M. FARIBAULT
“ Li
LA FAMILLE DF LERY. ai
Viger, * montre qu'une semblable mission ne pouvait être confiée à un officier plus habile. Dans l’impossibilité d'en donner la réproduction, nous nous bornons à citer quelques fragments des lettres du Gouverneur. Par celle du 15 Juin, Mr de la Galissonnière marquait à M’ de Lery qu'il avait été heureux d'apprendre qu’il n'avait rien négligé pour se rendre compte du pays qu'il avait parcouru. Par celle du 12 Juillet suivant, il lui disait qu’il avait reçu le plan de l’établissenient de Mr Piquet ‘et le mémaire qui en donnait une idée favorable, et qu'il attendait, par M' de Vassan, celui qu'il avait fait sur le fort Frontenac. ‘ J'espère, ajoutait-il, que vous avez eu “ soin de prendre la hauteur du soleil en cet endroit, “ indépendamment de sa déclinaison.”
Lorsque M: de Lery revint à Montréal, il n’y trouva plus M de la Galissonnière. Ce Gouvernèur avait été remplacé par M' de la Jonquière. Un des premiers actes de ce nouvel administrateur fut de nommer Mr de Lery Commandant de l'artillerie, en l'absence du Chevalier de Beauharnois. Ses lettres de commission sont du 17
Octobre 1749. Mr de Lery garda ce commandement jusqu’au mois de Mai de l’année suivante. Alors, le Gouver-
1 Mr Jacques Viger, dont le nom s’ost déjà rencontré plus d'une fois sous notre plume, est un de ces savants modestes auquel la postérité aura toujours les plus grandes obligations. Digne émule du regretté M" Faribault et s'inspirant comme lui de l'amour de son pays, il a consacré, comme on la dit, nombre d'années à compulser les monuments de l’histoire, à éclaircir des points obscurs, à vérifier des dates, et à restituer aux noms leur véritable orthographe. A la vérité, il a publié peu d'ouvrages, mais il a laissé beaucoup d’écrits qu'on peut consulter avec profit. Son album est, à lui seul, un chef-d'œuvre de patience et de travail. Esprit large autant que juste, Mr Viger n'était pas de ces hommes étroits et envieux qui ne voient qu'avec dépit les autres écrire sur les mêmes sujets, qui évitent de les citer, ou qui ne le font que pour les décrier, sans tenir compte du mérite de leurs œuvres. Il avait applaudi aux travaux de MM. Parkman, O'Oilaghan, Shea, Marmier, Ampère, de Puibusque, etc; il ne vit pas avec moins de plaisir les - ouvrages de Mr l'Abbé Faillon, du Père Martin, etc. Il avait en grande estime tous ces savants avec plusieurs desquels il était en commerce de lettres. Après avoir été Lieütenant-Colonel de milice, premier Maire .. de Montréal, Mr J. Viger est mort Commandeur de l'Ordre de 8: Gré-
goire le Grand.
neur, après s'être fait remettre ses mémaires relatifs aux pays qu'il avait visités l’année précédente, avec les plans des forts de Détroit, de Chouegen, la carte des rivières etc. auxquels il attachait une grande importance, lui assigna une nouvelle destination. Avant de mettre à exécution les desseins qu'elle avait sur le Canada, l’Angleterre avait résolu de frapper un grand coup en Acadie. C'est là que Mr de Lery fut envoyé. Il partit avec le détachement que portait le brigantin le St, Jean-Baptiste. Il y avait déjà plusieurs mois qu'il était arrivé à Chédiac, lorsque craignant d'être attaqué et de n'avoir pas assez de monde pour tenir tête à l'ennemi, il en écrivit à Mr le Chevalier de la Corne. Voici la réponse qu’il en reçut : “ Memerainkone, ce 5 Septembre 1750. Monsieur, j'ai “ reçu votre leitre qui m'est arrivée à minuit. Elle m'a ‘été envoyée par Perelle qui commande au fort Tou- “louse. Je ferai ce que je pourrai pour vous envoyer “ des Canadiens; mais, outre que plusieurs habitants “sont malades, je suis obligé d'en envoyer à Mr de “ Bailleul qui en demande. Nous avons des nouvelles de ‘* l'ennemi. Les Anglais ont toujours dessein de venir . ici, mais ils ne se croient pas assez en nombre, Suivant “ le rapport des Sauvages qui l'ont su par des Députés “ qui arrivent de Chibouctou et de Port Royal, ils n’ont # “ pas huit bâtiments dans tous leurs postes, ce qui les “ empèche de rien entreprendre. A la vérité, ils ont dit “ qu'ils avaient trois mille hommes ; mais c’est, je crois, “ pour en imposer aux Sauvages Mr Cornwallis ajoute “ qu’il y avait six cents Sauvages à Beaubassin avec des “ Français pour s'opposer à sa descente, mais qu'il sau- “ rait les réduire ; que l’Île St Jean n'avait pas pour un “ mois de vivres, etque moi-même j'en manquerais avant “ trois mois. Par tout cela, on voit que l'Anglais donne- “rait toute chose au monde pour avoir des nouvelles “d'ici. L'important pour nous, est de nous bien garder “et de ne pas le craindre. J'ai l'honneur d’être, Mon- “ sieur, votre etc. (Signé) Le CHEVALIER DE LA CORNE.”
LA FAMILLE DE LERY. y
La lettre qu'on vient de lire, était adressée à Mr de Lery à Beauséjour, dont il était alors Commandant. Six jours après, il en. reçut une autre qui n'était rien moins que rassurante. ‘“ Monsieur, il nous faut préparer à rece- “ voir l'ennemi. Suiveat le rapport de nos courriers qui “ont vu plus de quatorze bâtiments stationner aux “ Mines, les Anglais doivent profiter du premier bon vent “ pour nousarriver. Ils n'ont, il est vrai, que six cents “hommes de Chibouctou, mais ils se proposent de “ prendre deux cents Acadiens et de les forcer à marcher “ devant eux. Afin de faire paraître leur flotte plus con- & sidérable, ils font construire à Port Royal sept ou huit “ esquifs. Les Sauvages m'ont prévenu que le Major “ Lawrence doit m'envoyer son second et que, : us pré- “texte de par'ementer, il doit me faire enlever, ain‘i “ que M: de Ligneris. Ces Sauvages veulent le saisir ei “le l'aire hiverner, disent-ils, dans leurs cabanes, tout “ près des Hébert, chez lesquels ils ont intention de “ s'établir. Les choses étant ainsi, faites réunir toutes les & familles en un lieu sûr, ainsi que leurs bestiaux ; enga- “ gez les hommes les plus déterminés à rester et à mettre “le feu à leuts maisons et à leurs granges, de manière “ que quand l'ennemi arrivera, il ne trouve plus que des “ruines. J'envoie dire aux habitants de profiter du pre- “ mier vent favorable pour se rendre ici. Il en viendra “ beaucoup de Chipaudy. Tous les gens du Père Germain “ sont résolus à se bien défendre. Que Mr Le Loutre ras- “ semble, de son côté, le plus de Sauvages qu'il pourra. “ Envoyez des vivres à Ouerkak, farines, lards et bœufs ; “ mais ne faites passer que la charge d’un esquif. Gardez les prisonniers anglais, comme je le fais ici. L’ennemi “ ne manquera pas de mouiller à Ouerkak ; surveillez-le, “etsil veut parler, expliquez-vous le plus brièvement “ possible. Il n’est allé à la rivière S' Jean que pour sur- “ prendre Boishébert et s'emparer de sa personne. Avec “ces précautions, tout ira bien. J'ai l'honneur d'être, “ Monsieur, votre etc. (Signé) Le CHEVALIER DE LA CORNE.”
Les événements qui se passèrent alors, sont connus. &“ À l'approche des Anglais, dit Mr Garneau, les habi. “ tants encouragés par leurs Missionnaires, mirent eux- . mêmes le feù à leur village et se retirèrent avec leurs “ femmes et leurs enfants, derrière la rivière qui se jette “ dans la Baie de Caignectou. Jamais on n'avait vu “ colons montrer un pareil dévouement à leur Métropole. “ Le Chevalier de la Corne s'avança avec ses forces ot
- planta le drapeau français sur la rive droite de cette “ rivière, en déclarant au Major Lawrence qu'il avait “ ordre de lui en défendre le passage. Alors, ce dernier “ retourna à Beaubassin, où, sur les ruines encore fu- “ mantes du village, il éleva un fort auquel il donna son “nom. De leur côté, les Français construisirent le fort “ Beauséjour sur la Baie de Fondy, et celui de Gaspa- ‘ reaux dans la Baie Verte.”
En sa qualité d'Ingénieur, M° de Lery avait donné les plans de ces forts et les avait envoyés au Gouverneur. Peu après, il en reçut la réponse suivante. “ Québec, #8 Octobre 1750. J'ai reçu, Monsieur, votre mémoire “ que j'ai trouvé très-bien. Je suis persuadé que vous ne “ perdez pas de temps pour achever vos cartes. Ii faut ‘ que ces cartes comprennent toute la Baie Verte. Je les “ attends, pour rendre compte à la Cour des travaux. Je “ suis bien aise que vous les fassiez passer au Ministre, “auquel je vous ai proposé pour une Lieutenance, ou “une commission de Capitaine à Louisbourg. Je m'inté- “ resse beaucoup à votre avancement, étant parfaitement, “ Monsieur, votre etc. (Signé) La Jonquière.” Un mois apres, ces cartes étaient dressées et envoyées à la Cour. Le Gouverneur félicite en ces termes l'Ingénieur, par sa lettre du 23 Janvier 1751: ‘ Je suis charmé que vous “ ayez envoyé à la Cour, par la voie de M des Herbiers, “vos plans et mémoires. Je ne puis que vous réitérer ‘ l'assurance de ma satisfaction pour vos services et vous “ prie de croire qu'il n’en tiendra pas à moi que vous ne
“ receviez les faveurs qui vous sont dues.”
Les esronces que le Gouverneur avait fait concevoir à M' de Lery, ne tardèrent pas à se réaliser. D’Enseigne qu'il était depuis 1748, il passa Lieutenant, au mois d'Avril de cette année, en remplacement de Mr de Ligneris, fait Capitaine. Après l'avoir complimenté sur son avancement, Mr de La Jonquière lui annonce qu'il le charge des travaux dont il avait levé les plans. Sa lettre était, en effet, accompagnée de l'ordre suivant: ‘ Il est “ ordonné au Sieur de Lery, Lieutenant d'Infanterie, de & faire construire un fort en pierre à la Pointe de Beau- “ séjour, et un autre à la rivière Gaspareaux, en se con- “ formant aux ordres que nous avons donnés à ce sujet “à Mr d'Eschaillons, Capitaine d'Infanterie. Fait à “ Québec, le 12 Avril 1751. (Signé) La JoNQuIÈRE”” La lettre que Mr de Lery reçut alors de Paris, de Mr de La Galissonnière, en date du 18 mai 1751, ne put que le remplir d’une nouvelle ardeur pour s'acquitter de la tâche qui lui avait été imposée. ‘ Je vous remercie, lui “ écrivait cet ancien Gouverneur, des nouvelles que vous “ avez bien voulu me donner. Continuez toujours à m’in- ‘ former de tout ce qui concerne des endroits aussi inté- “ ressants que ceux où Mr le Marquis de La Jonquière “ vous a envoyé. J'ai beaucoup de regret de n’avoir pas ‘“ reçu la carte que vous m'avez adressée, suivant ce que “ me marque Mr Le Loutre, des environs de Chipaudi. Si “vous en avez gardé la minute, veuillez avoir la bonté “ de m'en envoyer une autre. Je suis avec une parfaite ‘estime, Monsieur, votre etc. (Signé) LA GALISSONNIÈRE.”
Cependant les événements qui venaient d’avoir lieu en Acadie, avaient eu du retentissement en Angleterre. Voulant à tout prix se maintenir, non-seulement dans la Nouvelle-Ecosse, mais encore dans la Baie de Fondy, et même dans l’Ile S' Jean, la Cour de Londres s'était émue. ‘ Les Français, écrivait Lord Albermale, Ambassadeur à “ Paris, ont envahi toute la partie de la Nouvelle-Ecosse, ‘ qui se trouve entre la rivière Chignectou et celle de S* ‘ Jean; ils ont brûlé Beaubassin, en ont organisé les
habitants et leur ont donné des armes. Il faut, ajoutait- “ il, obliger Mr de La Joriquière à désavouer sa conduite, ‘“ à retirer ses troupes du territoire anglais et à réparer “les dummages qu'elles y ont causés” Devant des accusations aussi graves, l’ordre fut donné d'écrire sans délai au Gouverneur du Canada, pour lui demander des explications précises. Lorsque les lettres de la Cour arri- : vèrent en Canada, Mr de Lery y était de retour. Il venait de poursuivre à la Grosse Roche, près du Cap aux Oies, un vaisseau suspect qu’on y avait aperçu. Profitant alors de sa présence, Mr de La Jonquière le chargea de passer en France sur le Charriot Royal, et d'aller exposer au Roi les choses telles qu’elles s'étaient passées en Acadie entre les Français et les Anglais. Le Gouverneur ne pouvait confier une mission aussi délicate à des mains plus sûres. Mr de Lery partit immédiatement. Il débarqua à l'Ile Dieu, et de là se rendit à Versailles, où il présenta au Ministre, qui était alors Mr Rouillé, un mémoire détaillé de tout ce qui avait eu lieu, rétablissant parfaitement les faits et montrant la vérité dans tout son jour. Son mémoire était accompagné de cartes propres à expliquer la position des deux pays. Il devint alors évident que c'étaient les Anglais qui avaient attaqué, et que les Français n'avaient fait que se défendre. Justement indigné, le Cabinet de Versailles demanda compte à son tour à celui de Londres de la conduite de ses vaisseaux qui, jusque dans le Golfe St Laurent, avaient assailli des navires français ; et comme la Grande-Bretagne se refusait à donner satisfaction, Mr de La Jonquière, exonéré de tout blâme, fut autorisé à user de représailles. Ainsi, la mission de Mr de Lery eut un plein succès.
Mr de Lery eût bien souhaité profiter de son séjour en France pour aller visiter sa famille à Toulon ; mais les graves intérêts qu’il avait à traiter, ne le lui permirent pas. Il se contenta de lui écrire. Voici la réponse qu'il reçut de l’une de ses tantes. On aimera sans doute à lire cette lettre qui prouve, une fois de plus, que les liens qui
unissaient à cette époque les familles de France à celles du Canada, n’avaient rien perdu de leur force. ‘ Toulon, “6 Juin 1752. Mon cher neveu, je serai heureuse, ainsi “ que M‘ Chaussegros, votre tante, de recevoir votre por- “trait; mais je l'aurais été infiniment plus, ainsi que “ tous vus parents qui se faisaient une fête de vous voir, “ si vos affaires vous avaient permis de venir jusqu'ici. “ Ma maison et ma table sont toujours à votre disposi- “tion. J'ai reçu une lettre de mon fils aîné, Ingénieur à “ Port Louis. Il m’annonce qu'il a reçu une gratification “ du Roi Je vous remercie beaucoup pour la place ‘ d’Aide-de-port que vous avez obtenue de Mr Rouillé “ pour mon fils cadet. Mr Gaudin qui a la confiance du “ Ministre, est de la même famille que la mienne ; mais “ j'ignore à quel point nous sommes parents. Tout ce que “je sais, c’est que nous avons les mêmes armes. Quand à Mr de Chaussegros qui vient de mourir aux Iles, lais ‘ sant une énorme succession, ainsi que vous en a informé “ Mr de Mine, je ne saurais, non plus, constater quel “ dégré de parenté il y a entre nous: il faudrait pour ‘“ cela remonter plusieurs siècles. Son nom de famille ‘était Etienne ; celui de Chaussegros lui a été donné. “ par un Roi auquel il-avait aïdé a monter à cheval. ‘ Vous vous appeliez Etienne, lui dit le prince : ‘‘ désor- ‘“ mais vous vous appelerez Chaussegros, et vos armes ‘ seront une botte.” Si j'obtiens quelques éclaircissements ‘à ce sujet, je vous en ferai part. En attendant, recevez, ‘ avec les respects de mon fils et de ma fille qui a onze ‘ ans, l'assurance du sincère attachement avec lequel je “suis, mon cher neveu, votre ante dévouée. (Signé) “ GaupiN CHAUSSEGROS.” Au moment de laisser la France, alors qu'il était à la Rochelle achevant de se perfectionner dans l’art des évolrtions militaires, M° de Lery reçut une nouvelle lettre de sa tante qui lui marquait qu’elle espérait bien avoir sa visite une autre fois, et le chargeait de présenter ses civilités au Général Duquesne qui était de ses amis. De son côté, le Marquis de la Galissonnière,
après l'avoir félicité des progrès qu’il avait faits dans le Génie, lui écrivait qu’il s'était occupé de son retour, auprès du Ministre de la marine, et l’engageait à l’effectuer en prenant la route de Louisbourg. C’est ce que fit Mr de Lery. Le 5 Juillet, il sembarqua sur le vaisseau La Sultane qui faisait voile pour cette ville. Il y arriva le 10 Octobre, et y passa quinze jours. De Louisbourg, il se rendit à l’Ile St Jean, visita en passant Beauséjour, la Baie Française, et, le 4 du mois suivant, s’'embarqua pour Québec, où il arriva le 23.
Mr de Lery était dans sa trente et unième année, ét n'était pas encore marié. C'est alors qu’il songea à se donner une épouse. Il jeta ses vues sur Melle Marie-Louise. Madeleine de Brouage, dont la beauté est restée célèbre. Melle de Brouage était la seconde fille de Mr Françoïis-
Martel de Brouage et de Dame Louise Mariaucheau d’Esglis, fille du Chevalier François Mariaucheau d’Esglis, ,
. Lieutenant du Roi aux Trois-Rivières, et ue Dame Louise- Philippe Chartier de Lotbinière, dont on a parlé. M'F. de Brouage, son père, descendait de M" Pierre Martel, Sieur de Brouague, ou Brouage, originaire de Bayonne, et de Dame Jeanne de Hargon. Etant passé tout jeune dans la Nouvelle-France, vers 1680, avec M' Raymond de Brouage, son frère, qui devint par la suite propriétaire dela Seigneurie de la Chesnaye et donna à son fils un Fief qui passa en 1783 à Melle Martel, épouse de M" Vienne, négociant à Montréal, M: P. de Brouage s'était fixé à la Pointe-Lévi. Le 16 Septembre 1687, il épousa Melle Marie-
Charlotte Charest, fille d’Etienne Charest et de Dame
Catherine Bissot. M'F. de Brouage, issu de ce mariage, ayant obtenu du Roi, en 1718, un brevet qui l’établissait Commandant du Labrador, s’y rendit avec un de ses frères qui y perdit la vie à l’âge de quinze ans. Etant alots passé du Labrador en France, il épousa à Versailles, le 14 Février 1726, Melle Faury Duponceaux, fille de Jean Faury Duponceaux, Gentilhomme du Roi, et de Dame Julienne de Selle. Ayant pérdu peu après son épouse, ainsi que les
deux enfants qu'il en avait eus, il contracta un second mariage à Québec, le 10 Septembre 1732, avec Melle d'Esglis. M" de Brouage était alors dans sa quarantième année, étant né en 1692, et son épouse n'avait que dixsept ans, ayant reçu le jour à Villemarie en 1715. De cette union, sont sortis neuf enfants : Sept filles et deux fils. Madeleine, la troisième des filles, épousa en 1762 M: Racabie Aclem Bondfieds, négociant anglais, et eut trois filles et un fils qui passa aux Indes Orientales.— Catherine, sœur de la précédente, entra dans la famille Dupré, alors une des plus importantes du pays. Elle épousa M° Jean-Baptiste Comte Dupré qui laissa peu après Montréal, pour aller s'établir à Québec.—Angélique, la suivante, fit alliance avec M° William Johnston, Lieutenant d'artillerie, lequel devint par la suite Général.— Marguerite, la sixième, contracta mariage avec Mr Richerville, Lieutenant dans les troupes françaises. Elle décéda en 1785 aux Trois-Rivières, laissant un fils et quatre filles, dont une devint l'épouse de M' Boucher Piedmont.—Enfin Charlotte, la plus jeune, unit son sort à celui de Mr James Hughes, Major à Montréal, et eut six garçons et trois filles.
Devenue l’ainée de la famille par la mort de sa sœur, enlevée à la fleur de l’âge, ainsi que ses deux frères, Melle de Brouage n'avait encore que quinze ans, lorsqu’elle épousa Mr de Lery. Le mariage eut lieu à Québec. Ne fut-ce que pour faire connaître les personnes présentes à la cérémonie, nous croyons à propos d'en reproduire l'acte. Le voici : ‘“ Le 24 Septembre “1753, vu la permission donnée par Mr le Marquis Du- ‘ quesne, Gouverneur Général de la Nouvelle-France, et € la dispense de deux bans accordée par Mr l'Evêque de ‘“ Québec. et après la publication d’un banc : entre le Sieur ‘ Gaspard-Joseph Chaussegros, Ecuyer, Sieur de Lery, ‘* Lieutenant d’une Compagnie dans le détachement de “la marine, fils de Maître Gaspard Chaussegros, Ecuyer, ‘t Sieur de Lery, Chevalier de l'Ordre royal et militaire
‘ de St Louis, Capitaine dans les troupes, Ingénieur en ‘ chof de la Nouvelle-France, et de défunte Dame Marie ‘“ LeGardeur de Beauvais, ses père et mère, de cette ‘“ Paroisse, d’une part ; et Delle Louise Martel de Brouage, ‘“ fille de Mr François Martel de Brouage, Commandant “ pour le Roi dans toute la côte du Labrador, et de dé- ‘ funte Dame Louise Mariaucheau d’Esglis, ses père et “ mère, aussi de cette Paroisse, d'autre part; ne s'étant ‘“ découvert aucun empèchement au dit mariage, nous ‘“ soussigné, Curé de Québec, avons reçu leur mutuel “ consentement et leur avons donné la bénédiction nup- “ tiale, suivant la forme prescripte par notre mère la “ sainte Eglise, en présence de Mr Michel Chartier. Sei- “ gneur de Lotbinière, Lieutenant dans les troupes, beau- ‘ frère de l'époux, et de Dame Louise Chaussegros de “ Lery, son épouse; de Dame Marie-Madeleine Cl} aus- “ segros de Lery, épouse de Mr de Repentigny, sa s sur ; “ de Melle Marie-Gilles Chaussegros de Lery, aussi sœur “ de l'époux ; de Mr François Martel de Brouage, père de “ l'épouse ; de M Louis-Philippe Mariaucheau d’Esglis, ‘ Curé de St Pierre, son oncle ; de Mr Etienne Charest, ‘“ son cousin ; de Dame Angélique Chartier de Lotbinière, ‘ veuve de Mr des Meloises, sa tante, de Dame Angélique ‘ des Meloises, épouse de Mr Pean, sa cousine, et de plu- “ sieurs autres parents et amis qui ont signé avec nous. & (Signé) J. T. RÉCHER.”
Mr de Lery était marié depuis cinq mois, lorsque M' Duquesne, devenu Gouverneur, à la place de Mr de‘La Jonquière, le fit prévenir, au mois de Mars 1754, qu'il eût à se tenir prêt a partir pour le Détroit. Il était au moment de se rendre à son poste, lorsqu'il reçut une nouvelle destination. Des inquiétudes s'étant manifestées au sujet de Niagara, il fut chargé d'y conduire douze canots. C'est là qu’il passa l'hiver. Il y était encore au mois de Février 1755, lorsqu'il reçut du Commandent du fort Duquesne la lettre suivante : ‘“ Monsieur, d’après “ les avis qui nous arrivent journellement par les Sau-
« vages, les Anglais doivent attaquer le fort Duquesne, ce “ printemps. Je vous prie, en conséquence, de vouloir & bien vous transporter ici. aussitôt ma lettre reçue. Je & viens d'écrire à ce sujet à Mr de Muy, et je lui mande “ de vous laisser partir le plus promptement qu’il lui sera & possible. Vous pouvez vous confier pour la route aux 4“ Sauvages affidés qui vous remettront la présente. Vous “ nous serez d'autant plus utile ici, que nous avons le “ plus grand besoin d’un officier capable de tracer et de “ conduire les travaux que nous avons à faire pour mettre “ cette place en état de résister. MM. Dumas et de Ligneris désirent vivement que vous veniez au plus tôt. “ Le zèle que vous avez pour le service, me fait espérer “que vous saisirez avec empressement cette occasion “ d'être utile. Croyez que je n’en serai que davantage, ‘* Monsieur, votre, etc (Signé) CoNTRECŒUR.”
Devant des instances si pressantes, M' de Lery ne pouvait hésiter. Il se rendit donc en diligence au fort Duquesne. Après avoir mis la dernière main aux travaux extérieurs de cette place, il allait entreprendre le fort Machault, lorsque, craignant d’être attaqué à Niagara, Mr de Villiers lui manda d’y repasser. L'ordre était ainsi conçu : ‘ Sur les nouvelles qui nous sont parvenues, que “les Anglais se proposaient d'investir ce poste, nous ‘“ordonnons au Sieur de Lery, Lieutenant des troupes, “ de s’y rendre sans délai, nous chargeant de faire agréer à Mr de Vudreuil qu'il n'aille pas lui rendre compte “ de l’état des choses à la Rivièré-aux-Bœufs, où il avait ‘été chargé par Mr de Contrecœur de faire les préparatifs ‘“ pour la construction du fort Machault. Fait à Niagara, “le 11 Août 1755. (Signé) Vizcrers.”
Gomme on le voit par ces dernières lignes, M° de Vaudreuil avait succédé à M° Duquesne dans le gouvernement de la Nouvelle-France. Loin de désapprouver sa conduite, le nouveau Gouverneur lui en exprima sa satisfaction en ces termes: ‘ Montréal, 23. Septembre 1755. ‘J'ai apprisavec plaisir, Monsieur, que vousétiez retourné
“ à Niagara. J'ai destiné le Bataillon de la Guyenne à aller “ vous rejoindre, et je fais passer en même temps M de “ Boncheau, Capitaine du Bataillon du Bearn, qui possède “ toutes les parties relatives au Génie. Ilse concertera ‘“ avec vous pour les retranchements et autres ouvrages ‘ à faire pour la sûreté de cette place, où vous preparerez ‘ des logements pour une garnison de quatre cents “ hommes. Vous pourrez être très-utile à Mr de Bon- “ cheau, et je ne doute pas que vous n’acheviez les travaux, de manière à mettre Niagara en état de résister, “ non seulement tet automne, mais au printemps pro. “ chain, car il est certain, comme le prouvent les nou. “ velles qui viennent d'Angleterre, qu’un jour ou l’autre, “les Anglais feront l'impossible pour l'enlever. Ayant “ pleine confiance en votre zèle et en vos lumières, je “ suis bien persuadé que vous ne négligerez rien pour “ répondre à ce que demande de vous le service, ce qui “ me procurera l’occasion de vous montrer que je suis très- “ sincèrement, Monsieur, votre, etc. (Signé) VAUDREUIL.”
Mais le moment était venu pour Mr de Lery de prouver par une action d'éclat, qu'il était aussi intrépide guerrier, qu'Ingénieur habile. Il s'employait avec la plus grande activité à hâter les travaux de Niagara, lorsqu’au commencement de l'année suivante il reçut cette lettre du Gouverneur: ‘ Montréal 9 Février 1756. Monsieur, con- “ naissant votre courage, je vous destine une expédition ‘“ dont le succès vous fera beaucoup d'honneur. Comme “la chose presse, je désire que vous partiez en rélais, ‘ aussitôt la présente reçue. Je donne des ordres en ce ‘“ moment à Mr de Longueuil, afin qu'il vous fournisse ‘ tous les officiers dont vous aurez besoin. Il me tarde “ de vous voir arrivé ici, et de vous renouveler la sincé- “ rité des sentiments avec lesquels je suis, Monsieur, votre “etc. (Signé) VAUDREUIL.”
Qu'elle était cette expédition que Mr de Vaudreuil n’annonçait à M de Lery qu'à mots couverts, et dont il lui disait, dans son Postscriptum, de re parler ni à Mont-
réal, ni à Québec ? C'est ce que nous laisse entrevoir l'ordre suivant : ‘‘ Il est ordonné à M" de Lery, Lieu- “ tenant, de partir aussitôt cet ordre reçu, pour se “ rendre à la Chine et prendre ie commandement des “ troupes que nous destinons à servir sous ses ordres, et “ qu’il fera embarquer sur les vaisseaux du Roi, pour les “ conduire avec toute la diligence possible à la Présen- “ tation, et delà suivre les instructions que nous lui “ donnons.” Get ordre était, en effet, accompagné d'’instructions qui domnent le dernier mot de cette entreprise entourée de tant de mystère. Quelque long que soit ce mémoire, il intéresse trop l’histoire, pour que nous ne lui donnions pas place ici: Le voici : “ Nous savons à “n’en pouvoir douter que le projet des Anglais contre Niagara, les occupe toujours, et que depuis longtemps “ils prennent les moyens d'en assurer le succès. Afin “d'arriver plus sûrement à leurs fins, ils ont établi ‘“ deux entrepôts considérables, le premier à environ “ trente lieues de Chouegen, gardé’ par cent hommes, “et le second à environ une iieue et demie du premier, “ gardé par quarante hommes. Dans tes entrepôts, ils “ ont entassé toutes sortes de munitions : des armes, des “ vivres etc. Nous sommes également informés que plus “ de trois cents bateaux sont à portée de ces entrepôts, # afin de les secourir, en cas de besoin. Nous n’ignorons “ pas davantage que les Onneiouthsqui ont leur village à # une lieue de ces entrepôts, en prennent ombrage, et “ qu'ils seraient flattés de les voir disparaître, n'ayant ‘ jamais voulu consentir à être sous la protection des ‘“ Anglais. La connaissance que nous avons de tous ‘* ces faits, est d'autant mieux établie, que tous les ren- “ seignements qui nous sont fournis par les Onneiouths, “ concordent avec les récits des prisonniers et déserteurs ‘anglais. Les choses étant ainsi, nous ne devons rien “négliger pour nous rendre maîtres de ces entrepôts, les “ brûler et détruire. Sans ces mesures de précaution, ‘ l'ennemi pourrait, au printemps, poursuivre son projet.
‘ Comme la Colonie a un intérêt sensible à l'empêcher, “ nous nous sommes décidés à y envoyer un fort déta- ‘“ chement et nous en avons confié le commandement à “ Mr de Lery, ayant pleine confiance en son zèle, en celui “de Mr de Montigny et des autres officiers, sous ses “ordres. Cette mission étant de la dernière importance, “ noùs croyons devoir lui donner les instructions sui- ‘“ vantes :
“To Mr de Lery trouvera à la Chine un détachement de “ trois cent trente-six hommes : cinquante des Bataillons “ de la Reine, Guyenne et Bearn ; vingt-cinq des troupes “ détachées de la marine; cent soixante Canadiens ; cin- “ quante-et-un Iroquois du Sault St Louis. Les Sauvages du “ Lac des Deux-Montagnes, qui doivent être rendus aux ‘“ Cèdres, sont au nombre de cinquante : trente-trois Iro- ‘ quois, six Algonquins, onze Nipissings. Mr de Lery les - fera embarquer dans ses bateaux avec le plus de dili- “ gence possible pour la Présentation, veillant à ce qu'il ‘“ n'arrive aucun accident fâcheux et ayant soin que la ‘ bonne harmonie règne entre les troupes, les Canadiens “et les Sauvages. Il fera aussi attention à la conser- “ vation des vivres.
W Ilo Arrivé à la Présentation, où le Commandant a “ reçu ordre de fabriquer du biscuit et de pourvoir à tout “ce qui est nécessaire au prompt départ du détache- “ ment, Mr de Lery conférera avec M" l'Abbé Piguet !
1 Mr l'Abbé Piquet, prêtre du Séminaire de St Sulpice, était passé en Canada en 1734. Ayantété appliqué par ses Supérieurs au ministère des Sauvages, il acquit en peu de temps une grande influence sur cestribus. Dans le but de promouvoir leurs intérêts, il obtint en 1751 une concession sur la rivière de la Présentation, où, comme l'ont fait dans ces derniers temps les MM. Brossard, sur la rivière Mantawa, il fit construire un moulin, ainsi que le portent les registres de l’Intendance, M: Piquet peut être regardé comme le Fondateur d'Ogdensburg. En 1757, de concert avec Mr Mataret, également prêtre de S!' Sulpice, il s'employa avec le plus grand zèle, suivant Mr de Bougainville, à entendre les confessions, avant l'attaque du fort William Henri. En dépit de ce qu'a pu dire la malveillance, M" Piquet a été un des plus grands Missionnaires de son temps : aux yeux des Anglais, admirateurs de ses vertus, c'était le Jésuile de l'Ouest ; et, d'après M Hocquart plus
’ en
“ sur sa campagne et prendra de lui tous les renseigne- “ ments qu'il est en état de lui donner. Il-joindra à son “ détachement tous les Sauvages de cette Mission, sans “ oublier les Abénakis. Si la troupe n'est pas trop fati- “ guée, il continuera sa route le lendemain, ou au moins “ le surlendemain.
“ IIlo En partant de la Présentation, M" de Lery pren- “ dra ses précautions pour empêcher qr'aucun Sauvage “ne déserte et n’iuforme l'ennemi de sa marche. Il ‘ aura toujours avec lui des éclaireurs. Il se concertera « à cet effet avec les Onneiouths, leur montrant beaucoup “ de confiance, mais les surveillant de près, sans qu'ils “ puissent s’en apercevoir. Si ses découvreurs lui amè- “nent des prisonniers anglais, il les interrogera, les ‘“ invitera à se joindre à lui et à le conduire, leur pro- ‘“ mettant une récompense si leurs renseignements sont ‘“ exacts, mais les menaçant de leur faire casser la tête, ‘ sur le lieu même, s’il s'aperçoit de quelque supercherie,
[Vo Il donnera ordre à ses éclaireurs de lui amener # les Sauvages qu'ils rencontreront, et de les engager à ‘* prendre part à l'expédition. S'ils sont des Cinq Nations, “il leur fera comprendre par quelques branches de “ porcelaine que nous n'avons contre leur nation aucune “intention hostile, que, bien loin de là, nous n’entre- ‘“ prenons cette campagne que pour les mettre à l'abri de “ leurs ennemis ; et dans le cas où ils ne voudraient pas “ croire à notre parole, il s’assurera de leur personne, “ les prévenant qu’il n’en agit ainsi que par précaution,
“ Vo A mesure qu’il approchera du terme de sa route, ‘il redoublera d'attention, afin de n’être pas découvert, ‘* surtout lorsqu'il ne sera qu’à une journée des entrepôts. Alors il réunira son détachement dans un bois, et, après ‘* avoir exhorté chacun à faire son devoir, il prendra ses
à même que personne d'apprécier son zèle et la sagesse de ses vues, il était PApditre des Iroquois. Après la conquête, Mr l'Abbé Piquet repassa en France et mourut en 1784.
‘ dispositions pour frapper une heure avant le jour. Il ‘“ aura soin que chaque Brigade ait un officier à sa tête, “ le plus ancien, et un autre à sa suite. Il importe que ‘ tout le détachement donne ensemble, avec ardeur, mais ‘“ sans confusion. Nous avons prévenu la Cour de cette “ campagne et nous espérons que chaque officier tiendra “à se signaler, afin d'avoir part aux faveurs du Roi. ‘ Inutile de recommander à M" de Lery de mettre ses “ vivres en sûreté, avant d'engager l’action.
“ VIe Si, arrivé près des entrepôts, Mr de Lery recon- “ naît, à n’en pouvoir douter, que les Anglais s’y sont retranchés et qu'il lui est impossible d'attaquer les “ retranchements, il fera la manœuvre qu'il jugera la ‘“ plus convenable, afin d'attirer l'ennemi et le combattre, “et, pendant ce temps, fera mettre le feu aux bateaux, “au moyen de matières combustibles, préparées à ‘ l'avance, ne laissant rien subsister et s’enquérant exactement s’il n’y a pas ailleurs d’autres dépôts, afin de les “ détruire également. Dans le cas où des forces supé- “ rieures aux siennes arriveraient pour défendre les entrepôts, ilne se hasardera point à attaquer, à moins “qu'il ne fut sûr de surprendre l'ennemi, préférant ‘“ plutôt se retirer, sans frapper, que d'exposer sa troupe “ et de compromettre l'honneur des armes du Roi. Dans tt le doute sur le parti à prendre, il tiendra un conseil de “ guerre, où seront invités tous les officiers, et prendra té leur avis.
“ VIT Si, après avoir enlevé et brulé le premier entre- “ pôt et détruit les bateaux, les Sauvages refusaient de “ prendre part à l'attaque du second, soit à cause de leurs « blessés, soit pour toute autre raison, plutôt que de “ donner sans eux, il s’en tiendrait là, sans aller plus “loin. Mais, si même avant l'attaque du premier entre- “ pôt, les Députés des Cinq Nations venaient lui offrir un “ collier, afin de le dissuader d'attaquer, il leur ferait valoir sa mission, et, s’ils persistaient à lui faire de & l'opposition, il leur déclarerait qu’à partir de ce moment
“ il les regarde comme ennemis et qu'il va les traiter “ comme tels, sans toutefois le faire, à moins qu'il ne fût “ bien sûr du succès.
“ VIII Après avoir accompli sa mission, Mr de Lery “ détachera quelques Sauvages, afin d'informer les Onneiouths de son résultat et leur offrir un collier en “ signe d'amitié, les assurant de nouveau que nous n'a- “ vons eu dans cette entreprise d’autres intentions, que “ d'empêcher les Anglais de s'emparer des terres des ‘ Cinq Nations, et que nous sommes prêts a leur porter “ tous les secours dont ils auraient besoin. Il reprendra “ ensuite sa route pour la Présentation le plus promp- “ tement po: : ‘ie, mais avec beaucoup d'ordre, et ayant “ soin, comme en allant, de s’entourer d'éclaireurs, afin “ d'éviter toute surprise. Fait à Montréal, ce 23 Février 41756. (Signé) VAUDREUIL. ”
Par la lecture de cette instruction, on comprend sans peine qu’il s’agit de la célèbre expédition contre le fort Bull, qui eut à cette époque tant de retentissement et qui contribua beaucoup à retarder les projets des Anglais sur le Canada. Afin d'en assurer le succès, Mr de Lery ne négligea aucun des moyens que la prudence peut suggérer. Après avoir dressé une carte du pays, que nous avons sous les yeux, depuis la Présentation jusqu'à Corlar, avoir tracé la route qu'il devait suivre pour n'être pas découvert et avoir observé la distance qui se trouvait entre les entrepôts et le village des Onneiouths, il s’occupa, dans les plus petits détails, du matériel de son expédition. Afin qu’il n’arrivât pas à son détachement ce qui est arrivé récemment aux Volontaires Cana- : diens, envoyés à la poursuite des Fénians, à S' Albans, il ne consentit à partir qu'après s'être bien assuré des moyens de transport. Ayant fait à ce sujet des observations au Gouverneur, il en reçut la réponse suivante: ‘“ Mr le Commissaire me fait dire que tout ce que vous “avez demandé pour compléter l’équipage de votre
‘ détachement, a été envoyé ce matin. Il me devient
‘ évident qu’il vous est impossible d’aller en bateau; ‘ mais votre zèle, ainsi que celui de MM. les officiers, me ‘ répond que vous saurez triompher de toutes les diffi- “ cultés: vous n'aurez que plus de mérite. Faites aug- ‘“ menter le nombre de traînes, suivant le besoin, et “ mettez vous en route, car les moments sont précieux et “ de la dernière conséquence.” Satisfait d'avoir obtenu ce qu’il désirait sous ce rapport, Mr de Lery partit de la Chine et se mit en marche pour les Cèdres. Arrivé là, et reconnaissant, après une revue minutieuse, qu'il n’était pas pourvu des vivres nécessaires, il ne put dissimuler son mécontentement à Mr de Vaudreuil qui s’empressa de le rassurer en ces termes : “ Ce n’est que par erreur ‘“ que les deux quarts remplis de têtes, ! vous ont été en- ‘“ voyés; on ne. s’est pas conformé, il paraît, aux ordres ‘ de Mr Martel. M' de ‘a Saussaye part immédiatement “ avec tous les articles que vous avez demandés, et de la “ meilleure qualité : vous receverez par lui le lard et tous “ Jes rafraîichissements dont vous avez besoin. Croyez “ que c’est le dernier obstacle qu vous trouverez de ce “côté. J’ai beaucoup de regret de la journée que ces ‘“ malentendus vous ont fait perdre ; mais avec l’activité “qui vous distingue et le sentiment que vous avez de “ votre mission, je ne doute pas que vous ne répariez le ‘temps perdu.” C'était vien le désir de Mr de Lery;
1 On voit là un exemple de ces fourberies, si communes à cette époque, et qui, avec la désunion entre les officiers supérieurs, dont elles rent une des principales causes, eûrent une si large part à la ruine du pays. Non contents d’accaparer les comestibles et autres marchandises, de les revendre à des prix exorbitants et ensuite de présenter des états de compte surchargés et le plus couvent faux, Bigot et ses complices n'avaient pas honte de spéculer encore sur la vie du soldat, en substituant de la mauvaise nourriture à de la bonne, Tous ces détails sont rapportés dans les pièces du procès de ces grands couables. Et afin de dérober à la connaissance du Roi tant d’infamies, ils achetaient à prix d'argent la conscience de ceux qui auraient pu les dénoncer. Ce sont là de ces prévarications qui crient vengeance, et qui : heureusement demeurent rarement impunies. Bigot, avec cinq de ses adhérents, fut banni du royaume et condamné à restituer les gains illicites qu'il avait faits.
mais pour épargner à ses troupes tout sujet de mécontentement, après leur avoir fait procurer tout ce qui leur : «it nécessaire, il voulut encore, en homme prudent, que les convois le suivissent et même le dévançassent. Faisant droit à ses justes représentations, le Gouverneur lui envoya la dépêche suivante : “ Je goûte vos “raisons. Le Duc part à l'instant avec les vivres. Ila “ avec lui cinquante hommes, qui, joints aux trente-huit “ qui sont sur les bâteaux, suffiront pour le service des “ traînes jusqu’à la Présentation. Il y a sur les traînes “ cent pains, vingt haches, douze bottes, cent paires de “grapins. Ci-jointes deux lettres, l’une pour Mr l'Abbé “ Piquet, l’autre pour M de Portneuf. Vous les leur ‘ ferez passer par un homme vigoureux, afin que, pré- “venus à temps, ces Messieurs vous fassent préparer “tout ce qui peut vous être nécessaire pour le reste de “la campagne. Je les informe que je fais partir des “ convois qui remplaceront tous les articles qu’ils vous “auront fournis. Siquelque chose venait à vous manquer, “ donnez-en avis à Mr de Portneuf qui a ordre de vous “ procurer tout ce qui vous est nécessaire.” Rien ne faisant obstacle, M' de Lery pressa sa marche et arriva à la Présentation dans les premiers jours de Mars. Il s'empressa d'en informer le Gouverneur qui lui expédia un courrier, porteur de la lettre qu’on va lire : “ Mont- * réal 16 Mars 1756. Monsieur, j'ai appris avec un plaisir ‘ sensible que vous étiez heureusement arrivé à la Pré- ‘“ sentation avec votre détachement. Je ne suis pas moins “touché de voir l’ardeur qui anime les troupes, et j'ai ‘“ hâte de connaître le résultat de votre campagne. Mme ‘ de Vaudreuil ne s’y intéresse pas moins et me charge ‘* de vous faire passer ses compliments. Je compte que ‘vous frapperez le 20, et que le 30 nous aurons de vos ‘“ nouvelles, Quelque parti que vous preniez, soyez per- ‘ suadé que je serai satisfait, sachant que vous avez fait ‘€ pour le mieux. Sans doute, il serait fâcheux que vous ‘‘revinssiez, sans avoir fait quelque chose; néanmoins,
“si vous deviez rencontrer des forces supérieures, il ‘“ serait peut-être mieux de ne pas vous engager. Je fais ‘* passer des vivres à la Présentation pour votre retour. “ Le Duc a ordre de vous y attendre avec ses bateaux. Mes compliments à Mr de Montigny et à tous vos officiers. “J'ai l'honneur d’être, Monsieur, votre, etc. (Signé) VAUDREUIL.”
Mr de Vaudreuil ne fut pas trompé dans son attente. Mr de Lery frappa, en effet, et en frappant, fit un tort immense à l'ennemi. C’est là une des plus belles pages de sa vie militaire. Après avoir fermé les yeux sur les hésitations des Sauvages, suivant une nouvelle instruction du Gouverneur qui lui annonçäit un prochain convoi et l'arrivée de Mr de Cournoyer, il attaqua l'ennemi avec un élan irrésistible. Après avoir enfoncé la porte du fort, à coups de hache, comme il a été rapporté ailleurs, et mis en pièces les palissades, tous ces vaillants guerriers, animés par la présence de leur chef et excités par Mr de Montigny qui leur donnait l'exemple de la bravoure, montèrent à l'assaut et passèrent au fil de l'épée toute la garnison. Une immense quantité de projectiles de guerre et de provisions de bouche fut anéantie. ‘ Avec un déta- ‘“ chement de trois cents soldats et Sauvages, dit Mr ‘ Dussieux, ! Mr de Lery enleva, le 27 Mars, un fort près “ de Chouegen, passa la garnison au fil de l'épée, prit ‘ une quantité considérable de vivres et de poudre, et fit “ sauter le fort.” En apprenant ce beau fait d'armes, Mr
1 À tous ses autres ouvrages, dont plusieurs ont eu plusieurs éditions, M" Dussieux, professeur distingué à l'Ecole Impériale militaire de Saint-Cyr, à ajouté un histoire du Canada sous la dominalion française. C'est, avec les écrits de Mr Margry sur les voyages de Joliet, de la Verendrye etc., une œuvre qui se recommande d’ellemême au public canadien. Ce qui donne surtout du prix à cette publication, c'est qu'outre sa clarté et sa concision, elle renferme une foule de documents inédits sur les luttes mémorables qui précédèrent la conquête. On y trouve des lettres du Baron Dieskau, de Montreuil, de Doreil, de Bourlamaque, de Bougainville, du Chevalier de Lévis, du Général Montcalm, du Marquis de Vaudreuil etc., avec des relations des principales batailles.
de Vaudreuil s'empressa de faire parvenir ses félicitations à l’heureux vainqueur. Sa lettre est ainsi conçue : ‘‘ J'ai “ reçu, Monsieur, votre journal, avec la lettre qui m'in- “ forme de votre brillant succès. Je l'envoie à Mr le “ Garde des Sceaux qui ne manquera pas de faire valoir “ une si belle action, et je ne doute pas que le Roi ne “ vous accorde les grâces que je demande pour vous, et ‘ que vous avez si bien méritées. J'y prends le plus vif & intérèt, et je ne serai pas peu flatté de vous les voir “ obtenir. En attendant le plaisir de vous revoir, je vous “ réitère l'assurance des sentiments avec lesquels je suis, ‘“ Monsieur, votre etc. (Signé) VAuDREuUIL.”
Ce n'était pas là, touiefois, le dernier trophée que Mr de Lery devait remporter. Nous le retrouverons encore, en 1759, sur les Plaines d'Abraham, faisant un suprême effort pour empêcher le Canada de tomber au pouvoir des Anglais. Il était à peine de retour à Montréal, qu'il fut chargé par M. le Marquis de Montcalm de se rendre, avec un détachement, au fort St Frédéric, où commandait Mr de Lusignan, afin d'aller reconnaître l'ennemi qu’on disait avoir fait une apparition sur les bords du lac Champlain. Cet ordre était du 3 Octobre 1756 et était accompagné de l'instruction suivante : ‘ Mr de Lery ‘aura à ses ordres MM. de Cournoyer. Sabrevois, Fleu- ‘“rimont, Enseignes des troupes de la marine, et Mr ‘“ Carpentier, officier des troupes de terre, avec vingt “ soldats des troupes de terre et un Sergent, vingt soldats “ des troupes de la marine et soixante Canadiens. Il aura ‘aussi des Sauvages des différentes nations. Ce déta- “ chement-s’assemblera aujourd’hui à la tête du camp du “ régiment du Languedoc; il marchera avec armes et “ bagages et prendra, le soir, ses vivres et munitions de ‘“ guerre au fort St Frédéric. Mr le Major Général fera “ donner les bateaux nécessaires pour le départ de ce “ détachement. Arrivé au fort St Frédéric, Mr de Lery se ‘“ concertera avec Mr de Lusignan pour les dispositions à ‘“ prendre, afin de découvrir la route que les ennemis ont
“ suivie pour pénétrer, avec des berges armées, dans le “lac Champlain, de même que celle qu’ils ont tenue “ dans leur retraite, après avoir laissé leurs berges sur le ‘“ rivage. Il partira demain de St Frédéric avec son déta- ‘“ chement, se rendra à l'endroit où ont été trouvées ces “* mêmes berges. S’il ne peut découvrir la route que les ‘ ennemis ont alors prise, il reviendra sur ses pas, fera ‘ embarquer son détachement et suivra le côté Nord du lac Champlain jusqu’à la rivière Ranquette, ne laissant ‘aucun point de ce littoral, sans l’explorer ; il rentrera “ dans la rivière Ranquette, qu’il remontera le plus haut ‘ possible. S'il ne trouve de ce côté aucune trace de # l'ennemi, ni chemin, ni rivière, qu'il ait pu prendre, il “se trans)ortera avec son détachement du côté Sud, “ qu'il visitera de la même manière, jusqu'à la hauteur ‘* de St Frédéric, entrera dans la rivière à la Loutre et ‘ dans les lacs qui s’y rencontrent, poussant jusqu’au ‘ fond de la Baie St Frédéric et ne passant aucun endroit ‘sans l’examiner, afin de s'assurer ainsi de la sécurité ‘“ des deux rives du lac Champlain” Le Général terminait en disant qu'il s’en rapportait à ses talents et à ses lumières pour cette mission importante et le priait de suppléer à tout ce qu’il pourrait avoir omis. (Cette confiance ne fut pas vaine. Mr de Lery s’acquitta de cette nouvelle commission avec un zèle qui lui valut des éloges de la part du Chevalier de Lévis et du Général Montcalm. Il était de retour de cette exploration, lorsque, huit jours après, il reçut de ce dernier, toujours au camp de Carillon, une lettre ainsi conçue : ‘ Carillon, 10 Oc- ‘“tobre 1756. Monsieur, je vous envoie Mr Carpentier, ‘ dont, j'espère, vous serez content. Si Mr de Vaudreuil “ suivait mon avis, il le laisserait, cet hiver, à la Présen- # tation, où il serait un excellent second pour Mr de Lo- “ rimier et Mr l'Abbé Piquet. Mr de Boucherville vient “ de partir avec un parti d’Iroquois, pour aller dans la “ Baie continuer les découvertes. Dès que l’objet des “ fourrages sera terminé, veuillez bien m'en informer. Je
“ suis très-parfaitement, Monsieur, votre etc. (Signé) 4 MONTCALM.”
Mais Mr de Lery ne devait pas rester à S* Frédéric. Une mission plus importante que toutes celles qu'il avait remplies jusqu'alors, l'attendait en 1747. La patrie, me nacée de toutes parts, attendait de sa science et de son dévouement un nouveau service. Déjà, comme on l’a vu, il avait mis Chambly, St Frédéric, St Jean et Montréal en état de résister à l'ennemi. Cette année, il fut chargé d’ajouterde nouveaux travaux aux fortifications de Québec, Profitant de son retour en cette ville, Mr de Vaudreuil lui écrivit la lettre qu’on va lire : ‘“ Montréal, 20 Juin 1757. “ Monsieur, le zèle et l’activité que vous avez toujours “ montrés, m’engagent à vous charger des travaux qui ‘ sont à faire aux fortifications de Québec. Je suis bien ‘ aise d’avoir cette occasion de vous donner une nouvelle ‘ preuve de ma confiance. Je suis très-persuadé que vous “ ferez votre possible pour accélérer toute chose. Je suis “ très-sincèrement, votre etc. (Signé) VaupreuiL.” A cette lettre était jointe un mémoire qu’aimeront à lire tous ceux qui s'intéressent à l’histoire du pays, et particulièrement aux événements qui se déroulèrent sous les murs de Québec. Le voici: ‘ Aussitôt le présent ordre reçu, “ Mr de Lery fera travailler aux ouvrages et fortifications “ nécessaires, pour mettre la ville de Québec en état de “ défense. En conséquence il aura attention à se con- ‘ former à ce qui suit:
“ Jo 11 fera faire tous les remblais, tant du parapet que “ des ramparts et banquettes du corps de la place. Il * fera élever tous les murs de l’intérieur des parapets, ‘ayant soin de les asseoir sur de doubles pièces de bois, ‘tirées de l'artillerie, bien assemblées ensemble, ainsi # qu'on l’a observé pour les murs précédemment faits. “ Il fera élever tous les murs de la contrescarpe dans le “ genre de ceux déjà existants, et, après avoir égalisé le “ terrain à mesure, en ayant soin, comme on peut être “attaqué d’un moment à l’autre, de former avec les
‘“ remblais un glacis rapide que l’on pourra adoucir par “ la suite en l’allongeant, il tracera le chemin couvert, ‘les places d’armes ettraverses, conformément aux autres parties des fortifications.
« Ilo Il fera établir des plates-formes sur les rem- “ parts, en commençant par les embrasures du côté “ du Palais, et en observant de ne donner que vingt pouces aux grenouillères qu’il fera construire avec “ des madriers de chène, maïs avec du bois de pin dans tt les endroits bas qui demanderaient un grillage en fer, “ à cause de l’affaissement des terres. La grenouillère “ en maçonnerie sur les remparts du fleuve doit avoir “ vingt-deux pouces de hauteur, au-dessus des plates- “ formes, au pied desquelles il formera, au moyen de “ terres rapportées, une pente douce, afin de pouvoir “ monter le canon. A la première nouvelle que l’on aurait de l'apparition des Anglais dans le fleuve, il # ferait abattre sur le champ les hangars qui séparent “ les plates-formes construites, à la Basse-Ville, sur les “ quais de MM. le Vasseur, Imbert et Estèbe, et élèverait, “ à leur place, celles qui sont marquées, ainsi que des merlons de quinze pieds d'épaisseur, en laissant une & besine de trois pieds aux quais de MM. le Vasseur et & Imbert, mais non à celui de Mr Estèbe, qui peut s’en “ passer, et où déjà le canon est rendu. Il fera égale- “ ment placer. des batteries sur les quais de construction « et ceux du Palais.
« IIlo Mr de Lery n’oubliera pas qu’il est de la dernière & importance de faire fermer, tant intérieurement qu’ex- « térieurement, les poternes et souterrains, en ayant « soin de doubler les portes extérieures de madriers de “ chêne, garnis de clouds posés en forme de lozange. “ Les trois portes de la ville sont à faire, ainsi que les “ ponts-lévis. Il ne paraît pas que l’on ait eu dessein “ d'y en placer, quoiqu'il y ait un tableau extérieur, à “ moins qu’il n’y ait un engagement pour mettre un & double pont, en forme de bascule. Cette partie est à
ee ee ee ee se <
nn OR Ve en
“ examiner, et dans le cas où il n’y en aurait pas, Mr de “ Lery y en établira un pat le moyen de poulies que l’on “ peut fixer avec des chaînes de fer, au moyen du ma- “ chioli destiné à la défense de cette porte. Il est néces-
# saire que l’on y en établisse un, autrement le mineur
“ pourrait s'attacher à la porte sans être vu. Il fera une “ herce pour la coulice que l’on a pratiquée, la hauteur “ne permettant pas de mettre des orgues. Nous preve- “ nons M de Lery que nous avons fait faire, aux forges “ du Roi, des chaines pour barrer la petite rivière, au “ moyen des mâts qui sont au chantier du Palais, et que “ nous avons expliqué au Sieur Fromentaux la manière “ de les placer.
“ IVo Comme il est nécessaire de faire tirer de la pierre “ que l’on paiera à la toise, ains’ que les remblais, M" de ‘“ Lery fera mettre tous les carrièreurs dans les fossés, # dont il fera disparaître les inégalites, en remplissant “les excavations qui seraient trop profondes. Il fera ‘ attention aussi à ne pas laisser aux environs de la place des excavations, où l'ennemi pourrait se loger et se “ mettre à l'abri du canon, et d'où quelques fusilliers pour- “ raient incommoder la ville. Si l'ennemi venait à pa- “ raître, il faudrait raser les maisons extérieures et “ niveler le terrain.
“ Pour remplir tous ces objets, M. de Lery fera faire ‘“ des approvisionnements de toute espèce, en pierre, “ chaux, outils, gabions, fascines etc. et s’entendra avec # Mr l’Intendant qui a donné des ordres à cet effet. Pour ‘ les autres ouvrages que nous estimerons nécessaires, ‘“ nous attendrons à avoir des nouvelles de l’approche de “l'ennemi. Fait à. Montréal, le 23 Juin 1757. (Signé) “ VAUDREUIL.”
Lorsque M" de Lery reçut ces instructions, il venait d’être fait Capitaine. On s’étonnera peut-être de ce qu’un officier qui depuis plus de dix-huit ans rendait tant de services, n’avait pas encore été promu à ce grade ; mais on doit se rappeler qu'alors l’avancement n’était accordé ni
à la naissance, ni à la fortune, mais au mérite, ce qni, aux yeux de tous, en doublait la valeur. Ses commissions sont du 1* Mai 1757, et portent qu’elles lui sont accordées à raison ‘‘ de sa vigilance, bonne conduite, expérience ‘6 au fait de la guerre, fidélité et affection au service du Roi” La Compagnie dont le commandement lui fut donné, était celle du Capitaine de Mai. Ne voyant dans cette nouvelle élévation qu'un motif de plus de servir la cause du Roi et du pays, M' de Lery se mit en devoir d'exécuter les ordres qu’il avait reçus. Le jour mème où ils lui parvinrent, il reçut du Gouverneur une lettre qui était bien propre à l'encourager. ‘“ Je suis très-sensible, & lui écrivait M: de Vaudreuil, au compliment que vous ‘ voulez bien me faire sur la promotion de mon frère, & fait Grand Croix, et au plaisir que vous aurez si j'ai ‘ part aux faveurs de Sa Majesté. J'espère que vousaurez cet honneur avec moi. J’ai rendu au Ministre la justice “ qui est due à votre zèle, et dont vous me donnerez de “ nouvelles preuves en accélérant les travaux dont je “ vous ai chargé pour la sûreté de Québec. S'il était à “ propos d'y en ajouter d’autres, et que l'approche de l’en- &« nemi ne vous permit pas d'attendre mes ordres, vous “ feriez travailler à ces ouvrages sans la moindre diff- ‘ culté. Comme M: de Lusignan est parti, je vous prie “ de vouloir bien vous charger aussi de la partie de “ l'artillerie. Le Maître canonnier de Québec pourra “ vous être très-utile à cet égard.” Quatre jours après, ayant informé le Gouverneur du nombre des hommes qu’il employait, et des travaux qu’il avait commencés, il en reçut la réponse suivante : ‘ Je vois avec un sensible « plaisir la peine que vous vous donnez pour mettre Québec en état de défense. Attachez-vous principa- “ lement aux fortifications de la place et aux batteries. « J'espère que nous aurons le temps ! de faire le reste,
1 La persuation où était sans doute M" de Vaudreuil que l'ennemi
ne pouvait remonter le fleuve sans danger, lui faisait croire qu’il aurait toujours assez de temps pour faire achever les autres travaux.
> qni, sions rdées ience *e du ii fut dans ir la voir e où > qui ible, vous rère, i j'ai urez stice z de it je ait à l’envous liffiprie de 1rra res, mes s, il ible ttre ipaies.
ste, 1emi qu’il Aux,
“ après que l'expédition contre le fort George sera ter- “ minée.” Jugeant à propos néanmoins d'étendre ses “ travaux et ne voulant pas le faire sans y être autorisé, Mr de Lery en écrivit à Mr de Vaudreuil qui lui répondit : ‘“ J'approuve que vous entrepreniez tous les ouvrages “ dont vous me parlez, pour la sûreté de Québec, pourvu “ que vous vous occupiez avant tout de la ville et de ses “ batteries. Nous avons assez de temps pour les travaux “extérieurs” Cette lettre était du 31 Juin.”
Mais pour une tâche aussi compliquée, ce n’était pas trop de plusieurs. Le Gouverneur le comprit et il se hâta d'envoyer de l’aide à Mr de Lery. C’est ce qu’il lui annonce par sa lettre du 4 Juillet. ‘ Je charge M' de “ Montbeilliard, Capitaine d'artillerie, lui disait-il dans ‘ cette lettre, de rester à Québec et de s'occuper conjoin- ‘ tement avec vous de ce qui concerne l'artillerie, con- ‘ formément aux ordres que je vous ai donnés et que “vous voudrez bien lui communiquer. Comme vous ‘êtes parfaitement au fait de tout ce qui s’est pratiqué ‘ dans la dernière guerre, il convient que vous le mettiez ‘au courant.” C'est, en effet, ce que fit Mr de Lery. Aidé de Mr de Montbeilliard, il hâta tellement les travaux, qu’au mois d’Août suivant, M' de Vaudreuil put lui écrire ces lignes: “Je suis très-satisfait des soins que vous ‘ prenez pour les fortifications de Québec, et je vous sais
Gette confiance n’était pas partagée par Mr de Pontleroy, Ingénieur récemment arrivé de France. ‘ Il avait donné plusieurs mémoires à
: “Mrle Marquis de Vaudreuil, écrit le Major Joannès, pour fortifier
‘“ Québec, tant par une cuaine de redoutes, proposée le long de la côte “ de Beauport, lieu le plus facile pour un débarquement, que pour ‘“ mettre le reste de la ville en état de défense; mais ses avis fürent “ contrariés.” Mr de Montcalm, à qui le Ministre avait écrit ‘ qu'il était nécessaire de borner son plan de défensive aux points les plus rap- prochés et les plus essentiels,” ne put s'empêcher de s’en plaindre. “ À Québec, écrivait-il au Maréchal de Belle-Ile, l'ennemi peut venir si “ nous n'avons pas d’Escadre, et Québec pris, la Colonie est perdue. ‘“ Cependant, nulle précaution ! J'ai écrit, j'ai fait offre de mettre de “ l'ordre, de prendre une disposition pour empêcher une fausse ma- ‘“ œuvre à la première alarme. La réponse est: ‘“ nous aurons le ‘“ temps.”
‘“ gré de votre activité. Je m'en rapporte à vous pour les “ réparations du Château, vous ferez celles que vous ‘ jugerez les plus nécessaires. Mes remerciments et l'as. “ surance de ma vive reconnaissance nour la part que “ vous avez prise à la grâce que le Roi m'a accordée, en ‘“ m'honorant du Cordon Rouge. Lorsque je ferai la “ distribution des six mille livres dont il m'a gratifé, “ j'aurai égard à votre recommandation en faveur des ‘“ deux officiers qui ont bûché la porte du fort Ball, et, “en cela, je ne ferai que suivre les intentions de Sa ‘ Majesté qui tient à récompenser les Canadiens qui se distinguent à son service.”
M' de Lery poursuivait depuis un an ses travaux avec la plus grande énergie, lorsqu'il fut obligé d'en remettre le soin à Mr de Pontleroy, pour voler à la frontière. L’ennemi venait de faire son apparition, sous les ordres d’Abercromby, et il fallait le repousser. Déjà, dans ce dessein MM. de Montcalm, de Lévis et de Bourlamarque s'étaient rendus à Carillon avec trois mille cinquante-huit hommes, dont quatre cents- cinquante Canadiens. M'de Lery fut chargé, de concert avec le Gouverneur des Trois-Rivières, de leur prêter main-forte. L'ordre était ainsi conçu: Dans le cas où la maladie, ou toute autre raison que “ nous ne pouvons prévoir, empêcherait M" de Longueuil, Gouverneur des Trois-Rivières, de se rendre au lieu de “ sa destination, nous ordonnons à M de Lery, Capitaine “ d'Infanterie, de prendre le commandement des Ca- ‘“ nadiens et des Sauvages et d'exécuter tout ce que nous “ avons prescrit, dans nos instructions, à M’ de Longueuil. “ Fait à Montréal, le 5 Juillet 1753. (Signé) VaupreuIL.” M: de Lery avait à peine reçu cet ordre, qu’il en recevait un autre, lui enjoignant de faire défiler les troupes, comme l'avait fait, quelques jours auparavant, le Chevalier Benoist. Voici cet ordre : “ Nous ordonnons à M° de “ Lery, Capitaine dans les troupes du détachement de la “ marine, de se rendre au fort St Jean, où il attendra le détachement des Trois-Rivières et d’où il fera partir les
“ différentes Brigades destinées pour Carillon, ainsi que “ les officiers des troupes détachées de la marine. Il fera ‘ prendre à ces Brigades les outils qui sont dans ce poste “et dont elles peuvent avoir besoin à Carillon, et partira “ lui-même avec la dernière Brigade pour se rendre à & Carillon, où il fera la campagne sous les ordres de Mr “ Rigaud de Vaudreuil, Gouverneur de Montréal, dans & l'armée commandée par Mr le Marquis de Montcalm, ‘ Maréchal des camps et armées du Roi. Nous lui enjoignons de passer les Brigades qu'il trouvera sur sa “ route, et dans le cas où il rencontrerait quelque déta- “ chement ennemi, nous l’autorisons à le poursuivre. “ Fait à Montréal, le 7 Juillet 1758. (Signé) VAuDREUIL.” On connaît l'issue de cette mémorable bataille de Carillon, où enthousiasmés par le courage de leur héroïque chef, les soldats faisaient retentir les échos du cri mille fois répété : « Vive le Roi, vive notre Général,” et après laquelle Montcalm écrivait, sur le théâtre même de la lutte : ‘Quelle journée pour la France ; quelles troupes “ que les nôtres ! Je n’en ui jamais vu de pareilles.”
A l’occasion de cette brillante victoire, des récompenses furent accordées, l’année suivante, aux plus valeureux. Mr de Lery ne pouvait être oublié. Il reçut pour sa part la Croix de St Louis que l’on conserve encôre dans sa famille comme une relique précieuse. (Cette faveur lui fut annoncée en ces termes par le Ministre : ‘ Versailles, 20 Janvier 1759. Mr le Marquis de. Vaudreuil ayant “ proposé, Monsieur, de vous accorder la Croix de St ‘ Louis, le Roi a bien voulu l’approuver. J'ai été bien “ aise de vous procurer cette marque d'honneur. Je suis “ persuadé qu’elle excitera de plus en plus votre zèle ‘ pour le service. J’envoie à Mr de Vaudreuil la Croix ‘ avec les ordres nécessaires pour votre réception. (Signé) “ BerryEr” Il ne fallait rien moins que ces encouragements pour soutenir l’ardeur de ces vaillants défenseurs de la patrie, qui, se voyant à la fois abandonnés par la France et serrés de près par de nombreuses armées,
n'avaient que trop de motifs de perdre confiance. Mais leur courage grandissant à mesure que grandissait le péril, ils devinrent comme autant de géants. C'est alors que leur ardeur se communiquant aux autres, tout homme se fit soldat, et, plus approchait le dénouement du grand drame, plus la flamme des combats devenait vive. Dès le mois de Juin, Mr de Lery était parvenu à mettre toute la côte du Sud en mouvement. Mr de Vaudreuil lui en exprime ainsi sa satisfaction : ‘ Québec, 29 Juin 1759. J'ai “ reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur “ de m'écrire. J'apprends avec le plus grand plaisir que “ toute la côte dn Sud est en mouvement pour se joindre “à l'armée. Demain matin, j'enverrai des bateaux à la “ Pointe-Lévi, pour vous faire traverser avec -tout votre ‘monde. Je ne suis pas surpris que vous n'ayez pas vu “les vaisseaux des Anglais. Toute leur flotte est main- ‘ tenant réunie, et déjà huit ou dix mille hommes ont “effectué leur débarquement à l'Ile d'Orléans. En attendant le plaisir de vous voir, je vous renouvelle la ‘ sincérité des sentiments avec lesquels je suis, Monsieur, “ votre etc. (Signé) VAuDREUIL.”
Par ces dernières lignes on voit que le moment de la dernière lutte était arrivé. En effet, quelques mois après, avait lieu la bataille des Plaines d'Abraham. Mr de Lery y prit part et s’y conduisit comme on devait l’attendre du vainqueur du fort Bull. Parcourant ce triste champ de la mort, marchant les pieds dans le sang au milieu de monceaux de cadavres, les religieuses, devenues autant de Sœurs de charité, eu firen! enlever tous les blessés pour les transporter à l’'Hôïi:::1-Général, et les morts pour leur faire rendre les devoirs de la sépulture. Parmi ces Religieuses était la mère Ste Marie. Quelle ne fut pas sa douleur en trouvant son frère au nombre des victimes de cette lutte meurtrière et si fatale à la France! Heureusement Mr de Lery n'était que blessé, et grâce aux soins qui lui furent prodigués, il put se rétablir. Ne se trouvant pas en mesure de passer en France avec les
autres officiers, après la Capitulation de Montréal, il en écrivit à M’ de Vaudreuil qui lui fit la réponse suivante : “ À bord du Molineux, 13 Octobre 1760. J'ai reçu, Mon- “ sieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'é- & crire. Suivant la Capitulation, je puis permettre à tout “ officier de rester dans la Colonie, dès que des raisons de “ santé ou ses affaires l’exigent. Comme vous ne mar- ‘ quezaucun motif, je vous envoie ci-jointe une permission “ particulière, laquelle est suffisante pour vous autoriser “ à rester. Je voudrais pouvoir trouver d’autres occasions “ de vous obliger : m'étant toujours intéressé à tout ce qui “ vous concerne, je serais heureux de les saisir, comme “ je le suis de vous réitérer la sincérité des sentiments ‘ avec lesquels je demeure, Monsieur, votre etc. (Signé) “ VaupreuIL.” Avec l'autorisation de rester dans le pays, qui était jointe à cette lettre, M' de Lery espérait n'être pasinquiété ; mais, le 3 Août 1761, il reçut du Commissaire une lettre qui était peu propre à le rassurer. Cette lettre était ainsi conçue: ‘* Monsieur, Mr Murray, Gouverneur ‘* de Québec, vient de m'écrire que les congés de Messieurs ‘ les officiers des troupes de terre et du détachement de “ la marine, restés dans ce gouvernement depuis la Capi- ‘“ tulation du 8 Septembre de l’année dernière, devant ‘ expirer sous peu ; et, que voulant exécuter en tout ‘ point cette Gapitulation, il se propose de les faire passer ‘* en France, eux, leur famille, leurs domestiques et leurs ‘“ bagages, au commencement du mois de Septembre. Il ‘’ me charge en conséquence de les avertir et de lui en ‘* remettre un état, afin qu’il prenne ses mesures. Comme ‘ je pars pour Montréal, où votre réponse me parviendrait “ trop tard pour remplir les intentions de ce Gouverneur, ‘je vous prie, Monsieur, de vouloir bien indiquer inces- ‘ samment à Mr Cramahé, Secrétaire du Gouvernement ‘ de Québec, combien de personnes de votre famille et “de domestiques vous comptez emmener avec vous. ‘J'ai l'honneur d’être etc. (Signé) Lanprierr” Nonobstant cette lettre, Mr de Lery put différer son départ ;
mais il lui fallut s'engager à ne pas reprendre les armes, et c'est ce qu'il fit par l'écrit suivant : “ Je soussigné “ Gaspard-Joseph Chaussegros de Lery, Chevalier de S! “ Louis, Capitaine dans les troupes du détactement de & la marine servant en Canada, donne ma parole d’hon- “ neur à Son Excellence le Brigadier James Murray de “ne point servir jusqu'à ce que soient réglées les diffi- “ cultés qui existent entre les Généraux de leurs Majestés, “ le Roi de France et celui le la Grande-Bretagne, au “ sujet des blessés, dont je faisais partie, et qui furent “ transportés à l’Hôpital-Général de Québec, le jour de tt l'affaire du 13 Septembre 1759. Fait double à Québec, & le 10 Octobre 1761. (Signé) ne Lery.” * L'année suivante, comprenant qu'il était bien difficile de rester davantage dans un pays désolé d’où s'éloignaient successivement les meilleures familles ' et où l’on ne souffrait alors qu'avec peine les anciens officiers, Mr de Lery se détermina à passer en France avec sa famille. Il s’embarqua dans les premiers jours du printemps. Après avoir visité les parents et les connaissances qu'il avait à Paris, il se rendit à Londres. C'esi alors qu’il fut présenté à Georges TIT, etque le Monarque anglais, en voyant
1 Suivant quelques historiens, avec la domination française disparut la Noblesse canadienne; d'après d’autres, elle continua à habiter le ays. Ces deux sentiments contradictoires peuvent se concilier.— e fait, après la Capitulation de Montréal, outre les officiers civiis et militaires, la plupart des Seigneurs s’embarquèrent pour la France avec leurc familles. C’est ce qui résulte de ce qui a été dit dans cet ouvrage, et de ce qui reste encore à dire. On ne peut pas plus nier ce départ, qu’on ne peut nier le naufrage de l'Auguste et la folle joie de ceux qui montaient ce vaisseau.—Mais, pour être exact, il faut ajouter que le plus grand nombre des Seigneurs qui avaient échappé à la mort dans les combats, ou dans le naufrage de l’Augusle, ne trouvant aucun moyen de subsister convenablement en France, repassèrent en Canada.—Parmi ces derniers, comme aussi parmi ceux qui étaient restés en France, plusieurs passèrent aux Iles d'Amérique, et c'est là un fait dont on ne tient peut-être pas assez comple. Atissi, pour dresser des généalogies complètes des anciennes familles, serait-il aussi à-propos de faire des recherches dans ces Iles, qu'en France même. Quoiqu'il en soit, cet éloignement momentané ou définitif de la Noblesse ne laissa pe que d’affecter profondement le peuple sanadien, comme il a été dit avec raison.
sa jeune et belle épouse, fit ce compliment : ‘ Madame, “ si toutes les Dames canadiennes vous ressemblent, j'ai “ vraiment fait une conquête.” Après un peu plus de deux ‘ans de séjour, soità Londres, soit à Pariæ voyant qu'il avait peu de chose à espérer dn gouvernement français, il se résolut, à l'exemple de bon nombre de Canadiens marquants, à revenir dans son pays. C'est ce qu'il fit dans l'automne de 1764. La Cour de Versailles qui voyait daus tous ces officiers comme autant de victimes et d’accusateurs de son inconduite, et qui, par sa mauvaise administration, se trouvait dans l'impuissance de les soutenir ou de leur procurer de l’emploi, s’empressa de lui faire tenir ses passeports, ainsi qu'aux autres, enchantée de soustraire aux regards de tous de nobles infortunes qui faisaient sa condamnation : ‘* Nous vous mandons, ‘ disait le Duc de Praslin sur cette feuille de route, que ‘ vous ayez à laisser passer librement le Sieur de Lery, # Chevalier de S‘ Louis, ci-devant Capitaine des troupes “en Canada, son épouse et leurs deux enfants, leurs “ domestiques, allant en Angleterre, pour de là passer ‘“ en Canada.”
Lorsque Mr de Lery arriva à Québec, tout y était bien changé. De toutes parts ses yeux ne rencontraient que des ruines ; ses amis et ses parents étaient dispersés. Mais ce qui était plus navrant encore pour un père de famille, avec le régime qui avait alors appesanti sa main de fer sur le pays, il ne voyait que peu d’espoir pour l'avenir de ses enfants. (C’est alors que pour se ménager une ressource contre de fâcheuses éventualités qu’il n'avait que trop lieu de craindre, il se fit autoriser par le gouvernement français à demeurer en Canada, espérant par là engager cette Couronne à ne pas abandonner ses intérêts. Les démarches qu'il fit à ce sujet, eûrent un plein succès. Le 7 Juin 1775, il reçut de Versailles la lettre suivante du Duc de Choiseul: “ Sur le compte, ‘ Monsieur, que j'ai rendu au Roi des motifs qui vous ‘ retenaient en Canada, sa Majesté m'a chargé de vous
“ faire savoir qu’elle vous permettait de rester dans cette ‘ Colonie jusqu’à ce que vous ayez pu y terminer entière- “ ment vos affaires et de vous assurer en même temps “ que votre séjour dans ce pays ne préjudiciera en rien “ à votre avancement, ni aux grâces auxquelles vous serez “ dans le cas de prétendre. Je suis très parfaitement, ‘“ Monsieur, votre très humble etc. (Signé) LE Duc DE CHOISEUL.”
Toutefois les craintes de Mr de Lery ne se réalisèrent pas. Des jours plus sereins firent place aux jours mauvais qui avaient suivi la conquête Un Conseil Législatif fut établi, et l’ancien Ingénieur de la Nouvelle-France fut du nombre des Canadiens privilégiés qui en firent partie. Cette faveur lui fut accordée l’année même où il reçut la lettre qu’on vient de lire. Dès lors, son temps fut partagé entre les soins qu’il devait à sa famille et à ses affaires, et celui que reclamait de lui le service public. Sept années s'étaient écoulées au milieu de ces sollicitudes diverses, lorsqu’en 1782 le gouvernement français, en considé ration des services qu’il avait autrefois rendus, lui confirma la pension qui lui avait été faite en 1762, comme le- prouve le document qu’on va lire : “ Département de “la marine. Aujourd’hui 7 Septembre 1782, le Roi étant “ à Versailles, Sa Majesté s'étant fait présenter, en con- “ séquence de ses lettres patentes du 8 Novembre 1778 et « de sa déclaration du 7 Janvier 1779, les titres en vertu “ desquels Mr Joseph-Gaspard Chaussegros de Lery, “ ancien Capitaine des troupes du Canada, a reçu six « cents livres, à lui accordées, sur les fonds des Colonies, & par décision du 24 Mars 1762, Elle lui en a conservé la 4 jouissance, à titre de pension, sur son trésor royal ; et “ pour assurance de tout ce que dessus, Sa Majesté m'a “« commandé d'expédier le présent brevet qu'elle a signé &“ de sa main et fait contresigner par moi, son Conseiller & Secrétaire d'Etat et de ses Commandements et Finances. « (Signé) Louis ; CASTRIES.”
Après ce dernier acte de justice, Mr de Lery vécut
encore quinze ans. Il avait atteint sa 76° année, lorsqu’il termina à Québec sa longue et honorable carrière. Il mourut le 11 Décembre 1797 et fut inhumé trois jours après, ainsi que nous l’apprend l'acte de sa sépulture que voici: ‘ Le 14 Décembre 1797, par nous soussigné, Curé “ de Québec et Vicaire-Général du Diocèse, a été inhumé “ dans l'Eglise Cathédrale et. paroissiale de cette ville, “ près du septième banc du côté de l'Evangile, le corps “ de l'Honorable Joseph-Gaspard Chaussegros de Lery, ‘“ Ecuyer, Chevalier de St Louis, Seigneur de Gentilly “et autres lieux, et Conseiller du Conseil Législatif de “la Province du Bas-Canada, décédé en cette ville le “onze du courant, à huit'heures et demies du soir, âgé “ de soixante-seize ans et cinq mois, muni des sasrements ‘et autres secours de l'Eglise. Ont été présents les Houo- “ rables Dunu, Charles Lanaudière, François Baby, Sir “ George Pownall, Jean-Antoine Panet, Philippe de “ Rocheblave, Ecuyers, qui ont signé avec nous, et “ quelques autres parents et amis. (Signé) J. O. PLessis.”
L’Honorable J. G. de Lery avait été précédé dans la tombe, quelques années auparavant, par son épouse. M de Lery était morte en 1793, à l’âge peu avancé de cinquante-cinq ans et cinq mois, et avait été inhumée par Mr l’Evèque de Québec, le 29 Décembre, deux jours après son décès, dans l'Eglise Cathédrale, à l'endroit même où devaient être déposés, quatre ans après, les restes mortels de son mari. Parmi les personnes présentes à ses funérailles, se trouvaient les Honorables Joseph de Longueuil, François Baby, René Amable de Boucherville, Con. seillers Législatifs, MM. Jean-Baptiste de Rouville, Fran. çois Malhiot, Robert Lester, M' Chartier de Lotbinière, membres de la Chambre d'Assemblée, etc. Telle était l'impression profonde qu'’avaient fait sur les esprits les dons merveilleux dont Dieu s'était plu à la combler, et qu'elle avait constamment employés à sa gloire et au service du prochain, que les journaux du temps ne craignirent pas de faire ainsi son éloge : “ Vendredi dernier,
27 Décembre 1793, est décédée, dans la cinquante- “ cinquième année de son âge, Dame Marie-Louise Martel “ de Brouague, épouse de l’Honorable Joseph Chausse- “ gros de Lery, Chevalier de l'Ordre Royal et Militaire “ de S' Louis, Seigneur de Gentilly et autres lieux, et “ membre du Conseil Législatif. Ses restes mortels ont ‘ été inhumés hier, dans l’Eglise Cathédrale, par Monsei- ‘“ gneur Hubert, Evèque de Québec, assisté d’un clergé “ nombreux. Le convoi fut honoré de la présence de Son * Altesse Royale, le Prince Edouard, des officiers com- ‘“ posant la garnison de cette ville, des membres du Conseil “ Législatif et de la Chambre d'Assemblée, et d’un con- ‘“ cours extraordinaire de personnes de tout état et con “ dition, dont l’air et le maintien témoignaient, de la “ manière la plus éclatante, des regrets que l’illustre “ défunte avait su inspirer. M‘ de Lery était une de ces “ femmes accomplies, qui réunissent en leur personne “les vertus solides qui plaisent à Dieu et les qualités ‘ aimables qui plaisent aux hommes. Sincèrement atta- “ chée à la Religion, elle en remplissait les devoirs avec “ une piété touchante et tout à la fois avec une simplicité “ peu commune. Joignant à une naissance distinguée ‘“ une éducation brillante, des manières nobles et affables, “ elle était recherchée dans la société, où sa science, son “esprit enjoué faisaient le charme des conversations. “ Bonne épouse, mère tendre, amie dévouée, M* de Lery “ laisse daus le deuil sa respectable famille et ses nombreux amis qui ne se consoleront de sa perte qu’en rap- “ pelant le souvenir de sa belle vie et en s’efforçant de “ limiter.” è
Du mariage de Mr de Lery avec Melle de Brouage étaient nés dix huit enfants, dix garçons et huit filles. Sur ces dix-huit enfants, onze moururent à la fleur de l’âge : Geneviève- Louise-Josephte, née en 1758 et morte à Londres en 1763 ; Pierre-Charles, né l’année suivante et mort à l’Ancienne-Lorette ; Marie-Geneviève, née à Berthier en 1760 et morte la même année à S' François ; un
garçon, né et mort à Londres en 1763 ; Guy Michel, né à Québec en 1765 et décédé à Beauport en 1769 ; René- Nicolas, né à Québec en 1768 et mort en 1799 ; Agathe. Louise, née à Québec en 1760 et décédée en cette ville en 1772 ; Louise-Gabrielle, née aussi à Québec en 1773 et morte la même année à S* Foye ; Eulalie-Louise, née à Québec en 1775 et décédée aussi à S* Foye, la même année ; Charlotte et un autre enfant, nés et morts le même jour à S* Foye, en 1779.
Les survivants furent : François-Joseph, par la suite Lieutenant-Général et Baron de l’Empire français ; Marie- Angélique, Louis-René,Catherine, Gaspard-Roch-Georges, Charles-Etienne et Alex2rîre-André-Victor. Les deux Demoiselles de Lery se marièrent : l’une épousa l’Honorable Jean-Baptiste Couillard ; l’autre l’'Honorable Saveuse de Beaujeu, ainsi qu’il a été dit Nous avons encore l'acte de mariage de cette dernière. Le voici : “ Le 3 “ Novembre 1802, nous prêtre soussigné, après la publi- “ cation d'un ban de mariage et la dispense des deux “autres obtenue, entre Monsieur Jacques-Philippe-Saveuse de Beaujeu, Ecuier, l’un des Greffiers de la Cour “ du Banc du Roi, du District de Montréal, fils majeur ‘ de feu Louis Liénard, Ecuier, Sieur de Beaujeu, Capi- & taine, Chevalier de S: Louis, et de Dame Marie Geneviève ‘ LeMoyne de Longueuil, ses père et mère, d’une part ; et Demoiselle Catherine Chaussegros de Lery, fille majeure ‘ de défunt l'Honorable Joseph-Gaspard Chaussegros, “ Ecuier, Sieur de Lery, aussi Capitaine et Chevalier de & St Louis, l’un des Conseillers au Conseil Législatif de “ cette province, et Seigneur de Gentilly, Saint François, “ Nouvelle Beauce, et autres lieux, et de feue Dame ‘“ Marie-Louise Martel de Brouage, ses père et mère, “ d'autre part : ne s'étant trouvé aucun empêchement, “ leur avons donné la bénédiction nuptiale, après avoir ‘ reçu leur consentement mutuel, en présente de l’'Hono- “ rable Joseph-Dominique-Emmanuel Lemoyne de Lon- “ gueuil, Conseiller Législatif, Seigneur de Soulanges,
“ tenant lieu de père à l'époux, de Louis-Joseph Chevalier “ de Beaujeu, son frère, de l’'Honorable Michel-Eustache ‘ Chartier de Lotbinière, Conseiller Législatif, Seigneur “ de Vaudreuil et Rigaud, tenant lieu de père à l'épouse, * de Louis de Couagne, de Jean Bäptiste Deguire, Ecuiers, “ et de plusieurs autres,qui ont signé avec nous. (Signé) DeGuIRE, PTRE.”
Quant aux Messieurs de Lery, trois d’entr'eux se marièrent et formèrent les branches qui suivent.