‹ Le vicomte de BéziersChapitre 10 sur 22 · LE LEGAT · texte numérisé non relu

LE LEGAT

Pendant que ceci se passait dans la rue Chaude de Montpellier, une scène d'un aspect bien différent, mais dont le but était le même, se développait dans une étroite cellule de l'hospice du Saint-Esprit. Trois hommes y étaient réunis et discutaient vivement ensemble. L'un était Guy, recteur de l'hospice ; Tau Ire, Milon, légat du pape ; et le troisième, Dominique. Au moment où il nous plaît de pénétrer daus le secret de leur entretien, c'était Guy qui [)arlait.

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— Ce que vous tentez est impossible , disait-il, et la gravité de votre accusation la fera échouer. Kon, Roger n'est pus coupable de ce que vous osez lui imputer, et s'il est vrai qu'il ait blessé l'inslitution de cet ordre en y cherchant un abri pour des infidèles, il n'a point poussé la profana tion jusqu'à en faire un heu de débauche avec une fille de Mahom.

— Cette accusation sera prouvée, répondit froidement Dominique.

— Personne pourra-t-il en témoigner? reprit Guy vivement : car je vous en préviens, il suffira d'une dénégation du vicomte Roger pour que chacun le croie.

— Ma parole vaut la sienne, répondit encore Dominique, et, s'il le faut, j'y joindrai celle d'une femme qui se trouvait près de cette cellule.

Interpellé sur la valeur de ce témoignage, c'est alois que Dominique produisit la réponse d'Eliennette dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Il en savait trop sur le caractère de cette femme pour n'être pas sûr de sa réponse en excitant à la fois son orgueil et sa vengeance. Ce premier point posé, on parcourut tous ceux de l'accusation que Dominique comptait fulminer contre Roger ; mais à chacun il trouvait dans Guy la même résistance et les mêmes scrupules; quant à Milon, il finissait presque toujours la discussion en se rangeant de l'avis de Dominique, dès que celui-ci Ty invitait avec un geste particulier.

A chaque fois Guy cédait ; mais alors qu'il fallut lire l'ensemble de cette accusation, elle lui parut en tout si grave et bi terrible, qu'il se refusa nettement à l'appuyer, et qu'il ueclara que ni iui ni ses chevaUers ne suivraient le légat, et ne participeraient à cet ajournement : Milon lui-même , ébranlé par les longues objections du recteur et ses refus obstinés, n'osait plus interposer son autorité, bien que Dominique le pressât de prendre une résolution. Le moine, alors, se levant et jetant sur eux un regard irrité, s'écria : — Oh ! la maladie esi pms grave que je ne pensais, et, à leur insu, les meilleurs chrétiens en sont affligés : l'hérésie gagne les uns par l'ambition, les autres par la pitié.

Le recteur, à qui ses fonctions ecclésiastiques n'avaient rien ôté de sa rudesse militaire, répondit à Dominique :

— Si quelque fâcheux esprit gagne les bons chrétiens, mon frère, c'est celui de l'accusation et non.de l'hérésie : les yeux s'habituent à voir des coupables quand ils en cherchent, et si quelque chose m'étonne, c'est que ce soit à Roger que l'on s'adresse pour punir la protection accordée à l'hérésie, lorsque Pierre d'Aragon et le comte de Toulouse sont à Montpellier, et lorsque Raymond Roger de Foix lient ,des conciliabules, où sa sœur Esclarmonde se lait vanité d'appartenir à cette secte infâme. La volonté de notre saïutpère ne peut pas être que l'on punisse au hasard et selon lo caprice d'un homme.

Et, en disant es mots, la hère figure du recteur s'anii: a d'une noble expression qui contrastait avec le cruel et fauvc3 sourire de Dominique, qui répondit :

— La volonté du saint-père a fait de ce caprice sa volonté, et de ce hasard son choix. La justice viendra pour tous, et ceux qu'elle ne frappe pas aujourd'hui ne serual peut-être pas les moins cruellement atteints.

Quant à ce que j'avais espéré de vous par la conviction, je l'exigé de votre obéissance.

Et comme à ce mot la tierté du recteur avait tressailli sur son visage, Dominique le répéta insolemment et en élevant la voix :

— De votre obéissance, entendez-vous, lui dit-il, et nemi3 forcez pas d'écrire au saint-père que je l'ai trouvée lente et incomplète.

— Obéissez, obéissez, mon frère, dit alors Udoii d'une voix triste, c'est ma volonté. Et vous savez, ajoula-t-il, que je suis le représentant du vicaire de Dieu.

Dominique lui versa un regard de mépris ; et le recteur, comprenant que Milon, vieillard sans force, était sous la domination du moine, crut trouver dans cette découverte un nouveau niuLif de résislauce au désir de Dominique; il s'adressa donc au légat.

— Mon père, lui dit-il, vous ne savez pas tous les dangLis de l'entreprise que l'on veut nous faire leiiter. Si j'en crujs mes faibles lumières, c'est donuer à l'hérésie la seule puissance qui lui manque, celle d une persécution injuste ; c'obi associer tous les chevaliers de la Provence à la drsobéissaiiut. du vicomte de Béziers ; c'est tuer, dans un danger coiumun,

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les causes de désunion qui existaient entre eux, et qui les souriîeLtaient ainsi séparément aux volontés du saint-siége : qu'une ligue se forme, et que, parmi les horreurs de la guerre, Thérésie grandisse à leur abri, et la Provence est perdue pour la chrétienté.

Le légat, malgré la faiblesse de son caractère, supportait impatiemment l'insolente supériorité de Dominique; il ?e hasarda à profiter de l'appui qu'il rencontrait dans le recteur pour poser quelques objections aux volontés du moine.

— Prenez garde, mon frère, dit-il doucement, que votre zèle ne vous entraîne au delà de ce qui est possible ; prenez garde que l'autorité du saint-siége ne perde dans cette lutte tout ce qu'elle espérait y gagner. Notre frère Guy sait mieux que nous la disposition des chevaliers, et n'oubliez pas que je suis responsable aux yeux du monde des mesures que vous prendrez contre ce malheureux pays.

Dominique se leva alors, et, assombrissant encore déplus en plus la dure expression de son visage, il répondit au vieillard :

— Est-ce pour mériter l'applaudissement du monde que vous êtes venu dans ce lieu et que je vous y ai suivi ? et faut-il, pour la récompense d'une mission de salut, autre chose que l'applaudissement de la conscience et l'approbation de notre saint-père? Mais les pensées mondaines dirigen.t seules les actions des hommes, à ce que je vois. Ecoutez-les donc si vous le voulez, mais n'oubhez pas que c'est moi qui prépare Tauréole de gloire dont le monde chrétien ceindra voire front; n'oubliez pas non plus le serment fait par vous de suivre ma volonté en toute chose et de la revêtir de votre commandement.

Aussitôt il lira do son sein un bref du pape Innocent 111, qui ordonnait à Milon de se soumettre, daus tous les cas épineux , à la direction de Dominique, et qui avertissait en même temps tous les iils de l'Eglise que le moine était le seul dépo^ilaire de ses pensées secrètes. A l'aspect de cet important message, le recteur et le légat se signèrent, et D, minique leur eu ayant donné lecture, le recteur des hospitaLcrs, après ravoir atleutivement écoulé, dit à Dominique :

— Et maintenant qu'atteudez-vous de moi ?

— Ou'a l'exempie de tous ceux de l'Kglise vous soyez prêt

1S4 LE V ICO Mit; DE BEZlIiRS.

à me suivre après-demain là où il me plaira de poricr l'accusation que vous venez d'entendre.

— J'obéirai, répondit tristement le recteur.

Et après s'être mis à genoux pour recevoir la bénédiction du légat, il se retira. Dominique et Milon restèrent seuls. Le malheureux vieillard, comme un enfant qui sait qu'il va recevoir une réprimande, et qui voit sortir celui dont la présence la suspendait encore , devint tremblant et embarrassé dès qu'il se vit face à face avec Dominique j il le suivait d'un air inquiet pendant que celui-ci posait devant lui une petite table, rapprochait la lampe à pied qui brûlait dans un coin, et plaçait sous ses yeux un parchemin écrit.

— Voici, lui dit-il, l'accusation telle qu'elle devra être prononcée par vous ; étudiez-en les moindres parties, pénétrez-vous de chaque pensée et de chaque parole, ahn qu'au moment où vous la direz, on puisse vous croire véritablement inspiré, et que vous ne sembliez pas un écolier comme il est arrivé à Lyon, quand vous avez dû lancer Tanathème sur les partisans de Vadius.

— C'est bien long, répondit Milon en parcourant le parchemin d'un œil d'ennui et de dégoût.

On ne saurait dire quelle expression de mépris et d'impatience anima la (igure de Dominique à cette puérile et slupide réponse; cependant il se résigna, car il pensait bien que, pour trouver un homme qui voulût bien jouer le rôle qu'il avait imposé à Milon, il fallait qu'il n'eût rien dans lu tête, ni dans le cœur, ni inteUigence, ni dignité. Il se con tenta donc de lui répliquer son ordre, et il laissa le légat dans la cellule pour aller nouer ailleurs les fils de son audacieuse iiUii^iuc.

LE VICOMTE DE BÉZIKRS. t85

TROIS FEMMF.S.

Pour ne pas interrompre notre récit, nous voudrions arriver sur-le-champ à ce grand jour de l'assemblée des chevaliers si solennellement proposée. Mais ce serait laisser dans {'obscurité quelques points nécessaires, sinon marquants, de cette histoire. Ce serait nous forcer à revenir plus tard sur les causes des événements que nous rencontrerons. Autant vaut donc en finir dès à présent pour nous trouver à l'aise dans les récits qui nous restent à faire. Cette manière, d'ailleurs, nous semble préférable en ce que le lecteur, tout impatient qu'il puisse être, vaut mieux qu'un lecteur dégoûté; et c'est amsi qu'est celui qui, après avoir vu se développer un événement devant lui, est forcé d'en entendre expliquer les ressorts secrets. Continuons donc, et disons que tout était aussi en grand trouble dans la maison de Roger pendant que ses intérêts s'armaient contre lui. Aussitôt la lice finie, >gnès et Arnauld étaient rentrés sans que la jeune vicomtesse voulût céder aux instances de sa sœur et se rendre à ses invitations, pour le festin qui devait avoir heu dans ses appartements ; elle s'imaginait que la colère du vicomte venait de ce qu'elle avait assisté à la lice sans sa permission, et elle tremblait en pensant à l'instant où il rentrerait. Elle 68 retira donc dans sa chambre, et là se laissa aller à pleurer amèrement. Une femme était à côté d'elle qui la regardait avec attendrissement : cette femme était Foë. 11 ne pouvait y avoir de consolation entre une jeune fille qui s'appelait la vicomtesse de Béziers et une esclave noire. Cependant la douleur de l'une était si grande qu'elle appela les larmes dans les yeux de l'autre. Agaès, en les voyant, ne se sentit

pas humiliée d'exciter la pitié d'une si pauvre créature. Celle de sa sœur, celle d'une châtelaine peut-être l'eussent blessée, parce qu'elle eût peut-être établi une comparaison en Ire leur sort et le sien ; mais il ne pouvait y avoir d'offense dans la pitié de Foë, pas p\us que dans les caresses d'un chien qui gémit doucement lorsqu'il voit souffrir son maître.

Il en résulta une sorte de confidence qui commença par le regard et dans lequel la pauvre jeune vicomtesse semblait dire: « Oui, tu as raison, bonne esclave, oui, je suis bien malheureuse. » Cependant il est probable que nulle conversation ne se fût établie entre elles si un accident imprévu ne les y eût amenées. On annonça la visite de Raymond Lombard, et à ce nom, Foë, tombant à genoux devant la vicomtesse, le visage altéré d'une profonde terreur, incapable d'articuler une parole, mais tournant convulsivement la tête et agitant la main, lui cria par cette expression muette, mais puissante de son effroi : « Non ! non ! ne le recevez pas! » et la jeune vicomtesse, l'œil fixé sur l'esclave, obéit, sans y songer, à cette prière ardente, et fit répondre qu'elle ne pouvait voir personne. La curiosité fit place à ce sentiment, elle interrogea Foë sur les causes de son épouvante, et celle-ci lui raconta de son histoire ce qu'elle devait en raconter. Ce récit rendit à la vicomtesse toute sa douleur, et lorsqu'il lut terminé, elle ne put s'empêcher de dire avec une larme :

— Ainsi il est noble et généreux pour tous, excepté pour moi!

— Pour vous, dit Foë, pour vous son épouse et son égale!...

— Hélas ! répondit Agnès, je ne suis l'épouse de Roger que de nom, et s'il ne me chasse bientôt, comme le comte de Comminges a fait jadis de ma sœur, je ne le serai jamais autrement, car il ne m'aime pas.

— 11 ne vous aime pas, répéta lentement l'esclave, en parcourant d un œil curieux cette douce et touchante beauté ; oh ! il ne vous aime pas!

Et la vicomtesse ajouta, en fondant en larmes :

— Il en aime une autre...

— Qui donc ? s'écria vivement Foë, l'œil ouvert, les na- .rincs gonfiées, le sein haletant : non qu'elle espérât que ce

fût elle, mais jalouse de savoir qui Roger préférait à sa jeune et belle épouse.

— Qui? reprit celle-ci, une fille de Montpellier, une bourgeoise qu'on appelle Catherine Rebuire, celle qui a ensorcelé aussi mon frère d'Aragon ; je l'ai vue aujourd'hui à la lice, insolente et fière de sa beauté. Elle était dans le pavillon du roi, l'impudente qui donne des rendez-vous de nuit, saluée et honorée par tous les seigneurs et consuls ; et moi, c'est à peine si j'ai trouvé une place, que m'a offerte la courtoisie banale du roi d'Aragon.

Et la pauvre vicomtesse finit sa longue phrase dans ses sanglots, tandis que Foë, le front appuyé sur une de ses mains, sentait toutes ces paroles lui tomber sur le cœur brûlantes et acérées. Alors il se passa une étrange chose dans cette âme de femme; une fatale jalousie s'y éleva: elle prit en haine la prétendue maîtresse du vicomte , et en pitié celle qui était sacrifiée comme elle. Mais, à vrai dire, si lu vicomtesse eût été l'objet de l'amour de Roger, ce sentiment n'eût point prénétré dans l'âme de l'esclave. La misérable Foë fût restée résignée dans sa douleur et son abandon, si ce malheur et cet abandon fussent venus d'un amour légitime pour une femme si haut placée au-dessus d'elle. La pauvre fille noire n'eût jamais agité en elle la pensée qu'elle pût détourner le vicomte de Béziers d'un tel devoir; mais du moment qu'il y manquait, du moment qu'il se jetait dans le désordre, elle se trouvait digne d'être celle qui le causait; la maîtresse du vicomte Roger, quelle qu'elle fût, lui parut son égale. Cependant comme elle n'espéra pas pouvoir ni la faire oublier, ni l'atteindre, elle mit furtivement sa cause dans celle de l'épouse ; elle rêva le triomphe de sa haine cachée dans celui des droits sacrés d'Agnès, et pensa qu'en rendant le cœur du vicomte à son épouse, elle jetterait dans l'âme de Catherine le même désespoir qui rongeait la sienne. Ce fut sous cette pensée qu'elle répondit à la vicomtesse:

— C'est que pour séduire elle a des secrets que vous no connaissez point : c'est qu'elle lui prodigue sans pudeur des caresses qui de vous seule pourraient être innocentes.

La jeune vicomtesse ne comprit point ce que voulait dire Foë; mais celle-ci, ardente Africaine, qui savait de sa propre expérience combien le vicomte pouvait se laisser aller a une surprise des sens, et qui l'avait vu troublé si vivement de

ce qu'elle avait osé, ne recula pas devant l'idée d'aborj- r avec cette jeune fille un sujet si étrange pour elle.

— Est-ce que le vicomte, lui dit-elle, ne vous trouve pas belle ?

~ Hélas! reprit Agnès, il ne me connaît pas, et s'il ni'a vue aujourd'hui dans la lice, c'est sans doute bien malgré lui.

— Et vous ne cherchez jamais ses regards? lui dit l'esclave.

— Je sais que ma présence lui est odieuse, et je lui donne au moins ce témoignage de mon amour de lui épargner ma rencontre, répliqua Agnès.

— Oh ! reprit Foë, ce n'est pas ainsi que vous le ramènerez ; il faut vous montrer souvent à lui, gracieuse, prévenante, toujours belle et parée ; il faut, s'il entre dans votre appartement, l'accueillir avec transport et vous jeter avec amour dans ses bras.

— Moi! dit Agnès, dont le visage se couvrit de ro'jgeur.

-- N'est-il pas votre époyx ? dit Foë, et les hommes n'aiment-ils pas qu'on les prévienne dans leurs désirs?

Avec toute autre qu'une enfant, Foë eût trouvé mille obstacles avant de lui persuader que c'était là le vrai moyeu de reprendre le cœur de son époux ; mais pour Agnès, si ignorante et si faible, les raisonnements de l'esclave devaient paraître sans réplique. D'ailleurs, on lui assurait ([ue c'était ainsi que Catherine avait sans doute acquis son pouvoir, et la jeune épouse le crut. Foë le croyait de même. La furieuse Africaine n'avait pas compris (jue ce qui, dans sa nature brûlante et passionnée, pouvait sinon séduire, du u.^ins troubler, serait gauche et peut-être répugnant dans une enfant timide et faible.

Une demi-heure à peine après cet entretien, une femn.e vint annoncer le vicomte Roger, et immédiatement après il entra; la pauvre Agnès, poussée par les conseils de Foë, ne le vit pas plus tôt [énélrer dans sa chambre, qu'elle se jeta a son cou et que l'embrassant tendrement elle lui dit :

— 0 mon époux! que je suis heureuse de vous voir!

La surprise de Roger fut grande ; et soit que, dominé par sa sombre humeur, il n eût d'autre soin en tête, soit qu'il

s'irritftt môme d'une caresse qu'il n'avait point désirée, il !a repoussa rudement en lui disant :

— Voilà d'étranges transports, madame, et vous êtes heureuse à bon marché; puis, se tournant vers Arnauld ('. Marvoill qui était entré en même temps que lui, il lui dit aigrement, comme en faisant allusion à un entretien qu'ils avaient eu ensemble :

— Est-ce à ce manège que vous avez dressé cette perle de beauté et d'innocence?

La honte et la douleur qui se peignirent à la fois sur le visage d'Agnès , la stupeur où elle demeura en face de son époux, ne le frappèrent point, tant son humeur était grande et tant elle avait encore été augmentée par ce nouvel incident. Arnauld lui-même en demeura fort surpris. La pauvre vicomtesse se prit à fondre en larmes. Roger continua :

— Ah ! madame, cessez vos larmes, je les crois de même franchise que vos caresses. Ce n'est pas le moment des enfantillages ni des comédies. Il faut que vous m "écoutiez, et que vous me répondiez sur des affaires d'une gravité au dessus de votre âge peut-être, mais sur lesquelles vous consuUerez ceux en qui vous avez confiance, votre frère d'Ara^ gon, par exemple, qui vous donne place à ses côtés dans son pavillon. Mais, pour Dieu! ne pleurez plus ainsi et ne sanglotez pas si fort.

— - Je me tais... je me tais, répondit la vicomtesse en essuyant ses pleurs et en dévorant ses sanglots... parlez... parlez...

Et comme elle pleurait encore plus fort eu parlant ainsi, 'e vicomte Roger s'écria :

— Venez, Arnault, sortons, nous n'en finirions pas! Mais comme il allait partir, Agnès s'écria :

— Seigneur, monseigneur Roger, restez, je me tais.

Et serrant alors ses dents avec violence , regardant avec fixité devant elle, elle arrêta soudainement sanglots et larmes qui retombaient sur son cœur et le dévoraient.

— Agnès, dit le vicomte, il y a quelques jours je suis venu à Béziers, et je vous ai amenée dans le dessein de vous y présenter comme mon épouse devant Dieu et devant les hommes.

La figure d'Arnauld témoigna de la surprise, mais celle d'Agnès garda son immobilité.

— Oui , messire Arnauld , continua dédaigneusement le vicomte, tel était mon projet. Je connaissais ceux de mon oncle et de mon frère Pierre, mariés chacun selon son gré et sa volonté, et j'espérais leur faire honte de leurs infâmes répudiations en leur montrant mon respect pour un lien qui m'avait été imposé. Une autre mesure a déjoué leurs complots contre des femmes, et moi-même je ne suis plus en position de faire ce que j'avais projeté pour Agnès.

— Je comprends, répondit Arnauld, cela ne vous est plus nécessaire.

— Arnauld , dit le vicomte sans s'irriter de cette amère réflexion , Dieu vous garde d'un ami tel que vous. Puis il ajouta en s'adressant de nouveau à la vicomtesse :

— Maintenant, Agnès, voici ce qui arrive : demain peutêtre je serai en guerre avec la moitié de la Provence, je serai en guerre avec l'armée des légats, et je n'aurai d'autre asile à donner à ma femme qu'une tour armée ; peut-être bientôt ne sera-ce qu'une tente errante qui n'aura d'autre défense que mon épée. Qui peut prévoir jusqu'où iront les malheurs de cette époque et de cette lutte? Eh bien! je n'ai pas le droit de vous la faire partager. Vous n'êtes mon épouse que par un nœud sacré, que peut rompre celui qui l'a formé. Vous êtes jeune et belle , et vous trouverez parmi les plus nobles chevaliers de la Provence un plus heureux époux, car il estimera mieux que je ne fais le bonheur de vous posséder. Et puis, je ne vous rendrai pas votre liberté comme vous l'avez perdue, dénuée de fortune et de domaines. .Ce qui peut vous convenir dans mes quatre comtés, au choix de vos amis , je vous le donnerai , tandis que le puis encore , pendant qu il me reste une ville où je pourrai vous signer cet acte de donation.

La vicomtesse ne comprenait pas, et Arnauld, frappé de l'air de profonde tristesse de Roger, ne put s'empêcher de s'écrier :

— Est-ce là ce que prévoit le vicomte de Béziers? son courage n'a-t-il pas d'autre espérance?

— Oui... une autre, dit amèrement Roger, mais si éloignée que si j'y arrive ce ne sera sans doute que lorsque

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mes cheveux blanchiront : et que veux-tu que devienne une femme pendant ce temps ? Voyons, Agnès, que prétendez-vous faire ?

— Puis-je répondre ? et qui peut m'éclairer sur ce qui est mon devoir? répondit Agnès: ne suis-je pas orpheline? Je vous obéirai, monseigneur.

— Non, Agnès, reprit Roger, ce n'est point un ordre que je veux vous donner ; c'est à vous à décider ce que vous voulez faire; du reste, je vous le dis encore, consultez vos amis.

— Eh bien! dit la vicomtesse avec une dignité timide, je prendrai et suivrai un conseil : si je ne puis dire que ce soit celui d'un ami, du moins sera-ce celui du plus brave chevalier de la Provence. A ce chevaUer, je demanderai de me l'aire agir comme il le ferait pour une sœur, je le suppherai de prendre en considération l'honneur de mon nom plutôt que le bonheur de ma vie, et je ferai ce qu'il me dira, parce que je le tiens pour loyal, et que je suis assurée qu'il sera pour moi comme pour tous.

— Vous avez raison, répondit le vicomte qui l'avait écoutée avec intérêt, il faut le consulter.

— Alors, reprit la jeune fille en levant les yeux sur lui, alors, vicomte de Béziers, que conseillez-vous à Agnès de Montpellier.

Ce simple appel à son honneur toucha vivement le vicomte. Il considéra Agnès un moment avec incertitude ; puis s'adrcssant à Marvoill, il lui dit :

— Non, non, je ne veux pas Penchaîner à moi. Je n'ai à lui offrir aucun bonheur, ni puissance, ni amour; non, il vaut mieux nous séparer. Mais je lui garderai celte part d'honneur qu'elle réclame. Je ne lui donnerai pas la honte d'avoir quitté le vicomte Roger quand il était menacé de toules les infortunes. C'est moi qui la quitterai. C'est moi qui la renvoie et qui la chasse. Vous la ramènerez chez Pierre d'Aragon, Marvoill ; vous la remettrez à sa sœur, et nous briserons pins tard le nœud misérable qui nous lie.

En disant ces paroles, le vicomte sortit, laissant Arnauld et Agnès dans la stupéfaction de celte resolution soudaine.

Presque aussitôt, il se rendit chez Catherine. Le soir était veau, et la ville de Montpellier resplendissait comme si un

incendie terrible l'eût éclairée. Les milliers de flambeni:x qui brûlaient aux portes des maisons rougissaient au-dessus des toits les flots de fumée noire et épaisse qui s'échappaient des branches de résine et des cuisines en plein air où se régalaient les étrangers. Roger se glissa dans la foule qui encombrait les rues. En écoutant les propos qui y circulaient, il entendit souvent prononcer son nom. Sa conduite à la lice était l'objet de mille suppositions contradictoires; mais un accord unanime de désapprobation représentait cette conduite comme celle d'un jeune homme qu'il fallait enfin morigéner. L'on accusait même de faiblesse le roi d'Aragon et le comte de Toulouse pour ne pas avoir puni, l'un l'insolence de son hôte, l'autre celle de son vassal. Quelques-uns allaient plus loin et appelaient leur retenue une lâcheté.

— C'est la lourde épée du vicomte qui leur fait peur, disait l'un. — Un freluquet, ajoutait un second, que j'écraserais entre mes deux poings comme une amande entre deux doigts. — Un hérétique enragé, continua un troisième, que le pape devrait excommunier, — un trouble-lête, qui fera quelque esclandre avant la fin de la foire.

Roger poursuivait sa route, et partout son nom, accompagné de quelque remarque fâcheuse, de quelque malédiction ou de quelque souhait de malheur, l'avertissait des mauvaises dispositions du peuple à son éeard; il ressentit un cruel mécontentement, et la colère qui l'avait tenu toute la journée, se changea peu à peu en une profonde tristesse. Il ar> riva ainsi chez Catherine. Comme à l'ordinaire, il entra par la porte du jardin; mais il ne trouva point Catherine, comme à l'ordinaire, l'attendant impatiemment près de cetti; porte. Dans sa préoccupation, il avait oublié qu'elle devait assister à la fête que donnait le soir la reine d'Aragon. Il tra~ versa le jardin et monta dans la chambre de Catherine; il entendit sa voix fraîche et joyeuse courant capricieusement sur les deux ou trois notes graves d'un chant d'église, de manière à ce qu'elle semblait chanter une gaie chanson.

— Enfant, dit-il, après s'être arrêté un moment pour l'écouter, c'est une prière des morts avec laquelle sa voix joue aitisi. Oh! n'est-ce pas de môme que l'homme fait souvent dans sa jeunesse! et les plus sérieuses choses, les plus so-

lenncllcs ot les plus terribles ne se plient-elles pas ainsi au gré de sa frivolité et de son insouciance, jusqu'à ce que tout reprenne sa place et son vrai sens, et que les prières retentissent sur un cercueil.

Oppressé par cette pensée, il laissa échapper un profond soupir, et souleva la portière qui fermait la chambre de Catherine. A ce bruit, elle poussa un cri et se retourna vivement : elle était presque nue, et jeta rapidement sur son cou la toile de lin avec laquelle elle essuyait ses bras qu'elle venait de laver dans une eau embaumée de rose; elle reconnut Roger, et, plus honteuse d'être surprise par lui dans cet état que si un étranger fût venu, elle devint rouge d'une pudeur divine, et, cachant modestement ses bras nus derrière elle, elle dit avec une voix plus tremblante que fâchée :

— Ah ! Roger, ce n'est pas bien. Allez-vous-en.

Le vicomte demeura immobile à la regarder. Jamais il n'avait vu Catherine en cet état. Souvent il avait couvert ses blanches mains de baisers, quelquefois il avait senti son jeune sein battre contre sa poitrine, il avait respiré sa fraîche haleine; mais jamais ni ce cou d'ivoire, ni ces épaules fluides et pures, ni ces pieds nus et délicats n'avaient appelé et retenu son regard. Catherine coDf';^'^ lui répétait avec prière de sortir. Mais lui la regardait toujours. Cependant son œil n'avait pas cette animation du désir, cette joie que donne au cœur une beauté rêvée si belle, et découverte plus belle encore, douce joie qui semblait devoir palpiter en lui à ce moment : il regardait Catherine, mais d'un air de profond attendrissement. Sans doute il avait vu toutes ces grâces parfaites, mais ce n'était pas l'heure où il eût été heureux de les voir, car en venant chez Catherine, il n'avait pensé ni aux douces caresses qu'il avait coutume de lui donner, ni à ces contemplations de l'amour où il noyait son âme dans ses souvenirs du passé et ses espérances de l'avenir; il avait pensé à la jeune fille timide et frêle, dont il avait lié la vie à la sienne, le sort au sien, et il avait pensé que l'avenir qui s'assombrissait pour lui devenait triste pour elle; et en la trouvant si belle pour élie heureuse, il ne put s'empêcher de laisser échapper une larme, lui qui venait lui parler de malheur. Calherine vit

cette larme, sa pudeur s'échappa devant sa crainte, elle devint pâle et courut vers Roger.

— Ami, lui dit-elle, qu'as-tu? tu pleures, Roger, tu pleures?

— Ne te préparais- tu pas pour la fête de la reine? lui répondit tristement le vicomte.

— Oui, sans doute, dit la jeune fille, reprenant sa confusion à ce mot qui lui rappelait en quel état elle avait été surprise.

— Eh bien! va, répliqua Roger en lui serrant tristement la main ; va, je reviendrai demain ; va ce soir être heureuse et parée, pauvre Catherine !

— Roger 1 lui cria-t-elle en le retenant comme il voulait sortir; es-tu fâché? que t'ai-je fait? si tu veux, je n'irai pas à cette fête?

A ces mots il jeta encore sur elle un regard plein d'une émotion douloureuse, et il l'attira dans ses bras.

— Catherine, lui dit-il, va à celte fête, sois-y joyeuse et belle, elïace toutes les femmes qui y seront; je le désire, je le veux.

— Eh bien! reprit la jeune fille en souriant doucement, ce sera comme tu veux, car lorsque je t'y verrai, toi le plus beau des chevaUers, je sens que je serai si fière et si heu- 1 euse que je serai aussi la plus belle.

— Je n'irai point à cette fête, répondit Roger, dont les ])aroles de Catherine n'avaient point effacé la tristesse.

La jeune tille, à son tour, se prit à le regarder avec attention; elle remarqua davantage la sombre préoccupation qui absorbait le vicomte; elle éprouva un effroi invincible à l'aspect de cette sévérité inaccoutumée, et s'écria soudainement :

— Roger, il y a un malheur, un malheur pour toi !

— Et si c'était vrai, lui répondit le vicomte en cherchant à lui faire comprendre le sens intime de ses paroles, si c'était vrai, que dirais-tu, Catherine?

— Ah! (jue c'est un malheur pour nous deux.

— Eh! (jue ferais-tu, enfant?

— Tout ce que tu voudras, si tu ordonnes : tout ce que je pourrai, si tu nci veux rien.

— Tu as donc bien du courage, Catherine?

— Ce malheur, ce n'est pas la mort; tout le reste a de l'espérance.

— Oui, dit le vicomte en entrant tout à fait dans la chambre et en s'asseyant près de Catherine, qui ne prenait plus garde à la nudité de ses épaules, voilée pour ainsi dire par sa douleur; oui, de l'espérance! ton regard me la fait luire encore dans ma vie. Mais il y aura bien des traverses avant le bonheur; il y aura des dangers que tu courras seule, si tu n'oses pas faire ce que je vais te demander.

Et comme elle écoutait Roger sans répondre, il continua :

— Catherine, si Montpellier n'était plus un asile sûr pour loi, si une plaisanterie que je croyais sans danger. t'exposait à la colère du roi d'Aragon; si moi-même, bientôt en guerre avec lui, je ne pouvais plus t'y protéger, oserais-tu venir te mettre à l'abri de ma main? Oserais-tu te confier à Roger?

— Roger, dit la jeune fille, je ne crains pas la colère du roi d'Aragon; la ville de Montpellier est puissante, je suis sa pupille, et elle me protégera. Que veux-tu que le roi d'Aragon fasse contre une faible femme? qu'il me prenne mes biens? est-ce pour des biens misérables que le vicomte de Béziers aime Catherine? si riche que je sois, ne suis-je pas toujours pauvre à côté du suzerain de quatre comtés?

— Ah ! c'est que tu n'es pas seulement à la merci de Pierre, reprit Roger; le légat du pape est à MontpeUier, ta maison a servi de refuge à Mauran.

— Eât-ce un crime? s'écria Catherine.

— - Us en feront un, reprit Roger. Écoute, enfant, je ne sais si la tristesse de mon cœur est un affreux pressentiment, mais j'ai peur. Après-demain, il peut arriver tel événement qui jette nos belles contrées dans une guerre de désolation. Si cela est ainsi, chacun frappera ses ennemis comme il pourra, avec le fer, avec la trahison, avec le désespoir. Je crois Pierre d'Aragon un assez noble cœur pour ne marcher contre moi qu'avec sa lance et son épée; mon oncle de Toulouse croira m'avoir fait tout le mal qu'un homme peut souffrir, quand il aura semé la division parmi mes chevaliers; mais Rome est plus habile, elle sait mieux qu'eux tous les chemins par où l'on arrive à tuer un homme; elle pensera peut-être à te condamner.

— Moi! moi! reprit Catherine avec un sourire d'incrôtlulité, une pauvre fille, qu'ils ne connaissent pas!

— Un homme te connaît, un homme dont je ne puis m'expliquer la puissance, mais dont l'aspect m'avertit qu'il me sera fatal.

Catherine regardait Roger sans le comprendre. Cet abattement, dans un si énergique courage, lui semblait inexplicable; enfin elle lui dit :

— Eti bien ! si tous ces dangers sont réels, que faut-il faire?

— Ilfaut,Catheiine,quetu me promettes de venir dans une de mes villes, à Carcassonne ou à Béziers, sous la protectiun de mon épée. Ne t'alarme pas ainsi : il se peut que toutes mes craintes s'évanouissent bientôt; et même, je dois l'espérer, la raison le veut. Cependant, si après-demain je te fais dire de quitter Montpellier, n'hésite pas, Catherine, et fie-toi à ma prudence pour ne pas te faire faire une démarche inutile.

— Une démarche après laquelle, dit la jeune fille les yeux CD larmes, il ne me restera plus que ton amour.

— Et c'est parce que cet amour ne te manquera jamais, reprit Roger, que j'ose l'offrir de t'associer à mon sort. Ton amour m'est si puissant et me tiendrait si bien lieu de for tune et presque de gloire, qu'il me semble que le mien te tieiidra heu de ce que je le ferai perdre.

— Tout, mon Roger, tout; je suis ton esclave et t'obéirai; mais ils m'appelleront une fille perdue.

Et, en prononçant ces dernières paroles, elle se la;;^sa aile;avec des sanglots dans les bras de Roger, et, comme il cherchait à la calmer, la portière se souleva, et le sire de Rastoing parut devant eux.

— Dieu vivant! s'écria-l-il, voilà donc la fête pour laquelle vous oubliez celle de notre reine !

A son aspect, Gatlierine se leva, et, reconnaissant son tuteur, elle poussa un cri et s'enfuit dans une pièce voisine.

— Sire de Rastoing, lui dit Roger, ne prononcez p;js trop vile sur ce que vous avez vu. Catherine est pure comme les anges du ciel.

— Une fille demi-nue qui s'échappe des bras du vicomte de Béziers, n'a pas d'ordinaire ce renom; gardez-la main-

1,E VICOMTE DE BRZIERS. 197

tennTit, puisque vous êtes si assuré de sa pureté; mais la ville de Montpellier ue demeurera pas un jour de plus la tutrice d'une fille perdue.

Roger eût peut-être puni le vieux consul de cette cruelle parole; mais un second cri, parti de la chambre voisine, appela son attention ; il s'y précipita, et trouva Catherine qui siitroquait de larmes et de sanglots, en répétant : — Une fille perdue! une fille perdue ! ! ! Le vicomte se mil à genoux devant elle et lui prodiguait les plus tendres caresses.

— Catherine, lui disait-il, que t'importent les propos de ce vieillard brutal? Catherine, tu seras mon épouse, j'en jure Dieu, tu seras vicomtesse de Béziers, et les misérables courberont devant toi leurs têtes insolentes. Écoute-moi, Catherine.

H lui parlait ; mais elle, domptant ses larmes et ses sanglots, ne sem.blait écouter que sa pensée; enfin, elle se leva avec l'expression amère d'une résolution désespérée.

— Eh bien, soit! s'écria-t-elle, ils ont rompu le dernier lien. Je suis une fille perdue. C'est dit, je suivrai Roger.

— Oui, tu me suivras; mais je détromperai le sire de Rastoing; ai-je le droit de te laisser soupçonner?

Et tout aussitôt, l'âme de la jeune fille rentrant dans sa faiblesse pudique, elle laissa échapper encore de nouvelles larmes, et dit rapidement :

— Oui, mon Roger, dis-lui que je suis' innocente; que je t'aime, mais que je suis innocente; tu le sais bien, toi; tu lui jureras sur la foi de chevalier, sur le Christ mourant, et il te croira, n'est-ce pas?

— Oui, dit Roger, j'y vais. Il ne faut pas que dans un premier moment de fureur' aveugle un seul mot s'échappe de sa bouche.

— Va, va, lui cria Catherine en le serrant contre son sein. Puis, elle s'arracha de ses bras, et tombant à genoux : — Va, Roger, conlinua-t-elle, moi je vais prier Dieu.

Le vicomte la quitta; il repassa par la porte du jardin. 11 l'avait laissée enlr'ouverte; il la trouva fermée. Il marcha rapidement vers la maison du sire de Rastoing. Au moment où il était sur le point de l'atteindre, il aperçut, près de la porte, le consul causant avec Dominique. Il* s'élança vers eux; mais au moment où il approchait assez près d'eux pour

leur parler, ils se séparèrent, et il n'entendit que les (iornières paroles de Rastoing.

— Oh ! mon frère, que ne m'aviez-vous averti plus tôt !

Roger comprit alors l'apparition subite et inattendue du con^îUl secrètement averti par Dominique; il devina que c'était une îiilte acharnée qu'il aurait à soutenir contre cet homme inconnu, qui se jetait témérairement au travers de toutes ses actions ; et, malgré lui, il en éprouva une terreur que n'avait jamais pu lui inspirer la vue d'un danger si grand qu'il fût, dès qu'il était nettement posé, dès qu'il pouvait le combattre par les forces de l'esprit ou celles du corps. Un moment, l'idée d'atteindre Dominique, de le forcer à une explication, s'empara de lui ; mais, avant tout, il était venu pour parler au sire de Rastoing. Le vieux consul était là; Roger l'entraîna dans sa maison. Longtemps le vieillard refusa de croire à ses protestations; mais enfin, vaincu par cette persuasion que la vérité porte en soi, il ne fit plus qu'accuser l'imprudence du vicomte, et jura de garder son secret et de pardonner à Catherine. Tout aussitôt, dans son indulgence paternelle, il retourna près de la pauvre fille, qu'il trouva à genoux et en larmes. Il la consola, et, pour se faire pardonner de l'avoir soupçonnée, il exigea qu'elle se préparât pour la fête, et l'y conduisit bientôt après. Arrivé chez la reine, il s'en échappa un moment pour aller jusqu'à l'hospice dû Saint-Esprit- mais il y demanda vainement le frère Dominique; il n'était pas rentré, et le naïf consul se dit paisiblement en retournant à la fête :

— Demain il sera temps de prévenir le bon frère qu'il se trompait, et qu'il doit se taire comme je ferai.

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