‹ Le vicomte de BéziersChapitre 12 sur 22 · CONSEIL · texte numérisé non relu

CONSEIL

Il se passa près d'une heure avant que Roger reprit eo librement connaissance. Lorsque les amis qui l'entouraioiu virent qu'il éUiit revenu à lui, ils se regardèrent entre eux avec confusion. Gérard de Pépieux, le premier, rompit le silence.

— Il faut penser à notre défense personnelle, sires chevaliers; la force d'âme du vicomte s'est perdue en débauches et en intrigues de femmes; il n'a plus la tête assez libre, ni le bras assez ferme pour pourvoir à la sûreté de ses quatre comlés. C'est à nous à voir ce que chacun peut espérer de son propre courage et de sa propre prudence.

— Quel que soit l'état du vicomle, sire de Pépieux, reprit Saissac, chacun de vous ne doit espérer que dans le courage de tous et dans la prudence de tous; car si j'ai bien compris vos paroles, il serait convenable que chacun se retirât dans ses terres et châtellenies,et que là il lui fût libre de mesurer s'il peut résister à nos ennemis ou s'accommoder avec eux. Prenez-, irde qu'en une pareille détermination le courage deviendrait folie et la prudence trahison. Ce qu'il y a de plus convenable, c'est de prendre tous ensemble une décisiou que nous exécuterons tous ensemble.

Certes, Saissac était uu ami dévoué du vicomte, mais il avait été sou tuteur; et il avait tellement gardé l'habitude du conseil et de la tutelle qu'il y revenait à toute occasion où se montrait le moindre point pour l'y glisser.

— Cependant, dit Pépieux, si le suzerain manque à ses vassaux, les vassaux ne peuvent être liés envers le chef et

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je ne me sens pas disposé à prCler aide et obéissance à qui ne peut me rendre ni aide ni protection.

— Ceci est mal raisonné, reprit Snis?ac, car vous ne vous êtes pas cru déliés de votre foi et hommage envers le vicomte, lorsqu'il était faible et mineur, quoiqu'il no pût vous rendre alors par lui-même l'aide et la protection qu'il vous devait en retour. Il en est aujourd'hui de mémo. Qu'il soit mineur par l'âge ou par la faiblesse de son caractère, nul de ses chevaliers ne peut se séparer de lui sans traîtrise; mais chacun doit concourir de son mieux à lui faire un conseil d'où sorte son salut.

—Ah ! s'écria Pierre de Cab;iret, lesilencieux capitaine, selon la chronique, c'est de nos épéesque sorlirasonsalut et le nôtre; le bruit d'une lance sur un heaume et d'une épée sur un bouclier parle plus haut que tous les conseils. Sus, mes frères, aux armes 1 voilà tout le conseil et toute la prudence.

— Ceci est d'un loyal châtelain, répondit Saissac. Mais avant d'eu venir à cette extrémité, il faut épuiser toutes les voies d'accommodement; et il serait nécessaire qu'un de nous, chargé du pouvoir des autres, fût député vers le légat, et vît s'il n'y a point de miséricorde à attendre de sa justice.

— Et je prétends que, pendant ce temps, ajouta Gérard de Pépieux, chacun de nous doit se retirer en sa terre pour se préparer à combattre.

— Ou à se rendre, sinon à se vendre, dit Guillaume do Minerve.

— Est-ce pour moi que vous parlez, sire de Minerve? reprit aigrement Gérard la main sur sou épée.

— Je parle pour ceux qui ont la peur et le calcul au cœur,

— Tenez, sire Gérard, vous êtes de nous tous le plus ïkW. en terres, en armes et en bourgs ; mais vos terres et vos bourgs sont en rase plaine, et votre château de Pépieux n'a pas (le fossés que ne puisse franchir uu trait lancé à la fronde, ut des murs que ne puissent atteindre des échelles à la main. Vous pensez à tout cela, et vous préféreriez un accommodement quï sauvât vos leires du ravage et vulre château de la

.de4rnclion, à une guerre (jui vous porterait, à coup sûr, grand préjuilice. Eh bien! sire Gérard, ceci est la piouve que Dieu est juste pour tous en ce monde; car si, dur: ut lu

paix, vous vous êtes gober^ré en abondanco de toutes choses, tanHIs que moi et uotrc ami Pierre de Cabaret, nous n'coltions à peine dans nos lambeaux de terre, dispersi'S dans des creux de rocher, de quoi nourrir nos chevaux de bataille ; si vous avez été ainsi favorisé, c'est à nous de l'être à cette heure : car l'heure est venue, où nos châteaux, taillés dans le flanc des montagnes, et nos fossés creusés en ravins par les torrents du ciel, nous protégeront mieux que vos abondantes récolles et vos larges plaines. Mais comme notre pauvreté n'a pas été pour nous une raison d'abandonner notre seigneur et suzerain en d'autres temps, le préjudice qui vous menace n'en doit pas être une pour que vous le quittiez en celui-ci.

— Qui parle de le quitter? dit Gérard avec impatience.

— Vous n'en parlez pas, dit Pierre de Cabaret ; mais vous y pensez.

~ Sire Pierre, vous m'outragez, et m'en ferez raison. Pierre de Cabaret haussa les épaules, et lui répondit :

— Si tu veux, Gérard, si tu veux, demain : car ta colère, ta bravoure, ton dévouement, c'est toutes choses d'une heure; ta trahison de même. Crois bien que si je ne compte pas sur toi pour nous, je ne compte pas sur toi pour nos ennemis.

-- Qu'il en soit ainsi ou autrement, s'écria Gérard, cette heure est plus qu'il n'en faut pour l'apprendre à parler dignement d'un chevalier.

Pierre de Cabaret lit un signe à Guillaume de Minerve, qui s'apprêta à le suivre, et Gérard fit un signe pareil à un autre chevalier, qui était Guillaume de Lérida, chevalier citadin de Carcassonne, fameux par son hérésie et sa farouche exaltation. Us allaient sortir tous les quatre, lorsque Saissac s'interposa :

— Est-ce là votre dévouement au vicomte? s'écria-t-il ; vous, Pierre, ne le montrerez-vous pas mieux en n'exposant point voire vie pour d'autre cause que la sienne? et vous, Gérard, votre fidélité ne sera-t-ellepasune meilleure preuve de votre honneur, qu'un combat qui ne peut que préjudicier au vicomte, en mettant en danger l'un de vous deux? Demeurez, je vous le commande, autant que le peut un homme à qui vous avez coutume d'obéir longues années, durant

qu'il était tuteur et représentant de votre seigneur qui, je le crains bien, va en avoir besoin plus que jamais.

Les quatre chevaliers, arrêtés et entourés par ceux qui étaient présents, consentirent à ne point vicier leur querelle avant d'avoir pris conseil de ce qu'il fallait faire pour le salut commun. Sur Tordre de Saissac on apporta une grande table où se trouvaient des flambeaux de cire, une écritoiro avec ses plumes d'aigle, et une quantité de parchemins de toutes grandeurs. Tous les chevaliers s'assirent autour. Outre ceux que nous avons nommés il s'y trouvait Auiblard de Pelapoul, Galard du Puy, Pierre Hosioup, Bernard de Mira val, Ugo de Goncas, Raymond de Cam pendu et Etienne d'Agen ; douze en tout, sur plus de six cent cinquante ciievaliers ou châtelains qui relevaient du vicomte dans ses quatre comtés. A peine chacun fut-il assis que Saissac prit la parole pour prévenir toutes nouvelles querelles.

-- Sires chevaliers, leur dit-il, toute la question à résoudre, c'est de savoir s'il faut combattre ou s'accommoder.

— 11 faut combattre, s'écrièrent à la fois les sires de Cabaret, de Minerve, de Gampendu et le chevalier de Lérida.

— Il faut s'accommoder , dirent quelques autres parmi lesquels on remarquait Galard du Puy.

— Il faut attendre, s'écria Gérard de Pépieux. Ge qu'il faut surtout, c'est que l'on ne sacrifie pas les intérêts des uns à ceux des autres, et que ceux qui ont quelque chose à risquer ne soient pas forcés de le perdre par rentêleinent d'une défense peut-être impossible.

— Et qui t'a dit, s'écria Pierre, que cette défense soit impossible?

— Le temps nous apprendra le nombre de nos ennemis, répliqua Gérard ; s'ils accourent pou nombreux et sans chefs de haute race, sans doute il serait lâche et déshonorant de ne pae nous défendre jusqu'à ce qu'ils soient exterminés de nos terres; mais si les principaux chevahers du roi Phili()pe et du roi Jean se croisent avec des milliers de lances, nunseulement il sera prudent, mais encore il sera honorable de s'accommoder avec eux.

— Fussent-ils plus nombreux que les étoiles du ciel et le sable dans les mers, reparlil Guillaume de Minerve, je les attends dans mon manoir, et leur permel» de me planter en

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croix au sommet de mes créneaux, si jamais ils en touchent le faîte du bout de leur lance. Il faut donc nous défendre.

— Or ça, s'écria Gérard, vous appelez donc défendre un pays, que laisser ravager et piller à l'aise les plaines et les villes, iDrûlerles fermes, anéantir les bestiaux, arracher les vignes, abattre les forêts, et vous croirez lui avoir rendu un grand service parce que quelques manoirs isolés resteront debout au milieu de ce grand déluge de misères et de dévastations.

■— Je ne parle pas de mon château de Cabaret, s'écria Pierre, ni du nombre de nos ennemis ; car il faudra entasser les montagnes les unes sur les autres avant que leurs mangoneaux ou leurs pierrières puissent seulement toucher le pied de mes remparts ; mais fussé-je seul comme Guillaume de Lérida, avec ma lance et mon cheval de bataille, je dis qu'il faut combattre pour notre seigneur, et le défendre jusqu'à ce que châteaux et hommes nous soyons tous par terre; et s'il reste quelque chose debout alors, ce sera notre honneur, sires chevaliers I et certes cela vaut bien la peine d'y penser.

— Tout ce que je vois jusqu'à présent de plus clair en tout ceci, dit Saissac, c'est que c'est en nous que le pays doit chercher sa défense, et qu'à défaut du vicomte, nous devenons responsables de son destin futur. C'est une chose grave et qui a besoin de réflexions. Voyons avec calme quel est l'avis de chacun de vous et ses raisons pour le soutenir: nous délibérerons et déciderons ensuite. Que le plus ancieu commence : nous sommes prêts à l'écouler.

— Non, dit Roger en entrant, non, ce sera le plus jeune qui commencera à donner son avis et ses raisons; puis il y ajoutera ses ordres s'il le faut; gardez vos places, sires chevaliers, nous allons nous occuper de nos affaires. Buat, distribue ces missives à quatre de mes valets ; qu'ils les portent sur l'heure et qu'ils reviennent; tu reviendras toi-même pour entendre nos conseils et nous servir d'écrivain.

7â, comme quelques chevaliers marquèrent de l'humeur e de la répugnance à ces paroles, Roger ajouta : — Gela sera ainsi, car je ne sache pas qu'aucun de vous, sires chevaliers, soit tenté de revendiquer cet honneur.

A ce moment, rien ne révélait sur le visage du vicomte

qu'il venait de subir les plus violentes émotions ; il paraissait calme et décidé, et le léger froncement de ses sourcils ne dénotait que l'occupation d'un esprit qui rassemble avec soin toutes ses idées. Dés qu'il eut fini de parler, tous les chevaliers se turent : car, dans cette assemblée, personne, si ce n'est Buat ou Roger lui-mônzs, n'était capable de tenir la plume et d'écrire une déclaration ou une charte quelconque. Les chevaliers s'assirent en silence; mais Roger, dont l'activité d'esprit s'excitait, pour ainsi dire, par laclivité du corps, Roger continuait à resler debout, parcourant la salle à grands pas. Buat rentra; il s'assit à la place qui lui fut désignée, et Roger prit la parole.

— Sires chevaliers, il faut nous préparer à combattre, il faut nous préparer à traiter. Je suis pour ceux qui pensent que la guerre et le fer sont noire dernière ressource ; je ne suis point contre ceux qui prennent soin des intérêts de leur forluLie, et qui ne veulent pas imprudemment Uvrer au mai^eacre et à la dévastation leurs hommes et leurs propriétés : mais je crois le courage des uns trop précipité, la prudence des autres trop hâtive. Attaquer aujourd'hui serait imprudence, tendre des mains croisées et suppliantes serait lâcheté-, il faut chausser nos éperons d'acier et mettre nos gantelets de fer, et alors nous pourrons olfrir la main à nos ennemis, mais ouverte et armée, de façon qu'elle puisse s'unir à une main amie ou saisir la poignée du glaive selon la circonstance. Si notre poëte accoutumé, le sire de Marvoill, était ici, il vous dirait quel fameux homme de l'antiquité a dit : « Si tu veux la paix, prépare-toi à la guerre. « J'ai oublié le nom de ce grand homme, mais non le précepte. C'est celui-là qu'il nous faut suivre. Sires chevaliers, nous allons mettre nos villes en état de défense, vous y mettrez vos châteaux, et, lorsque nous serons ainsi préparés au combat, nous demanderons la paix : quand nous pourrons parler à nos ennemis à travers les visières de nos casques, alors ils écouteront notre voix, si, comme je le crains, la fureur d'Innocent ne les a pas rendus sourds à toute honorable proposition. A ceci nous gagne rons deux choses : et d'abord le temps de noiis iuumr convenablement; et ensuite le bon droit, en montrant à tous les peuples de la Provence que nous avons tenté tous les moyens possibles d'accommodé-

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ment. Cette marche, ce me semble, vous paraît sage et juste?

— Assnrémont, dit Galard du Puy, cette condiiile serait excellente h trnir, si nous pouvions la tenir; mais pour ce faire il faudr lit que le pays tut en meilleur (''tat. Sans doute le vicomle Roger peut exiger de ses bourgeois, chevaliers et (•iiailins, qu'ils défendonl leurs villes. Mais pour la défense d'une ville il faut plus que les hommes qui y sont enfermés, il faut des provisions pour les nourrir, des armes pour les armer ; et comment avoir toutes ces choses sans argent? et le vicomte sait mieux que personne en quelle pauvreté nous sommes tous réduits, lui le premier.

— Vous vous trompez^ sire du Puy, répondit Roger, je vais vous montrer qu'hommes, provisions, armes et argent, il ne manquera rien lorsque j'en appellerai à mes fiJèles populations.

— Sire vicomte, reprit Gérard de Pépieux, ne vous bercez pas d'une illusion vaine, vous n'êtes point en état d'obtenir, par la force, des toltes, quêtes ou prêts forcés qui ne vous sont pas dus, et la position où vous avez mis le pays par votre faute personnelle n'engagera ni serfs, ni bourgeois, ni chevaliers à faire au delà de ce que veut la coutume. Ce n'est point ici le cas où, étant prisonnier de votre personne, ils seraient forcés de s'imposer une taille pour payer votre rançon ; il ne s'agit point non plus du mariage d'une de vos filles ni d'un voyage d'outre-mer : et hors de ces trois cas aucune tolte extraordinaire ne peut être imposée à aucun homme, bourgeois ou serf, sans son libre consentement. Ce consentement, sire vicomle, il ne faut pas l'espérer d'eux, car ils préféreront se racheter directement de la conquête en payant leurs ennemis, que de s'y exposer en fourntssant de quoi les combattre. D'un autre côté, vous n'ignorez pas que les péages et tailles ordinaires vous ont été payés d'avance. Quels sont donc les moyens de défense qui vous restent? Aucuns, à ce qu'il parait. Et ne vaut-il pas mieux céder tout de suite avant que l'armée des légats ne soit à nos portes , que d'être forcés de traiter plus tard, lorsque les dépenses qu'ils auront faites les rendront plus exigeants? Et si quelques-uns ici croient que l'hoimeur y sera compromis, j ajouterai que c'est le jouer

bien plus, que de s'exposer à s'humilier après une vaine bravade.

— Sire de Pépieux, je vous remercie de vos avis, et suis cliaimé de voir que mes chevaliers me rendent si complètement ce qu'ils me doivent : leurs bons conseils quand je les leur demande; leurs armes et leurs personnes, je Tespère, quand je les exigerai. Je suppose que ceci ne vous embarrasse pas plus que moi, et que vous tenez cette ressource pour assurée parmi celles qui me restent. Quant à mes bourgeois et serfs de terre et de corps, je ne les imposerai pas contre leur volonté; mais je ferai, pour les lier à ma cause, ce que nos ennemis ont fait pour attacher tant d'hommes à la leur. Je ferai pour la défense ce que Rome fait pour l'attaque.

— Sire vicomte, reprit Gérard, Rome a en elle une source de richesses supérieures à l'or et à l'argent, car elle est inépuisable et ne lui coûte qu'une parole. C'est avec cette monnaie qu'elle paie ses soldats. Elle a promis indulgence plénière et remise de tous péchés commis jusqu'à ce jour à tout homme qui suivrait la croisade contre notre malheureux pays pendant quarante jours seulement. Qu'opposerezvous à cette formidable puissance, qui ne soit bientôt tari et épuisé?

— Les biens du ciel sont précieux sans doute ; mais ceux do la terre ne sont pas sans excilcr les désirs des hommes. Ceux-ci sont en nos mains, sires chevaliers ; ce sont (;eux-là que j'opposerai aux indulgences de Rome; et je ne sais si je ne trouverai pas plus d'hommes qui achèteront plus cher une chance de bien vivre qu'une chance de bien mourir. Ecris, Buat, écris que je donne à tous hcmmes, serfs de terre ou de corps de mes domaines, le droit de marier leurs iilles actuellement vivantes, nubiles ou autres, sans ma permission de seigneur, moyennant pour les serfs de corps, viiigl-cinq sols mcilgoriens ou un demi-marc d'argent lin ; et pour les serfs de terre, moyennant une mesure toulousaine de blé ou avoine qu'ils verseront dans mes greniers d'Albi, de Carcassonne et de Rézicrs. Ajoute que ce droit passera à perpétuité à leur postérité moyennant qu'ils décupleront la redevance ci-dessus portée. Ajoute que pour pareille redevance il.s peuvent obtenir, soit pour eux, soit pour

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leur postérité, le droit de faire embrasser à leur li's Tétat ecclésiastique sans notre permission suzeraine. Rédige l'acte ainsi que de coutume. Je le scellerai de mon sceau, et tu le remettras en quatre copies à chacun des sénéchaux de nos comtés, pour qu'il soit proclamé à son de liuiijpe et de tambour par toutes nos campagnes, et avant deux semaines passées, afin que le délai pour tous ceux qui voudront profiter de la présente charte soit écoulé dans un mois.

— Sans doute, dit Dupuy, une pareille mesure produira quelque argent et quelques provisions ; mais cela sera bien loin d'être suffisant ; car peu d'hommes se présenteront pour en profiter; et c'est dépouiller le vicomte de ses droits les plus précieux. C'est d'ailleurs une nouveauté sans exemple.

— Vous avez l'esprit si préoccupé de l'impossibilité de notre défense, reprit Roger, que votre raison et vos souvenirs sont absents de vos paroles. D'abord ce n'est point une nouveauté, car vous, Saissac et Gérard, ici présents, avez signé, il y a tantôt vingt ans, pareille concession à Bernard Beausadun et à Arnauld Morel, lorsque vous gériez mes affaires Gommes mes tuteurs. Ceci doit vous être flatteur, et il me semble que je ne puis faire mieux aujourd'hui que vous n'avez fait jadis. Le reste de vos paroles est encore plus privé de sens et de réfiexion. Ou beaucoup d'hommes se présenteront, et alors la ressource sera grande et profitable ; ou peu feront un tel marché, et alors le vicomte ne sera point dépouillé de ses droits. Je vais vous montrer qu'il lui en reste plus que vous ne pensez, dont nous pourrons eucore faire argent. Ecris, Buat. Dis qu'il sera permis à tout chevalier, citadin, bourgeois, serfs de corps ou de terre, d'acquérir les terres libres en nos comtés, sans que cette acquisition les soumette aux redevances seigneuriales qui les atteignaient auparavant en passant dans leurs maints et en faisaient des terres liges et de notre mouvance. Ce droits'acquerra moyennant une somme de cinq sols melgoriens ou dix marcs d'argent fin. Cet acte, tu le feras transcrire en six copies pour être envoyé à nos viguiers d'Âlbi, de Castres, d'Allet, de Béziers, de Pezenas, de Carcassonne et de Lille en Albigeois. Je pense, sires chevaliers, que vous vous trouverez honorés et satisfaits de ce que vos terres reçoivent de moi cet honneur et cette valeur qui, du moment qu'elles vous ont appartenu.

devieniieut à perpétuité terres libres et de franc-aleu. Cette mesure doit vous honorer, puisqu'elle fait que la terre, dont le nom seul reste à vos enfants, ne peut plus être entaclié de servitude ; et elle doit vous satisfaire, car elle accroît la valeur de vos biens, que les bourgeois ou des clievaliers citadins ne pouvaient acquérir qu'en les voyant diminuer de prix, par cela seul qu'ils les acquéraient.

Chacun approuvera cette mesure, Gérard de Pépieux plus que tout autre, qui prévoyait ainsi le moyen de Se défaire de ses belles prairies et de ses champs pour les changer en richesses plus faciles à défendre et à emporter.

-- Sans doute, dit-il , ces deux octrois amèneront l'argent suflisant pour approvisionner les places et avoir des armes. Mais où trouver des soldats? car en forçant le droit de che- 'vauchée aussi haut que possible, il ne fournira jamais assez d'hommes pour la guerre à laquelle il faut nous préparer.

— Eh bien ! dit Roger, les hommes se trouveront comme l'argent. Buat, écris deux actes pareils à ceux-ci, le premier en quatre et le second en sept copies ; le premier pour nos sénéchaux de campagne, le second pour les viguiers de nos villes. Ecris aux premiers que tous serfs de corps ou de terre qui viendront habiter nos villes y dénommées acquerront, par le seul fait de leur habitation, pendatit un an dans lesdites villes, la quahté d'hommes libres, et qu'ils en deviendront bourgeois en s'y conformant aux redevances dues par les bourgeois tant pour le service militaire qu'ils doivent de leur personne que pour la quête qu'ils payent pour le bon entretien des murailles.

— C'est dépeupler les campagnes au profit des villes, s'écria Gérard.

— Les campagnes n'ont pas besoin d'être défendues, puisque, à votre dire, elles ne peuvent l'être ; il faut donc songer à la protection des villes, qui doivent devenir dans ce moment noire premier et important asile. Continue, Buat, et écris au second acte que je t'ai commandé, que tout bourgeois vivant noblement sera admis à l'ordre de chevalerie, et recevra la ceinture mililaiicsur l'attestation de vingttrois bourgeois, ou chevaliers du comté ccrt. fiant son nirrite, sa loyauté et son courage, et cela sans que le seigneur de sa ville puisse s y opposer.

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Cette lU^cision excita un grand murmure parmi les chevaliers; plusieurs se récrièrent que c'était une nouveauté sans exemple , une dégradation de l'ordre de la chevalerie.

— Or donc, messires, dit Roger après avoir laissé écouter toutes leurs exclamalionSi vous voulez qne la permission d'un seigneur et son caprice soient préférables au choix de vingt-trois des plus honorables habitants d'une ville? vous dites que c'est une nouveauté et qu'elle amènera la dégration de la noblesse? Cette nouveauté, messieurs, est la coutume immémoriale de la ville de Beaucaire, et j'en appelle à messire d'Hosloup, qui a obtenu sa ceinture militaire de cette manière. Est-il aussi ai^é de gagner l'estime de vingt-trois notables habitants d'une ville que la faveur d'un seigneur? et quels que soient la valeur et le renom des chevaliers de mes comtés, n'est-il pas avéré que la chevalerie de Beaucaire est la plus célèbre de la province pour son courage et sa splendeur ? Faites donc trêve à ces vaines réclamations, et maintenant que je vous ai montré ce qne je pouvais faire, sachez que c'est ce que je veux faire, et que cette volonté est inébranlable. Permis à ceux qui me trouvent coupable ou insensé de ne point s'y soumettre, mais permis à moi de les dénoncer dès ce jour comme lâches et félons , et les punir et dépouiller de leurs propriétés pour en revêtir tel chevalier qu'il me plaira. N'estce pas la loi, sire de Pépieux? n'est-ce pas justice, chevalier de Lérida ?

Le premier courba la tête en signe d'assentiment; et le second, qui ne demandait pas mieux que de voir un cas de félonie se présenter pour pouvoir en profiter, lui pauvre citadin sans terres ni château, Lérida s'écria :

— C'est justice, monseigneur, exacte justice.

— Maintenant, messires, au point du jour nous quitterons cette cité; que chacun de vous aille en prévenir ceux de sa mouvance, chevaliers ou autres; le rendez-vous est ici au soleil levant. Maintenant aussi, vous qui m'avez été fidèles, recevez mon remerciement : j'étais encore enl'unt lorsque vous me rendîtes foi et hommage, jurant de me protéger de votre force et de votre autorité; aujourd'hui que je suis un homme, je vous rends serment pour serment. Sur mon Ame

et notre Seigneur Jésus-Christ, je vous jure qu'il ne vous sera fait tort à aucun de vous, que ce tort ne devienne mien, aucune olfense qui ne devienne mon ofïenso; et je vous jure que, tant qu'il me restera un champ au soleil, un sou eu mon trésor, une épée au poing, une goutte de sang dans mes veines , vous les pourrez demander pour réparer vos torts ou venger vos offenses. Par ainsi me tenez-vous pour votre ami et votre suzerain?

— Pour notre suzerain et notre ami , s'écrièrent tous les chevaliers.

Ils sortirent tous, à l'exception de Pierre de Cabaret et de Saissac qui demeurèrent, sur un signe de Roger. Ni l'un ni l'autre n'avaient fait la moindre observation à tout ce qu'avait décidé le vicomte: Pierre de Cabaret, parce qu'il était de sa nature et de ses habitudes d'obéir aveuglément à tout ordre de son suzerain; Saissac, parce qu'il avait trop de connaissance du caractère du vicomte pour ne point voir qu'il était dans un de ces moments où sa volonté était inflexible comme le roc, et qu'en s'y opposant il n'eût fait que la rendre moins souveraine pour les chevaliers présents, sans cependant y rien changer; d'ailleurs, il avait trop d'habitude des affaires pour ne point reconnaître avec quelle rapidité et quelle supériorité le vicomte avait découvert et employé les ressources qui lui restaient dans ce moment de détresse. Quand Roger se retrouva seul avec ses intimes, il ne craignit pas de descendre avec eux de la fière froideur où il s'était enfermé vis-à-vis des autres; il s'assit, et, après s'être fait servir une coupe pleine d'une eau glacée mêlée de jus d'orange, il dit à Pierre de Cabaret :

— Sur mon âme, mon vieux chevalier, j'ai cru que j'allais mourir quand je me suis laissé aller là tout à l'heure, comme je faisais étant enfant, et que je me coupais le doigt eu me façonnant une flèche avec un couteau : c'est une inArmité de ma nature. Il y a des moments où le cœur me maucpie comme à une lille de quinze ans.

— Ce n'est pas au combat, monseigneur.

— C'est que, vois-tu, mon bon Pierre, on sait où l'on va au combat; la pire chance, c'est d'y être tué ou vaincu, et on se fait par avance une raison pour ces sortes de malheurs ; au lieu que dans la vie il en advient de si inattendus et de si

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profonds, qu'ils vous anéan lissent avant qu'on ait pu y prenne garde et se cuirasser contre eux.

— Et maintenant, monseigneur? dit Pierre en s'approchant de lui.

~ Maintenant tout est fini, mon bon soldat, et nous n'avons plus qu'à mettre l'épée au flanc et le casque en tête, et nous battre bravement, et à mourir de môme, si l'on veut.

— Qui peut empêcher un chevalier de mourir ainsi? reprit Pierre.

•— Qui sait? dit Roger. Il y a la trahison, qui tue le corps aussi bien que l'àine : on peut donner un coup de poignard ou un gobelet de poison à celui dont on a fait mentir la vie et calomnié le cœur. Mais ne pensons plus à cela. Buat , va voir si les hommes que j'ai tait mander sont arrivés.

Buat sortit; et, pendant qu'il s'éloignait, Saissac le suivit des yeux avec attention; et quand il eut rencontré le regard de Roger, celui-ci lui sourit doucement, lui tendit la main, et lui montrant Buat d'un signe de tête, il lui dit :

— Il est brave et fort comme un bon, il est patient comme la tortue ; si j'avais une vengeance à léguer, je la lui remettrais en main.

Buat rentra :

~ Nalhanias le médecin et le marchand Nin-Benjamin, tous deux juifs, sont arrivés avec le Pisau Marc Moreira. Le notaire Jehan de Frédelas attend aussi.

Fais entrer Nalhanias d'abord , dit le vicomte.

Dès que le médecin fut entré :

— Maître, lui dit-il, je t'ai fait appeler pour te demander s'il ne te convient point de quitter la ville de Montpellier, qui, d'après ce qui s'est passé au logis de Catherine Rebuffe, n'est plus un lieu de sûreté pour toi. Si cela te plaît, et si tu n'as pas encore fait choix d'un asile, je t'offre un logement en mon château de Carcassonne avec trois cents sous de gages par an, pour que tu sois le médecin de nos hommes et de nous-mêmes, et que tu puisses les secourir en cas de blés» sures graves ; car je sais que tu es grandement expert en ta science.

— Monseigneur, reprit Nathauias, le roi d'Aragon m'a fait assurer sa protection si l'iv-ilise romaine voulait m'iuquioler pour le cas de Pierre Mauran; je ne puis donc quitter Moul-

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pellier sans son mandat, et sans avoir remis en bonne santé un chétif malade qu'il m'a confié, le poëte Vidal, qui a été rudement maltraité par les chiens de madame de Penaultier.

-- Et penses-tu le sauver ?

~ Je n'en fais nul doute, monseigneur ; un fou, cela vit de soi; car le mal de corps n'est rien si n'était Tùme qui vient toujours l'aiguillonner.

— Tu as raison, dit Roger pensif.

— Aussi, dit Nathanias, nous aurions sauvé ce pauvre Mauran si n'eût été sa rage d'hérésie et les coups de bùrhe qu'on lui a donnés, quoiqu'il eût été cruellement maltraité par une compagnie d'infâmes routiers.

— Chien de juif, dit Buat, qui t'a permis de parler mal des routiers ?

— Je répète ce que j'ai entendu dire, répondit Nathanias tremblant.

— Ainsi, dit Roger, je ne puis compter sur toi?

— Bien au contraire, monseigneur, parce que je vous estime comme le plus brave et libéral chevalier de la contrée; or, j'irai par inclination et honneur, quoique ma vie soit en sûreté dans Montpellier, et que le roi d'Aragon m'ait fait offrir cinq cents sous melgoriens.

— Assez, dit Roger, je te comprends : tu es sûr d'être brûlé si tu restes à Montpellier, et Pierre d'Aragon t'a fait chasser de son palais. Je vous connais, toi et les tiens. Accepte mon affaire, ou je songerai à Samuel Ben Salomon.

— Samuel Ben Salomon est un ignorant, s'écria Nathanias, et monseigneur connaît trop le prix de la vraie science...

— Allons, dit Roger, j'ajouterai deux robes fourrées à tes t;agO£, rt tu viendras.

— Quand partons-nous, monseigneur? dit Nathanias.

— Au point du jour. Et, du geste, Roger le congédia. En le regardant s'éloigner, il ne put s'empêcher dédire:

— C'est une singulière et inconcevable race que celle de ces hommes ; ils ont tellement le mensonge et la raj)acité dans le sang que rien ne peut les en corriger. En voi(;i un,

' le plus savant homme qui existe peut-être en Provence, ù qui l'étude des grandes et belles sciences eût dû agrandir l'esprit et élever le cœur, et qui trafique de lui et de son sa-

LE VICOMTE DE BÉZIERS. Î4f

voir comme le dernier marchand d'un manteau de tiretaine. Heureusement qu'il m'a fait la leçon pour l'autre. Buat, fais entrer Benjamin.

Nin-Benjamin entra. C'était un marchand juif : voilà son portrait. Je pense que nos lecteurs en ont lu quelques-uns dans leur vie, ne fût-ce que celui du beau poëme de Scott, celui d'isaac dans Ivanhoë. Dès que Benjamin fut dans la chambre, le vicomte lui dit :

— Tu as vu, en entrant ici, le Pisan Marc Moreira? il va me signer à l'instant le marché que je vais te proposer si tu ne me le signes avant lui.

— Je puis faire tout ce que peut faire le Pisan Marc Moreira si ce que fait Marc Moreira est raisonnable et possible, ajouta le juif.

— Tu vas en juger, dit Roger : tu possèdes, par toi ou les tiens, une immense quantité d'or dont l'emploi vous embarrasse ?

-- Monseigneur se trompe, et nous sommes si pauvres depuis que l'édit du roi Philippe a chassé nos frères des terres de France, que c'est une bien vaine supposition que dire que nous possédons des monceaux d'or.

— S'il en est ainsi, dit Roger, qu'on fasse entrer Marc Moreira.

— Cependant, monseigneur, s'écria Nin-Benjamin, il e^.t possible que mes frères...

— Ecoute, dit Roger, je n'ai pas le temps de te poursuivre dans tes détours de friponnerie; ne m'interromps pas, et dis oui ou non quand j'aurai lini.

— J'écoute, monseigneur.

— Vous avez des monceaux d'or, et tu sais bien, toi, que les juifs de la Provence en ont d'autant plus qu'on y u peu exécuté l'édit du roi Philippe qui les chasse du royaume; mais cet or, vous ne savez qu'en faire. Vous avez beau le convertir en couronnes, bracelets et joyaux, en christs et en vierges, en saints et en calices de toutes formes, il est pour vous un fardeau plus qu'une richesse, car vous n'en trouverez que rarement l'emploi, et jamais suffisamment. D'une autre part, pour l'échange de marchandises, un lingot n'est pas chose facile à supputer comme une monnaie courante. Eh bien ! je te donne, : partir de ce jour jusqu'à la

Un de juillet prochain, qui arrive dans trois mois, je te donne mon sceau pour en frapijer monnaie en or et en argent, jusqu'à telle somme qu'il te plaira, en me comptant, d'ici a une heure, une somme de cent mille sous de vingt-cinq au marc d'argent, c'est-à-dire en sous Raymondiens, et en me signant un engagement pour pareille somme dans un mois.

— Deux cent mille sous, monseigneur ; c'est folie, c'est impossible, répondit le juif avec un sourire dédaigneux.

— Appelez le Pisan Marc Moreira, dit Roger en se levant.

— Cependant, monseigneur, si cinquante mille sous...

— Un mot de plus, et je le fais chasser à coups de fouet.... va-t'en... voici Marc Moreira.

Le juif sentait bien que l'affaire était excellente, et si on lui avait demandé quatre cent mille sous, peut-être eu eùt-il offert deux cent mille ; mais conclure une affaire sans marchander lui était aussi impossible que de ne pas avoir soif ou faim. Cependant, voyant que Roger s'avançait vers la porte, il dit avec désespoir :

— Eh bienl monseigueur, cent cinquante...

— Marc Moreira, maître Marc Moreira, dit Roger en levant lui-même la portière et en appelant le Pisan.

— Vous aurez tout, monseigneur !... s'écria Niu-Benjamiu à voix bas.-e ; mais ne dites pas que j'ai fait cette folie.

Le juif mettait le silence comme condition à son marché, pour se dire qu'il avait attrapé quelque chose.

— C'est, dit Roger, à Moreira qui entrait, c'est noire notaire Jehan de Frédelas que je voulais d'abord appeler, excusez mon maître, vous allez avoir votre tour.

— Ah! dit ^,iu-Benjamiu, vous avez une affaire à trait'/ 1avec le Pisan : il s'agit d'étoffes, d'armures, de chevaux, 0:1 de marchandises, de quelle sorte qu'elles soient, nous sommes aussi bien approvisionnés que peuvent l'être tous les Pisansde Montpellier.

— Non, dit Roger, il ne s'agit en ceci ni de vendre ni d'acheter; mais puisque tu as des armures et des chevaux, voici Buatetle sire de Cabaret ijui vont l'accompagner, et qui en choisiront quelques-unes jjour notre compte. Maître Frédelas, approciicz et laites l'acte que je vais vous dicter.

Selon la coutiune pour toute affaire qui engageait les deux parties, Jehan écrivit ledit acte au haut du parclieiuin, et,

lorsqu'il fut arrivé à peu près au tiers de lahauteur, il tourua le parcliemin et acheva l'acte de l'autre côté, ayant sciu qu'il n'occupât aussi que le tiers de cette seconde page; cela fait, il le recopia au bas du parchemin des deux côtés et sur le tiers aussi de chacun des deux, côtés, de façon qu'entre les deux actes il restait un grand blanc. Quand les deux actes lurent dûment collationnés et signés par le vicomte et Nin- Benjamin, Frédelas inscrivit sur le blanc qui restait les lettres de l'alphabet en grandes majuscules contournées, et y apposa sa signature écrite de bas en haut et de haut en bas; puis il sépara les deux actes avec une longue paire de ciseaux, en les partageant également, de façon que les lettres de l'alphabet et sa signature fussent coupées en deux, une moitié restant attachée à chaque acte, comme on fait encore de nos jours pour ce qu'on appelle les registres à talon. Les actes ainsi séparés étaient remis à chacune des parties, et, lorsqu'on les produisait en justice, ils devaient se rapporter complètement, sous peine d'être déclarés nuls. Nin-Benjamin sortit pour aller préparer son paiement, et Marc Moreira fut introduit. C'était un grave personnage, portant un bonnet tourré; il avait une robe de soie flottante, une large ceinture où se glissait un mince poignard, et des bottines d'un rouge écarlate. Roger se leva pour le recevoir, et lui fit donner un siège.

— Maitre, je vous prie de m'excuser si je vous ai fait appeler à une heure aussi indue ; mais la nécessité a été plus forte que la convenance -, cette nécessité est même plus forte que la prudence que l'on doit garaer dans l'espèce d'affaires dont je veux vous entretenir, et le mystère qu'on doit y mettre. Mais je vous sais homme d'honneur, et d'ailleurs ce que j'ai à vous proposer n'est chose nouvelle ni pour vous ni pour moi; seulement, nous pouvons conclure aujourd'hui ensemble et dans une heure ce que mon argentier traînait en longueur depuis tantôt deux ans. Vous m'avez fait demander pour notre ville de Carcassonne le droit d'y établir les marchands de Pise. Les Arméniens, vous le savez, et les Cahdiens me le demandaient aussi ; mais je préfère votre nation à la leur, et suis prêt à traiter avec vous si l'indemnité que vous m'offrez est raisonnable.

— Monseigneur, dit Marc Moreira, la ville de Montpellier

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nous a permis de nous établir dans le second faubourg; elle nous a donné une rue particulière fermée de chaînes et dô perles pour notre sûreté en cas d'émoi et de pillage : elle nous a, en outre, laissé notre droit de juridiction entre nous pour les fails où ne sont pas mêlés les citoyens de la ville; elle a permis encore l'établissement d'un consulat chargé de la surveillance des marchands pisans : et, pour toutes c?s concessions, nous avons donné à la ville de Montpellier la somme de mille marcs d'argent lin une fois payée, et une redevance annuelle de cinquante marcs d'argent, j'en produirai le titre quand vous le voudrez.

— C'est inutile, maître; je vous connais, et jasais quG votre parole vaut tous les écrits. Maintenant que pouvezvous me donner pour des avantages pareils à ceux que vous venez de me nommer 1

— Si, d'un côté, vous voulez considérer que la ville de Carcassonne est bien moins populeuse et riche que celle de Montpellier, vous penserez sans doute que la somme doit être momdre; mais, d'autre part, si vous voulez vous engager à ne faire ces avantages à aucune autre nation, et à n'admettre pendant dix ans ni les Arméniens, ni les Génois, ni les Gandlens, à pareil traité, nous pourrons vous olfrir pareille yomme.

— C'est conclu, dit le vicomte; vous ferez dresser l'acte ; maître Fredelas va vous suivre. Quant au paiement, je div sire qu'il me soit fait à Carcassonne, en monnaie septemne, d'aujourd'hui à un mois.

— En voulez-vous une garantie, monseigneur?

— Je n'ai besoin que de votre parole. Adieu, maître; que Dieu vous conduise.

Dès (lu'il fut sorti, Roger dit à Buat :

— Va maintenant chez ce coquin de Nin-Benjamin; compte trois lois l'argent dans les sacs , quatre fols les sacs sur le dos des valets, et dix fois les valets en sortant; regarde les armures a la lueur des llamheuiix, et tu seras volé demain de plus de deux mille sous, je le jure.

— Monseigneur, dit Buat en riant, je me souviendrai que j'ai été routier.

— Tu prendras sur cet argent ce qu'il faut pour payer ta comiuiguie. I.a foire libre te prolé^'era quatre jours encore.

LR VICOMTK DE BÉZIKRS. '2rA

cK tu pouiras rassembler lous tes hommes. Fais qu'ils soient équipés en gens de guerre, et non pas en brigands. Demain, nous prendrons un lieu de rendez-vous.

Une iieure après, Roger s'était retiré dans sa chambre, et, au point du jour, armé de sa cotte de mailles, la tête découverte , le front serein et presque joyeux, accompagné d'une trentaine de chevaliers, sur plus de deux cent qui relevaient de lui, il sortit de la ville de Montpellier au galop de son cheval Algibeck, qui s'arrêta instinctivement en passant devant la rue où était la maison de Catherine ; mais nul ne s'en aperçut, car Roger le pressa de l'éperon et le força de continuer sa route, sans détourner seulement la tète ni iaterrompre la conversation qu'il avait avec Saissac.

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