‹ Le vicomte de BéziersChapitre 9 sur 22 · ÉTIENNETTE · texte numérisé non relu

ÉTIENNETTE

Ce qui nous reste à raconter de cette journée est assurément fort embarrassant; car, pour montrer à nos lecteurs toutes les intrigues qui complotaient la perte de Roger, il faudrait à la fois accompagner Raymond Lombard dans sa visite aux chevaliers qu'il avait promis de livrer au comte de Toulouse, assister à la conférence de Dominique avec le légat Milon, et suivre Pons de Sabran dans la rue étroite et sombre où il était guidé par une femme inconnue. Or, dans l'impossibilité où nous sommes de faire jouer à la fois comme sur un théâtre tous les acteurs de ce drame, choisissons les aspects les plus marquants de cette histoire, prenons surtout ceux qui caractérisent le mieux l'époque dont nous essayons de donner une esquisse; laissons de côté la vénalité honteuse de quelques chevaliers, car à toutes les époques les hommes qui se vendent le font à peu près de la môme manière ; mais tâchons de montrer ce que la barbare somptuosité des mœurs de ce siècle prclail d'armes aux séductions des femmes, et ce que la pohtiqiie de Rome avait alors d'astucieux et de voilé.

Ce serait du reste une singulière comparaison à faire que celle des moyens par lesquels, à des époques éloignées, on arrive au môme but, non pas à propos de faits politiques, ni de discussions dans lesquelles l'esprit des siècles entre pour beaucoup, mais dans les choses du cœur et de la beauté qui, à ce qu'il semble, devraient être invariables. En effet, c'est un singulier tableau à montrer aux vice^ délicats de notre temps que les vices agrestes et cependant fastueux du douzième siècle. Gomment persuader à une femme de nos

LE VICOMTE DE BÉZfRRS. 103

beaux salons, dont la séduction n'a besoin que d'un regard ou d'une larme pour attendrir, d'un sourire ou d'un serrement de main pour enivrer, qu'une autre femme belle et aimée fut forcée d'appeler à son aide le pouvoir de tant de soins étrangers pour obtenir ce que la moins habile de nos coquettes saurait emporter en une heure de bouderie habilement arrangée? Mais il nous vaut mieux raconter ce qui se passait dans la rue Chaude de Montpellier, que de disserter sur des sentiments qui demanderaient un œil de femme pour être profondément aperçus, une plume de femme pour (Hre légèrement dessinés.

Or, quand la dame de Penaultier eut quitté le comte de Toulouse, elle rentra dans sa maison et demeura longtemps en consultation avec elle-même. Quelquefois elle se promenait à grands pas, soucieuse et triste, puis elle semblait lout à coup prendre un violent parti : mais ce parti l'épouvantait sans doute, car elle s'arrêtait soudainement, puis elle reprenait sa marche taciturne. Enfin il paraissait douleux qu'elle le suivît, tant elle avait l'air épouvanté de ce ([u'il lui fallait faire ; lorsqu'une des femmes de son service (iutra dans l'appartement où elle était et lui remit un message cacheté du sceau du légat Milon qu'un hospitalier venait d'apporter : elle le reçut en se signant dévotement, et le lut d'abord avec un simple mouvement de curiosité. Mais bientôt son visage devint pâle à mesure qu'elle lisait, un tremblement d'indignation fit frémir ses lèvres, et elle écrivit au bas du message ces seuls mots : « Oui, je puis le jurer. »

Ce message, outre la colère qu'il fit naître dans l'âme d'Etiennette, eut encore pour résultat de faire cesser ses irrésolutions. Dès qu'elle eut remis sa réponse à la femme qui lui avait apporté la lettre, elle fit appeler sa nourrice. Celleci la considéra quelque temps pendant qu'elle murmurait tout bas :

— Oui, il me l'a préférée 1 c'est vrai, une esclave, une fille noire et liideuse, oui, je le jurerai devant les hommes, je le jurerai devant... !

Elle n'osa achever et mêler le saint nom de Dieu à ses furieux transports; mais elle ordonna à sa nourrice de se rendre chez Pernette Abrial, et de lui acheter à prix d'or, ri

oour cette nuit, le droit d'occuper sa maison de Vincanlada, m de la féc^ qu'on disait merveilleuse à voir, pour toule la magnificence et les surprises amoureuses dont elle était ornôQ. C'était dans ce logis que la belle fille recevait les hauts seigueurs des comtés de la province. Pierre d'Aragon et Roger y avaient passé plus d'une joyeuse nuit. On raconte que Bernard Got fut si émerveillé de ce qu'il y vit qu'il donna à Pernette une sainte Vierge d'argent : cette statue avait une couronne de fleurs faite de perles blanches, et était posée au dessus de la porte d'entrée de la plus belle salle de la maison. Du reste, les moines qui la fréquentaient souvent, nous en ont laissé une description assez exacte pour que nous en donnions quelque idée à nos lecteurs.

A l'extérieur, la maison, comme toutes celles qu'on bâtissait à celte époque, était formée d'un rez-de-chaussée et d'un premier qui s'avançait de plus de trois pieds en avant. Ce premier, dont la saiUie servait d'abri aux passants soit contre le soleil, soit contre la pluie, et dans laquelle on pratiquait des ouvertures pour voir ceux qui frap|)aient et aussi pour se défendre des attaques nocturnes des voleurs, était soutenu par une quantité de poutrelles transversales appuyées sur le mur inférieur. Ces poutrelles étaient le plus souvent carrées et simplement arrondies des bouts, mais dans la maison de Pernette elles étaient mLcUifiquement chargées de sculptures, et l'extrémité de chacune représentait une figure grotesque. C'était tantôt un diable qui faisait la grimace aux passants; ailleurs c'était un animal fabuleux plus loin, un saint en dévotion. On y remarquait surtout un Loth se peignant avec ses ongles et qui passait pour un chef-d'œuvre. La porte, comme d'ordinaire, était à un côté de la maison; mais, par un luxe inusité, cette porte tenait la moitié de la façade et s'ouvrait à deux battants réunis sur un montant qui se dressait au milieu de la porte et la séparait en deux, même quand elle était ouverte, ce qui ne rendait nullement cette magnificence plus commode. Dès qu'on était entré, on rencontrait l'escalier qui, par un rafdnement déjà ancien, à te qu'on voit, était couvert de tapis. Chez P^Tuetle c'était à la fois luxe et prudence, car le silence était une (les merveilleuses choses de celle demeure où nul bruit ne tralii>?;iit jamais le stcret de ce qui s'y passait. Aussi,

LE VICOMTE DE DÉZIERS. I6fi

quoi qu'eût pu faire l'official de l'évêque qui prétendait qu'on y accomplissait des sorcelleries abominables, jamais les consuls ne voulurent consentir à ce qu'on fermât la maison, disant pour raison que jamais le scandale de ses forfaits n'avait blessé les yeux ni les oreilles de personne. Il faut avouer qu'il y avait de jeunes consuls qui avaient un intérêt particulier à cette tolérance, et que la courtisanerie des plus âgés trouvait son compte à ne pas contrarier les ilélassements de Pierre d'Aragon,

Mais continuons à visiter cette demeure et montons-en l'escalier avec Pons, il suivait dans l'obscurité une femme voilée qui était venue le chercher dans la maison du sire de Rastoingoù il logeait avec Roger. D'abord le jeune amoureux avait refusé de se rendre au galant rendez-vous qui lui avait été proposé. Sa passion pour Etiennette était si profonde, que, bien qu'elle fût sans espoir, il lui demeurait fidèle. Mais l'adroite messagère lui avait dit qu'il s'agissait d'une atTaire où son honneur de chevalier était surtout engagé, et que la dame qui désirait le voir avait encore plus besoin de son courage que de son amour. Il s'était donc décidé à la suivre, et, la nuit close, il s'était trouvé au coin de la rue des Pontifes. Cette rue s'appelait ainsi parce qu'il s'y trouvait une maison de religieux de ce nom. Quant à ce nom de Pontifes, il n'était point dérivé, comme on pourrait le croire, du mot latin pontîfex^ mais il était une corruption de deux mots pontis fratres (frères du pont), attendu que la première maison de cet ordre avait été établie par le pape Celestin 111, pour le service de l'hospice qui était en tête du fameux pont d'Avignon bâti par le pâtre Benezet, qui fut depuis canonisé commue saint.

Pons, étant arrivé au coin de cette rue, fut abordé par la même femme qui lui avait apporté le message inconnu. D'abord elle voulut lui persuader de se laisser bander les yeux; mais, sur l'assurance qu'il lui donna que c'était la première fois qu'il venait à Montpellier, elle le conduisit par plusieurs détours dans une rue étroite et longue, d'un aspect singulier.

Eu effet, toutes les fenêtres laissaient passer l'éclat des lumières intérieures, mais cette clarté ne frappant que la partie la pU/" Mevée des maisons, il en résultait que la rue

semblait partagée d'un bout à l'autre, dans sa hauteur, en deux zones. Tune supérieure et lumineuse, l'autre basse et obscure. Dans cette zone lumineuse on voyait sur la transparence des vitraux se dessiner des figures étranges, des bras entrelacés, des mains armées de coupes. Puis on entendait des cris joyeux et des rires infinis. Dans la partie obscure, c'està-dire dans le bas, se mouvaient dans l'ombre de rares figures qui marchaient avec précaution, heurtaient furtivement à une porte et se glissaient discrètement dans l'huis entr'ouvert. Un peu plus d'expérience eût dit à Pons le nom de cette rue. Mais, quoique cet aspect ne l'eût pas éclairé, il s'étonna, et il allait adresser quelques questions à sa conductrice, lorsqu'elle frappa elle-même un léger coup à la maison dont nous avons parlé, et, sur son invitation, Pons monta à tâtons l'escalier qui se présenta devant lui. Ainsi il arriva au premier étage de cette maison.

Alors, sa conductrice le fit entrer dans une première pièce où elle lui dit d'attendre un moment. 11 profita de l'absence de cette femme pour tâcher de deviner où il pouvait être ; mais il ne put en concevoir aucune idée, car l'endroit où il se trouvait ne ressemblait en rien aux demeures qu'il avait vues. Cette pièce était revêtue de marbre blanc, sur les murs et sur le sol; au milieu se trouvait une profonde baignoire, blanche également; et si la chaussure ne Teût interceptée, :•' eût senti la chaleur douce du sol sur lequel il marchait. Cette salle avait été construite sur les modèles de Mercurius, vulgairement appelé Togatus, à cause de la toge antique qu'il portait, et qui avait été si longtemps en usage dans la province, qu'elle-même en avait reçu le surnom de Togata. La lubricité des bas-reliefs qui ornaient les murs eût alarmé le pudique amour de Pons, s'il n'eût été plus occupé d'admirer la singulière construction de cette chambre que d'en observer les détails. Bientôt, cependant, il entendit marcher près de lui, et une femme, autre que celle qu'il avait vue, lui fit signe de la suivre. Quand il s'approcha d'elle, cette femme le considéra avec une curiosité étonnée ; lui-même sembla se rappeler avoir vu son visage ; mais ni l'un ni .l'autre ne se communiquèrent leurs observations. De la part de Pernette Abrial, c'était habitude de son métier; de la part de Pons, ce fut qu'il n'eut pas le loisir de s'arrêter à

un souvenir vague, qui ne prit aucun caractère précis dan, son esprit. La maîtresse du lieu le fit pass^îr par un endrcit obscur, et le fit entrer dans une pièce brillanmient éclairée, où elle le laissa seul.

Jamais Pons n'avait rien vu de si surprenant que l'aspect ' [e l'endroit où il se trouvait. Celte chambre était presque circulaire et formait un décagone parfait; chacun des côtés était séparé par un faisceau de colonnettes élancées, qui s'épanouissaient, à leur sommet, en fleurs sculptées, sur lesquelles semblait s'appuyer la voûte, également divisée en dix parties, qui se réunissaient au centre en angles aigus. Chacun des dix côtés compris entre les colonnes était occupf^ par un panneau entouré cVun cadre de cuivre superhemcii. doré, et ce panneau était lui-même d'une étoffe de laine précieusement teinte en pourpre. Du centre de la voûte pendait une lampe merveilleuse. C'était la représentation exacte et en ivoire de la chambre même, les ornements en dehors. Au milieu de cette lampe brûlait une lumière qui suffisait à dessiner sa transparence et à faire saillir les couleurs brillantes dont elle était peinte. Du reste, la chambre était éclairée par de grands flambeaux de cire fichés sur les pointes de fer des chandeliers dorés. Une quantité de coussins étaient répandus dans la chambre, et il n'y avait pas d'autres sièges.

Pons n'était pas revenu de la surprise où le plongeait ce spectacle inouï, lorsqu'il vit entrer une femme voilée comme la première qui l'avait amène. Il semblait que la pompe éclatante de l'endroit où il se trouvait dût se retrouver dans les vêtements de celle qui en était la souveraine. Aussi Pons fut-il singulièrement étonné de l'aspect simple de la femme qui se présenta à lui. Elle était d'une taille élevée, et avait pour tout vêtement une blanche robe de lin, faite comme celles que prescrit la règle des nonnes de Fenouillèdes, attachée au cou, et pendante jusqu'aux pieds; mais, contre la lègle, elle était serrée à la taille avec une ceinture flottante, et la dessinait assez pour en faire deviner la beauté. Quelle que fût l'ampleur de ce vêtement, il était si léger, qu'il suivait les moindres mouvements du corps, et qu'en s'appuyant sur les formes, il en décelait la superbe élégance.

A cet aspect, Pons se sentit l'escrit et le cœur saisis d'un

tremblement singulier, car il vit bien, malgré son voile, que celte femme était belle; il comprit qu'elle voulait le séduire, et il voulut penser à lui résister. Dès qu'elle fut entrée, elle Be laissa tomber sur une pile de coussins. Elle tremblait aussi comme une femme qui n'est pas sûre de ce qu'elle va faire, Bt qui cède à une passion plus violente que sa raison. Elle essaya de parler à Pons ; mais sa voix altérée ne put articuler que quelques mots sans suite, et ce fut Pons qui lui adressa alors la parole le premier. 11 lui dit :

— Une femme est venue à moi; cette femme m'a dit qu'une noble dame réclamait de moi un service d'honneur, et je l'ai suivie. Est-ce vous, madame, à qui je me suis ainsi engagé ?

— C'est moi, reprit d'une voix profondément émue la femme voilée.

Celte voix fit tressaillir Pons : il devint pâle et muet. Alors elle continua avec plus d'assurance, et avec cet instinct admirable d'une femme à qui sa puissance vient de se révéler :

— Pons, vous m'avez reconnue.

Et elle écarta son voile, et Pons vit en effet Etiennetle de Penaultier, jamais si belle à ses yeux, jamais si séduisante pour lui, jamais rêvée si près et si doucement rencontrée. Un moment de doute traversa son esprit ; il ferma les yeux comme pour garder son illusion, et tomba à genoux presque évanoui. Etiennette s'élança près de lui, et, l'appelant doucement, le soutint dans ses bras. Certes, elle ne l'aimait pas : son amour forcené pour Roger ou sa haine ne laissait place dans son cœur à aucune autre atfection ; mais elle ne put s'empêcher d'éprouver quelque pitié ou quelque reconnaissance pour le pauvre Pons en le voyant ainsi éperdu à ses pieds. Ce n'était pas pour l'amour qu'il avait pour elle, mais pour la joie qu'elle venait de lui jeter au cœur. Car quelle femme osera assurer qu'elle ne se laissera pas séduire souvent au bonheur qu'elle donne, plutôt qu'à l'amour qu'elle ressent ou qu'elle inspire? Pour elle, il est bien plus aisé de ne rien accorder que de refuser quelque chose, quand, pour celui qui reçoit, chaque faveur est un délire. Quelle vanité de femme, une fois engagée dans cette épreuve, résistera à ce témoignage de son pouvoir? Aussi lut-il vrai (lu'en ce pre-

LK ViCOMlK DE BÉZll. US. 169

mier instant il y eut une pensée commune d'amour entre ces deux âmes si différentes.

Cependant Pons se remit de ce premier trouble; et, du moment qu'il fut bien assuré que c'était Etiennette, il perdit toutes les espérances qu'il avait conçues en voyant entrer une femme voilée. Etiennette le comprit bien : elle comprit qu'il lui serait d'autant plus difficile d'égarer l'àme de Pons, que cette âme était plus amoureuse et accoutumée à voir dédaigner cet amour, et qu'elle n'accepterait les faveurs dont elle voulait l'enivrer que comme un jeu dont il devait être la dupe; mais elle n'était point femme à se laisser arrêter par un obstacle, quel qu'il fût, et tout ce qu'elle avait prêté déjà d'inattendu et de singulier à cette aventure, prouve qu'elle avait, calculé toutes les difticultés de son projet. Etiennette de Penaultier, la plus hardie débauchée de la Provence, devait être assurément la plus astucieuse de celles de son espèce, pour avoir recouvert sa vie honteuse d'un surnom qui donnait à sa vertu toute la sauvagerie d'une louve. Elle fit asseoir Pons près d'elle, et le regardant avec une confusion feinte ou véritable, elle lui dit :

— Je m'en veux, marquis de Sabran, d'avoir douté de votre empressement à vous rendre aux vœux d'une dame inconnue.

— On m'a sollicité au nom de l'honneur, madame, répondit Pons, et si vous avez douté que je vinsse à cet appel, c'est que vous ne connaissez rien de mon âme.

— Vous vous trompez, reprit-elle doucement, puisque, voulant absolument vous avoir, je vous ai fait quérir au nom de ce noble sentiment : bien m'en a pris de ne pas avoir essayé, à ce que je vois, d'un autre pouvoir.

— Je ne vous comprends pas, madame, reprit Pons, en la regardant avec crainte.

~ Mais, continua Etiennette en baissant les yeux, si l'on vous eut prié d'un rendez-vous d'amour, je vois que vous ne fussiez pas venu.

Pons, que jamais un langage si direct n'avait frappé au L'œur, la regarda tristement, et lui dit plus tristement encore :

— Ah ! vous me raillez sans pitié, et je ne sais comment répondre à vos paroles. Oui! il est vrai que si quelqu'un fût

170 LE VICOMTIî Dlî BÉZiERS.

venu me dire : Une femme, la plus belle du monde, t'aime et t'attend, celte femme eût-elle été reine ou impératrice, je ne fusse pas allé à son rendez-vous; et si une autre m'avait dit seulement : Etiennette veut te voir, je ne l'eusse peut-être point suivie non plus, car je ne l'eusse pas crue.

— J'ai donc bien fait ce que j'ai fait! reprit Etiennette d'un air froid et réservé.

Il se fit entre eux un moment de silence. Etiennette était embarrassée. Elle avait tant de dédains à faire oublier, et ce qu'elle avait à demander à Pons était si extraordinaire, qu'elle ne pouvait espérer l'obtenir que de la conviction où il serait d'être aimé d'elle. Pons lui-même ne savait que dire. Les paroles de Roger lui revenaient bien quelquefois à l'esprit, mais il était trop amoureux, même lorsqu'il n'eût pas été timide, pour ne pas demeurer au moins maladroit; il essaya cependant de sortir de cette étrange position, et il se hasarda de dire à Etiennette :

— Que voulez-vous exiger de moi? et quelle action puis-je faire pour vous qui puisse me mériter un de vos regards?

Cette question pénétrait trop vivement dans les projets de la dame de Ponaultier pour qu'elle ne l'embrassât pas. Elle considéra un moment le jeune Sabran, et ce moment détermina la résolution qu'elle prit. Le visage de Pons avait, dans sa passion, quelque chose de si noble et de si pur, qu'elle sentit que ce serait tout perdre que de dire un seul mot de ce qu'elle voulait exiger de lui. Gomme un trait de lumière éblouissante, cette pensée lui vint au cœur, qu'à l'âge de Pons on n'achète pas une femme par une lâcheté; mais que pour la femme qui s'est donnée à nous, le cœur se crée des devoirs de reconnaissance si puissants qu'ils peuvent alors aller jusqu'au crime. Ainsi Etiennette était venue pour dire à Pons : Fais cela, et je me donne à toi.

A ce moment, elle pensa qu'il ferait bien mieux ce qu'elle voulait, quand elle se serait donnée à lui; et qu'ainsi peutêtre il le ferait de lui-même. Sous l'empire de cette pensée, elle lui répondit, avec un embarras adorable :

— Tenez, Pons, je veux être franche avec vous, je n'ai rien à vous demander. Puis elle ajouta avec un feint désespoir : Ahl je me suis trompée.

Ceci passerait pour folie, si quelques hommes de ceux qui

à dix-iiuit ans ont eu dans l'âme une religion d'amour, ne l'ai testaient aux cœurs froids et libertins; mais rien n'est dilïicile à une femme comme de se donner à celui qui l'aime avec crainte et superstition. A Roger ou à Pierre d'Aragon, il en eût moins fallu pour qu'il fût assuré de son triomphe, et la présence d'Etiennette seule le lui eût appris ; mais à Pons dont Tamour était toujours resté si loin de la superbe châtelaine, toutes ses paroles arrivaient comme un doute; et, sans vouloir dégrader par une abjecte comparaison leur position à tous deux, il y avait, entre les projets d'Etiennette et le cœur de Pons, la même distance qu'entre les désirs d'une grande dame qui veut se faire comprendre à quelque beau garçon de son antichambre et l'intelligence de celuici; quelque impertinent que soit rAutinoiis domestique, il lui faut de rudes avances pour le déterminer à ne pas voir un piège dans ce qui est loin de ses espérances. Etiennette vit bien que Pons n'osait pas la croire. Aussitôt, elle parut revenir de la tristesse où elle s'était laissée aller, et dit avec un sourire familier :

— Vraiment je ne sais ce que je dis, et j'ai un grand service à vous demander; mais votre embarras me gagne, et je ne sais plus ce que j'ai à vous conter. D'ailleurs, ce sera long : il s'agit de mon château de PcnauUier que je désire retirer de la suzeraineté du vicomte Roger pour le mettre avec celui d'Alargué que j'habite sous la protection d'Aymery de Lara, comte de Narbonne.

— Ah! madame, s'écria Pons, quelle plus noble épée pourra vous protéger, que celle du vicomte de Béziers ?

— Marquis de Sabran, répondit sérieusement Etiennette, l'épée d'un chevalier n'est pas la plus sûre protection d'une femme, car une femme a à défendre quelque chose de plus précieux que son corps et que ses domaines, et on peut la frapper de blessures que la plus vaillante épée ne peut prévenir.

— Elle peut du moins les venger, répliqua Pons.

— Les venger! dit Etiennette, comme si elle suspendait sa pensée sur ce mot : les venger!! Puis elle ajouta tristement : Cela se peut, mais non pas quand c'est le coupable qui tient Vépée. Quel homme se dira à lui-même : Tu as menti?

La première phrase d'Etienuelte avait suffi à Pons pour lui faire comprendre les motifs qui la faisaient agir. L'indiscrétion de Roger était la cause de cette résolution. Les derniers mots qu'elle venait de prononcer le frappèrent singulièrement, et la pensée que Roger avait pu mentir lui passa dans Tesprit. Etiennette contente de ce premier doute habilement jeté changea brusquement la conversation.

— Pons, lui dit-elle, acceptez mon hospitalité pour quelques heures : notre conversation doit être longue, et j'ai besoin que votre cœur généreux me conseille. Oubliez donc le banquet somptueux qui vous attend sans doute chez Bozon ou chez Bernard de Got , et demeurez avec moi.

Au même instant elle frappa avec un marteau d'argent sur un timbre, et une femme parut : c'était celle qui avait apporté le message à Pons ; elle lui fit un signe, et aussitôt d'autres femmes entrèrent portant une étroite table couverte de mets délicats. Cette table était basse, et, pendant qu'on la disposait auprès d'Etiennette, elle chercha et atteignit quelques coussins qu'elle attira sous sa tête, et, se reposant alors avec un abandon plein de grâce, elle s'y éten dit en disant :

— J'admire comment les hommes les plus faibles en apparence résistent mieux aux fatigues que nous autres femmes ; ainsi vous, Pons, un enfant presque, n'est-ce pas ? car à peine avez- vous dix-huit ans, vous avez fait peut-être le voyage de Carcassonne ici, à cheval et sous vos armes, et vous n'en ressentez nulle lassitude ; tandis que moi ma litière m'a tellement brisée que je ne puis supporter aucun vêtement pesant : aussi me pardonnerez-vous de vous ofl'rir mon frugal banquet dans celle misérable parure.

Et, tout en parlant ainsi, elle arrangeait d'une main négligente les longs plis de sa robe de lin, et chaque mouvement décelait une grâce ou une beauté. Puis elle ajoula avec un air d'indill'érence :

— Mais le tem.ps des frivoles plaisirs est passé, et les graves intérêts de la politique y vont succéder.

Pons l'écoutait en suivant d'un œil passionné chacun de ses gestes.

Cependant la table était servie, et tous deux l'un près de l'autre, semblaient s'oublier. Etiennette le rappela au jeune

chcyiilicr en lui demandant quelques-uns de ces services que l'on n'exige que de ceux qu'on traite en esclaves ou en anais; elle le pria d'approcher la table, d'arranger un coussin; puis ce fut une amphore ou une coupe qu'il fallut lui donner, ou un biscuit de miel qu'elle désirait ; et chaque ■ service était récompensé d'un sourire adoré.

0 dix-huit ans ! âge facile à vivre , où tout espoir est doux, et nul mensonge, quelque grossier qu'il soit, ne peut être soupçonné; beau printemps où l'amour a des palpitations de bonheur qui font pleurer, si puissantes qu'elles battent encore dans le souvenir, longtemps après que le cœur est glacé ! 0 jeune cœur, c'est une de tes émotions que je voudrais trouver : l'émotion d'un enfant qui dévore de l'œil une femme belle à faire sourire un vieillard, couchée nonchalamment sur d'épais coussins, pressée dans toutes les sinuosités de ses formes riches et pures par un vêtement si léger que ses plis n'en altèrent rien, si transparent que sa blancheur se teint de rose ; et, à cette émotion dont on frissonne, je voudrais joindre cette fascination d'un regard qui joue l'indififérence, qui s'arrête sur le trouble de votre visage, et semble d'abord s'en étonner, puis le comprendre, et qui se baisse alors confus et troublé à son tour; et puis, je voudrais vous faire entendre ce murmure enivrant d'une respiration qui s'embarrasse ; je voudrais vous faire voir cette agitation fébrile d'une poitrine haletante, et vous faire concevoir ce vertige qui prend au cœur lorsqu'à ses délirantes provocations vient se rendre l'accent doux et rude à la fois que donne à sa voix une femme qui se prend d'humeur contre elle-même et contre sa faiblesse, et qu'elle se dit comme distraite en secouant la tête :

— Ah! j'ai eu tort...

— Pourquoi ? s'écria Pons presqu'à genoux devant Etiennette, car elle avait fait tout ce que je viens de vous dire; pourquoi avez-vous tort, et que veulent dire ces paroles?

Et à ce moment l'amant est fier, car il croit que c'est lui qui domine, que c'est lui qui trouble, et quelque confiance le gagne, et il prendrait audacieusement une main si elle n'était déjà armée du marteau d'argent, et si elle n'avait frappé le timbre qui va appeler quelqu'un. Alors le cœur se serre, ou craint d'avoir été trop loin, et on attend, en trem-

blant, les paroles qui vont vous renvoyer. Voici celles que dit Eliennette à la femme qui entra à son signal :

— Mon Dieu, les lumières vacillantes de ces flambeaux fatiguent le regard et le blessent : il faut les remplacer ; puis les vapeurs impures de la rue pénètrent jusqu'ici: prenez-y garde.

Et CPÀle parole n'était pas prononcée que quelques servantes avaient enlevé tous les llambeaux. Aussitôt, comme par une magie qui justifiait le nom de Vincantada donné à la maison, tous les panneaux dont noas avons parlé disparurent, et les cadres ne furent plus occupés que par une légère étoffe blanche, peinte des plus vives couleurs. Une vive lumière extérieure en éclairait nettement les dessins, tandis que le tissu ne laissait pénétrer dans la chambre qu'un jour faible et assombri ; et comme Pons s'étonnait, jetant un regard d'admiration sur cette merveille , les plus doux parfums flottèrent dans l'air se déroulant, à travers les fleurs à jour des colonnettes, en filets d'une fumée blanche et soyeuse ; et comme l'œil égaré du jeune amant semblait douter de cette réalité, Etiennette, lui prenant la main, le ramena vers elle en lui disant :

— Pons, n'est-on pas mieux ici?

A ces mots, il reporta sur elle son regard enivré. Alors, par un hasard ou par un jeu infernal, les beaux cheveux d'Etiennette flottaient dénoués sur son cou et ruisselaient sur ses épaules ; et, comme ils s'éparpillaient jusque sur son visage, elle rejeta vivement sa tête en arrière pour les écarter de son front, et, dans ce mouvement, sou corps tendu dans son vêlement déhcat, se modela aux regards de Pons dans son enivrante beauté. Oh! cette fois il tomba à genoux devant elle; cette fois elle eût été la dernière des femmes, elle eût été Pernette Abrial, que Pons eût succombé à cette délirante tentation. Ils étaient seuls; qui pouvait empêcher ce qu'ils voulaient tous deux?

Personne.

Mais était-ce là le but de la dame de Penaultier? Voulait • elle ainsi se livrer à Pons pour son amour, et rien de plus? 'non, certes. Pourquoi donc alors ne pas niéiingor le pouvoir des désirs qu'elle inspirait , et demander d'abord ce qu'elle voulait pour prix de sa possession? C'est qu'elle avai^ auda-

ciciiscmeiit jvigé qu'un honime comme Pons devait êlreidulôt son esclave quand il serait son amant que dans l'espoir de l'être. Ecoutons-la, et jugeons de toute la ruse qu'elle mit dans cet abandon hardi.

Elle était assise sur les genoux de Pons et le contemplait avec orgueil ; une larme arrivait jusqu'à ses yeux ; mais elle l'essuyait furlivement, et Pons, qui s'en aperçut, lui dit alors ;

— Tu pleures, Eliennette : regrettes-tu de t'être donnée à moi, à moi qui serais ton esclave?

— Oh 1 répondit-elle, je ne regrette pas d'avoir été heureuse ; car, vois- tu, Pons, je t'aime avec une passion que tu dois comprendre maintenant. D'ailleurs, je ne veux pas te le dissimuler, je ne suis pas une de ces lilles timides qui consentent à mourir d'un amour caché. Non, mon ami, non, depuis que je t'ai vu, j'ai senti que je t'appartenais. J'ai senti que tu étais mou bonheur ; si je t'ai repoussé longtemps, si je t'ai fui, ce n'est point vaine pudeur, c'est que je prévoyais les pleurs que je verse dans ce moment, c'est que je calculais que cette heure de félicité me coûterait une vie de larmes.

— Oh ! pourquoi des pleurs, Etiennette ? lui dit Pons en l'entourant de ses bras, tu m'estimes bien peu de prévoir le malheur lorsque je puis t'en défendre...

— Enfant, lui dit Eliennette en jouant avec ses cheveux, que t'importe ce malheur puisqu'il n'est que pour moi ? Va, je le savais bien; mais mourir sans être à toi, oh! j'aime mieux mourir à présent.

Et se prenant à regarder Pons avec des yeux où la tristesse et l'amour se confondaient, elle ajouta, en laissant tomber sa tète sur Fépaule de Pons :

— Et c'est pourtant maintenant qu'il serait doux de vivre.

Puis elle sanglota.

-- Etiennette! Eliennette! s'écria Pons en séchant ses larmes de ses baisers : ah ! si tu m'aimes, et je le crois, dis-moi quel est ce malheur, ce danger qui te fait pleurer?

— A quoi bon? dit Eliennette en se remettant, je suis une folle; je trouble par une douleur le peu d'heures que le ciel nous a départies pour être ensemble. Ne me demande rien,

je ne te dirai rien, je n'en ai pas le droit : je consulterai un ami.

— Un ami, lui dit Pons ; ah ! ne suis-je pas le tien, le plus dévoué, le seul à qui tu doives tout demander maintenant; amour, protection, bonheur.

— Non, beau sire, répliqua Etiennette avec un doux sourire où il restait encore une larme, non, vous n'êtes pas mon ami : un ami est un homme grave, prudent, sage, qui me donnera de bons et sévères conseils. Et, parcourant alors son beau front d'un baiser qui ne fit que l'efileurer, elle ajouta : Tu es mon amant, toi, n'est-ce pas ?

Pons lui dit alors :

— Et sur quel objet si grave vous faut-il des conseils, que l'amant ne puisse les donner ? Cet objet est donc beaucoup au-dessus de mon savoir et de ma sagesse ?

— Mais non, répondit négligemment Etiennette, puisque je t'avais fait demander pour te consulter.

— C'était donc pour cela? reprit Pons en souriant à son tour.

— Tiens, lui dit doucement Etienne Ite eu le regardant doucement : franchement, je ne sais pas. Ecoute, Pons, je veux te montrer tout le secret du cœur des femmes ; je veux, enfant, te dire tout de suite ce que te n'apprendras que bien tard, si je ne trahissais pour toi les mystères de nos calculs. Il y a longtemps que je te connais, plus longtemps que tu ne crois, et, depuis que je te connais, je t'aime. Te dire qu'une femme qui aime ne désire pas c(rc à celui qu'elle aime, ce serait te mentir pour moi, te meiitir pour toutes; mais ce qu'il faut que tu saches aussi, c'est ce que iésir est la dernière chose qu'écoute une femme. Son existence est si esclave qu'elle ne jette pas à plaisir des chagrins dans sa vie. Que fait-elle donc? elle renferme et domine longtemps ses plus secrètes pensées, jusqu'à un jour fatal où un hasard les protège et la force, pour ainsi dire, à s'y livrer. Ainsi, Pons, mon amour te fût demeuré étranger si je n'avais eu besoin d'un intermédiaire entre moi et Roger. J'ai prié Pierre d'Aragon de m'en servir, mais il en veut InnI a\i vicomte de son tour de l'autre nuit, (ju'il m'a refusée. Aujourd'hui même, j'ai demandé ce service à Raymond de Toulouse : il m'a fort surprise en m 'apprenant qu'il serait

LE VICOMTE DE B£ZiEUS. 177

peut-<^lre en guerre avec Roger avant deux jours, et il m'a refusée de même. Mais ce qui m'a troublée étrangement, c'est que tous deux m'ont dit : Adressez-vous au sire de Sabran : il est tout-puissant sur l'esprit du vicomte.

— Et c'est pour cette raison que vous m'avez mandé?

— Oui, beau sire, continua Etiennette, oui, c'est pour cette raison : parce qu'aux yeux de Pons, en lui disant de venir trouver la dame de Penaultier, ce n'était pas lui dire : Cette femme se meurt d'amour pour vous et veut se donner à vous ; parce que, si rien ne palpite pour elle au cœur du sire de Sabran, elle le consultera gravement, et qu'elle y aura gagné, au moins, d'avoir pour messager le plus noble chevalier de la chrétienté; parce que ce n'est plus une folle qui se perd, mais une châtelaine qui réclame assistance d'un châtelain, et qui accompUt un, devoir que lui impose l'intérêt de ses vassaux ; et il arrive que l'on se trompe soi-même avec les mensonges qu'on prépare aux autres. 11 est vrai qu'on peut craindre que le chevaher ne parle d'amour, s'il est encore aussi enflammé qu'on le dit, et alors il n'est peut-être pas prudent de le voir; mais on n'y pense pas, ou, si Ton y pense, c'est pour le souhaiter. On s'exagère son propre courage pour avoir le droit de braver le danger, puis on sent qu'on y succombera, et l'on se résout à choisir un autre arbitre; mais au moment de donner l'ordre, on a oublié tous les noms, excepté un, et on garde celui qu'on voulait chasser, et l'on a tort, vous le voyez bien, car vous ne pouvez plus être mon arbitre, ce me semble.

En finissant cette longue énumération des petits artifices que le cœur d'une femme se crée pour se tromper, elle fit une moue de reproche à Pons en baissant les yeux; et lui, stupéfait, la regarda comme un ange de franchise, amoureux qu'il était, amoureux comme un enfant de dix-huit ans dans les mains d'une femme de trente. Ohl se créer une fausseté pour l'avouer, et mieux cacher celle qui nous mène, c'est à y prendre les plus rusés. Aussi Pons appartenait à Etiennette à cette heure, comme un aveugle à son guide. Et puis, celte femme était belle, belle comme on s'imagine la beauté à dix-huit ans, superbe et provocante. Cependant Pons ne voulait pas paraître renoncer aux droits

dont on l'avait jugé cligne d'abord, et il reprit après quelque silence :

— Allons, belle châtelaine, je vais baisser les yeux, ne point te regarder, et ainsi je serai calme, grave, et vous pourrez me consulter.

— Non! non! c'est impossible, répondit Etiennette. Moi! te parler de cela maintenant! je n'oserais pas!... je n'en ai plus le droit.

— Oh ! si je t'en priais à genoux?

— Je refuserais.

— Si je le voulais absolument?

— Pourquoi le vouloir, dit Etiennette la tête baissée, puisque tu m'aimes ainsi ; puisque tu crois tout, et que tu m'aimes ?

— Oh! que veux-tu dire? s'écria Pons en la pressant avec ardeur dans ses bras.

— Rien... rien... mon âme... tiens, parlons d'amour, de bonheur... parlons de toi, dit-elle en essuyant une larme.

— Non, je veux savoir... reprit Pons vivement.

— Quoi? s'écria Etiennette en l'interrompant violemment et en éclatant en sanglots... que je suis une femme perdue? \ih bien! c'est vrai... car je viens de me donner à loi, et je l'ai voulu; et pourquoi ne l'aurais-je pas fait? Un homme n'avait-il pas osé dire qu'il m'avait traînée folle d'ivresse et de désirs de la salle d'un festin sur ma couche nuptiale? Ne l'a-t-il pas dit, et ne l'a-t-on pas cru, parce que c'est un homme dont l'épée est terrible? Et moi, ne suis-je pas la châtelaine prostituée qui s'est ruée dans le vice comme la dernière des ribaudes? N'y a-t-il pas un homme qui l'a dit, et ne l'a-t-on pas cru? Eh îaien ! puisqu'on l'a dit et qu'on l'a cru, ce sera vrai, et c'est vrai maintenant. Oui, il y a maintenant quelqu'un à qui je me suis livrée, comme une fille perdue, un homme à qui j'ai donné tout. C'est juste, je suis une adultère, j'ai un amant 1 C'est toi, Pons. .. c'est toi, tu peux aller le dire, et je le dirai après toi... je dirai que je t'aime, que je suis ton esclave, et je te suivrai comme une servante. Je t'appartiens, tu es mon amant : tu peux t'en Vanter, Pons, car c'est vrai ceci. Mais le vicomte Hoger! unlW

Et , à ce dernier mot , un affreux sourire d'indignation parcourut ses lèvres ; elle sembla en appeler au ciel : sa voix prit un accent terrible de menace, et elle frappa la terre du pied avec violence.

— Quoi! ce serait une lâche calomnie?

— Ah 1 tais-toi, dit-elle avec un cri : voilà ce que je craignais, un doute! Oh! tu me crois une infâme. Malheureuse! malheureuse! je ne voulais pas te le dire, j'avais raison, et je sentais que tu me briserais le cœur. 11 ne fallait pas parler de cela.

— Moi! s'écria Pons enivré, te croire une infâme, t'outrager par un doute! oh! non, Etiennette, non, ce n'est pas là ce que j'ai au cœur; ce que j'ai, c'est de l'amour pour toi, de la haine pour Roger... de la vengeance.

— Grand Dieu ! que prétends-tu ? dit Etiennette alarmée en l'entourant de ses bras. Oh! tu me fais peur,

— Je veux lui dire qu'il a menti... et lui faire avouer...

— Enfant! enfant, dit Etiennette rapidement, et de quel droit me venger? tu ne le peux pas sans remplacer une calomnie par une affreuse vérité : on dira que c'est mon amant qui se venge, et cette fois on aura raison.

— Oh! que faire alors?...

— Eh bien! ce que j'avais résolu, reprit-elle tristement, de retirer mes châteaux de la suzeraineté du vicomte, protester ainsi , autant que le peut une pauvre femme , contre sa calomnie, et surtout m'épargner le désespoir d'être enchaînée par quelque lien que ce soit à cet homme. J'ai voulu le faire amiablement, et j'avais compté sur toi pour cet arrangement; je le ferai de vive force, s'il le faut, dussé-je y perdre mes domaines entiers ; dussé-je les voir ravager par 8a lance et par la tienne...

— La mienne, s'écria le sire de Sabran, la mienne le protégerait contre lui s'il osait t'attaquer.

— Enfant, lui dit sans le regarder Etiennette , comme si elle répondait à un propos en l'air : c'est ton suzerain.

— C'était le lien , et ne le quittes-tu pas ?

— C'est ton ami.

— Non, c'est un infâme.

— 0 Pons, mon ami, mon amour, lui dit Etiennette en Iç caressant, ne fais pas cela, on dirait que c'est moi qui

t'ai entraîné que c'est moi... Non, je ne ie veux pas

Et comme il allait insister, elle lui dit tout bas :

— - Demain, demain, nous parlerons de cela : la nuit prochaine, ajouta-t-elle en baissant les yeux... nous trouverons un moyen... Mais, jusque là, tais-toi, ne dis rien, je t'en prie...

■— Je te le jure, répondit Pons, clans un baiser.

— Non ! non ! reprit-elle en se dégageant, le jour va venir : ami, il laut partir, vous en aller... On vous reconduirî comme vous êtes venu...

Une heure après, ils se disaient encore à demain , et Toi n'avait plus parlé ni de Roger ni des châtcllenies. Enfin Pons quitta sa belle maîtresse avec un bonheur au cœur qui l'enivrait et le faisait joyeusement marcher et regarder d'un air de dédain les chevaliers qui rentraient dans l'ombre, se disant à lui-même :

<( Il sort de chez quelque ribaude , le sale ! ou de chez quelque coquette, le niais! au lieu que moi 1... »

Pauvre Pons! Il revint le soir dans la rue Chaude.

On'avait-il promis le matin lorsqu'il en sortit pâle et soucieux H

Page 1