'ex-intendant du prince Wladimir, le dernier Noronsoff que j'ai soigné ici; et qui n'a volé ni le domaine ni les millions dont il a la jouissance, car c'était un dur métier que d'être l'intendant des plaisirs du prince. Vous voyez-vous chargé d'organiser une fête sous Néron ou de distraire Héliogabale en plein dix-neuvième siècle, en respectant les préjugés du monde et les règlements de police? C'était un peu le cas de ce pauvre Gourkau. Aussi a-t-il pris en horreur ce parc de féerie où il fut, huit ans, metteur en scène : il y a avalé trop de couleuvres. Ah! ces Cosaques ne sont pas faciles à vivre et c'est une besogne ardue que de satisfaire leurs fantaisies. Mais je commence.
Cette propriété, une des plus anciennes de Nice (vous n'avez qu'à voir la hauteur et la grosseur de ses palmiers) n'a pas été créée par les Noronsoff. C'est un Anglais qui l'a fait surgir à coups de banknotes du roc et
LE VICE ERRANT 12j
dos pierrailles du iMont-Boron. Il y entassa des millions, d'où ce surnom de la Folie de l'Anglais donné encore dans le vieux Nice à la propriété, propriété qui, d'ailleurs, ruina son créateur, et c'est à sa mise en vente par adjudicationque le prince Serge Noronsoff l'acheta. En 1862, le prince Serge Noronsoff (c'est ici que commence le conte dç fée du premier chapitre), le prince Serge Noronsoff, jeune, beau, colonel d'un régiment de Préobrajenski, mieux qu'un grand seigneur, un intelligent et un artiste, un peu poète même, épousait par amour une princesse allemande, l'archiduchesse Sophie de Thuringe-Heilberg, la sixième fille du vieux duc Rodolphe de Thuringe, prince régnant de la maison de Stilmar; et ce mariage était un peu une idylle princière dans le goût de celles des chroniques romanesques de la Légende dorée; car, si le prince Serge avait des millions et des millions, l'archiduchesse Sophie n'avait en dot que son trousseau et ses écrins et quels écrinsl Devant ces perles une demi-mondaine d'aujourd'hui hausserait les épaules. Mais ce mariage passionnait alors toutes les cours de l'Europe, car c'était l'amour épousant la jeunesse, et le sang de deux races fortuitement unies dans la force et la beauté.
Les Thuringe-Heilberg sont célèbres dans tout le Gotha pour la prestance superbe des hommes et la plastique incomparable des femmes; les Heilberg sont pauvres, mais ont pour eux l'inestimable richesse d'un sang sans mésalliance et transmis jusqu'à ces jours intact et pur. Les mâles y sont courageux, adroits aux armes et cavaliers accomplis; les femmes pudiques, d'une loyauté et d'une vertu insoupçonnables.
1 se le vice errant
L'Allemagne foisonne de proverbes sur cette race : Epouser une Thuringe-Heilberg , c'est faire fleurir un lys dans son lit. Une épée ploie, une Heilberg se brise, on n'entame pas le cristal. Quandune Heilberg va à la messe les bluets s'éveillent dans les blés et les anges s'endorment au paradis... Voilà les adages les plus connus Outrellhin sur cette étrange et patriarcale famille; et le prince Serge épousait une Thuringe-Heilberg et, parmi les six filles du vieux duc, la plus blonde, la plus svelte, la plus liliale de cette famille de princesses de contes, l'archiduchesse Sophie, si miraculeusement blanche et belle que l'empereur de Hongrie avait, dit-on, un instant songé à elle pour un des archiducs; et ce mariage était un mariage d'amour.
L'archiduchesse Sophie était aussi éprise de son fiancé que Noronsofï était amoureux d'elle, et ces deux promis privilégiés étaient tous deux musiciens, curieux d'art et de littérature, que dis-je, un peu écrivains même, déjà fervents de l'œuvre de Richard Wagner dont l'étoile commençait à se lever... Admettez l'hypothèse d'un mariage entre Louis II de Bavière et celle qui fut depuis l'impératrice Elisabeth d'Autriche et vous aurez à peu près l'équivalent de l'événement que furent alors en Europe les fiançailles de Serge Noronsofï et de l'archiduchesse Sophie.
Et c'est ce couple qui venait s'installer ici.
Pour cette princesse en or fin de légende Noronsofï avait voulu ce cadre de féerie. La Sicile les posséda d'abord un mois, puis la baie de Naples et Amalfi. Leg tapissiers dépêchés par le prince installaient, pendant le voyage, la villa choisie par lui comme décor à
LS VICK ERRA
son amour; la princesse, elle, ne vivait rien. Elle continuait sa tournée de jeune mariée à travers l'Italie de i800, accessible seulement alors aux Altesses régnantes et aux banquiers millionnaires. Après le esthétiques de Florence et les divines mélancolies de Venise, cet émerveillement l'attendait; la halte de leur lune de miel sousdes palmiers et les hauts cocotiers de la Folie de l'Anglais, l'enivrement de la passion légitime satisfaite dans une oasis de rêve et dans le plus beau pays du monde, dans une Rivicra si pareille alors à la Sicile qu'elle venait de quitter, une Riviera sans Continental-Ilùtel, sans téléphone et sans restaurants de nuit, une Riviera sans carnaval, sans tournées Cook et sans trains de plaisir, une Riviera de grand luxe et de poésie hautaine, pas plus visitée que ne l'est aujourd'hui un lac de Côme ou de Bellagio, parmi les floraisons tropicales d'un parc de trois millions alors unique sur tout ce Mont-Boron, et devant l'horizon que voici.
Vous imaginez-vous deux êtres jeunes et beaux et pouvant s'adorer avec tous les raffinements du confort et du luxe dans cette solitude, et deux êtres romanesques comme on l'était alors, deux êtres tout imprégnés de lectures de Musset, d'Hugo et de Lamartir. . deux romantiques assis sous ces cascades de glycine-, devant cette mer et ces montagnes, dans l'oppression de ces parfums!
11 faut croire que c'était tenter Dieu.
Le prince et la princesse Noronsoff étaient venus à Nice pour y passer trois mois de leur lune de miel ; ils y restèrent deux ans, deux ans sans mettre les pieds à.
Paris et à Saint-Pétersbourg. Ils s'étaient isolés dans leur bonheur.
Le prince Serge avait un frère, un frère aîné, Alexis Noronsoff qu'avait à peine entrevu, le jour de ses noces, l'archiduchesse Sophie; le vieux prince Ladislas Noronsoff, demeuré à Moscou dépêchait, un beau jour, ce fils aîné vers le couple pour le prier de revenir ; les amoureux s'attardaient trop en Europe et le tsar réclamait le colonel démissionnaire à la cour.
Fut-ce ce climat énervant dans sa douceur continue ou bien le charme héréditaire apporté avec lui par l'aîné de la race, mystérieuse influence du ciel du Midi sur un tempérament du Nord ou plutôt l'horrible emprise du sortilège légué par le gitane? Mais, à la vue de son beau-frère, la princesse Noronsoff eut un éblouissement; ce fut un détraquement soudain de tout son être. Elle vit rouge, des bouffées de chaleur lui montèrent au visage et, à la fois suffoquée et glacée, un affreux désir la mordit au cœur. Ce fut comme si elle avait bu un philtre.
Elle n'essaya même pas de lutter. Gomme une bête traquée et prise, elle baissa la tête et tendit le col au joug affreux du désir. La seconde nuit où le prince Alexis couchait sous son toit, elle quittait la chambre conjugale, gagnait celle de son hôte et, s'approchant du lit de son beau-frère, comme une louve et comme une possédée, allait droit à l'inceste.
Comment vous retracerai-je cette scène, dont nul ne fut témoin, mais que tous à la villa reconstituèrent? Le prince Alexis s'était réveillé et, dressé sur son séant, regardait avec épouvante s'avancer vers lui la
plus adorable et aussi la plus exécrable des maîtresses. 11 avait reconnu cette femme hors d'elle-même, dont le geste implorait et les yeux déliraient, spectre imprévu de la passion et de l'impudeur.
Sa belle-sœur venait s'offrir à lui; mais elle n'était pas entrée seule dans la chambre. Le prince Serge l'avait suivie ; il l'avait sentie glisser dans l'ombre hors de son lit, avait cru d'abord à un malaise, puis, saisi d'un soupçon, avait marché doucement, lentement, sur ses pas.
Lui aussi, répouvante et la stupeur l'avaient cloué au seuil, quand il avait vu où entrait sa femme. Le flambeau, que la princesse tenait à la main, l'éclairait droite dans sa robe de nuit, et les deux hommes horriblement émus se mesuraient du regard, s'interrogeaient des yeux sans vouloir comprendre. La princesse s'approchait du lit d'Alexis et, comme pâmée d'extase, se laissait choir entre ses bras; elle serait tombée de toute sa hauteur si son beau-frère ne l'avait soutenue. Le mari avait bondi jusqu'au couple.
« Misérable! » Mais l'aîné, arrêtant le poing levé du cadet : « Elle ne sait pas ce qu'elle fait. Vois ses prunelles ardentes et fixes. Elle est sous l'influence d'un sommeil magnétique. Tàte plutôt ses chairs moites et froides; ses épaules sont trempées de sueur. Elle obéit à je ne sais quelle volonté occulte, son désir n'est qu'une suggestion. » La femme, elle, demi-nue suffoquait avec des sanglots roucoules de colombe.
Le prince Serge atterré se rendait compte, ne pouvait nier l'état somnambuïique ; les yeux brûlaient agrandis d'hypnose ; la preuve éclatait évidente d'une
affreuse suggestion ; les deux frères se taisaient, s'étaient compris. Ils n'avaient pas dit le mot suprême, mais ils 1 avaient tous les deux sur les lèvres : le charme du bohémien était revenu.
Le prince Serge ramenait doucement, lentement dans la chambre conjugale cet automate délirant d'amour, il recouchait comme un enfant cette misérable victime d'une hystérie héréditaire et veillait auprès d'elle le reste de la nuit.
Le lendemain, la princesse Sophie s'éveillait comme si rien ne s'était passé, et la journée se traînait pour les deux Noronsoff dans l'angoisse et dans les transes. Si l'horrible mal allait revenir! Ils ne pouvaient ignorer la légende, eux, qui avaient été élevés dans la menace et l'effroi du sortilège. La princesse, étroitement surveillée par les deux hommes, ne donna tout le jour aucun signe d'aliénation sexuelle; mais, à la tombée de la nuit, ses yeux s'allumèrent d'une flamme, tout à coup ce délicieux visage prit une expression dure, tous ses traits se figèrent dans une stupeur désirante. Pendant le dîner de famille servi sur cette terrasse (car on était en juin), ses prunelles insistantes fixaient tout le temps son beau-frère, tous ses gestes allaient inconsciemment vers lui. Les deux Noronsoff suivaient avec terreur le retour effarant de la crise et, comme les yeux d'Alexis se dérobaient évitant la requête de la misérable, les yeux de la princesse allaient maintenant aux serviteurs. Ses prunelles flambaient en se posant sur les maîtres d'hôtel, elle s'alanguissait défaillante au dossier de son siège quand le service les voulait derrière elle et, en rentrant dans
la villa, tout son être s'attardait avec des mouvements frôleurs aux valets de pied de l'antichambre.
Les Noronsoff ne dormirent pas cette nuit-là. Pendant qu'Alexis veillait sur le palier, sentinelle de l'honneur du nom : ivre de rage et de désespoir, Serge fut l'amant de la possédée, se résigna à maintenir dans scîï lit. à force de baisers et de caresses, cette chair inconsciente et libérée de l'amour par l'envoûtement de la luxure. Ce fut une atroce nuit de joie, de volupté, de douleur et de regret : pudeur, chasteté, tout ce qui avait été le charme de la fiancée et de l'épouse avait fondu, disparu; les Noronsoff, selon la prédiction du Tzigane, avaient une fois de plus une chienne et une prostituée dans leur lit.
Le lendemain matin, pendant que la princesse Sophie reposait, blanche et repue, du sommeil lourd des courtisanes, les deux frères avaient un entretien de trois heures. Enfermés dans le cabinet de Serge, ils en sortaient tous deux, blêmes et les yeux secs et meurtris. On eût dit deux condamnés à mort.
Quelle décision avaient-ils prise?
Le même soir, entre neuf heures et dix heures, la princesse Sophie Noronsoff mourait subitement de la rupture d'un anévrisme.
Trouvez-vous cela suffisamment tragique? »