‹ Le vicomte de BéziersChapitre 13 sur 22 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

LE SUZr^RAIN ET SON VASSAL.

A trois mois do là , nous retrouvons encore Roger dans la ville de Montpellier. Toul ce temps avait été employé par lui à compléter, par l'exécution, les mesures qu'il avait décidées en présence de ses chevaliers. Ses deux villes de Béziers et de Garcassonne avaient été l'oDjet particulier de ses soins, parce que c'étaient ceiies où la naélité des habitants lui paraissait la plus assurée. Dans l'opinion des plus prudents, la croisade devait passer comme un torrent ; et le fuit d'y résister seulement pendant les quarante jours qui étaient imposés aux croisés pour gagner les indulgences, promettait une bonne chance ou de la vaincre ou de traiter avec elle ; d'un autre côté, elle devait traîner à sa suite de telles exactions et de si grandes cruautés , que Roger ne doutait pas que le premier moment d'efïroi passé ou remplacé par le désespoir, toutes les nations ne se levassent pour purger le sol de la Provence d'un si lourd fléau. Alors il comptait bien reprendre sa place en tête de ce mouvement et y trouver la récompense de sa persécution.

" Cependant, comme il était décidé depuis longtenps dans la marche qu'il voulait suivre, il se rendit à Montpellier dès

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qu'il apprit que l'armée dos croisés y était arrivée, quoiqu'il n'eût aucune espérance probable clo rien gagner des clieva* liers croisés, et particulièrement du nouveau légat Arnauld, abbé de Citeaux, qu'Innocent lll avait joint à Milon, que les croisés avaient nommé général de la croisade. Cependant il croyait devoir à ses vassaux de tout tenter pour les soustraire aux malheurs d'une pareille guerre, et, en outre, il comptait profiter de sa présence à Montpellier pour connaîire l'esprit et le nombre des combattants qu'il avait pour ennemis; il n'hésita donc pas à venir dans la ville où ils étaient assemblés. Il serait convenable de montrer ici tous les nobles seigneurs de France qui prirent part à celte croisade ; mais cette énumération serait sans doute fatigante, et les renseignements nécessaires au lecteur pour saisir lucidement le fil de cette histoire se trouvent naturellement exposés dans l'entrevue qu'eurent ensemble le comte de Toulouse et Roger, la veille dajour où celui-ci fut admis en présence des légats.

Dès le matin de son arrivée, Roger avait reçu un message secret du comte de Toulouse ; ce message verbal lui avait été transmis par Raymond-Lombard, qui, avec quelques chevaliers, avait accompagné son seigneur à Montpellier. Roger fut sur le point de se refuser à cette invitation ; mais, comme il connaissait le caractère indécis de son oncle, sa marche tortueuse en toutes choses, il pensa qu'il pourrait tirer quelques secrets utiles de cet entretien, et il se décida à voir Raymond. Lorsque Roger entra dans la chambre où l'attendait le comte, celui-ci le salua de la main. Il était pâle, maigre et profondément soucieux ; en trois mois, ses cheveux avaient grisonné et son front était devenu chauve et ridé. Roger le regarda avec étonnement, presque avec pitié. Lui-môme avait le teint hâlé et défait. Soit résultat de la fatigue qu'il avait éprouvée dans les trois mois qui venaient de s'écouler, soit que les chagrins qu'il portait en soi l'eussent déjà llétri, tout jeune qu'il était, en le dévorant intérieurement; car, depuis le jour de l'assemblée des chevaliers, ni le nom de Catherine, ni celui de Pons, ni celui d'Agnès, n'étaient sortis de sa bouche. De plus adroits que ceux qui l'entouraient à deviner le secret du cœur des hommes, eussent reconnu que sa jeune épouse avait pris rang

dans son cœur à une place bien intime, puisqu'il cnfermiiit son nom dans le même silence qu'il gardait sur les deux affections les plus clières de sa vie, l'amour de Catherine et Tamitié de Pons de Sabran. Quand Raymond eut à son tour considéré le vicomte, il branla tristement la tête, et dit :

— Tu m'as voulu sauver les douleurs que j'ai au cœur et les rides que j'ai au front, Roger, et pourtant elies sont venues; j'ai voulu te faire le chagrin que tu souifres et te donner la pâleur qui te blanchit le visage, et ils sont venus aussi. Misérable vie que celle où le mal et ïe bien ont le môme succès et la même récompense !

— Vous vous trorapeZ;, sire comte, dit froidement Roger; il y a différence entre la pâleur de la fatigue et celle de la peur, entre le souci de faiic ce qu'on doit et le remords d'avoir fait ce qu'on ne devait pas faire.

Le comte se tourmenta un instant sur son fauteuil en poussant des soupirs désolés, puis il s'écria tout à coup :

— Malheur sur moi 1 Roger ; et Dieu veuille qu'il ne faille pas ajouter malheur sur toi! La Provence est perdue, et la puissance romaine nous envahit, comme une plaie dévorante.

— Le voyez-vous enfin? dit Roger.

— Ah 1 s'écria le comte, c'est Dieu qui t'inspirait le jour où tu dénonças les projets de Rome et l'avenir de nos comtés.

— Je ne mets point d'orgueil, reprit Roger, à avoir mieux compris que vous l'esprit de Rome ; mais votre tristesse d'aujourd'hui m'étonne autant que votre aveuglement d'alors. Rien n'est commencé encore, et vous désespérez déjà.

— Non, dit le comte, non, j'espère encore en toi, en toi Roger, l'cnfànt chéri de ma sœur Adélaïde, que j'ai plus aimée que toute chose de ce monde.

— Je le sais, dit Roger, et c'est le souvenir de cette tendresse pour ma mère qui m'a fait oublier votre haine contre moi, et ma déterminé à venir on ce lieu.

— J( ic te hais pas, Roger ; tu te trompes, c'est fatalité, c'est enchantement qui m'ont égaré l'esprit.

La tiistesse de Raymond était si profonde que Roger ne f^e sentit pas le courage de l'accabler tout à fait en lui reprochant, non point seulement ses fautes, mais ses coupables

projets contre lui. Il se rapprocha de son oncle, et, prenant un siège à ses côtés, il lui demanda ce qu'il voulait et pourquoi il l'avait fait mander. Raymond promena autour de lui un regard inquiet et perçant, puis il commença ainsi à voix ba=se et par phrases entrecoupées :

— Tu as été sage et résolu dans ta conduite, Roger ; tu as grandement fortifié tes villes et tes châteaux, et les as soigneusement approvisionnés : mais... mais.

— Eh bien î dit le vicomte.

— Ton trésor s'est épuisé à tous ces préparatifs, et il te manque d'argent.

— J'en ai plus que le comte de Toulouse, dit Roger avec hauteur, et plus légitimement acquis.

— Non, dit le comte toujours à voix basse, non, tu manques d'argent, et la troupe de Buat n'a pas reçu sa solde depuis huit jours; elle murmure et son capitaine a besoin de sa volonté ferme comme la tienne, de son bras fort comme le tien pour la maintenir ; car Buat a beaucoup de tes qualités et de ton visage... ce pauvre Buat...

—Laissons cela, dit Roger vivement; s'il me manque d'or, j'en trouverai. Ma venue à Montpellier n'a pomt d'autre but auquel je puisse espérer atteindre ; car si je me présente devant les légats, c'est plutôt pour accomplir un devoir envers mes populations, que dans l'espérance raisonnable d'en obtenir quelque chose.

— Tu as raison, tu n'en obtiendras que guerre et malédiction ; tu as raison encore, il faut te procurer de l'argent : en as-tu les moyens ?

— Je les trouverai, sire comte.

— Tu n'as qu'un jour, et c'est bien peu.j. si tu es embarrassé, je puis te les indiquer.

— Mon oncle, dit Roger en souriant, croyez que le vicomte Roger, le prodigue et le fastueux, sait mieux que vous, le suzerain prudent et rangé, où l'on trouve de i*or dans un jour de détresse.

— Sans doute, pour des folies de jeunesse, pour des achats de joyaux ou des fêtes de femmes ; mais pour des entreprises de guerre ou de politique, où il faut que le soldat soit largement payé, surtout lorsqu'il n'a pas la chance du pillage, où l'on doit penser à se faire des iiitelligences dans

le camp des ennemis, il faut beaucoup d'or, plus que tu ne crois.

— Eh bien! reprit Roger, à la grâce de Dieu et de mon ppée; après mon trôsor, \[ faudra épuiser mes veines; après mon or, mon sang.

— Folie, dit le comte, folie; tu dois avoir des amis, Roger, des amis qui le secourront de leurs richesses.

— La richesse des miens, dit Roger, est dans toute la bonté de leur lance et la fermeté de leur courage.

— Tu ne me comprends pas ou ne veux pas me comprendre; tu as besoin d'or...

— Vous me l'avez déjà dit, et je le sais; ce que je ne sais pas, à vrai dire, c'est où le trouver.

— Il ne faut pas moins de dix. mille marcs d'argent, reprit Raymond en continuant sa pensée ; cela peut suffire pour deux mois, au bout desquels, si les principaux de cette armée se retirent, car les quarante jours de pèlerinage seront accomplis alors, nous verrons.., mais jusque là, il faut que lu résistes seul... seul, car moi...

Raymond s'arrêta en rencontrant le regard d'aigle du vicomte qui semblait vouloir pénétrer, à travers ses paroles entrecoupées, dans le secret de ses nouveaux calculs. Ils gardèrent un moment le silence; et Roger, qui voyait bien (|ue le comte était tout prêt à le servir, à condition que ])crsonne ne pût le soupçonner, à condition que lui-même, Roger, aurait l'air de ne pas s'en apercevoir, le vicomte ajouta :

— Sans doute, ces dix mille marcs d'argent me seraient dun grand secours ; mais ai-je encore un ami à qui les emprunter, et qui fonde assez d'espoir sur mon existence pour mêles prêter?

— Et ne t'ai-je pas dit, reprit le comte, que je n'espérais plus qu'en toi? Voici ^^ dans ce coflre , ces dix mille marcs d'argent. Quel homme assez sûr pourrait les venir chercher?

— Buat.

, — Oui, Bual, après le jour tombé au milieu de la nuit : il peut passer par la porte basse du jardin avec quelques hommes : en voici la cl(;f. Il n'y aura personne dans .cette thalle et il pourra emporter ce colfre.

— C'est un vol, ou du moins ceci en a l'aspect.

— Ah! dit le comte avec impatience, veux-tu que je t'envoie cet or en plein jour par mes valets et escorté de mes hommes d'armes, en lace de toute l'armée?

— Je n'ai rien dit de pareil, dit Roger; mais je désirerais que quelques hommes des vôtres l'apportassent sûrement dans ma demeure, plutôt que de voir les miens s'introduiie furtivement dans votre maison.

— Il faut qu'il en soit comme je t'ai dit pour ma sûreté. ~ Il faut qu'il en soit autrement pour mon honneur.

— Et à qui faut-il que je me conlie, moi, reprit] le comte avec désespoir, entouré d'ennemis et d'espions, sans un serviteur ni allié à qui oser demander asile pour ma tête? Fais ainsi que je t'ai dit, Roger, je t'en prie, pour moi, pour tous deux, pour notre salut.

Roger ne répondit pas, se réservant d'agir selon la circonstance. Le comte lui remit la clef; et Roger, l'observant plus attentivement encore, continua :

— • Cependant n'êtes-vous pas parmi vos alliés et vos vassaux?

— Certes, dit le comte, parmi des vassaux à la foi douteuse, des alliés qui ont soif et faim de mes comtés, et des évoques qui m'ont fait le vassal de leurs moindres volontés.

— Avez-vous déjà motif de vous défier de leur amitié? dit Roger,

— Ah! s'écria Raymond, tes comtés sont-ils déjà tellement fermés à tout bruit de ce qui se passe au dehors, que lu lic saches pas ce que j'ai déjà souffert et subi? N'ose-t-on déjà approcher vos terres maudites, si nul voyageur ne vous a conté qu'eu ma ville de Saint-Gilles, en mon château, sur ma terre, ils sont venus recevoir ma pénitence! Et sais-tu quelle pénitence, Roger? un traité, peut-être une abjuration, une publique confession, quelque chose de pareil et d'accoutumé? Non, non, c'était trop peu pour eux. Cet homme que tu vois devant toi, qui s'appelle comte de Toulouse, de Narbonne et de Querci, marquis de Provence et seigneur de Beaucaire et d'Usez ; cet homme qui a plus de domaines personnels que le roi Philippe lui-même, plus de vassaux dans sa mouvance que l'empereur Othon; cet homme qui a des cheveux gris et qui a mauié la lauco et l'épée comme

un chevalier de quelque renom; cet homme, ils l'ont fait mettre nu jusqu'à la ceinture; ils l'ont fait attendre, les pieds nus, sur les degrés d'une église; cet homme, ils lui ont attaché une corde au cou, comme à une bête de somme, et comme une bête de somme, ils l'ont tiré par son licou, et promené autour d'une éghse; et ils l'ont fustigé sur les reins et sur la face , ce suzerain , ce comte , ce marquis , ce chevalier !

En parlant ainsi, le comte s'était animé ; il était pâle, et de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front, et se mêlaient sur son visage , avec quelques larmes qui lui tombaient des yeux.

— Je l'avais entendu dire, reprit tristement Roger, mais j'avais cru que vous aviez mis cette humiliation dans les calculs de votre politique, et que vous saviez ce qui vous attendait.

— Tes paroles sont dures, Roger; mais, quoiqp'^ je les mérite, tu te trompes pourtant en ceci : je n'avais pas prévu qu'Innocent 111 , après m'avoir attiré dans le piège en m'euvoyant le faible et timide Milon, déléguerait , pour l'exécutioa de nos traités, l'impitoyable et insolent abbé de Cîteaux. Ainsi, ce qui ne me paraissait qu'une vaine formalité est devenu un atroce et infamant supplice ; ce que je lui avais oiïert comme un leurre, espérant que le temps me sauverait de mes engagements, il a fallu l'accomplir sur-lechamp et entièrement.

— Ainsi, dit Roger, sept de vos châteaux...

— Sont aux mains des évoques délégués par Milon, ajouta Uaymond; huit de mes chevaliers ont livré les leurs pour garantir ma promesse; ma ville de Montpellier a reçu garnison des croisés, et j'ai soumis treize forteresses à la suzeraineté de l'évéque d'Usez.

~Eh bien ! dit Roger à voix basse, je les connais, ces châteaux, ils sont dispersés sur vos terres; les croisés les ont ainsi choisis pour tenir, de tous côtés, vos populations sous leur main ; mais ce qui sera un immense avantage pour eux, si vous leur bissez le temps de s'y élabUr solidement, sera peut-être cause de leur ruine si vous voulez vous dégager sur l'heure, car tous ces forts n'ont aucune liaison entre eux, et vous pouvez, en les attaquant séparé-

nif-nf, en expulser vos ennemis en moins de temps qu'ils n'y sont enliTS. Appelez vos populations à votre aide; et ceux que vos hommes d'armes ne pourront vaincre par la lorce, vos serfs les anéantiront par la lamine, en leur refusant vivres et provisions. 0 comte de Toulouse, mon oncle! puisque la lumière vous est venue, que le courage ne vous manque pas...

Le comte secoua lentement sa tête, son visage s'assombrit, il prit une profonde expression de désespoir, comme celui d'un homme qui n'ose dire ce qu'il voudrait.

— Il faut attendre^ Roger, il faut attendre?

— Jusqu'où voulezvous donc attendre? Sur mon âme, est-ce jusqu'au jour où ils auront établi garnison dans le château narbonnais de votre ville de Toulouse?

— C'est que ce n'est pas tout, Roger, reprit le comte en sa laissant aller à sangloter.

— Ce n'est pas tout ? dit Roger surpris.

— C'est, reprit Raymond, en levant sur lui ses yeux tout inondés de larmes, c'est qu'ils m'ont pris mon lils; c'est que mon fils est leur otage; c'est qu'ils tiennent un poignard sur le cœur de l'enfant pour être maître de celui du père.

Roger baissa les yeux.

— Tu me méprises et tu ne me plains pas, et tu as raison ; car c'est infâme et lâche; c'est plus infâme et plus lâche que de fuir dans un combat : un enfant de huit ans, Roger, un enfant si beau et si décidé, un enfant qui te plaisait, à loi, et que tu prenais plaisir à embrasser, quoiqu'il fût le llls de ton ennemi, tant il promettait de courage et de résolution.

— Alors ce n'est pas attendre qu'il faut dire, c'est se soumettre, à moins que cette captivité n'ait un terme.

— Elle en a un.

— Lointain?

— Dieu seul le sait.

— Ce terme est donc soumis à quelque promesse qu'il vous reste à accomplir?

— Non, dit le comte en poussant un soupir.

— A quelque événement incertain?

— Oui, à un événement... Puis le comte s*arrôta eii dt^tournant la tête.

2fiO LE VICOiMTE DK BÉZIERS.

-- Euiki, dit Roger iivec iiiipalieuce, il faut sortir de celle voie tortueuse et nous expliquer clairement : quel événement doit vous rendre votre 111s? puis-je le hâter?

Le comte tressaillit.

— Puis-je le retarder?

~ Oui, oui, dit le comte, il faut le retarder...

— Et laisser votre fils en otage et vous tenir lié à jamais. Le comte se cacha la tête dans ses mains...

— Au nom du ciel, mon oncle, quel est cet événement qui doit vous rendre votre entant?

~ Eh bien! dit le comte en hésitant, c'est.... c'est ta ih'laite! ta captivité! ta

— Ma mort, dit Roger...

— Ah ! s'écria le comte, cela ne sera pas. C'est pour cela que je te dis qu'il faut attendre; le temps amène bien des changements dans la volonté des hommes et dans la marche des choses : c'est pour cela qu'il faut que tu puisses seul résister au premier choc des armées croisées.

— Je les connais, ces armées, dit Roger ; Buat , déguisé, a parcouru le camp, et je vous jure qu'elles viendront s'abattre au pied de Carcassonne comme une vague Impuissante. Adieu.

— Non, non ; ne t'en va pas encore, j'ai beaucoup à te dire. Ecoute , cette armée que tu vois campée autour de celte ville n'est que la moindre de celles qui doivent t'atlaquer : une autre arrive d'Agen ; celle-là est commandée par l'archevêque de Bordeaux, les évoques de Limoges, de Bazas, d'Agen, et avec elle marchent Guy, comte d'Auvergne, et le vicomte de Turenne, ce fort vicomte, qui porte son cheval de bataille quand son cheval est las de le porter.

— Eh bien ! s'écria Roger, cheval et vicomte, je les portorai sur la terre d'où ils ne se relèveront plus.

— Une troisième , continua Raymond , vient du Yelai ; elle est commandée par l'évêque du Puy. Dans celui-là se trouve, avec toutes ses lances, le lenible Guillaume des Barres, le seul chevalier du monde qui ait renversé des arçons le roi Richard Cœur-de-Lion.

— Le roi Richard s'est relevé, et a pourfendu au frorâ le terrible chevalier ; c'est une place où l'épée doit entrer ijIus aisément ; je la chercherai (;t j'y frapperai.

— Soit, soit, dit ïc comte : quand je t'ai vu, bien jeune encore, car lu n'avais pas douze ans, frapper au cœur de son écu, et percer jusqu'au cœur de sa poitrine le grand chevalier de Silan, qu'on disait si ferme sur ses étricrs, J'ai jugé que tu serais un vaillant et invincible clievalier. Mais ceci n'est pas le combat d'un homme contre un homme ; c'est la lutte de quelques-uns contre d'innombrables multitudes, et, contre de tels ennemis, le temps est le meilleur chevalier; enferme-toi donc dans ta ville de Carcassonne.

— Je suis vicomte de Béziers avant tout.

— Béziers résistera avant toi, car c'est la seule armée qui est à Montpellier qui doit t'altaquer, tandis que le rendezvous général est sous les murs de Carcassonne. C'est là qu'il faut la tète froide et le bras puissant. C'est là ton poste.

Le vicomte n'écoutait plus. 11 avait été frappé de ce rendez-vous pris sous les murs de sa meilleure ville. Il dit alors à Raymond, avec un regard terrible et en se levant :

— Que faisons-nous donc à Montpellier? Pourquoi cette entrevue que j'ai demandée aux légats m'est-elle si aisément accordée , lorsqu'ils semblent avoir arrêté leur marche, comme s'ils étaient assuré que nul traité n'est possible? Est-ce donc un piège , et les légats ont-ils mis à la trahison une croix sur l'épaule pour en faire un de leurs chevaliers?

— Une trahison à Montpellier ! dit Raymond ; ils ne l'oseraient. Les évoques sont peu nombreux en cette armée et eii minorité au conseil; et, eussent-ils gagné quelques chevaliers, le duc de Bourgogne, le comte de Saint-Pol et le duc de Nevers suffiraient pour empêcher un si infâme projet ; car c'est en eux que réside toute la force de cette armûo ; le comte de Mauvoisin ne le voudrait pas non plus ; aucufi chevalier, je pense, pas même Simon de Moiifort, bien qu'i soit le plus dévoué partisan du moine Dominique, à qui tous les moyens sont bons. Mais Dominique et Simon sont en opposition avec Arnauld, et, pour lui complaire, ils ne prêteraient pas la maiu à une trahison.

— Dominique est donc ici ? reprit Roger.

— Il est arrivé avec Foulques, mon évêque, et, pendant mon absence, ils ont établi une compagnie de prêcheurs

pour la conversion des liérétiques, ou plutôt pour leur persécution.

— Alors, qu'ai-je affaire de voir le légat?

— Oli! dit Raymond, ce n'est point au légat que tu auras affaire seulement, ce sera à tous les chevaliers et capitaines commandant l'armée. Ceux-là, il faut qu'ils te voient ; il faut qu'ils connaissent en toi le plus beau, le plus jeune, le plus brave suzerain de la France , le frère du roi d'Aragon, le neveu du roi Philippe. Sois-en assuré, ta présence les charmera , car ils se ligurcnt que tu es un sale et indigne brigand qui déshonore l'ordre de chevalerie, comme on le leur a raconté. Parle-le leur avec ton courage ordinaire, mais efforce-toi d'y mettre plus de modération ; sans doute ils ne manqueront pas au serment qu'ils ont fait de te combattre durant quarante jours; mais, ce temps gagné, Tintérôt que tu inspireras aux uns , la jalousie qui dévore déjà les autres, les dispersera tous, ou du moins les réduira en assez petit nombre pour que nous puissions nous lever ensemble et les écraser jusqu'au dernier.

En disant une pareille i)hrase, Roger, entraîné par la chaleur de son âme, eût élevé la voix, et porté, haut le front, cette puperbe espérance; la voix du comte, au contraire, baissa jusqu'à n'être plus qu'une sorte de sifflement sourd, mais terrible, accompagné d'un farouche sourire, comme il convient à la faiblesse qui trame une vengeance.

-- Tu viendras donc devant les légats ? ajouta le comte après un moment de silence.

— J'irai.

— Tu feras prendre cet or.

-Oui!...

— Finissons, reprit Raymond, car l'heure avance, et le jour luit de bonne heure dans ce mois de juillet. Ecoute : tu chasseras de Ion service le viguier Raymond-Lombard.

— Raymond-Lombard est un homme qui cache sous sa robe de laine un courage puissant et un corps de fer.

— Et un poignard d'assassin. Ecoute, écoute encore ; tout peut se dire aujourd'hui entre nous. Cet homme m'est vendu depuis longtemps pour t'espionner. S'il s'est vendu à moi, il est à acheter pour tout le monde.

— Ainsi cet homme...

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— Cet homme, hier, était innocent en ma main ; mais aiijourd'hm il fait plus qu'être mon serviteur ; aujourd'hui, il est ton ennemi, ton ennemi furieux. Nul doute qu'il ne fasse pour sa haine autant qu'il a fait pour un salaire ; il te trahira encore : un traître, c'est ce qu'il y a de plus dangereux.

-- Et de plus vil, ajouta Roger, qui ne put contenir sou indignation à cet aveu naïf des pièges infâmes dont il était entouré.

— A coup sûr, dit Raymond, l'homme qui se vend est un infâme.

Roger eût pu ajouter : Et l'homme qui l'achète l'est plus encore. Mais, soit par calcul, soit par nécessité, il venait de recevoir de Raymond un secours et des avis qui lui prouvaient que le comte voulait le servir; et, comme il arrive au cœur de tout homme, même au plus droit et au plus juste, comme il arrive aux esprits même les plus emportés, Roger lit taire l'accusation qu'il était prêt à élever, devant le service qu'il venait de recevoir : indulgence trop commune, et qui, à l'insu du coeur, a sa base dans l'égoïsme de celui qui le pratique.

Quelques minutes après, Raymond et Roger se quittèrent.

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