‹ Le vicomte de BéziersChapitre 11 sur 22 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

ASSEMBLÉE DE CHEVAMERS.

Au point où nous en sommes arrivés de noire récit, qu'il nous soit permis de demander pardon à nos lecteurs de ce que nous avons employé tout un volume à tendre les Ois de cette histoire, sans que l'action en soit encore véritablement engagée ; mais peut-être considéreront-ils que ceci est presque autant un tableau qu'un roman, et peut-être nous feront-ils grâce de quelques détails s'ils veulent bien reconnaître qu'ils ont été consciencieusement étudiés dans les mœurs de l'époque et sauvés de l'aridité d'une description par la manière dont ils entrent dans le cœur de notre ouvrage. Peut-être nous excusera-t-on encore par les résultats que chacun des faits établis dans le premier volume va développer dans celui que nous commençons.

Ceci posé, continuons :

Le lendemain du jour ae ja uce, aes hérauts parcoururent la ville de Montpellier, annonçant que le vicomte Roger demandait une assemblée générale de tous les chevaliers pr.:sents à Montpellier, pour traiter des affaires générales de la Provence. L'éghse de Saint-Pierre de Maguelone fut arrangée pour les recevoir. Gomme U devait s'y discuter des

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intérêts profaiies, on voila le maître-autel et l'on S(^para la nef da chœur de Téglise, au moyen de hautes tentures soutenues par des cordes qui traversaient d'un pilier à l'autre. A ces tentures on adossa un rang de sièges, où devaient so placer les suzerains qui relevaient directement du roi d'Aragon. En arrière et au-dessus de ces sièges, on avait élevé un trône pour le roi lui-même. A droite et à gauche il y avait des bancs recouverts de tapis de laine peur les chevaliers de tous les comtés présents à Montpellier, ou qui, avertis à temps, auraient pu se rendre à l'assemblée ; il y en avait de moins élevés encore pour les consuls des villes libres. Un banc particulier était désigné pour les abbés ou évoques qui possédaient une abbaye ou un évêché suzerain. Un siège séparé avait été placé au centre de ce parallélogramme pour celui dont la requête avait fait tenir cette assemblée. Tandis que d'un côté le sire de Rastoing se donnait tout entier à ces préparatifs, les autres personnages de notre histoire continuaient leurs actives démarches. Dominique avait convoqué pour le soir une réunion des prélats qui se trouvaient dans la ville, avait longuement conféré avec eux, à l'hospice du Saint-Esprit. Le comte de Toulouse s'était gracieusement montré par tous les endroits oij la curiosité amenait la foule, et en avait pris occasion de tlatter le menu peuple de belles paroles et de petite monnaie, et de faire, aux seigneurs qu'il rencontrait, de grandes promesses et de beaux présents. Le roi d'Aragon seul semblait n'avoir aucun souci de ce qui venait de se passer. Le pire de tout ce qui pouvait arriver dans cette cireonstance lui paraissait devoir être ime guerre contre le vicomte, ou une rencontre personnelle avec lui, et cela n'avait rien qui l'épouvantât, ni comme roi ni comme chevalier. Quant à Roger, il s'occupa presque tout le jour à expédier des ordres dans les principales villes de ses comtés. Ce travail ne lui laissa aucun loisir de suivre les mouvements du dehors. Aussi ne remarqua-t-il, parmi les siens, ni le peu d'empressement que quelques-uns mirent à l'aller visiter, ni l'absence complète de quelques autres.

Enfin le fameux jour se leva. Dès le matin, on vit se diriger vers l'église de Saint-Pierre ceux qui avaient le droit d'assister à cette assemblée. On fut longtemps avant de

prendre place; et comme si cette tenture qui séparait l'église en deux parts eût relégué d'un côté tout ce qu'il y avait de sacré dans le temple de Dieu, et affranchi l'autre du respect qu'on devait d'ordinaire à sa sainteté, l'endroit où se trouvaient les seigneurs et châtelains devint bientôt le théâtre d'une bruyacte cohue, cù l'on discutait avec violence. En demandant par sa proclamation une assemblée pour les intérêts généraux de la province, Roger n'avait fait part à personne de ce qu'il voulait communiquer à cette assemblée, tandis que ses ennemis avaient habilement éveillé partout le souvenir des griefs que chacun pouvait avoir contre lui. 11 fut donc le sujet des entretiens animés qui eurent lieu avant son arrivée. Peu d'amis le défendirent contre les accusations qui le cherchaient de tous côtés. Ils le défendirent cependant assez pour donner lieu à la discussion de s'échauffer, de manière que la plupart de ceux qui eussent gardé le Filence dans rasscm.blée générale furent contraints à émelti'e une opinion, qu'ils eussent tenu à honneur de conserver plus tard si les choses eussent eu leur cours présumable. Quelques-uns de ceux qui se vantaient de ne rien connaître en politique, mais qui, disaient-ils, croyaient mieux employer leur temps à exercer leurs chevaux de bataille et à manier l'épée et la guisarme, quelques-uns de ceux-là déclaraient nettement qu'ils prendraient tel ou tel chevalier pour un bon juge des intérêts de la Provence, et que ce qu'il ferait, ils le feraient. Ainsi les uns devaient suivre le parti du comte de Narbonne; d'autres seraient de l'avis de Gomminges; la plupart voulaient s'en rapporter au jeune et loyal marq\iis de Sabran. Toutes ces discussions durèrent une heure environ, au bout de laquelle le vicomte Pioger entra dans l'église. Il portait le môme costume que le jour de la lice. A son aspect, un profond silence succéda aux bruyants éclats de voix qui retentissaient sous les voûtes de Saint- Pierre, et allèrent mourir d'écho en écho dans les ogives, où elles murmurèrent encore longtemps après l'arrivée de Roger. Le plus grand nombre des chevaliers prit place ; et si quelques-uns continuèrent leurs entretiens, ce fut à voix basse et dans un coin de quelque chapelle éloiguée. Parmi tous ces chevaliers, on remarquait plusieurs femmes à qui leur titre de suzeraines donnait droit de s'asseoir à ces so-

lemielles convocations. La comtesse d'Urgel était de ce nombre ; Etiennetle de PenauUier s'assit parmi les vassaux du comte de Toulouse. Roger, malgré la froide dignité qu'il aircctait dans son maintien, en sourit dédaigneusement. Enfin arriva le comte de Toulouse, et bientôt après lui le roi d'Aragon. Le comte, quoique vassal du roi de France, n'ayant pas son suzerain présent à l'assemblée, s'était fait apporter un siège particulier, sur lequel il s'assit, sur la même ligne que Pierre, et au dessus de tous ceux qui relevaient de lui. La reine d'Aragon prit place à côté de la comtesse d'Urgel, des sires de Castres et de Montlerrier et de Hugues Sanche, comte dc^Roussillon, comme vassale du roi d'Aragon, en sa qualité personnelle de comtesse de Montpellier. Le roi d'Aragon, après avoir conduit sa femme au siège qu'elle devait occuper, au lieu de monter sur son trône, comme on s'y attendait, descendit les gradins et vint s'asseoir dans l'enceinte où se tenait Roger.

— Monseigneur, lui dit le vicomte, ne prenez-vous point votre place, et ne commençons-nous pas?

— Sire vicomte, lui répondit Pierre, autant que je puis en savoir sur le motif qui nous appelle ici, et d'après ce que vous m'avez dit, il s'agit d'une accusation contre moi. Je ne prendrai donc point ma place comme souverain, parce que, à vrai dire, je ne dois en cette qualité aucune réponse au vicomte de Bèziers. Mais, comme je l'estime pour loyal et brave chevalier, je me mets au rang oîi je puis lui répondre comme tel. Puis, se tournant vers Raymond , il ajouta : — Ne faites-vous pas comme moi, comte de Toulouse?

— Je ne sais , reprit celui-ci, si mon neveu et vassal le comte de Béziers, conite d'Alby, de Razez et de Garcassonne, seigneur du Lauraguais et du Minervois, a cpielque accusation contre moi; mais, quelle qu'elle soit, et à quel titre qu'il me l'adresse, je n'ai à m'en occuper que comme son suzerain , et alors je la remets au jour qu'il me plaira de lui indiquer en ma ville de Toulouse. Donc, s'il ne doit être question ici que de ses droits et des miens , je n'ai rien à faire à celte enceinte et je me retire; si, au contraire, U s'agit, connue j';ù droit de le croire, d'après ce (ju'il a public) uement annoncé, s'il s'agit des intérêts généraux de ia Provence, je demeure et je garde la place qui me revient. Qu'il

s'explique donc avant toute chose sur le motif qui nous réunit, alin que je sache si je dois partir ou rester.

— Gardez votre place, cumte de Toulouse, dit dédaigneusement Roger; et vous, roi d'Aragon, reprenez la vôtre. S'il y a accusation contre l'un de vous dans ce que je dois communiquer à ces nobles chevaliers, ce n'est pas à moi seul qu'il en faudra répondre ; si je me trouve le premier et le plus grandement lésé de tous en cette circonstance, ma cause n'en est pas moins la leur , mon danger ne les menace pas moins. L'un et l'autre vous savez assez que, lorsqu'il s'agit de la défense de mes droits personnels, je n'en appelle à d'autre qu'à moi-même. Le chemin de Toulouse ne m'est point inconnu, et je sais par où l'on passe pour y aller demander réparation des insultes qu'on me fait. Si le comte de Toulouse l'a oublié, le comte de Gommingcs , son vassal, peut le lui rappeler : car c'est lui qui m'a apporté à Saverdun, de la part de son suzerain , la satisfaction que celui-ci m'avait refusée. J'avais alors quatorze ans à peine comptés: depuis dix ans que cela s'est passé, je ne sache pas que le chemin se soit allongé entre Saverdun et Toulouse, et qu'il y ait plus d'une grande journée de marche entre ces deux bonnes places du comte Raymond.

Le comte de Toulouse, à qui Roger rappelait une guerre oùil avait été forcé de plier devant l'audace de son jeune vassal, montra qu'il s'en souvenait entièrement en lui répondant amèrement :

— Alors, mou neveu , vous aviez pour vous le comte de Foix, votre beau cousin.

— Kt vous, n'aviez-vous pas pour l'arrôler, l'assistance du marquisdeBarcelonue? répliqua vivement Roger, eu faisant ainsi allusion aux projets secrets du comte, découverts par lui dans les dépèches que Bual avait enlevées à Perdriol.

Le roi d'Aragon coupa court à la discussion qui semblait prête à s'engager , en montant à sa place et en disant d'une voix forte :

•— YicoQite de Béziers, puisqu'il s'agit de la cause de tous, nous sommes prêts à vous entendre.

Aussitôt chacun se mit en devoir d'écouter Roger. Celuici attendit que le murmure qui précède d'ordinaire toute sérieuse attention se tut cahné; il promena lentement son

regard sur toutes les parties de l'assemblée , et aperçut parmi les chevaliers quelques châtelains qui n'avaient point assisté à la lice et qui étaient arrivés eur son invitation. L'un d'eux, homme d'une haute taille et d'un aspect farouclic, se tenait debout, appuyé sur son épée, à l'extrémité d'un banc où il n'avait pu trouver place. A côté de lui, la léte baissée et le visage pâle, était assis le marquis de Sabran, qui eulrait seulement à cet instant, et auquel on avait otrert avec empressement un siège sur ce même banc. Roger échangea un léger salut avec le nouveau venu, mais il chercha vainement le regard du sire de Sabran, qui manifestement le détournait de lui. Enfin le silence le plus complet régna dans l'assemblée, et Roger commença ainsi :

— Sires chevahers, je vous prie de prêter grande attention à mes paroles. Peut-être pourrais-je vous dire , pour mieux vous persuader, qu'un avertissement céleste m'a inspiré les alarmes que je conçois. C'est souvent un habile moyen de rejeter sur la sagesse divine l'audace de ses projets, et de se faire absoudre par avance de toutes les accusations qu'on doit élever. Je ne ferai point ainsi : je demeurerai le garant de mes pensées, je resterai le soutien de mes accusations.

Ce commencement, où se trouvait tout entier le caractère décidé et ouvert du vicomte , excita im léger murmure ; on ne pouvait y deviner ni approbation, ni désapprobation, mais il semblait dire: C'est bien toujours la même assurance; le même homme confiant eu lui. Roger remarqua que plusieurs abbés suzerains chuchotèrent vivement entre eux ; il les connaissait pour ses ennemis et savait leur habileté à trouver trace d'hérésie dans les moindres paroles de chacun ; il se résolut à leur imposer silence tout de suite pour les empùcher de fomenter autour d'eux de mauvaises dispositions; il commença donc ainsi :

— S'il y en a qui cherchent dans mes discours matière à faire douter de ma foi chrétienne, ainsi qu'y paraissent disposés les saints abbés de Muguclonne, de Fonfroide et le j^rieur deLespinasse, je vais tout de suite leur dire sur quoi ils peuvent exercer leur sagacité. Si j'ai dit que je ne mo targuais, pour excuser mes paroles, ni d'une iiispiration ni d'uu coinniiiudement de Dieu, ce n'est [)oiiil en bravade de

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la toute -puissance de notre Seigneur Jésus-Christ; c'est parce que je crois que le Très-Haut a mesuré la sagesse humaine aux événements humains, et que c'est par le bon ou mauvais usage que chacun fait de la sienne en ce monde qu'il méritera "ou déméritera devant son éternelle justice. C'est donc avec les simples lumières de mon esprit, avec la puissance de ma seule réflexion, que je suis arrivé à prévoir et à craindre le destin futur de la Provence, que vous abandonnez aux desseins d'un ambitieux ; c'est donc sans mêler la cause de Dieu à la nôtre, comme le fait cet homme, que j'accuse ici devant vous le pape Innocent lll de marcher à la désunion de la Provence et au renversement de nos droits de suzerains.

Cette hardie déclaration causa un mouvement général de surprise et presque d'etiroi. Le comte de Toulouse, qui voyait la discussion s'éloigner de lui, souiit avec joie; Pierre devint plus sérieux, et tous les chevaliers furent attentifs. Roger répondant à ce mouvement reprit aussitôt :

— Oui, sires chevaliers, je porte ici cette accusation. Ne croyez pas que ce soit la colère d'un moment qui m'y pousse, et que je me laisse aller à un moment d'irréflexion. Depuis deux ans que je suis la marche d'Innocent, j'ai été épouvanté de ce qu'il avait obtenu, j'ai jugé de ce qu'il pouvait entreprendre. Pendant deux ans, j'ai espéré que des hommes comme il s'en trouve parmi vous, vieillis dans nos luttes conlre l'usurpation ecclésiastique, en avertiraient les moins prévoyants; nul ne l'a fait, je m'en suis chargé. Je n'ai point demandé aux chevaliers de la Provence une assemblée générale : car Rome et ses serviteurs, avertis que nous osions regarder à la conduite de nos affaires, l'eût, sinon défendue par ses excommunications, du moins empêchée par ses intrigues. Je l'eusse fait cependant si l'annonce de cette cour pléuière ne m'eût ollert une occasion favorable de vous voir tous réunis, sans éveiller la tyrannique attention de Rome. Donc je suis venu à MontpeUier avec l'intention de vous appeler à une juste défense do nos droits usurpés. J'y venais avec l'aide de la seule force des événements publics, qui doivent frapper les moins clairvoyants, et avec l'espoir que mes paroles vous convaincraient de nos dangers. Mais, grâce au tnel, je m'y trouve maintenant avec la preuve écrite des

malheurs (jui nous menacent. Dieu l'a mise en mes mains, et vous allez la voir.

En disant ces paroles, Roger regarda sévèrement le comlo de Toulouse ; l'assemblée attentive suivit instinctivement cette muette désignation, et l'on put remarquer sur le visage de Raymond ce calme contraint qui accuse encore plus le remords que le trouble qu'on ne cherche point à dissimuler. Pierre d'Aragon vint au secours de Raymond.

— Sire vicomte, dit-il à Roger, continuez. Celui-ci reprit:

— Qu'un moment il soit permis au plus jeune d'interroger les plus anciens de cette assemblée : je leur demanderai ce qu'étaient les droits des nobles tels qu'ils les ont reçus de leurs pères. A l'époque que je leur rappelle, celui-là qui était né lii)re ou noble, ou qui, étant né libre, devenait no])Ic l;ar sa conduite et son courage, possédait ses terres en aluu, franches de tous péages et services et emportant avec elles le droit de justice haute et basse exercé par nous ou nos viguiers; ayant pour revenus leudcs, péages, toltes et a!bergues consacrés par l'ui^age, acquis par nos services dans la défense de nos villes, ou consentis par les bourgeois et manants. Cependant, animés d'un saint amour pour la sainte religion chrétienne, nos pères dépensaient en donations aux. églises, aux abbayes et prieurés, en fondations de pieux établissements, en rachats de leurs péchés, les terres et les richesses qu'ils possédaient par héritage ou qu'ils avaient conquises par Tépée. Seulement, voulant laisser aux hommes de Dieu leur lâche divine plus facile à remplir, et croyant ([ue les clio>('s du monde ne devaient leur être qu'embarras et charge insupportaole, ils avaient conservé sur ces domaines, ainsi libéralement donnés, leur simple droit de suzeraineté ; et des prévôts, des abbés laïques nommés par eux y maintenaient l'ordre et y distribuaient la justice à ceux qui les habitaient; quelques-uns d'entre vous ont vu ce temps; tous, nous en avons eu connaissance par les récits de nos pères et les titres de donation (^ui sont restés dans nos mains. Eh bien! qu'a enfanté cette sainte charité de nos pères? elle a produit d'aboed l'oisiveté, d'où sont nés tous les vices, et ensuite ranibition, d'où sont venus tous les crimes. Dès que les clercs, moines etchancines furent rich's, la débauche et le sacrilé'n; c rent leurs asiles dans les cou-

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venls. Ceci, sires chevoliers, n'est point une vaine accusation que me dicte la colère, c'est le fidèle souvenir des reproches adressés au clergé de France par le saint pape Urbain II, de glorieuse mémoire. L'ambition suivit les vices de près. Vous l'avez tous vue marcher à son b'Jt; ainsi, chaque chose donnée, une fois possécfée par les clercs, leur sembla une chose légitimement acquise. Chaque droit que nous avions maintenu en notre faveur leur parut un vol à leur égard. Pour ne pas accabler nos villes et nos serfs de tous les droits dont nos suzerainetés ont besoin, soit pour l'entretien des murailles de nos châteaux, soit pour celui de nos armes, soit pour notre splendeur personnelle, nous avions imposé à nos libérahtés des droits de pacage, de leudes, d'albergues et autres; ces droits étaient pour tous; ils enrichissaient le seigneur et déchargeaient le pauvre; quelques-uns même ne profilaient qu'à celui-ci. C'est par ceuxlà que l'usurpation a commencé. En effet, les clercs ont profité de l'absence des seigneurs croisés pour la Terre sainte, et qui ne pouvaient plus protéger les hommes liges, et ils ont vendu aux villes et aux campagnes tels droits qu'ils possédaient depuis longtemps et que nos pères leur avaient conservés dans leurs donations. Les uns, dont les troupeaux paissaient de temps immémorial dans nos pâtures, lorsqu'elles étaient en nos mains, ont dû payer aux moines un droit de pacage pour ces mêmes pâtures. Les libres bourgeois n'ont pu tenir leurs foires dans les champs accoutumés, ou conduire leurs marchandises par les chemins ordinaires, sans être soumis à des leudes et péages qui ont mis un moment la province en pauvreté si gênante, qu'il a fallu une chartre de notre suzerain commun de France pour en fixer le taux. Les malheurs du temps ont empêché nos pères de porter remède à ce mal, et l'Eglise, établie à son aise dans son usurpation, à bientôt teiiié contre nos droits ce qui lui avait?! bien réussi contre ceux des serfs et des bourgeois. Les religieux ont refusé l'administration de nos prévôts et des abbés laïques nommés par nous; et, soutenus cette fois dans leurs prétentions par le concours des souverains de Rome, ils ont fait conlirmer par les papes Grégoire Vil et Gclestin III les abbés ecclésiastiques qu'ils avaient élus, avec cette explication de pouvoir qu'ils tiendraient lieu aux mo-

nastères et abbayes de prévôts et d'abbés laïques et seigneuriaux. Que faisiez- vous cependant? Vous laissiez cheminer l'usurpation, et elle est venue à ce point, qu'après avoir presque tout dérobé, elle a traité d'usurpé ce qu'elle n'avait encore pu envahir. N'est-ce point vrai que depuis vingt ans aucun de vous ne possède un droit d'albergue qui ne lui soit contesté? Que de fois, lorsque vous arrivez avec votre suite et vos hommes à la porte d'un monastère fondé par la libéralité de ceux de votre famille, sous condition de vous nourrir et de vous loger, que de fois cette porte ne s'est-elle pas fermée devant vous ayant pour barre et défense la sainte croix de Notre-Seigneur, que les moines plantaient en travers, afin qu'il pût y avoir accusation de sacrilège contre celui qui oserait y porter la main! Si ceux de vos droits que vous exercez par vous-mêmes ont été ainsi méconnus, que pouvaient devenir ceux qui étaient confiés aux soins de vos viguiers? Le saint droit romain publié par les empereurs Théodose et Honorius avait toujours été notre loi. D'abord, les clercs ont commencé par mettre le droit des canons et des conciles à sa place, en ce qui touche le jugement des clercs. Ainsi, toute faute, tout crime commis par un clerc a été appelé devant la justice cléricale, m.ême lorsqu'il s'agissait d'un méfait envers un laïque. Bientôt, cette justice, ils l'ont étendue à tous hommes serfs habitant leurs terres, et puis bientôt à tous bourgeois libres et laïques y demeurant de même, serfs et bourgeois conservés cependant par nos chartes en notre juridiction. Alors, armés de nos bienfaits, ils ont imposé nos serfs et nos bourgeois, nié nos droits, établi leur justice sur tous ceux des terres qu'ils tenaientde nous, et sont devenus en peu de temps propriétaires de franc aleu et bientôt seigneurs et suzerains de ces terres, qu'ils n'avaient reçues qu'en redevance. Nous avons laissé tout faire, tout permis, tout supporté. Yous avez peut-être cru leur ambition au bout et leur soif satisfaite, parce qu'ils s'étaient établis seigneurs dans les terres que nous leur avions données, comme nous le sommes dans celles qui nous appartiennent. Vous avez pensé que leur ambition s'arrêterait à la , borne de leurs champs. Yous devez être appris du contraire. Et maintenant je ne parle plus aux anciens de cette assemblée, aux barbes blanches et cheveux gris. C'est à vous toiis,

jeunes et vieux, que je m'adresse ; car, tous, vous avez été témoins des audacieuses entreprises d'une plus insolente usurpation. En celle-ci, comme en la première, la marche a été la même, et a gravi de bas en haut, du collier de nos serfs à nos couronnes de comtes. Ecoutez bien. Une fois sortie du cercle de ses possessions, l'extension des droits de l'Eglise nous sembla impossible; en effet, disions-nous, il y aurait folie aux clercs à prétendre des droits de quête et de toltes sur nos terres. 0 sires chevaliers, que nous avions mal mesuré la grandeur de l'ambition cléricale, et que nous ne savions guère par quelle audacieuse enjambée elle dépasserait nos craintes. Ainsi, tandis que nous nous tenions en garde pour la défense de ces privilèges de nos terres, l'usurpation s'adressait aux personnes, et, lorsque nous pensions à lui refuser une quête, elle nous imposait une justice. Ecoutez bien.

Rien ne semblait pouvoir soumettre des hommes liges à d'autres qu'à leurs suzerains, nul crime n'y donnait occasion. Eh bien ! pour établir une justice si nouvelle que la leur sur nos terres et nos hommes, les clercs ont inventé des crimes nouveaux, et s'en sont attribué le jugement. Ils n'auraient osé y appeler un de nos bourgeois ou serfs pour ce qui concerne les atl'aires de ce monde; mais ils se sont prétendus leurs juges pour ce qui regarde les affaires du ciel.

Lorsque la conduite d'un homme est restée innocente et pure envers son maître et seigneur, ils l'ont fait coupable envers Dieu, dont ils se représentent comme vicaires et lieutenants, et, en cette qualité, ils l'ont mandé eu leur justice, atteint par des hommes d'armes, jugé par leurs lois» et puni par leurs bourreaux. La croyance d'UM homme est devenue un crime sur Uquel ils avaient droit de vie et de mort; l'hérésie a été le chemin de la nouvelle usurpation. Sires chevaliers, bien peu, et je suis de ce nombre, n'ont point voulu céder à celle insolence. Seigneurs de Toulouse, de Comminges, de Gonserans, de Narbonne, de Lodève et de Nimes, vous avez admis cette justice dans vos domauies. Dites-moi maintenant quel homme lige vous avez en vos terres qui vous appartienne et que vous puissiez protéger. Ceux qui accusent d'hérésie jugent l'hérétique. Quel innocent peut exister avec ce crime nouveau, qui n'a m com-

meîicement, ni fin, qui est dans ce qu'on fait et dans ce qu'on ne fait pas? Quel homme assez sûr de sa foi, de ses paroles ou de ses actions, pour ne pas avoir oublié un de ses saints devoirs, dit un mot léger, fait un geste coupable? Autrefois l'Eglise avait des indulgences pour ces péchés ; ces indulgences, elle les faisait payer du prix de leurs terres aux bourgeois, et de leur or aux marchands; aujourd'hui, elle n'a plus que des bourreaux et des confiscations ; mais elle ne perd rien, sires chevaliers, et ses châtiments lui rapportent autant que ses absolutions.

L'assemblée était devenue profondément attentive. Jamais tous ces chevaliers là présents n'avaient entendu tant d'audace réunie à tant de raison. Chacun, honteux et convaincu, baissait les yeux. Les plus hardis s'entreregardaient avec des signes d'assentiment. Tous les intérêts particuliers qui étaient venus siéger dans cette réunion s'étaient effacés en présence de cette commune cause ; toutes les haines s'étaient confondues dans l'universel effroi de cette situation. A ce moment, Roger animé, le front haut, la parole vibrante, l'œil fièrement élevé, les tenait tous suspendus à sa parole : il continua :

— Oh I mais ce n'est pas tout, sires chevaliers, la croyance d'un homme et sa conduite religieuse n'ont pas été la seule matière au crime d'hérésie. Maintenant que vous leur avez reconnu par votre faiblesse le droit de juger l'hérésie, tout s'est fait hérésie entre leurs mains. Le meurtre d'un homme est devenu hérésie, les droits des villes défendus par les bourgeois sont de l'hérésie, les droits des serfs défendus par les seigneurs sont de l'hérésie. C'en est fait, toute justice nous échappe, nos hommes sont à l'Église ; l'Eglise a leur vie, leurs biens, leurs libertés. Est-ce tout? Non, sires chevaliers, non : notre heure est venue, notre heure est sonnée, l'avez-vous entendue? Les conciles des évoques sont assemblés.

Allons, allons, nobles, marquis, comtes, vicomtes et chevaliers, et vous aussi, roi d'Aragon, il vous faut y courir pour ployer les genoux et recevoir la justice des évéqu(;s, car le crime d'hérésie est chose du ciel : et quel homme est si haut placé, qu'il puisse récuser le ciel pour son suzerain? nous sommes à ce litre hommes liges de Rome ; le savez-

VOUS, le voyez-vous enfin ? Trop faible encore pour les exterminations qu'elle veut, Rome a prononcé ses anatlièmes, et nous a commis à les exécuter d'abord contre nos vassaux, puis les uns sur les autres; le seul rôle qu'elle nous ait gardé vis-à-vis de nos populations et de nos frères , c'est le rôle de bourreaux. Quelques-uns, vous avez reculé devant cet affreux commandement ; malheur à vous ! vous en serez punis. Entendez-vous les commissaires d'Innocent IIl, parcourant la France, l'Aquitaine, la Bourgogne, la Normandie, et les invitant à venir en notre province mettre à exécution les ordres auxquels nous résistons? Ces provinces et ces royaumes ont été sourds à leurs cris, il est vrai, et jusqu'à ce jour, les différends du roi Philippe et du roi Jean nous ont sauvés de l'inondation des barbares de France et de Normandie. Jusqu'à ce jour, ces deux grands souverains ont refusé à leurs comtes, ducs et chevaliers la permission de se ruer sur nous comme sur des infidèles, et de venir, la croix sur l'épaule, ravager la terre chrétienne de la Provence. Mais que leurs querelles s'éteignent et que le besoin qu'ils ont de leurs hommes l'un contre l'autre vienne à se passer, et demain tout ce torrent de soldats, de chevaux et de bannières descendra dans nos plaines et les dévorera. Ne savez-vous pas assez que ces barbares de France ont soif de nos climats, de nos vins, de nos fleurs, de nos oliviers et de notre soleil? Voyez les comtes d'Auvergne et de Vêlai avec leurs sires de Mercœur et de Polignac ; ils pressent le Gevaudan et le Rouergue ; les vicomtes hmousins de Turenne poussent au Quercy; plus haut le Périgord, la Sologne, la Lorraine, le Maine, l'Anjou, l'Orléanais , moitié français, moitié anglais; plus haut encore, les barons normands, qui, arrêtés dans leur conquête, ne finiront leurs courses qu'aux bords de la Méditerranée; à droite les brigands flamands et bourguignons se pressent sur le Viennois et le Valentinois ; la Saône portera les uns à Lyon, le Rhône y conduira les autres; ils déborderont sur- vous comme les eaux d'une mer furieuse, et vous serez envahis et foulés aux pieds. Vous vous lèverez alors, n'est-ce pas ?

Toute l'assemblée s'était levée, en effet.

— Vous vous lèverez, s'écria Roger, mais il sera trop tard : car la porte est déjà toute prête à s'ouvrir aux enne-

mis. Il y en a parmi vous qui ont vendu la clef de la Provence -, il y en a dont la vie et les domaines doivent servir de prix à ce marché. Ily a unhomme, c'est le comte de Toulouse, qui se mettra du parti des barbares et les introduira dans nos terres; il y a un homme, c'est moi, qui paierai ce service, moi, dont les quatre comtés appartiendront alors au comte Raymond. L'insensé! qu'ambitionne-t-il donc'' mes terres, mes villes, mes hommes d'armes? mais ne voistu pas, comte de Toulouse, que bientôt il n'y aura plus pour les seigneurs de la Provence ni terres, ni villes, ni hommes d'armes? Tu crois que c'est moi qu'ils abattent dans ce marché : non, comte de Toulouse, c'est toi qu'ils entament, c'est toute la Provence qu'ils envahissent, c'est toute autorité qu'ils usurpent. Tu seras, outre ce que tu es aujourd'hui, comte de Béziers, de Razez, de Carcassonne etd'Alby; vains titres! vains tilres, te dis-je, tu seras le serf d'Innocent 111; vous le serez tous, sires chevaliers, et vous n'osez "vous unir pour résister tous ensemble à cette épouvantable destinée ! A Dieu ne plaise que je m'estime plus haut qu'aucun de vous, et peut-être c'est paroe que Ton m'estime plus bas que personne qu'on m/a choisi pour me frapper le premier; mais, je vous le dis, vous tomberez comme des feuilles sous ce vend du nord, soufflé par la bouche du pontife de Rome. Vous faut-il des preuves des desseins d'Innocent? Rappelezvous tout ce qu'il a envahi, souvonez-vous de tout ce qu'il a osé ; entendez ses commissaires qui prêchent la guerre contre vous; ces preuves, elles retentissent d'un bout des Gaules à l'autre; elles sont claires comme la lumière du ciel. Vous en faut-il de la complicité du comte de Toulouse? les voici.

Et il présenta tout aussitôt les papiers qu'il portait cachas en son sein. L'assemblée, tumultueusement levée, s'écria :

— Lisez ! lisez !

A ce moment, la cause de Roger était gagnée : il y avait parmi tous ces hommes un généreux et unanime mouvement de dignité, une lumière irréfragable des dangers de la ProvcFice, un magni(i(|ue élan d'indépendance et d'union. Le comte de Toulouse, tremblant sur son siège, voyait tous lès regards le menacer, tous les gestes le désigner ; il entendait des voix qui criaient : Lisez ! lisez ! Iniamie et ma-»

LE VICOMTE DE BKZiRRS. 3t3

lédiction au traître î D'un geste de la main , Roger commanile le silence : le silence se rétablit, mais ce qui le domina, ce ne fut point la voix de Roger, ce furent les sons lents et terribles de la cloche de Saint-Pierre. La haute tenture qui séparait la nef du chœur tomba, et l'on vit, dans toute la splendeur de ses habits pontificaux, un homme debout sur les marches de l'autel : c'était Milon. Chacun se retourna. A droite et à gauche de Tautel étaient le prieur Guy et le moine Dominique ; dans les stalles qui entouraient le chœur, étaient assis presque tous les évoques de la province, qui n'avaient point assisté à l'assemblée , attendu qu'ils n'étaient suzerains d'aucune terre. D'un geste, Milou ordonna à ceux qui étaient parmi les chevaliers de venir prendre leurs places, et tous se rangèrent derrière lui, dans un profond silence.

Rien ne peut peindre l'étonnement de tous ces chevaliers en lace du représentant de Dieu, si hautement accusé et si soudainement apparu en la pei:sonne de son légat, comme pour répondre à l'accusation ; il sembla qu'avec la tenture d'étoffe qui cachait les évêques , s'était écroulée la digue qui reléguait derrière elle la sainteté du temple : on eût dit que sou caractère sacré s'épandait à flots et envahissait toutes ces âmes muettes d'effroi et de respect, et une attente indicible et craintive succéda au tumulte qui ébranlait la voûte de Saint-Pierre. Milon prit la parole :

— A toi, comte de Toulouse, dit-il, moi, maître AJilon, notaire du seigneur pape, et légat du saint-siége apostolique : sur ce qu'on dit que tu n'as pas gardé les serments que tu as faits pour l'expulsion des hérétiques; sur ce qu'on dit que ' tu as entretenu des routiers et des mainades à ton service; sur ce qu'on dit que tu as violé les jours de carême, de tète et de quatre-temps, qui sont jours de sainteté, et le seuil des églises, qui sont lieu d'asile ; sur ce qu'on dit que tu es suspect en ta foi; sur ce qu'on dit que tu retiens le domaine de Saint-Guilhem et autres églises; sur ce que tu as fait entourer de murs des abbayes et monastères pour en faire des forteresses et les exposer au pillage de tes guerres injustes; sur ce que tu as conlié à des juifs des olTices publics; sur ce auQ tu lèves sur tes terres des péages et guidages indus; sur ce que tu as chassé de son siège l'évéque de Carpentras;

sur ce qu'on te soupçonne d'avoir trempé dans le meutrc clo Pierre de Gastelnau, de sainte mémoire, et princip^lemenl de ce que tu as mis le meurtrier dans tes bonnes grâces ; sur ce que tu as fait arrêter l'évêque de Vaisons et ses clercs, sur ce que tu as détruit son palais avec la maison des chanoines et envahi son château ; enfin, sur ce qu'on dit que tu as vexé les personnes religieuses à ton gré et caprice, et commis à leur égard plus de brigandages que je n'en saurais rapporter : pour tous ces crimes je te donne ajournement pour te laver des uns et te racheter des autres, ainsi que tu as dit le désirer, et ce, en la cité de Valence, en présence des archevêques et évêques de toute la Provence, au jour quinzième du mois de juin de CPtte présente année 1409, la douzième du pontificat du seigneur pape Innocent lll : te déclarant en outre que c'est ainsi que le veut le seigneur pape, et qu'ainsi tu rentreras seulement dans le giron de l'Église, dont tu es chassé par une première excommunication, laquelle je renouvelle ici pour que tu la subisses jusqu'au jour où tu seras lavé de tes crimes, et que je renouvelle pour l'éternité, si, selon ton ordinaire, ton repentir n'était que m.alice, et si tu manquais à l'absolu commandement que je t'apporte.

Raymond, accablé par les accu-^ations de Roger, en butte aux cris de l'assemblée, déjà tremblant et égaré, sembla demeurer anéanti sous cette nouvelle charge de malédiction et d'anathèmes; il glissa de son fauteuil, et, tombant à genoux, la tête basse et les mains jointes, il répondit d'une voix sinistre :

— Seigneur, j'irai.

L'aspect d'un si puissant suzerain si bas humilié inspira quelque pitié aux uns, et souleva quelque orgueil dans le cœur des autres. Ainsi Pierre d'Aragon s'écria :

— Comte de Toulouse, lève-toi, et, sur mon épée de roi, je te jure que nous oublierons tout , que nous te serons en aide, et (jue nous te rendrons assistance pour abandon, fidélité pour traîtrise.

Oh ! si, à ce moment, le comte de Toulouse se fût relevé le front haut, avec le visage d'un homme déterminé à combattre ; s'il eût poussé un cri d'appel, oli ! sans doute, cette ma?8e de chevaliers, enrore pleine au cneur des paroles de

Roger, eût répondu par un cri unanime de résistance et par des serments de défense. Mais Raymond demeura à genoux, le front courbé vers la terre, la tête dans ses mains, comme aveuglé et comme sourd à tout ce qui s'otïrait à lui. Un morne étonnement surprit les chevaliers et les tint immobiles. Roger seul, la rage au cœur, frappant la terre du pied, le mépris et la colère l'agitant tout entier, s'écria tout a coup :

— Eh 1 ne voyez-vous pas que de toutes les lâchetés il accomplit la plus infâme, de toutes les trahisons la plus periide? Voyez, la suzeraineté de toute la Provence est à genoux devant l'Éghse, en la personne de son suzerain, le plus puissant des chevaliers.

Il allait continuer, lorsque la voix de Milon l'interrompit soudainement :

— A toi, vicomte de Béziers, s'écria-t-il , moi, maître Milon, notaire du seigneur pape et légat du saint-siége apostolique : sur ce qui est prouvé que tu as protégé les hérétiques, leur as donné asile et les as enlevés à la justice cléricale; sur ce qui est prouvé que tu as participé au meurtre de Pierre de Gastelnau, et que tu as protégé son meurtrier; sur ce qui est prouvé que tu es en commerce et intelligence avec les routiers et raainades; sur ce qui est prouvé que tu les as soutenus dans leurs brigandages; sur ce qui est prouvé que tu as adultèrement séduit une fille de cette ville, au mépris des serments du mariage; sur ce qui est prouvé que tu as eu commerce avec une fille mécréante; sur ce qui est prouvé que lu as monstrueusement commis ce monstrueux crime en l'accomplissant dans l'enceinte bénite d'un monastère : je t'excommunie sans recours de grâce ni de pardon, et déhe tous tes vassaux et hommes liges de tes comtés de leur hommage et de leur foi ; ordonnant à tous de refuser aide et travaux; te rejetant du sein de l'Égli?'", t'interdisant l'entrée de ses temples, et vouant à la damnation quiconque te prêtera asile et le donnera le pain et l'eau qu'il faut à la vie de l'homme.

Cet anathùmc retentit coninio une parole inspirée sous les voûtes silencieuses de Saint-Pierre. Uu murmure tumultueux lui succéda ; on se refusait à croire à toutes ces accusations; on s'inlcrpeiiait, on doutait, tout était incertain.

216 LE vioo.^rrii de bezi kus.

— Mensonges et faussetés ! s'écria Roger avec uu accent 61 puissant et si terrible qu'il rétablit le silence.

— Vérités et crimes ! cria Dominique on s'approchant et en dressant sur les marches de l'autel son corps maigre et son front chauve. Vérités et crimes ! vicomte de Béziers ; tu as donné asile aux hérétiques et les as enlevés à la justice cléricale. Voici le saut-conduit signé de ta main et donné par toi à Pierre Mauran, arraché par toi à sa sainte pénitence.

Roger sourit amèrement et voulut s'expliquer : Dominique l'interrompit :

— Vérités et crimes! repril-il. Tu as eu commerce avec les routiers et mainades, car tes domaines ont été seuls épargnés par leurs brigandages.

— A ce titre, dit Roger avec dédain, c'est mon épée qui est coupable, car c'est par elle que j'ai en commerce avec eux, c'est par elle seule que j'ai conclu le traité qui les écartait de mes terres.

— Pourquoi donc alors ont-ils respecté ta vie lorstiue tu étais dans leurs mains? pourquoi donc alors as-tu détourné vingt chevaliers ici présents d'aller prendre le château de Mont-à-Dieu, où tu avais laissé les routiers tes complices?

Roger, sutroqaant de rage, éleva la voix. Dominique l'interrompit encore, et Roger l'écoula, tant l'accusation qu'il abordait lui paraissait impossible à justiher.

— Tu as participé au meurtre de Pierre de Castelnau et as donné asile à son meurtrier, et cela a la face du c;cl , en plein jour, devant tous les seigneurs de la Provence.

— Où donc? dit Roger avec une amère impatience.

—Avant-hier, à l'heure de deux heures, en la lice du Pré- Marie, devant tous ces seigneurs ici présents, en le protégeant contre leur colère, en l'admettant à ton service et eu l'achetant insolemment, lui et sa compagnie de brii-sindg.

— Qui? Buat? s'écria Roger.

— INou, Jehan de Verles, l'assassin de Pierre de Castelnau.

— Jchyn de Verlos! reprit Roger, foudroyé de cette non- . velle.

— îS'esl-ce pas lui, s'écria Dominique, comte de Toulouse, >i'esl-co pas lui ?

Raymond, comme un homme qui parle à regret, mais que la v(;iiié emporte, répondit à voix basse :

— Ceci est vrai.

A ces mots, une amère indignation se peignit sur le visage de Roger ; un rire sombre et désespéré agita ses lèvres ; il comprit qu'il était dans les serres d'un terrible piège, et, avec la rage d'un homme qui sent qu'il n'y peut échapper, il s'y agita comme pour en serrer les nœuds , comme pour en faire pénétrer les pointes plus profondément. Ce fut lui qui continua l'accusation, et qui en repassa les articles l'un après l'autre, en les accompagnant d'une expression de raillerie furieuse.

— Et j'ai séduit adultèrement une fille de la cité !

— Tu as séduit la pupille des consuls de Montpellier, Catherine, Catherine Rebulle, surprise nue dans tes bras par le sire de Ras loin g.

Une larme vint aux yeux de Roger ; il grinça des dents, et, d'une voix entrecoupée et furieuse, il reprit encore :

— Et j'ai commis un sacrilège avec une fille mécréante en un saint lieu î

— Tu as commis ce sacrilège avec l'esclave musulmane Foë, en l'hospice du Saint-Esprit.

— Et j'en suis témoin, dit Etiennette aussitôt.

— Ah ! s'écria le vicomte , je suis un hérétique aussi, n'est-ce pas?

— Et tu es un hérétique, ajouta avec une sombre joie Dominique, toi qui as assisté Guillabert de Castres dans l'hérètication de Pierre Mauran, en la m.aison de ladite lille Catherine Rebulfe.

Roger ne répondit plus \ un sourire convulsif errait sur ses lèvres...

— Or, s'écria Dominique, je répète l'anathème, et délie tous les chevaliers de leur foi et hommage envers Roger, autrefois vicomte de Béziers, de Carcassonne, de Razez et d'Alby.

Le vicomte promenait un regard insensé autour de lui. On eût dit que, bravant sa destinée et son malheur jusqu'au bout, il excitait lui-même tous les chevaliers à son abandon, tant il y avait de mépris dans l'expression de ses traits.

Aimery de Narbonne se leva le premier.

2(S Là VICOMTG DE BË7/ikKjc

— Pour le salut de mon âme, dit-il, je retire mon comté de l'hommage que je devais audit vicomte, convaincu d'hérésie.

Roger lit un signe et murmura raillousement ces mois à voix basse :

— Bien ! bien !

Aimer^' se retira ; Etienrielte se leva à son tour :

— Pour l'honneur de mon nom, je retire mes chàlellenics de la suzeraineté diidit vicomte, adultère nt sacrilège.

— Bien ! bien! répéta Roger avec un accent plus prononcé de dégoût. Soudainement quelques autres suivirent cet exemple; le vicomte de Lautrec , le vicomte de Leyssenne, les sires de Prezenas et du Gayla entre autres. A chaque déclaration, Roger continuait son geste et les suivait de Tocil, tandis que les chevaliers sortaient à mesure. Ainsi de banc en banc, de chevalier en chevalier, il arriva jusqu'à Pons de Sabran. A son aspect, toute la farouche expression de son visage s'eiTaça : il sembla qu'il arrivât à une espérance , et un moment il fut prêt à sourire et à tendre la main au jeune et loyal chevalier.

— Je sépare ma cause de celle du vicomte, dit Pons d'un air triste et abattu, je la sépare du mensonge et de la déloyauté.

Roger tomba sur son siège en poussant un cri, et, la tèle cachée dans ses mains, il n'entendit plus rien de ce qui se dit autour de lui. Chacun le voyant ainsi confondu l'abandonna à son aise, abrité dans sa honte par la honte générale, les plus intimes elles plus obligés. Roger reconnaissait quel- (luelois les voix amies qui avaient prêté serment et juré amitié, il les entendait le renier et s'éloigner l'une après l'autre. Gomme un orage qui s'échappe et se perd peu après dans les échos des montagnes, le bruit des pas et des voix s'éteignit doucement sous les voûtes de l'église. Alors Roger releva sa tête; un seul homme était près de lui . c'était le vieux chevalier à la taille athlétique et au regard farouche.

— Ah! c'est toi, Pierre de Cabaret'/ s'écria Roger on tombant dans ses bras.

liO vieillard ne lui réjjondit pas et l'entraîna hors de

rtgiisc.

it Vi<'/,'JiTE DR BÉZIEK5. 2'9

SUITES ET CONbÉQtlhNCES.

Lfjrsqu'un homme tombe d'un point élevé, du sommet d'une tour ou d'un arbre, le premier sentiment de sa chute n'a, pour ainsi dire, rien de douloureux, ou, pour mieux dire, ce sentiment n'a rien d'aigu ; c'est un choc affreux, mais confus, qui peut tuer, mais sans que la victime ail la conscience de ce qui la tue, ni par où cela la tue- Ce premier instant passé, lorsque celui qui est tombé veut se relever, les douleurs se dessinent et se particularisent : c'est un bras rompu, un pied dénoué, le crâne enlr'ouvert qui fait souffrir; cet assommement universel se brise en soutïrancés partielles, moins complètes sans doute, mais plus insupportables, car la conscience du mal revient, et la supputation de la douleur peut se faire à Taise. Soit physique, soit morale, toute chute a de pareils résultats ; tout choc violent est suivi d'un anéantissement où se confondent toutes les douleurs, après lequel vient toujours l'heure où l'on compte les trahisons, les lâchetés, les abandons, les Uen*? rompus, les espérances éteintes, trop heureux s'il ne reste pas au cœur quelques affections à moitié déchirées et qui s'achèvent dès le premier effort qu'on fait pour reprendre sa vie et se remettre debout.

Si cette observation n'est pas vraie pour tous les ho:iimes et toutes les circonstances, elle l'est du moins pour Roger et pour l'événement qui a fait la matière du dernier chapitre que nous avons écrit. Dès que Rcger fut rentré dans sa maison, il demeura quelque temps silencieux et absoroé dans la réflexion de tout ce qui venait de se passer et de ce

qu'il avait eiilendu. En se remettant en mémoire l'audace de l'interdit lancé contre lui, et l'habileté qui avait tissu les moindres actions de sa vie pour en faire un piège où il devait être pris, il s'irritait et se réjouissait presque: il s'irritait de tant d'insolence, et se rejouissait de la nécessité où "~^ le mettait de combattre et de briser sans ménagement toute cette tourbe qui s'attachait à lui. Mais lorsqu'il arrivait îîux derniers détails de cette scène, l'abandon de la plupart des chevahers lui apparaissait dans tout son danger : le triomp)io de cette usurpation qu'il avait si vivement dénoncée lui semblait chose assurée; il voyait se mourir toutes les flammes d'ambition qui couvaient depuis longtemps dans son esprit.

Si, comme la plupart de ceux de son temps, Roger n'eût porté en lui que la prétention d'être le plus terrible combattant de la Provence, rien de ce qui s'était passé n'eût sans doute porté atteinte à son orgueil ; mais Roger n'avait pas seulement le désir d'être un brave chevalier : cette gloire, il l'avait acquise trop aisément, et la possédait trop supérieure et trop incontestable pour qu'elle pût lui suffire ; il avait surtout souhaité celle du politique, celle de l'homme hautement capable et intelligent. Son jeune génie avait même si bien compris l'époque où il vivait, que ce n'étnit pas d'elle qu'il attendait sa juste appréciation et sa récoinpense; il espéraiten l'avenir, soit pour le mettre à sa place, soit pour lui être reconnaissant de la puissante association qu'il voulait organiser pour la défense et l'indépendance de la Provence : et c'est tout plein de ces hautes penses, à l'instant même où il avait entrepris de les reproduire, qu'il se trouvait arrêté par la fourbe d'un moine et son audacieuse accusation. Son orgueil se révoltait de se vuir réduit au rôle ordinaire des suzerains de son temps. Quelquefois il se demandait si Dominiiiue l'avait deviné à toute sa portée, et si son acharnement ne venait point de ce qu'il avait conçu la puissance de ses desseins, la liauteur de ses vues; mais alors il s'irritait, par-dessus tout, de la petitesse des moyens par lesquels on l'écrasait; des intrigues de femme, des rapports •avec des brigands, sa protection donnée à un hérétique, un baiser d'esclave, toutes actions qu'il ne comptait point dans tM vie comme associées à son existence politique, et avec les-

quelles on tenait cependant celle-ci. Tout cela lui paraissait odieux et misérable.

Dans le cours de ses pensées, quelques soudaines illuminations d'espoir, non pour sa fortune, mais pour sa gloire, venaient cependant le consoler. Assuré qu'il ne pouvait triompher de la ligue qu'on allait organiser contre lui, il entrevoyait cependant que sa défaite pouvait le relever à la hauteur qui échappait à sa victoire, et qu'il pourrait forcer ses ennemis à le combattre par des moyens si énormes, qu'ils rendraient, malgré eux, sa chute un digne objet d'admiration. Toutes ces longues agitations de son âme s'étaient passées en lui sans autre expression extérieure que celle d'une profonde et active préoccupation; mais lorsqu'il se fut arrêté à cette dernière pensée, et qu'il l'eut changée en une détermination irrévocable, l'heure de douleur commença. C'est quand il voulut se relever, qu'il sentit tout ce qu'il y avait de brisé en lui.

Le premier soin qui lui vint à Tesprit fut d'appeler autour de lui ses plus fidèles amis; le premier ami auquel il pensa fut Pons de Sabran.

Ce simple souvenir changea tout le cours des pensées du vicomte ; l'homme intime, l'homme dévoué, l'homme qui vit d'amitié, d'amour et de puissantes alfections, se trouva meurtri, blessé, atteint au cœur. Cet abandon d'un jeune homme si loyalement aimé, si loyalement ami, désespéra sa courageuse résolution; quelques larmes lui vinrent aux yeux. Il en triompha et voulut poursuivre; mais son jour de malheur n'était pas fermé, et, comme nous l'avons dit plus haut, il se trouva d'autres sentiments qu'il ne soupçonnait pas atteints et qui achevèrent de se déchirer en lui et de se séparer de lui, dès qu'il voulut s'y attacher; et nous aurons le courage d'en faire le récit, pour montrer jusqu'où la fatalité poursuivit cet homme, jusqu'où elle le tortura, pour qu'il se trouve parmi nos lecteurs une larme de regret à tant d'infortune, un salut d'admiration donné à tant d'hcroïsme.

Voilà où en était le vicomte depuis une heure à peu pr^s qu'il était rentré. Lorsqu'il fut revenu de la stupeur où il était plongé d'abord, et de la préoccupation qui lui avait : uccédé, il fit appeler Buat. Dès que celui-ci fut entré :

— Buat, lui dit-i!, prends vingt de tes hommes les plus détermines, cours chez Callicririe Rebuffc, dis-hii que l'heure est venue de tenir sa promesse, que le danger que je lui avais prédit s'est levé, qu'il faut qu'elle quitte Montpellier à l'instant; tu lui diras <le choisir pour sa demeure l'une de mes meilleures villes; conseille-lui Carcassonne, et conduisla cependant où elle désirera.

Buat s'éloigna, et au même instant parut Arnauld de Marvoill. Il avait l'air grave et soucieux, et considéra longtemps le vicomte avant de lui adresser la parole. Celui-ci, dont l'esprit agitait tout l'avenir de sa nouvelle destinée, s'apercevait bien de la présence d'Arnauld; mais il n'avait ni le temps ni le désir d'inlerrompre ses réIleAions pour lui donner audience. Enfin Marvoill s'adressa à lui :

— Sire vicomte, lui dit-il, je viens vous demander votre congé pour quitter votre service.

— Toi ! s'écria Roger ramené par ce peu de mots à la douleur de sa position, tu me quittes, Arnauld, toi aussi?

— Ne devais-je pas le faire hier? dit Arnauld.

— Et mon malheur n'a pas changé ta résolution : c'est d'un cœur hércïque ; eh bien ! soit , va-t'en.

— Je ne pars point seul, reprit Arnauld, et je vous apporte, sinon d'autres adieux, du moins d'autres désirs.

— Do quel abandon vous ôtes-vous fait messager? reprit Roger; parlez vite, maître : j'ai h}\le de me sentir libre et éclairé dans mes amitiés et dans mes haines. Quel nouvel ennemi trouverai-je de plus au bout de ma lance?

— Ce n'est point un ennemi, vicomte de Béziers, c'est une femme que vous avez chassée et qui s'en va.

— Agnès !

— Agnès, qui n'accepte point votre ordre, mais qui vous transmet ses lésolutions. Lorsque vous lâchassiez pour lui sauver, disiez-vous, la honte de vous abandonner dans l'infortune, elle ne savait pas que cette infortune lui imposerait cette séparation comme un devoir.

— Vous avez trouvé ce devoir dans mon infortune, messire poêle, c'est d'un habile homme.

— Je l'ui trouvé ce devoir dans la dignité d'Agnès de Montpellier, vicomte de Bézicrs. Aujourd'hui qu'il est publiquement reconnu qu'elle ne vous est que la deruière des

femmos, moins que Catherine Rebulîe à qui vous donnez vos meilleures muruilles pour asile, moins qu'une esclave noire que vous protégez contre son maître, et que vous avez impudicjuement introduite dans le sanctuaire où languissait votre épouse, à quel titre voulez-vous qu'elle demeure dans cette maison ?

— A aucun titre, s'écria Roger, à aucun titre ; la pauvre enfant I qu'elle parte, qu'elle me quitte, ce n'est pas à elle que j'en voudrai de me croire coupable. Allez, dites-lui que Je veux la voir avant son départ ; j'ai à lui parler.

— A elle? dit Marvoill.

~ A elle, dit le vicomte avec hauteur, sans intermédiaire de conseiller ni d'ami. Dites-lui que je l'en prie^, et souvenezvous que je le veux.

Le ton dont ces derniers mots avaient été prononcés ne permit pas à Arnauld la plus légère observation : il sortit. Le vicomte frappa le timbre qui était à côté de lui; Kaëb parut. Le vicomte, toujours absorbé dans les pensées qui lui occupaient l'esprit, calculant sans cesse à part lui les mesures qu'il avait à prendre pour la grande lutte où il lui fallait se préparer, vit entrer son esclave sans le regarder, et lui dit tout aussitôt :

— Fais-moi venir mon argentier; dis àPeillon de rassembler tout ce qu'il a des douze mille sols melgoriens qu'il a reçus de Raymond Lombard, et de les tenir prêts d'ici à une heure.

En disant ces mots, Roger avait la tête baissée et les yeux Gxés à terre ; depuis quelques minutes il se croyait obéi, lorsqu'en relevant ses regards devant lui il rencontra ceux de Kaëb qui semblaient vouloir plonger au plus profond de son cœur. Sans doute il comprit la pensée de l'esclave, ou bien il la supposa telle qu'il l'aurait eue lui-même, car l'apercevant ainsi debout et immobile, il se leva avec une expression de colère terrible,

-- En suis-je donc là que je doive compte à chacun de mes actions, ou qu'il me faille répoudre à tous ceux qui m'entourent des paroles qu'on a oievées contre moi ? Esclave, sors et obéis ; tais-toi et ne me regarde pas ainsi ; vat'on, va-t'en donc; ne vois-tu pas que je t'aurais poignardé, si tu m'avais adressé une questio:i?

— Vous m'avez donc trahi, puisque vous voulez me Iuct, répondit Kaëb; alors soyez meurtrier pour que je ne le devienne pas.

Et tout aussitôt il se mit à genoux et tendit sa tète comme un condamné au bourreau.

Le vicomte se prit à rire, et, le poussant du pied avec mépris, il répondit :

— Ton sang sur mon épée ! Esclave, tu es fou; il n'est bon que pour le louet de mes chiens.

— Le louet de vos chiens est usé, reprit Kaëb ; car une peau noire est dure à déchirer.

— C'est ce que mes valets sauront bien lot.

— Ils l'ont déjà appris, et ils sont fatigués pour lavoirjippris.

— Fatigués ! reprit Roger avec quelque surprise.

— Fatigués pour avoir frappé une femme ^ans avoir j.u la faire crier.

— Une femme? s'écria Roger à qui chaque parole de Kacb paraissait une énigme; (juelle femme ?

— Celle que tu leur as livrée d'abord pour la hvrer eiiiuite au bûcher de tes prêtres.

— Oh ! je deviens fou, ou tu l'es déjà, esclave ; quelle est cette femme ? réponds.

— Ne l'entends-tu pas? dit Kaëb ; ils ont enfin triomphé ; écoute comme elle crie; il faut qu'ils l'aient déchirée jusqu'aux mamelles pour (pie Foë crie ainsi.

Roger tout aussitôt, s'approchant de la fenêtre, vit Vo(^ qui se débattait entre les bras de ses valets; ceux-ci la faisaient monter dans une litière qui s'éloigna au trot de deux mules qui la portaient.

Roger ne comprenait rien à tout ce qui se passait; il avait appelé un de ses valets qui était accouru, et il lui demandait d'une VOIX si irritée, qui avait donné l'ordre barbare de maltraiter ainsi celte malheureuse, que le serf stupéfait le regardait, la bouche béanlo, comme plus étonné que tremblant de cette question. Oii voyait qu'il paraissait n'avoir exécuté qu'un commandement de son maître. Enlin il répondit à Roger, dont la colère croissait à chaque moment :

— .Nous avond obéi au bire de Suissac, qui nous a dit que

votre volonté était que cette esclave lût fouettée honteusement, et ensuite rendue au sire Raymond Lombard ; et c'est lorsque nous avons exécuté cette dernière partie des instructions du sire de Saissac, qu'elle s'est prise à crier et qu'elle s'est échappée de nos mains, car elle était demeurée immobile et silencieuse tant qu'avait duré le supplice.

Roger cherchait à comprendre les paroles de ce valet, et à s'expliquer comment le nom de Saissac se trouvait mêlé à sa réponse, lorsque le vieux chevalier parut lui-même. 11 était accompagné de Pierre de Cabaret et de quelques autres châtelains des comtés de Roger, entre autres, Guillaume de Minerve et Gérard de Pépieux. Roger, envoyant entrer Saissac, se plaça devant lui, croisa les bras, et, le mesurant d'un regard irrité, il s'écria violemment :

— C'est donc toi, suzerain de Saissac, qui es descendu de ton nid de vautonr pour prendre le commandement de mes valets et en faire des bourreaux de femme? Tu crois donc queMilon m'a laissé beaucoup de patience, à défaut de beaucoup de puissance, pour supposer que je ne punirai pas cette insolente cruauté tant qu'il me restera une main libre et une épée entière ?

— Roger, répondit Saissac sans prendre garde à cette menace, il faut que je te parle. Et d'un geste impératif il lit signe aux valets qui étaient accourus de s'éioigner.

Cependant Roger ne le quittait pas de l'œil, le mesurant dos pieds à la tête comme pour lui dire qu'il n'y avait place si bien couverte d'acier sur tout son corps que lui, Roger, ne pût la percer de son poignard s'il n'avait eu pitié de sa vieillesse. Le peu d'instants que les valets mirent à sortir de la chambre porta au comble l'impatience de Roger, qui s'écria, dès qu'ils furent seuls avec les autres chevaliers :

— Maintenant, je t'écoute.

— Roger, dit Saissac, je sais tout ; il y a deux heures que je suis à Montpellier, et Pierre de Cabaret m'a tout appris. Il ne s'agit pas de te blâmer, il faut te sauver : j'y ai dévoué ma vie; écoute, et, au nom de la mère, je t'en supplie, crois une fois en ta vie les conseils de l'expérience.

Roger s'assit, et, le regardant moqueusement, il répondit :

— Vovons ces conseils.

Sai«sac ne se laissa point emporter par la colère qu'eût pu lui inspirer ce dédain, et il reprit avec la persévérance d'une véritable amitié:

— De tous les griefs que renferme l'accusation de Milon, trois seulement présentent quelque caractère de gravité, mais tous trois sont faciles à renverser. Le premier est ton aventure avec cette esclave ; la punition que je lui ai fait infliger et l'empressement que tu as mis à la rendre à son maître détruiront cette accusation, et il sera facile de n'y montrer qu'une calomnie maladroitement combinée.

Roger écoutait, en souriant avec dérision, les raisonnements deSaissac; celui-ci continua :

— Le second grief conc Tne la protection donnée au meurtrier de Pierre de Gastelnau. Sans doute tu prouveras facilement que tu ne le connaissais pas lorsque tu la lui as accordée; et, en le livrant à la punition qu'il mérite, tu satisferas aux justes réclamations de Milon.

Roger ne put retenir un rire de mépris et de pitié à la fois; ce rire était ensemble si insolent et si triste, qu'il étonna Saissac, qui s'arrêta et dit au vicomte :

— Ne voux-tu pas m'entcndre?

— Oh ! je veux t'entcndre, au contraire, répondit Roger en s'agitant sur sa chaise, tu peux continuer.

Saissac acheva : — Le dernier grief est celui où tu es accusé d'hérésie; la seule preuve qu'on en donne, c'est que tu as assisté à l'héréticalion d'un nommé Pierre Mauran, dans la maison d'une lille nommée Catherine Uebufle. Eh bien ! il faut porter la peine d'une faute lorsqu'on l'a méritée ; mais il ne faut pas accepter le poids d'un interdit pour une légèreté excusable à ton âge. Tu diras la vérité, et tu avoueras que tu étais en amourette chez cette ribaude Catherine RebulVe.

A ces mots, Roger se redressa, pâle, agité, les dents serrées et les poings fermés, et demeura un instant immobile devant Saissac. Un instant il discuta en lui-même s'il ne le tuerait pas sur la place ; et, à coup sûr, si, à ce moment, il y eût eu devant lui un homme au lieu de ce vieillard ; si, sur le visage de ce vieillard, au lieu d'y lire 1(3 dévouement maladroit d'un anii qui croyait avoir beaucoup fait pour son salut, Roger eût trouvé le moindre signe de bravade et de

commandement, certes, homme ou vieillard, il l'eût saisi à la gorge, et, de son bras forcené, il lui eût brisé le crâne contre un mur; mais cet homme était un \ieillard, ce vieillard était un ami; et Roger, se prenant la tête dans les mains, se pressa le front avec désespoir et s'écria :

— Ah! ces hommes sont fous; sur moa àrae, ils sont fous. Oh! il faut qu'ils soient fous.

A leur tour, les chevaliers considérèrent Roger avec éton» nement ; ils se parlèrent entre eux; mais Roger, les interrompant soudainement, dit à Saissac avec une explosion terrible :

~ Tu as appelé Catherine Rebuffe une ribaude, Saissac, et je te pardonne, car tu es vieux el je t'ai aimé comme mon père, car je n'ai pas eu- le temps d'aimer mon père. Tu veux que je me défende d'un mensonge, et tu me demandes de faire le plus iiifâme mensonge que puisse faire un homme en cette terre; un mensonge d'un homme contre une femme, d'un chevalier contre une femme, d'un suzerain qui a quatre comtés contre une femme, d'un soldat qui a une épée et une lance contre une femme : et cette femme est une fille bourgeoise sans puissance; et cette femme est un enfant qui n'a ni frère ni père pour m'assassiner, s'ils ne pouvaient me combattre; et cette femme est un ange de pureté et d'innocence. Ali ! j'ai raison, le dis-je, lu es fou; il faut que tu sois fou<

•— Je suis ton ami, Roger, reprit Saissac ; et si ce que j'ai dit te blesse profondément, n'en parlons plus. Il nous reste d'autres moyens de satisfaire aux exigences de Rome, et je pense que la fantaisie qui t'a hvré cette esclave infidèle ne te tient pas si vivement au cœur que la nécessité de la rendre à son maître excite en toi la même colère.

— Vrai, dit Roger, nous l'avons fait fouetter comme une chienne de chasce, et nous l'avons jetée toute saignante à Raymond Loip.bard, et nous jurerons que c'est une calomnie d'avoir dit que j'avais cherché les baisers de cette femme! Et si c'est une calomnie réellement, ne vois-tu pas que la vérité sera aussi impossible et aussi inutile en cette circonstance que le mensonge tout à l'heure? Et ne vois-tu pas que si c'est une calomnie, et mes ennemis le savent, et mes ennemis ne l'ont pas supposé ; ne vois-tu pas que si

c'est une calomnie, ils l'ont sans doute si bien arrangée, que mcû èorments ne paraîtront que parjures, et que ma cruauté ne sera qu'un crime de plus? Oii 1 je le dis que lu es fou.

— Ainsi celte esclave... dit Saisnac.

— Cette esclave! s'écria Roger avec emportement ; que m'importent celle esclave et son amour? l'ai-je accepté? l'ai-je partagé? Suis-je coupable de ce qu'un moment elle s'est jetée comme une folle dans mes bras, et de ce qu'elle a touché mes lèvres des siennes ? Non; mais pour cela il ne îaut pas que je lave la souillure de ma bouche avec son sang, i ne faut pas que je sois son bourreau.

— Eh bien 1 dit Saissac, ce qui est fait est fait. Mon ignorance de tes rapports avec cette esclave nous a plus servis que nos meilleurs calculs : car elle a été au delà de ce que tu eusses voulu et de ce que je t'eusse conseillé : il faut en profiter; il faut accompUr l'œuvre par un dernier effort, par un dernier sacrifice.

— Et ce dernier elfort, ce dernier sacritice?

— C'est de livrer l'assassin de Pierre de Castelnau à la justice des clercs et à ses bourreaux.

— Oh ! dit Roger amèrement et tristement, il faut que j'aie ducœurelde l'intelligence pour tous ; mais me croyezvous donc si fort que vous m'apportiez, en cuire de mes dangers, en outre de mes peines, tous les embarras et toutes les douleurs de vos conseils et de vos résolutions folles? Ce que lu me dis de faire, Saissac, j'en ai eu un instant la pensée; un instant, quand lu as prononcé le nom de ribaude à côté de celui de Catherine, il m'a pris envie de donner ce Cnat au bourreau, et d'en réclamer la tète pour le l'envoyer ; je ne l'ai pas fait cependant, je ne le ferai pas, j;arce que moi, j'aime ceux que j'aime, autrement que vous ne savez aimer, vous autres ; parce qu'il y a du sang et des larmes que je ne puis pas faire couler, moi...

— Roger, lui dit doucement Saissac, je ne le comprends pas; mais si le sacrilice de cet homme doit te coûter, armetoide courage, car il est nécessaire.

— Saissac, n'en parlons plus; bientôt lu sauras mes raisons.

— Bi.'nlôt ! dit Saissac; il sera trop tard, l'heure pre-se.

LE VICOMTE DE BÉZIFnS. 229

— Ah ! dit Roger en reprenant son impalicnce, tais-loi; d'ailleurs cet homme n'est plus à Montpellier.

— Il y est, dit Saissac.

-- Jl en est parti à cette heure.

— A cette heure, il doit être arrêté en sortant de chez Catherine Rebuiïe où on l'a vu entrer.

— Et c'est par ton ordre? s'écria Roger reprenant toute sa colère.

— C'est par mon ordre.

— 0 Saissac, dit Roger en saisissant son manteau et .«on chaperon, et s'avauçant vers la porte, tu répondras de cet homme à l'ûme qui est au ciel, s'il a péri; tu répondras de Catherine à moi, si elle est perdue par ta faute.

— Elle est perdue pour vous, dit un homme en entrant.

— Buat! s'écria Roger; car c'était Buat qui venait d'entrer. Buat, Catherine est perdue pour moi, dis-tu, et par ta taule, Saissac, sans doute?...

— Par sa volonté : lisez. Et il remit à Roger un parchemin roulé.

Pendant le temps qu'avaient duré toutes les scènes que nous venons de décrire, la nuit était venue, et Roger ne put Ure à l'instant le billet de Catherine; il appela pour qu'on lui apportât un flambeau, et, pendant qu'un de ses serviteurs courait le chercher, il se remit à interroger Biiut.

— Que t'at-elle répondu?

— Rien.

— L'as- tu vue?

— Oui.

— Lui as-tu dit ce que je t'avais dit?

— Je le lui ai dit.

— Tout?

— Tout.

— Mes propres paroles?

— Vos propres [luioles.

-- Et que t'a-t-elle lepouau r

— Rien.

— Rien !... Il faut que je la voie.

— Vous ne la verrez plus.

— Est-elle partie?

— Comme elle me remettait cet écrit, la garde des coii-uls

est arrivée. Le sire de Ra'^tomg la commandait. 11 a fait monter Callierine dans une litière, et ils se sont éloignés.

— C'est violence, cria Roger.

— - Eile a dit au sire de Rasloin? : « Je vons attendais. » A ce moment on apporta le flambeau. Roger le saisit et se retourna pour lire la lettre de Catherine. Il aperçut alors les chevaliers excités tout bas par Saissac; ils avaient tiré leurs épées et s'étaient glissés le long de la porte. Aussitôt Saissac s'écria :

— Voilà l'assassin de Pierre de Castelnau! saisissez-le. Et comme ils allaient s'élancer vers lui, Roger, par un mouvement rapide et irrésistible comme la foudre, saisit Saissac parle bras, et, le traînant jusque auprès de Buat, il lui cria avec une colère mêlée d'une singulière émotion :

— Mais regarde-le donc, malheureux, regarde-le donc !

A ces mots, il posa son flambeau près du pâle cl beau visage de Buat. A cet aspect, Saissac laissa tomber son épée qui retentit sur le pavé, et ses bras tendus vers Buat pour le saisir semblèrent s'ouvrir pour l'embrasser; mais Roger, l'arrêtant encore, lui dit rapidement, d'une voix triste et profonde :

— Pas devant eux, pas devant moi, Saissac. Ne vois-tu pas (jifil y a uu nom qui doit m'élre sacré, et sacré à toute la terre, que vous prononceriez dans vos embrassemenls 1

El sur-le-ch;imp il les laissa l'un en face de l'autre, et se mit à lire la lettre que lui avait apportée Buat. La voici :

«Roger, je t'ai dit: On m'appellera une fille perdue, » quoique je sols innocente; mais j'aurai ton amour en place »> (le renom et de vertu; et je vivrai heureuse. Oa m'appelle » une fille perdue, et je n'ai pas ton amour. Je n'ai pas ])u )) mourir : plains-moi. Foc est donc bien belle? »

— Oh ! s'écria Roger eu tombant sur un siège avec désespoir. EIleau?si! elle!... ils me l'ont tuée et prise. 0 mon Dieu ! mon Dieu 1

Puis il éclata en amères exclamations et en cris terribles cl sans suite, qui lui déchiraient la j)oitrine; et Saissac, qui venait de comprendre qu'il y a d'autres dangers que ceux de la puissance menacée, d'autres douleurs que celles du suzerain en guerre aven tous ceux de sa contrée, Saissac s'approcliu pour le consoler. Mais Roger ne l'écoutait ai lui, ni

LE VICOMTK DR BKZ5ERS* 23t

les antres. Quant à Biiat, il ne parlait pas: Biial était un cœur de la trempe de Roger, qui sait qu'il y a des tortures de l'âme pour lesquelles il n'y a pas de baume dans les paroles d'un homme. Nos lecteurs ont bien deviné qu'ils étaient frères.

il y a de ces fatalités ingénieuses, de ces heures terribles qui trouvent à croître la douleur quand il semble qu'il n'y a plus matière à soulïVance dans l'homme, et alors il arrive qu'à ce moment de comble les plus faibles sont les plus accablantes, les plus présumablcs deviennent les plus imprévues, les plus indifférentes sont tortionnaires. Après la perte de Catherine, que restait-il d'amour à briser au cœur de Roger? après l'abandon de Pons, quel abandon le pouvait étonner? Ce ne fut rien, presque rien; mais ce fat la goutte d'eau surabondante, le vase en déborda. Un homme entra : c'était Arnauld de Marvoill.

— Agnès de Montpellier, dit-il, attend votre bon plaisir de la recevoir avant de s'éloigner de cette maison.

Roger essuya ses larmes et se remit : cependant il n'eut pas la force de se lever. Agnès entra : elle était pâle et avait lis yeux baissés j elle s'approcha en tremblant.

— Buat, dit-il, fais appeler Peillon. Puis il se tourna vers la vicomtesse.

— Agnès, lui dit-il, vous allez me quitter : mais il ne faut pas, je ne veux pas que vous ayez à mendier de qui que ce soit, fut-ce de votre frère d'Aragon, ou de votre sœur Marie, un asile qu'un mot ou un regard pourrait vous reprocher ou vous rendre odieux Aujourd'hui, dans cette ville qui m'est ennemie, je ne puis faire pour vous tout ce que je dois; car Dieu sait, dans l'état d'interdit et de malédiction où je suis, si j'y trouverais des hommes pour approuver de leur sceau et témoigner par leurs noms des donations que je veux vous faire. Les temps viendront, je l'espère, où j'accomplirai ce devoir. INe considérez donc ce que je fais en ce moment que comme le premier payement de la dette que je coutracteici envers vous. C'est tout ce que je puis, Aguès. J'espère que ie n'ai pas perdu si complètement l'estime de toutes les âmes que vous ne soyez assurée que je fais tout ce que je puis.

— Seigneur vicomte, dit Ai^nès, je ne puis ni ne dois... —Ne me refusez pas, Agnès, dit le vicomte, je vous eu prie.

232 LE VICOMTE t'- BÉZIERS.

Ce que je vais vous donner ne suffit pas à la vie d'une femme; ce qui me restera, dût-on m'arracher mes quatre comtés, sullira toujours à la vie d'un homme. II me restera mon épée, et, quand je n'aurai plus ni ville, ni bourg, ni palais, ïii chaumière, ni toit où abriter ma tête, je la planterai sur quelque lande stérile ou sur quelque grève déserte et je me coucherai à côté, sûr de ma vie comme sous la main de Dieu.

Agnès ne répondit pas, et Buat rentra aussitôt : mais il avait à la fois l'air consterné et irrité.

— Peillon est parti, s'écria-t-il : Peillon s'est enfui, emportant votre trésor et tout l'or que vous lui aviez confié.

— Peillon est parti? s'écria Roger en se relevant, le visage consterné et le regard perdu.

~ Seigneur, dit Agnès timideiiient, je n'ai besoin de rien.

— Oh ! merci, merci de votre pitié, madame, dit Roger en se laissant aller à pleurer comme un enfant; vous voyez bien que je suis le plus malheureux des hommes.

Et comme Agnès, entraînée par Arnauld, s'éloignait lentement, et en jetant sur Roger un regard qui semblait lui demander la permission de rester, il se reprit à dire, couime un homme sans force et sans courage :

— N'esl-ce pas que je suis bien malheureux.?

Puis, quand cette jeune fille fut sortie, comme si elle emportait sa dernière espérance, comme si elle brisait le dernier lien qui l'attachait au monde, cette jeune lille qu'il détestait la veille, il tomba a genoux et s'écria :

— Mon Dieu, mon Dieu! prenez pitié de moi!.... Et i! G'évanouit.

LE VICOMTE DE BliZIEKS. 233

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