AMBITION, FANATISME, VENGEANCE
Les prévisions du comte s'étaient accomplies : Roger avait paru devant les légats. Dès qu'on avait annoncé sa venue dans la grande salle de rhôtel-c!e ville, oi^i le conseil des croisés se tenait assemblé, un vif mouvement de curiosité s'était manifesté; tous les regards s'étaient tournés vers la porte ; on di'sirait enfin voir paraître le monstre aux formes colossciic — :i allures de brigand, sur lequel les anathômos
des évoques ordonnaient de courir comme sur une bôtc fauve. Roger s'avança, l'air grave et décidé; il n'avait point revêtu ses armes, et n'avait pas voulu paraître les pieds éperonnés et le poing gaulé d'acier dans une réunion où des intérêts de paix allaient se débattre; mais il avait suspendu à son côté sa haute épée de bataille, si lourde, qu'en sa main puissante elle eût brisé du plat ce qu'elle n'eût pu entamer du tranchant. L'aspect de Roger étonna l'assemblée tout entière : toutefois, dans la prédisposition des deux partis, l'entrevue ne pouvait être longue; les légats demandèrent à Roger ce qu'il ne pouvait pas accorder : de rechercher tous ceux de ses hommes accusés et soupçonnés d'hérésie, et de les livrer à leur merci. La merci des légats c'était le bûcher ; le vicomte rejeta fièrement cette condition de paix.
Roger avait pris occasion de sa présence parmi les croisés pour les observer rapidement ; il avait reconnu le duc de Bourgogne à sa ligure ouverte, conhaute, et presque niaise, et aux armes damasquinées d'argent dont il était revêtu. A côté de lui, il avait vu le comte de Nevers, d'une taille peu élevée, couvert d'armes étiricelantes d'or, portant un casque tout orné de plumes et un poitural sur lequel étaient écrits ces mots : Letum quam lutum^ noble devise de son noble caractère; Mauvoisin et Saint-Pol , l'insouciant Mauvoisin, qui, sans doute, avait été éveillé à l'heure de l'assemblée, car il n'avait eu que le temps de passer des bas de chausse de toile, et de s'envelopper d'une vaste robe de laine d'Orient, toute brochée de figures et d'ornements antichrétiens, de croissants, de queues de cheval et d'oiseaux, dont ses amis disaient que c'était l'image du Saint-Hsprit, et d'autres qui représentaient la colombe qui venait parler à Mahomet et lui apporter les ordres du Seigneur. Celui que Roger remarqua le plus, celui qui ne quitta pas Roger des yeux, tant que celui-ci demeura en présence des légats, était un guerrier rem.arquab!e par la noblesse et la fierté de sa personne. Voici le portrait qu'en fait un des moines (jui accompagnaient la croisade. 11 était d'une stature élevée, remarquable par sa chevelure, d'une hgure élégante, d'uu bel aspect, haut d'épaules, large de poitrine, gracieux de
corps; agile et ferme dans ses mouvements; vif et U'-ger,
loi, Lii lîii mot, que nul, fût-il un de ses envieux on de ses rivaux, n'eût pu rien trouver à reprendre en sa personne. Après ce portrait physique, le bon moine prodigue à son héros d'aussi complètes qualités pour l'âme que pour le corps : courage, beau parler, modestie , chasteté, rien ne manque à cet homme merveilleux. Si nous rassemblons quelques autres détails dispersés dans les chroniqueurs de l'époque, nous modifierons cette romanesque peinture, en ajoutant que le sillon profond qui séparait le front de ce chevalier de son nez recourbé, lui prêtait cet air de résolution obstinée et impitoyable qui dénote l'ambition large et dévorante, et que ses lèvres minces annonçaient qu'au besoin la ruse ne lui manquerait pas pour assurer le succès de ses desseins. Cet homme était Simon de Monlfort. Ceux que Roger interrogea à son sujet ne surent rien lui dire de sa vie passée, si ce n'est qu'il était comte de Leicester par son mariage avec une Anglaise qui lui avait apporté ce titre, et qu'il s'était acquis le renom d'une bonne lance dans les guerres contre les Turcs.
Roger, après les légats, quitta Montpellier sur rhciire. Il expédia un homme au roi d"Aragon pour faire part à ce dernier des résultats de cette entrevue, pour laquelle la ville de Montpellier s'était olferte, de l'agrément de son seignetir. Dans un message particulier, il faisait pressentir au roi d'Aragon les dispositions du comte et de beaucoup de chevaliers, et l'invitait à ouvrir aussi les yeux sur les suites de son indifférence dans une cause qui bientôt serait la sieniie. Roger dirigea sa course vers Béziers.
Nous ne le suivrons pas dans sa visite à sa ville, et nous resterons à Montpellier pour montrer comment turent j.réparés les événements qui amenèrent le dénouement terrible qui conclut cette première partie de l'histoire de la guerre des Albigeois.
La scène se passait dans une chambre particulière do l'hôtel-de-ville.
— Eh bien! disait Dominique à Simon de Montfort qui l'écoutait soucieusement 5 l'avez-vous bien vu et examiné? Croyez-vous que ce soit un homme qui s'épouvante aisément? Croyez- vous que ce soit un esprit sans ressource, un courage qui s'étonne d'une lutte?
— Oai, dit Simon, s'il porte sa lance aussi ferme et aussi droit que ses arguments, ce doit être un brave chevalier; j'ai vu l'instant où Arnauld ne savait plus que lui répondre.
— Et véritablement il ne le savait plus, répliqua le moine, car il a fini la discussion en lui imposant silence, et en lui déclarant qu'il n'avait ni rémission, ni merci à attendre ; et vous avez pu voir combien cette absolue autorité a déplu aux membres du conseil.
— Qu'importe s'ils y obéissent ! reprit Simon.
— Sans doute ils obéiront jusqu'au terme de leur engagement; mais nous voici à la mi-juillet et cet engagement finit avec le mois d'août.
— C'est plus qu'il n'en faut pour atteindre ce jeune aiglon.
— Peut-être. Ses villes sont largement munies d'hommes et d'armes, et la résistance est facile dans des villes pareilles à celles de Béziers et de Garcassonne ; croyez-moi, il ne faut rien donner au hasard.
— En ce cas, reprit Simon à voix basse, vous êtes- vous assuré de l'homme dont vous m'avez parlé ?
— Cet homme est à nous, et par lui Garcassonne ou Béziers, la ville enfin que le vicomte choisira pour sa retraite.
— Mais, dit Simon en regardant fixement le moine, est-ce là une victoire?
— La détailo de l'ennemi de Dieu, reprit le moine, est toujours une victoire, et quand le glorieux archange Michel terrassa Satan et le soumit à sa lance. Dieu ne lui commanda pas de ne point se servir de son adresse, outre sa force ; de son poignard, outre son épée.
— Ainsi, dit Simon en traduisant en un précepte devenu bien commun le style ampoulé du moine, ainsi pour arriver au bien toutes voies sont bonnes?
— Yena-t-il de mauvaises avec ceux qui ne sont que crime et p( rlidie de toute leur personne, et la tin de toutes choses ne sanctilie-t-elle pas les moyens par où on y arrive? Judith a été grandi; devant Dieu, quoiqu'elle ait déhvré son peuple "par la prostitution de son corps.
Simon se tut. 11 croyait avoir pénétré Dominicjue, et pensait quelquefois avoir rencontré l'habile ambitieux avec le-
LE V!COMTR DE BÉZIEUS. 2G7
quel il pouvait concerter les desseins qui l'avaient coniluit à la croisade ; mais de temps à autre, il prenait au moine des élans de bonne foi fanatique qui arrêtaient les confidences que Simon de Montfort était prêt à lui faire. Pourtant l'àme de ces deux hommes était la même au fond ; mais la carrière que chacun d'eux avait suivie y avait apporté de notables différences. Tous deux ambitieux, et ambitieux sans scrupules, ils étouffaient sous des considérations tout à fait opposées le reproche de leur conscience. Simon, lancé dans la vie de cour et dans la vie des camps, y avait appris que l'intrigue et les moyens souterrains arrivaient plus souvent que le mérite et les voies ouvertes. Or, ce qui le déterminait dans ses actions était un raisonnement basé sur le mépris qu'il faut avoir des autres,. et sur la sottise qu'il y a à ne pas prendre la place qu'on mérite parce qu'on ne veut pas faire comme fait tout le monde, par faux point d'honneur. Pour résumer notre pensée, il voyait clair dans le mal et y marchait sciemment. Dominique était plus heureux; son aveuglement rehgieux lui tenait lieu du raisonnement de Simon. Le fanatisme lui avait créé un mot avec lequel il recouvrait et drapait les plus cruels desseins et les plus mauvaises actions. Ce mot était : le triomphe de la cause de Dieu. On peut dire que, dans la sincérité de son âme, il croyait son ambition innocente et même méritoire, parce qu'elle avait un but en dehors de lui; peut-être eùt-il blâmé Simon et peut-être l'eùt-il rejeté de son alliance, s'il avait appris qu'il mêlait l'intérêt de sa propre cause à celui de la religion. Dominique était de ces hommes dont un ambitieux fait un Ravaillac ou un Jacques Clément, avec cette différence qu'il portait l'ambition avec lui-même, mais une ambition instinctive, passionnée, furieuse, prêle à se sacrifiei s'il le fallait, et non pas une ambition raisonnée et ayant conscience d'elle-même comme celle de Simon. Aussi disaitil tout haut ce que l'autre faisait tout bas. Mais tous deux n'en venaient pas moins à l'exécution, et leur marche, partie d'un même point, arrivait à un même but en passant par des chemins ditVérents : l'astuce du politique habile comme le fanatisme du moine.
Au moment où Simon avait gardé le silence, le pas pressé d'un homme s'était fait entendre dans la salle voisine, vl
tout aussitôt Simon, qui l'avait entendu, n'avait plus ajouté un mot.
Raymond Lombard parut à leurs yeux.
— Raymond Lombard! s'écrièrent ensemble Dominique et Simon, avec une vive surprise.
— Le comte n'est donc point parti? ajouta Montfort.
— H est parti, répondit brusquement Lombard ; mais il y a des traîtres parmi les croisés.
— Des traîtres ! dit Montfort.
— Oui, car le vicomte sait que je voulais... Mais il s'arrêta, car la phrase dans laquelle il s'était engagé devait nécessairement finir par ces mots : il sait que je voulais le trahir ; et quelles que soient les raisons dont le plus scélérat habille sa conduite, les deux mots traîtres et trahison se heurtaient là si inopinément que Lombard en fut lui-même stupéfait ; Simon ne put s'empêcher d'en sourire, et Raymond Lombard, jetant son chapeau avec fureur sur une table, continua, emporté par sa rage :
— Eh bien ! oui, il a su par un traître que je devais le trahir.
— Voici l'homme qu'il me faut, pensa Simon; Dominique, au contraire, s'empressa de dire :
— Ne nommez point trahison votre dévouement à la cause du Christ ; le bien que vous lui aurez fait vous sera compté do;ant lui pour autant que les combats des meilleurs chevahers, pour davantage même, puisqu'il vous force à vaincre ce sentiment tout humain que vous nommez foi et honneur.
Raymond Lombard eut levé les épaules s'il eût osé, ciir celui-là était le lâche ambitieux dans toute sa honte bue; mais il se raccrocha à la maxime de Dominique , u'étani pas encore assez sûr que Simon ne fût pas un homme tu.' cette sorte.
— Hélas! oui, reprit-il avec hypocrisie, mon dévouenuMit n'a servi qu'à me ijurdre.
Ainsi, dit le comte de Montfort, votre intelligence avec nous lui a été révélée?
— Ou il l'a supposée ou il l'a apprise, je ne sais ; mais il m'a, aujourd'hui, ignominieusement chassé de son service.
— (Juel reproche vous a-t-il fait?
LE VICO.MTF. ])E nÉZIEUS. 269
— Aucun. Il m'a chassé, voilà tout.
— Et toute esj)éranco do pénétrer dans Carcassonne nous est donc ôtée ? s'écria Dominique.
— Il nous reste le combat, dit Montfort. Raymond sourit dédaigneusement.
— Carcassonne est un roc contre lequel touîe votre armée échouera, lances et épées, hommes et machines.
— Ah ! s'écria Dominique , c'est la faute d'Arnauld ; il tenait le vicomte et l'a laissé échapper.
— C'est une faute qu'il ne commettrait peut-être plus aujourd'hui, dit Simon en observant le moine, si toutefois c'est une faute que lu loyauté, ajouta-t-il après un silence.
— Mais l'occasion est perdue, dit Dominique.
— L'occasion peut se retrouver, s'écria Lombard.
— En êtes-vous assuré? dit Simon, qui laissait prudem* ment tomber chacune de ses paroles.
-— Oui, oui, dit le viguier : j'ai dans mes mains la femme et l'homme qu'il nous faut pour cela : la femme qui le hait et l'homme qui obéira à cette femme, à cette femme qui le hait comme moi, parce que, comme moi, il l'a insultée et outragée jusqu'au plus profond de son âme.
— Alors, dit rapidement Dominique, il faut courir après lo vicomte, et lui envoyer un messager.
— Pas encore, dit Raymond, pas encore ; l'heure viendra.
— Il faut qu'elle vienne bientôt, dit Dominique.
— Alors, dit Raymond, il faut que Tarmée se hâte ; il faut que le siège soit posé devant la ville où se réfugiera le vicomte ; et je vous le jure, je vous le livrerai, lui, sinon sa ville, lui, l'âme de ses remparts, qui tomberont comme des cadavres dès qu'il n'y sera plus. Seulement, jurez-moi que, s'il met le pied dans le camp des croisés , tout ce qu'il m'a ravi, tout ce que je devais espérer me sera rendu. Ses comtés sont las de sa suzeraineté ; il leur faut une tète plus forte, un esprit plus habile.
Montfort regarda Lombard au visage, irrité en son âme do trouver en un pareil homme l'ambition qu'il avait peut être lui-même au cœur.
— Mais, dit-il, tant que le comte sera vivant, quel homme pourra devenir et demeurer sûrement possesseur de ses comtés ?
— Mais De vous ai-je pas dit , reprit Lombard en laissant écliapper son âme dans son emportement, que je vons le livrerais? Et quand je voulais vous livrer sa ville, croyezvous que ce fût pour ses murs et ses rues, ses richesses et ses églii^es ? Je vous donnais la cage parce que le lion y était enfermé. C'est le lion qu'il faut frapper, si vous ne voulez pas que seul encore, et errant dans les campagnes, il ne harcelle et ne dévaste vos armées.
A ces mots, un léger bruit se fit entendre dans la pièce voisine ; Montfort s'y précipita, et vit une femme voilée assise immobile près de la porte.
— Quelle est cette femme? s'écria-t-il.
— Oh ! rien , reprit Lombard ; une esclave qui m'appartient, qui m'avait suivi jusqu'aux portes de la ville où était le rendez-vous de départ, et qui m'a suivi ici, jusqu'à ce que j'aie trouvé une maison où demeurer, maintenant que Roger m'a chassé de la sienne.
— Eh Jiien ! dit Simon , puisque vous restez à Montpellier, vous pourrez voir Arnauld et vous entendre avec lui ; lui seul peut s'engager à vous donner la récompense que vous désirez. Je pense que le frère Dominique vous y conduira quand vous le voudrez.
Simon profita ainsi du premier moment où il put rompre cette conversation; U y avait trouvé tout ce qu'il voulait savoir : l'assurance d'avoir près de lui tous les hommes dont il aurait besoin pour tous les desseins que l'avenir pourrait lui imposer , mais il ne voulait pas s'engager davantage avec eux, et la conférence se trouva achevée.
IIÏ
ENCORE TKOIS FEMMES.
' Nous ne quitterons pas encore ces intrigues secrètes, raisons cachées de toutes choses humaines, dont l'histoire ne
dit presque jamais que la surface, et qu'on a enfin permis au romau de sonder jusciu'au cœur. Cette surface, cet événement qui prend place dans la chronoloirie du monde, nous le rencontrerons en son temps, à son ordre de date ; nous le raconterons alors comme il arriva. Mais maintenant encore, après avoir montré comment il fut préparé, il faut voir comment il fut combattu , et quelles chances diverses il éprouva dans le secret des intérêts privés , jusqu'à ce qu'il arrivât à la hauteur des intérêts historiques.
Laissons les grandes armées marcher et courir à travers la province, avec leurs ribauds en tête et leurs valets en queue, tous saintement armés d'un bourdon, pour tuer en pèlerinage et en joie de conscience des hommes qui avaient la folie de croire que l'on méritait la damnation éternelle si l'on mangeait des œufs frais le mercredi, tandis qu'euxmêmes avaient le bon sens d'être persuadés que Dieu ne peut faire grâce au plus honnête homme qui mange du poulet le vendredi. Admirable motif pour exterminer la population de la plus belle moitié de la France. Laissons donc aux historiens à tracer la marche de l'armée des croisés de Montpellier à Béziers, et, quelques jours après l'entretien que nous venons de rapporter, suivons, le soir, à la nuit tombante, une femme qui s'est échappée furtivement d'une maison de la rue des Pontifes, et qui marche en regardant avec inquiétude autour d'elle, incertaine de la route qu'elle suit, et n'osant adresser la parole aux passants, qui la coudoyaient brutalement.
Cette femme était voilée , singulièrement velue, et sans doute elle eût attiré l'attention de quelqu'un , si tout le monde n'eut été fort occupé, comme on doit l'être dans une ville où a séjourné une armée de cinquante mille hommes, dont les derniers soldats traînent encore dans les rues. Mais, quelque étranges que fussent sa tournure et son costume, les habitants de Montpellier en avaient vu de si singuhers parmi toutes les troupes de femmes qui suivaient l'armée, que celui-ci n'avait rien qui dût les étonner. Cependant cette femme, après avoir parcouru quelques rues avec rapidité, s'arrêta soudainement eu se voyant en face d'une des portes de la ville. Elle demeura d'abord immobile, voyant qu'elle s'était trompée, puis retourna brusquement en arrière. En-
î?79 LE VICOMTE DE BÉZIERS.
fin, d(^sGspérant de trouver l'endroit qu'elle cherchait, elle demanda où était l'hôtel-de-ville, et bientôt elle y arriva.
Jusqu'à la porte de cette vaste demeure, tous les pas de cette femme, quoique incertains dans leur direction, semblaient décidés à poursuivre le but qu'elle cherchait ; mais, dès qu'elle fut à ce but, elle parut hésiter et resta quelques moments indécise. Enfm elle triompha de son irrésolution, et demanda à un f]jarde armé d'une longue pique dans quelle partie de l'hôtel logeait Agnès, la vicomtesse de Béziers. Le garde l'adressa à une espèce de concierge qui, la toisant insolemment du regard, lui demanda ce qu'elle voulait à la. vicomtesse.
— Je veux la voir, répondit vivement cette femme , ne fûtce qu'un moment , mais sur l'heure; et, en parlant ainsi, elle avança dans la cour de l'hôtel.
— Holà! la ribaude, lui dit le concierge, la vicomtesse n'a que faire à parler à des lilles de votre espèce. Retirezvous.
— Je vous dis qu'il faut que je lui parle , reprit la femme voilée; il le faut, il le faut, entendez-vous?
-— Que lui voulez-vous?
— Si j'avais un secret à vous dire, voudricz-vous que jo le confiasse au premier passant ?
— Un secret! vous un secret pour la dame de Béziers î Allez, allez, la fille, il ne manque pas de mendiantes qui prennent de pareils prétextes pour l'assiéger de leurs demandes; relirez- vous , ou, pour Dieu, voici une gaule qui vous montrera le chemin.
— - Ah! misère! s'écria la femme avec violence, faut-il ([im la vie d'un chevalier dépende de l'entêtement d'un tel manant! Je te dis qu'il faut que je parle à la vicomtesse.
— Eh bien ! dit le concierge un peu ébranlé par l'accent irrité de cette femme , je préviendrai ce soir le sire Arnauld de Marvoill; il en parlera à madame Agnès, et, quand vous reviendrez demain...
— Mais, chrétien , s'écria cette femme avec encore plus do violence, demain je ne serai plus à Montpellier; peut-être serai-je morte demain... Déjà, sans doute, mon maître a vu mon absence et me poursuit comme une proie à travers la ville; chaque minute que tu me fais altciulre approche un
poignard du cœur d'un chevalier : me comprends-tu enfin ? A ce mot de chrétien , le concierge s'était reculé , et il reprit aussitôt :
— Oh! tu es une esclave infidèle. Par le sang du Christ, retire-toi, ou j'appelle les valets du chenil pour te chasser à coups de fouet : la vicomtesse n'aime pas tes pareilles.
La femme voilée frappa ses mains avec désespoir, et, les portant à sa tête, elle s'écria comme hors d'elle-même :
— Oh ! ne trouverai-je donc personne qui veuille m'aider à le sauver ?
A ce moment, une jeune fille, simplement vêtue, traverversait la cour en rentrant du dehors. La femme s'élança vers elle et dit avec un cri :
— Ah! voici une femme!
Cette jeune fille se retourna. La femme voilée reprit: ~ Ecoute, chrétienne, sur ton âme et ta vie, veux-tu faire une bonne action'^ veux-tu aller porter un secret à la vicomtesse de Béziers?
— A la vicomtesse de Béziers! dit la jeune fille en devenant rouge et pâle subitement: je ne puis... je ne puis pas...
~ C'est un secret de mort, un secret de l'enfer...
— Demoiselle Catherine, dit le concierge en s'approchant, laissez là cette ribaude ; je vais en débarrasser la maison.
— Catherine ! s'écria la femme voilée en se reculant, Catherine RebufFe peut-être?
— C'est moi, dit la jeune fille.
— Oh! pas à toi, reprit la femme voilée , pas à toi... et, en parlant ainst, sa voix était sombre et lente , et elle se reculait comme à l'aspect d'un serpent.
~ Kh bien ! dit Catherine au concierge , que ne menezvous cette femme chez la jeune dame de Béziers?
Le concierge n'osa plus mentir et faire l'important ; il fut obligé de dire la vérité, que, depuis une heure, il cachait à la pauvre femme inconnue.
— La vicomtesse a fait défendre depuis quelques jours que personne arrivât jusqu'à elle, et elle s'est enfermée dans son oratoire, dont elle a fait fermer les portes et clore les fenêtres pour ne point entendre le départ de toutes ces troupes qui vont combattre contre sou époux.
— Et c'est pour cela précisément qu'il faut que je la voie, dii lu leinme voilée, c'est pour cela.
— Ah! il s'agit de lui? s'écria Catherine en se rapprochant soudainement.
— Oui, de lui ! dit l'inconnue, qui comprit bien à ce cri que Catherine avait deviné celui qu'elle n'avait pas nommé. Oi:i, de lui, ajouta-t-elle en la repoussant avec dédain; en l'excluant, d'un geste de mépris, de toute participation à ce qui pouvait intéresser le vicomte.
A ce moment, un bruit de voix s'éleva dans la rue; on entendit un homme qui interrogeait vivement le garde qui veillait à la porte.
— Ah ! s'écria la femme voilée en se jetant vers Catherine, cache-moi, ou il est perdu.
Haine et jalousie, le danger du vicomte avait fait taire dans 1 ame de cette femme le sentiment qui l'avait d'abord éloignée de Catherine. Bientôt le bruit des voix augmenta. On frappa à la porte ; le concierge alla pour ouvrir : Catherine l'arrêta hardiment.
Le concierge, sans quitter rien de son entêtement, répondit avec humeur :
— Après l'ordre de ce matin,., je n'oserais pas.
— Eh bien! j'oserai, moi.
Et soudain, Catherine prit cette femme par la main, l'entraîna à travers la cour et monta rapidement dans les appartements. Catherine en connaissait les moindres détours. Pupille de? consuls de Montpellier, elle était venue souvent à l'hôtelde-ville, et avait parcouru, dans ses jeux d'enfance, tous les longs corridors de cet immense monument; elle l'habitait encore. A la suite de Tintcrdiction portée contre Roger, les consuls avaient forcé Catherine à y venir demeurer, et cette mesure avait été autant de prudence que de rigueur : car le lendemain du jour qui suivit le départ de Roger, quelques hommes, poussés par la prédication furieuse des moines, avaient démoli la maison de Catherine, sous prétexte qu'elle avait élé souillée par l'hérétication de Pierre Mauran. Nous allons voir bientôt pourquoi Agnès de Montpellier habitait également cet hôtel; elle y occupait l'ancien appartement de la reine Marie. Cependant, en parcourant les longues salles et les escaliers qu'il fallait traverser pour y arri-
ver, Catherine et sa compagne entendaient des voix discuter vivepaent dans la cour; ces voix approchaient, et lu femme, tremblante, disait à chaque pas :
— Vite, vite, on va nous atteindre.
Enfin, Catherine, prenant un escalier étroit et tournant dans une des nombreuses tourelles qui se dressaient aux angles de tous les corps de bâtiments, Catherine monta quelques marches, et poussant brusquement une petite porte, elles entrèrent dans un oratoire où une femme cplorée était à genoux devant un prie-Dieu. Elle se retourna au bruit que fit la porte en se fermant, et, dans son premier étonnement, elle demanda :
— Qui est là? que me veut-on?
— C'est moi, dit la femm.e voilée en relevant son voile.
— Foë! s'écria la vicomtesse avec une vive expression de surprise que suivit un geste impérieux de dégoût et de colère.
— Oui, dit celle-ci, l'esclave Foë...
Catherine était restée stupéfaite et immobile. La vicomtesse reprit soudainement :
— Et qui a osé mener ici cette malheureuse? Elle regarda alors l'autre femme, et sa mémoire, prompte à se rappeler un visage qu'elle n'avait vu qu'une fois, mais dont la beauté avait tourmenté bien des heures de ses nuits, elle s'écria avec encore plus de colère :
— Catherine Rebuife!... Insolence! Et soudain elle marcha vers uu'C autre porte qui donnait dans les appartements.
-- 0 madame ! s'écria Catherine en tombant à genoux devant elle, écoutez-la.
— Ecoutez-moi, dit violemment Foë, écoutez-moi, épouse du vicomte de Béziers.
Agnès s'arrêta.
— Ils veulent l'assassiner, dit Foë en baissant la voix.
— Qui? cria Agnès en se rapprochant de l'esclave.
— Eh bien ! lui, Roger, votre époux, son amant, celui qui m'a fait battre et fouetter, dit Foë avec dérision.
— Roger! reprirent les deux femmes.
— Oui, dit Foë rapidement, ils regrettent de ne l'avoir pas arrêté ici, seul et désarmé, et ils ont résolu de l'attirer hors
de sa ville pour le prendre comme im lièvre au piège, tant ils désespèrent de le vaincre autrement que par trahison.
— Grand Dieu! dirent encore Agnès et Catherine en se regardant.
— Je vous dis que j'ai entendu le complot, reprit Foë rapidement : si Roger se fie un moment à la foi de ses ennemis, il est perdu.
— Et comment le sauver? dit Agnès.
— Comment le sauver! répéta Foë avec emportement, en lui apprenant ce complot, ca l'avertissant à temps.
— Oui, oui, dit Agnès, un messager.
— Un messager! s'écria Foë, un messager trahit; il a peur ; il est pris.
— Mais qui donc? dit Catherine.
— Et n'y a-t-il pas une devons deux? s'écria Foë avec dédain; n'y a-t-il pas une de vous deux qui prétendez l'aimer qui puisse se dévouer? Ah! j'y serais allée, moi, si j'avais eu l'espoir d'échapper à la poursuite de mon maître, si j'avais pensé que le vicomte de Béziers pût avoir foi dans les paroles d'une esclave qu'il a chassée et fouettée avec le fouet de ses chiens.
Comme elle achevait, un bruit animé se fit entendre dans la pièce voisine; Raymond Lombard y disputait violemment avec Arnaud de Marvoill.
— C'est mon maître ! dit Foë; maintenant que vous savez tout, abandonnez-moi.
Aussitôt la porte s'ouvrit, et Raymond Lombard entrant rapidement, s'écria :
— Je vous disais bien qu'elle était là.
— Sire Raymond, lui dit Agnès avec dignité, quelle est cette violence, chez moi, dans mon oratoire?
— Madame, répondit brutalement Raymond, votre maison n'est pas lieu d'asile pour les esclaves qui fuient leur maître; ce n'est plus ici la demeure du vicomte Roger.
— Et si c'eût ('lé sa demeure, s'écria Agnès vivement, vous n'y seriez pas entré si insolemment, vous le savez, et sa main vous eût arracbé le chaperon qui vous couvre- Mais si ce n'est devant lui qui est absent, ou devant moi qu'il ne protège plus, que co. soit devanl Dieu, dans le temple duquel vous êtes, que vous découvriez votre Irout.
LE VICOWTE DE BÉZIEKS. 277
Lombard, confus et la rage au cœur, ôta son chaperon et répondit :
— Je ne supposais pas que ce fût Açjnès do Montpellier qui s'indignerait de ce que Raymond Lombarti, chassé comme eUe par son époux, vînt ôter de sa vue et arracher du temple du Seigneur Tesclave Foë, la fille infidèle qui a souillé ce temple par ses amours avec le vicomte. •
— Tu mens, dit l'esclave : Roger est pur de moi comme du démon ; tu le sais, car je te l ai dit : et je te Tai dit en l'avouant que je l'aimais et en te défiant de me tuer.
Lombard devint pâle et furieux, et s'écria :
— Et l'ancienne vicomtesse de Béziers prête l'oreille aux mensonges de cette infâme !
— Vous vous trompez, sire Lombard, c'est la vicomtesse de Béziers encore, car je n'ai pas voulu signer l'acte de séparation que m'ont présenté les légats, et pour lequel on m'a retenue en cette ville. C'est donc encore la vicomtesse de Béziers qui vous ordonne de sortir.
— Soit, dit Lombard, mais cette esclave m'appartient. Qu'elle me suive, si vous ne voulez que j'emploie la force contre elle.
— Vous ne l'oseriez? reprit la vicomtesse.
— Elle serait inutile, dit Foë, et appuyant sur les derniers mots de la phrase, elle ajouta : J'ai tenté pour le salut tout ce que je pouvais. Je suivrai mon maître maintenant.
Aussitôt elle s'avança vers la porte et sortit. Arnaud de Marvoill, sur un signe de la vicomtesse, reconduisit Lombard jusque hors de l'bôlel, et Agnès et Catherine demeurèrent seules.
Elles se regardèrent en silence, s'interrogeant des yeux, sans autre embarras que celui du danger de Roger, sans autre pensée que celle de ce danger, s'oubliant dans cette pensée, s'atfranchlssant, Catherhie, de la honte de paraître devant Agnès, Agnès, de son ressentiment contre Catherine; ne trouvant pince dans leur âme qu'à la cramte de le perdre; femme et maîtresse sans rivalité entre elles; vicomtesse et bourgeoise, égales dans leur amour : et la jeune vicomtesse, révélant soudainement dans un mot tout le secret de cette intime intelligence, dit à Catherine, en se croisant les mains et en les faisant pendre devant elle :
— Et iijaintenant, qu'allons-nous faire?
— Ah! il faut le sauver, dit Catherine.
Pour laquelle des deux? Ni l'une ni l'autre n'y pensait.
— Oserez-vous y aller? dit Agnès.
— J'irai, s'écria Catherine ; j'irai nu-pieds, s'il le faut. ■— Eh bien ! dit Agnès, nous irons ensemble.
— Ainsi le pacte était conclu. Mais l'exécution en était difficile : toutes deux, après ce premier mouvement, demeurèrent surtout embarrassées de ce qu'il fallait faire.
— Ecoutez, dit Agnès, je prendrai une escorte d'hommes d'armes de mon frère d'Aragon, et nous voyagerons tout le jour dans nos litières, accompagnées d'Arnaud de Marvoill, et nous arriverons promptement à Béziers et à Carcassonne.
— Une escorte, des hommes d'armes, des htières! dit Catherine, cela est impossible ; à la première rencontre que nous ferons de tous ces soldats qui encombrent la route, on demandera qui nous sommes ; on l'apprendra, les légats en seront instruits, peut-être soupçonneront-ils la vérité, et alors tout sera perdu.
— Mais comment faire alors ? dit Agnès.
— Un guide nous suffira.
— Oui, dit la vicomtesse, un guide et deux haquenées; je suis forte, et voyagerai bien tout un jour à cheval.
Catherine sourit tristement :
— Deux femmes sur deux haquenées, c'est encore trop pour ne pas attirer l'attention. Il faudrait...
— Mais que faudrait-il? dit Agnès presque épouvantée de voir ainsi repousser les moyens que lui suggérait son amour.
Catherine s'arrêta, puis elle reprit avec eiîusioa :
— Tenez, j'irai toute seule...
— Seule! dit Agnès en se reculant...
— Seule, dit Catherine en la regardant tristement, et, sur mon âme, madame, je vous le jure, le temps de lui dire :
— Sire vicomte, ne sortez pas,— et je ne le reverrai plus.
— Ah ! Catherine, c'est moi qui dois lui dire cela, car je suis sa femme : si vous étiez sa femme, comment feriez-
vous ?
— 11 faudrait... il faudrait partir seule, à pied, déguisée en pèlerine, presque comme une mendiante.
— Mais, s'écria Agnès, la remettant de moitié dans ses
projets, deux femmes voyageant seules à pied, rencontrées sur une route par des soldats qui peuvent impunément les insulter... c'est impossible.
— C'est pour cela, dit Catherine en hésitant, c'est poui cela qu'il faudrait voyager la nuit.
— La nuit, seules, à pied, comme des mendiantes! Oh! je n'oserais pas, dit en tremblant la vicomtesse.
— Eh bien? reprit encore Catherine, j'irai, moi, j'irai.
— Toi, dit la vicomtesse en la regardant fixement : tu l'aimes donc bien?
Catherine baissa les yeux pour cacher ses larmes ; la pauvre Agnès reprit en pleurant :
— C'est que moi je l'aime aussi.
Et les deux jeunes filles s'embrassèrent en sanglotant. Puis Agnès, se dégageant la première de sa douleur, reprit vivement :
— Eh bien ! c'est dit ; nous irons !... nous partirons !
— Ce soir, dit Catherine.
■—Oui, ce soir, dit Agnès avec une résolution touchante dans un si jeune âge et dans un si faible corps. Pour les habits de pèlerines?...
— Je les aurai, dit Catherine; j'aurai de l'or ; j'aurai tout ce qu'il faut.
— Et je dirai, reprit Agnès , je dirai au sire Arnauld de Marvoill...
— Oh! ne lui en parlez pas, il vous détournerait de ce dessein; il vous proposerait d'autres moyens; et, voyezvous, il n'y a que celui-là.
— Mais où trouver un guide ?. . .
Ah! dit Catherine, voilà ce qui sera difficile; cependant avec de l'or...
Gomme elle allait continuer, elle fut interrompue par une voix pure et sonore, qui, dans la cour de l'hôtel , murmurait doucement sous les croisées le refraiû d'une ballade bien connue :
La vie est facile et joyeuse A qui sait aimer;
L'amour est la fleur précieuse Qui doit rembaumer.
— Ah ! celui-là sera notre guide, s'écria Catherine; ceUiilà, dont la folie ne nous demandera raison de rien, dont la faiblesse nous fera plus respecter qu'une escorte armée, dont la reconnaissance nous conduira mieux que le mercenaire le plus chèrement payé. Je sais comment le faire obéir à tout ce que nous voudrions de lui.
Et, tout aussitôt, elle ouvrit la fenêtre, aperçut Pierre Vidal, et descendit vers lui. Etait-ce le hasard qui le leur envoyait ainsi? était-ce le ciel, touché de l'innocent dévouement de ces deux enfants, du sublime accord de ces deux âmes rivales? En tout cas , c'était bonheur; et celte circonstance les fit croire au succès d'un voyage si hardiment conçu. Bientôt Catherine remonta vers Aguès et lui apprit que Vidal [es accompagnerait.