VOYAGE
Une heure après cet entretien, Catherine et Agnès, toutes deux vêtues d'une longue robe de laine noire, un bâton à la main , la tête couverte d'un chapeau de paille grossièrement tressée, sous le costume complet de pèlerines, se présentèrent à une des portes de Montpellier.
C'est la coutume de ceux qui sentent vivement et qui se laissent emporter à une opinion mauvaise, de se venger sur tout ce qu'ils peuvent du tort qu'ils en ont eu. Il y avait quelques mois, les habitants de Montpellier avaient reçu avec des acclamations de joie l'interdit prononcé contre Roger; quelques semaines avant l'époque où nous en sommes de notre récit, leur exaltation était déjà descendue bien bas; elle tomba tout à f;ùt quand l'annonce de l'arrivée de
l'armée parvint dans la ville ; et une semaine de séjour des troupes croisées à Montpellier suffit pour faire de cette exaltation un vif regret, et i)ientôt un mécontentement prononcé contre cette injuste excommunication. Tant que l'armée avait campé dans Montpellier ou ses environs, sa présence avait contenu ce mécontentement ; mais maintenant qu'ellj était partie, chacun cherchait occasion de le manifester, et plus d'un valet traînard, plus d'un ribaud qui avait laissé passer l'heure, ne rejoignirent jamais l'armée. Il arriva donc que, lorsque Agnès et Catherine se présentèrent à cette porte pour sortir de la ville, les bourgeois, qui en avaient la garde, refusèrent brutalement de l'ouvrir. Pour eux, ces deux femmes étaient du nombre de ces pèlerines dont les unes, ribaudes effrontées, couvraient d'un habit saint le commerce honteux qu'elles promenaient à la suite de l'armée ; dont les autres , véritablement fanatisées de Tesprit de croisade, s'étaient vouées aux fatigues du pèlerinage et à la cure des blessés. A ces deux titres, ils les accueillirent de cruelles plaisanteries et de reproches d'indignation. H n'y avait en tout cela rien qui épouvantât ni l'une ni l'autre de ces deux femmes, car le nom de l'une d'elles sufhsait pour tout faire taire; mais cela les retardait d'un jour, et, un jour, c'était peut-être la vie de Roger. Vidal avait dû sortir par une autre porte et les rejoindre à celle-ci, de façon qu'elles ne savaient comment s'expliquer , craignant surtout d'être reconnues, lorsqu'une troupe de cavaliers se présenta à la porte pour sortir également de Montpellier. C'était Raymond Lombard, accompagné de quelques archers ; Catherine reconnut Foë à côté de Raymond, et, s'adressant à l'esclave, elle lui demanda d'une voix suppliante de lui prêter assistance pour les faire sortir de la ville : Foë tressaillit, et Raymond Lombard, pour qui tout était matière à soupçon, demanda de quoi il s'agissait; Foë le lui ayant répété, il dit avec colère aux gardes de la porte que c'était bien osé à eux de retenir des femmes animées du saint esprit de la croisade , et les bourgeois, étonnés d'entendre parler ainsi un serviteur de Roger, lui demandèrent où il allait :
— Au camp des croisés , répondit-il , coiabattre l'hérésie et renverser le superbe.
Puis il sortit aussitôt, après avoir fait passer devant lui
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les deux pôleiiiies, et, dès qu'il fut hors de la ville, il commença sa route au grand trot.
— Voyez, dit Agnès, la trahison court à cheval, et le dévouement le suit à pied. Ils arriveront avant nous.
— Non, non, dit Catherine; c'est la trahison qui nous a frayé le chemin et qui a renversé le premier obstacle qui nous arrêtait , c'est la marque du doigt de Dieu qui nous dirige et nous protège ; rien ne nous manquera si nous ne manquons pas nous-mêmes. Du courage, madame, du courage.
Aussitôt, elle imita avec sa voix les appels vibrants et prolongés du rossignol , et Pierre Vidal accourut.
— Tu es, lui dit-il, la princesse Philomèle, fille de Pandion, roi d'Athènes.
— Oui, reprit Catherine; et toi, tu es le roi Amphion dont la iiarpe bâtit les villages, tant ses accords sont puissants!
— C'est moi, dit Pierre Vidal. Marchons ; il est temps d'aller punir les jongleurs de Bèziers et de Garcassonne qui nous ont porté le défi du chant.
Ils se mirent en route.
— Etaient-ce là les mots de reconnaissance convenu? entre vous? dit Agnès à Catherine.
— Non, dit Catherine, mais c'est ainsi qu'il lui faut parler. Après s'être imaginé qu'il était loup, il a cru pendant plusieurs mois qu'il était mouton, et il ne voulait manger autre chose que de l'herbe et bêlait toute la journée; aujourd'hui, il dit qu'il est Amphion, le chanteur, et il rapporte tout à cette folie. Parlez-lui dans ce sens; et si par hasard il vous choisit un nom parmi ceux qui lui occupent l'esprit, accepîez-les, et répondez comme il voudra.
-- Et c'est sur un pareil homme que vous comptez, lui dit Agnès, pour nous conduire sûrement où nous voulons aller?
— Vous voyez qu'il parle d'aller à Carca??(ini;c; et à liézicrs; il nous y mènera, soyez-en sûre, plus vite qu'un autre, par les chemins détournés qu'il a appris lorsqu'il promenait de château en château sa vie errante de jongleur.
liln cflet Vidal quitta la route à quelque distance de la ville, et marcha rapidement à travers les champs par de petits sentiers battus qui menaient d'un hameau à l'autre.
Toute cette première nuit, elles marchèrent sur le territoire du comté de Montpellier, et traversèrent quelques hameaux qui eu dépendaient. Bien que tout fût clos à l'heure où ils passèrent, ils purent remarquer que le pays paraissait tranquille et que rien n'annonçait le voisinage d'une armée si considérable. La route n'était pas longue entre Montpellier et Béziers, car on ne comptait guère plus de trente lieues de l'époque , qui en valaient à peu près quinze des nôtres. Cependant ces deux femmes étaient si faibles, et les nuits de cette saison si courtes, que, le jour venu, elles se trouvèrent à peine arrivées au château de la Jonquières, à cinq heues au plus de Montpellier. Elles gagnèrent une cabane assez éloignée du bourg et y demandèrent l'hospitalité. Elle leur fut d'abord brutalement refusée, mais Catherine, s'approchant de Vidal, lui dit doucement :
— N'avez-vous pouvoir que de rebâtir des murailles , prince Amphion, et votre harpe ne sait-elle pas aussi ouvrir les portes ?
Pierre Vidal n'eut pas plutôt entendu cet appel à la puissance de son talent, qu'il prit sa harpe et se mit à chanter une chanson gracieuse, adressée par un amant au seuil inexorable de sa dame, il y avait des jeunes lilles dans la malson; les jeunes filles entendirent, elles écoutèrent, elles ouvrirent la porte; et lorsque Catherine leur eut dit que c'était un pauvre fou, qu'elle et sa compagne conduisaient à un saint pèlerinage pour demander à Dieu de lui rendre sa raison, on s'empressa autour de lui, on le lit entrer, et les pèlerines furent louées pour leur courage et leur bonne action.
On pria Vidal de chanter, et il chanta. Puis vint l'heure du repas du matin pour lequel on attendait le maître de la cabane : presque aussitôt il parut. A peine fut-il entré que tout le monde s'élança vers lui en lui demandant quelles nouvelles il avait apprises.
— Rien , dit-il ; je suis allé jusqu'au château de Pezenas, l'un de ceux qui ont abandonné leur suzerain le vicomte Roger. Hier les habitants du bourg ont passé la journée, l'oreille collée contre terre, car il parait qu'il y a eu un grand fracas tout autour de la ville de Béziers. — - Oh! s'écria Agnès, la ville serait-elle prise''
Le soif remarqua alors les deux pèlerines, et, les considérant avec soupçon :
— Quelles sont ces femmes?
On le lui expliqua selon le conte de Catherine , et le sci f poursuivit :
— Excusez-moi, mes sœurs , mais il ne manque pas de femmes vêtues comme vous qui suivent l'armée des seigneurs croisés et qui s'introduisent dans les maisons. Si par hasard on parle indiscrètement devant elles, les misérables vous dénoncent aux varlets de l'armée; ceux-ci obtiennent aisément de leurs capitaines un ordre de visiter la maison dénoncée comme enfermant des hérétiques, et cette visite, c'est l'incendie et le pillage.
— 0 mon Dieu! s'écria Agnès, et c'est ainsi qu'on traite les vassaux du vicomte Roger !
— Les vassaux du vicomte Roger I reprit le paysan ; s'il reste encore des vassaux à ce brave vicomte, ses vassaux ne sont pas compris dans cette faveur: car ceci est une faveur, attendu que nous appartenons au comté de Montpellier, qui est territoire ami. Mais sur celui du vicomte de Béziers, il n'est besoin de permission aucune pour brûler les maisons et égorger les habitants ; et, dit-on, il ne reste pas une maison debout depuis le château de Pezenas jusqu'à Béziers, sj ce n'est les forteresses qu'ils n'ont pu démolir ou attaquer, quoiqu'on rapporte qu'ils ont pris et brûlé le fort de Servian, au point qu'il n'y reste que les pierres, qu'ils n'ont pu emporter.
— Mais enfin, dit Catherine, sont-ils entrés à Béziers? car vous avez parlé d'un grand fracas autour de cette ville.
— Cela n'est pas probable; car les clercs avaient annonc;'' (ju'ils se retireraient dans l'église de Saint-Nazaire et qu'ils t^ouneraient les cloches si la ville était envahie, pour avertir les campagnes environnantes de ce grand désordre.
— Et l'on n'a pas entendu les cloches! dit Agnès avec anxiété.
— Nullement, dit le serf. Béziers est une ville redoutable; et si le vicomte s'y trouve, les croisés auront le temps do .semer et de récolter dans les champs qu'ils ont brûlés et ravagL'S.
— Le vicomte est donc à Béziers? dit Catherine.
— On ne sait, reprit le f erf. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y est allé en sortant de Montpellier : les uns disent qu'il y est roslé; les autres assurent qu'il s'est retiré à Garcassonne. Du reste, nous le jugerons bientôt à la résistance que fera la ville.
L'heure du premier repas sonna : on lit asseoir Vidal et les pèlerines, et, pendant tout ce temps , il ne fut question que du siège de la ville. C'est là que Catherine et Agnès apprirent que le sire de Pezenas, comme beaucoup d'autres, avait déjà regret de son abandon, car ses vassaux n'avaient guère été plus ménagés que s'il était demeuré fidèle à son suzerain. Les deux pèlerines résolurent donc de se faire guider de ce côté. Après le repas, on les invita à se reposer. Jusqu'à ce moment, Catherine et Agnès n'avaient pas été véritablement seules et face à face. Leur résolution avait été si prompte, l'exécution l'avait suivie de si près , que ni l'une ni l'autre n'avaient eu le temps de rélléchir à leur situation. La fatigue de la marche, ses dangers, la présence de Vidal, les avaient, pour ainsi dire, séparées ou occupées tellement qu'elles n'avaient guère échangé que quelques mots sur la longueur de la route ou la fraîcheur de la nuit. Une fois dans l'étroite chambre où on les avait conduites et où elles devaient passer une longue journée, elles eurent le loisir de penser à la si iularité de leur réunion. D'un instinct commun elles cil :chèrent à détourner ces pensées , et Catherine, la prenii re, dit à Agnès :
—Il faut vous reposer, madame, et vous mettre dans ce ht.
— Oui, dit Agnès, le sommeil m'accable; oui, il faut nous reposer.
Catherine, avec celte admirable intelligence de tout dévouement sincère , sut prendre la place qui lui convenait. Riche bourgeoise, pupille des consuls de Montpellier, enfant gâtée par le sire de Rastoing, elle avait peut-être encore plus que la vicomtesse l'habitude du luxe et des mollesses de la vie. Cependant elle s'approcha d'Agnès, comme eût fait une femme de son service, et lui détacha sa robe. Agnès la laissa faire; mais lorsqu'elle vit Catherine qui considérait ses blanches épaules virginales, elle devint rouge, comme si un homme, comme si Roger l'eût regardée, et elle croisa les bras sur sa poitrine.
?*<6 LE VTCOMÏE nE nK/JRR«.
— Vous me regardez, Catherine? dit-elle.
— Oui, dit Catherine avec un doux sourire triste, flatteur et d'une expression presque douloureuse , oui, madame, car vous êtes bien helle.
Agnès rougit encore plus et se tut, tout embarrassée et timide qu'elle était. Catherine, qui avait essuyé une larme, la fit asseoir, et détacha de ses pieds ses brodequins, lacés sur le coude-pied. Les pieds d'Agnès , ses pieds blancs et délicats, étaient rouges et meurtris.
— Oh! dit Catherine avec piliô, reposez-vous, madame, reposez-vous.
Et elle la plaça sur-le-champ dans le lit ; puis machinalement et prolondément absorbée, elle s'assit sur une escabelle.
— Et vous, dit Agnès, vous?
— Moi, moi? dit Catherine, je resterai là.
— Là 1 dit la vicomtesse se levant sur son séant; c'est impossible. Venez.
— A côté de vous? dit Catherine en pleurant soudainement. Je n'oserai pas; non... non... Ce n'est pas ma place.
Aussitôt Agnès se relevant et lui ôtant rapidement ses vêtements sans vouloir écouter ses relus, poussa Catherine dans son Ut, et se couchant à côté d'elle, lu; lit :
— Il ne faut pas m'en vouloir si je l'aim tu vois bien que je ne t'en veux pas.
Cœur d'enlunt, où brûlaient un amour di femme et un dévouement d'ange.
Un moment après, les deux jeu:. es fdles dormaient profondément dans les bras l'une de l'autre. Le soir venu, il fallut repartir. La marche de cette nuit les conduisit jusqu'au delà de Pezenas. Elles avaient avancé autant que possible afin d'arriver d'assez bonne heure près de Béziers, pour y pénétrer à la faveur de la nuit, en profilant de la connaissance exacte des chemins cachés qu'avait Pierre Vidal. Mais l'hospitalité qu'elles avaient trouvée à la Jonquières ne leur fut point accordée de même aux environs de Pczeuîis, ou plutôt elles ne surent à (jui la demander. Elles se présentèrent . d'abord dans une cabane. La porte en était ouverte, et les meubles brisés et dispersés. Elles s'enfuirent épouvantées, et (onn.rent vers une autre cabane: elle était dans le même
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Olal d'isolement et de dévastation que la première: à celleci, il y avait de plus une longue plaque de sang qui se perdait derrière une porte. Catherine et Agnès devinrent pâles et tremblantes, n'ayant ni la force d'avancer, ni celle de luir. Pierre Vidal entra, et ouvrit la porte : la plaque de sang continuait en une longue trace qui, après avoir traversé uu jardin, se perdait dans un champ cie blé. Elles l'avaient suivie jur-que là, et n'osèrent aller plus loin. Cependant des bruits lointains arrivaient jusqu'à elles.
— Allons de ce côté, dit Agnès.
— Non, non, dit Catherine, cette désolation fait notre sûreté : ils ont ravagé tout ce pays, ils n'y reviendront pas, et la cabane la plus ruinée sera notre plus sûr asile.
~. Vous avez raison, dit Agnès, allons , allons vite : voici déjà le jour et le soleil.
Elles cherchèrent des yeux et virent une masure dont le toit était arraché. Elles s'y rendirent et trouvèrent quelques bottes de paille , sur lesquelles elles se placèrent. Mais dans ce lieu ouvert et abandonné, le peu de sommeil qu'elles prirent fut inquiet et peut-être plus fatigant que n'avait été la marche de la nuit. Au moindre bruit, elles s'éveillaient en sursaut; le soleil tombait brûlant et sans relâche entre ces murs, qu'il échauifait comme une fournaise, de façon que, le soir venu, elles éprouvèrent plus de lassitude qu'elles n'en ressentaient le malin en arrivant. La veille, Catherine , plus prévoyante qu'Agnès, avait accepté quelques provisions des jeunes filles de la Jonquières ; mais quand elles eurent fini leur misérable repas, elles ne trouvèrent point d'eau pour apaiser leur soif. Ces privations étaient sans doute bien légères ; mais elles frappaient des femmes qui n'en avaient jamais eu même la pensée, de jeunes lilles si faibles, que pour elles un jour de ce supplice était plus que pour un homme une semaine entière de faim et de soif. Agnès surtout, délicate et frêle enlant, semblait prête à succomber : elle ne se plaignait pas-, mais elle ne disait rien : elle ne parlait point de partir; elle était assise par terre sans force ni résolution. La nuit vint, et, avec elle, une fraîcheur qu'elles semblèrent boire avec bonheur, tant elles ouvraient, par de longues aspirations , leur poitrine aride à cet air moins brûlant.
388 LE VICOMTK DE RÉZIERS.
— Madame, dit Catherine, madame, encore un effort ; cette miit, nous arriverons; cette nuit, nous sauverons Roger.
— Oui, oui, dit Agnès, allons, j'ai encore de la force. Elle voulut se lever et poussa un cri, tant ses pieds, |?on-
llés dans sa chaussure, étaient devenus douloureux.
— Laissez-moi, dit-elle en pleurant,, laissez-moi ici; j'y mourrai; allez le sauver; va, Catherine, tu lui diras seulement que je l'ai essayé.
— Non , madame, non, il faut du courage ; la marche fera disparaître l'engourdissement, et, s'il le faut, Pierre Vida! vous portera... je vous porterai, moi.
Et, en disant ces paroles, la pauvre Catherine elle-même chancelait sur ses pieds meurtris. La vicomtesse s'arma de résolution, et toutes deux essayèrent quelques pas hors <!e la cabane; mais Catherine vit bien qu'elle ne pourrait aller loin. Elle appela Pierre Vidal.
— Prince Amphyon, lui dit-elle, le souviens-tu qu'une nuit Roger t'emporta dans ses bras, après que lu avais été déchiré par les chiens d'une dame?
— Tu te trompes, reprit Vidal, ce fut mon ami, le jongleur Orphée , qui fut déchiré par les femmes de la Thrace, et qui périt malgré le secours de Roger.
Catherine avait voulu tenter la folie de Vidal et n'y avait point réussi. Elle commençait à désespérer, lorsque celui-ci lui dit :
— Pourquoi ta sœur, la muette Progné, ne vient-elle pas et demeure-t-elle seule à pleurer?
— Hélas 1 s'écria Catherine , elle ne peut marcher : la pau • vre a les pieds brisés.
— Ah! dit Vidal, je la porterais bien, car je suis grand cl je suis fort, mais demain je serais fatigué pour le combat, et ma voix n'aurait plus de fraîcheur; mais je l'exciterai par mes chants et je lui rendrai ses forces.
Aussitôt il se mit à chanter une chanson de danse qui mesurait exactement le pas. Catherine ne l'écoutait pas, ni Agnès non plus ; mais toutes deux tentèrent un effort désespéré, ce fut d'abord la nécessité qui les soulint; puis, lors- (pi'une marche d'un quart d'heure eut rétabli la libre circulation du sang, les douleurs s'effacèrent peu à peu, (;t le ciianl de Vidal leur devint un véritable secours. Elles avaiout
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t'îé si près de désespôrcr de leur entreprise que ce .jeu de Force qu'elles rctrouvcrcnt leur vint comme une jc.e. Elles marchèrent résolument, et ne purent retenir une exclamation de surprise lorsqu'au revers d'une petite colline elles aperçurent à leurs pieds d'immenses feux, qui annonçaient la présence d'un camp, et, au delà, les hautes murailles de Béziers éclairés de quelques pâles reflets. Un silence profond couvrait la campagne; jamais armée n'avait si bien étouffé !c murmure qui bourdonne autour de tout'; grande mullitiule.
— Oh! sans doute, dit Catherine, ils pr parent quelque attaque, il faut nous hâter.
Elle fit comprendre à Pierre Vidal qu'il fallait tromper la vigilance des ennemis de son talent, qui voulaient l'empêcher de pénétrer dans Béziers ; et celui-ci, changeant de direction, prit à travers les champs sans suivre aucun sentier battu. Les deux femmes le suivaient à grand'peine. Ils approchaient rapidement des feux épars dans la campagne sans entendre aucun bruit. Soupçonnant que les troupes étaientrassemblées autour de ces feux, Vidal les fit marcher dans un fossé, pendant qu'il passait à leur hauteur. A ce moment, un long hurlement, suivi de hurlements plus nombreux, se fit entendre. Ce cri était si lugubre, que tous trois s'arrêtèrent ensemble. Le hurlement se répéta plusieurs fois, et finit par se perdre peu à peu. Agnès et Catherine n'avaient plus de force : le bruit d'un corps qui passa non loin d'elles, en ren> versant les hautes tiges des blés, leur rendit le pouvoir de fuir; la peur fit plus que le courage ; elles avancèrent rapidement, et eurent bientôt dépassé les feux. Elles étaient à quelques minutes d'une porte qui ouvrait sur la campagne; mais cette porte était déiendue par un fossé et par un pontlevis, et comment le faire baisser sans appeler l'attention des croisés qui veillaient sans doute au dehors? Malgré cette crainte, elles avancent, rasent, en marchant sur leurs mains, le parapet qui protège le fossé, et arrivent au pont. A quelques pas, elles voient une percée de jour. Leurs yeux étaient si fatigués, la nuit si obscure, qu'elles cèdent à une illusion facile à comprendre, et croient voir l'ouverture horizontale du pont-levis haussé. Elles furent sur le point de chercher un autre côté. Catherine, cependant, s'arrête un
ir.oment, et voyant Pierre Vidal aller en avant, elle lui dit d'arrêter, craignant qu'il ne se précipite dans le fossé ; mais, à l'instant, elle l'aperçut dans cette embrasure claire et ouverte, debout et leur faisant signe de le suivre. Elles avancent, et bientôt elles reconnaissent que le ponl-levis est baissé, et que cette clarté est celle de la porte dont la herse est levée. Elles courent et se précipitent dans la ville, et, dans un premier transport de joie, elles s'embrassent en pleurant.
BÉZIBRS-
Enfin Catherine et Agnès étaient à Béziers : Roger était sauvé; Rog(T, jugé invincible autrement que p;ir la trahison. Ces sentiments se précipitaient si rapides et si joyeux dans l'âme de ces deux jeunes filles, ils en chassaient si soudainement tant de craintes et de désespoir, qu'elles n'eurent \rôB d'abord assez de loisir de réflexion pour s'étonner de la facilité avec laquelle elles avaient pénétré dans la ville. Mais lorsque Vidal leur eut dit : « Allons au palais, où l'on nous nttend, » tandis qu'elles parcouraient les rues étroites dti Ijâziers, elles s'étonnèrent entre elles de ce que cette porte se fût trouvée ouverte, et surtout de ce qu'elles n'y avaient vu personne qui y veillât. Un doute terrible entra dans leur esprit : Béziers serait-il au pouvoir des croisés, vX celte facilité qu'elles avaient eue à traverser ce qu'elles pensaient être leur camp, cette libre entrée ouverte, n'élaient-elles pas un sûr indict; que l'armée tenait à la fois le dedans et le dehors de la ville? Elles s'arrêtèrent tout à coup en se pressant l'une contre l'autre, et écoulèrent. Le bruit de leur propre marche et le frôlement ^i^» leurs vêtements leur
avaient Jusque là assez peuplé le silence pour qu'elles ne l'eussent pas remarqué ; mais quand elles furent immobiles, ce silence devint si profondément vide de tout son vivant, qu'elles furent saisies d'un effroi encore plus mortel et qu'Agnès s'écria :
— Mon Dieul qu'est-ce que cela veut dire? Elles écoutèrent encore; rien ne répondit, pas même le pas de Vidal, qui, s'imaginant que ces deux femmes le suivaient, avait continué sa route.
Agnès et Catherine regardèrent autour d'elles. Rien ne se mouvait dans l'obscurité, rien ne bruissait dans le silence^ pas une fenêtre où brillât une tardive lumière. Cependant une ville assiégée ne pouvait être dans un si complet repos, mais ce repos n'allait pas mieux à une ville prise. Toutes deux tremblaient et se serraient.
— J'ai peur, dit Agnès.
Catherine, qui jusque là avait soutenu le rôle de la femme forte et résolue entre ces deux femmes faibles, Catherine, saisie du même effroi, n'eut que le courage de ne pas répondre. Elles n'osaient faire un pas, ni en avant ni en arrière. Elles entrelaçaient leurs bras ; l'obscurité les épouvantait tellement qu'elles cachaient leurs yeux dans le sein l'une de l'autre.
— Le jour va venir bientôt, le jour va venir, dit Catherine; asseyons-nous là, attendons le jour.
En effet, bientôt les rayons pourpres du matin glissèrent au sommet du ciel, puis s'abaissèrent doucement sur la terre. Les jeune? filles le reçurent comme une rosée d'espoir et de courage. Elles quittèrent la pierre sur laquelle elles s'étaient assises et firent quelques pas. Le jour était venu, c'était la vie : mais la vie, pour être complète, la vie d'une ville surtout, a besoin de bruit et de mouvement, et ni bruit ni mouvement ne vinrent avec le jour. Leur frayeur recommença, mais toute différente, mais incertaine, mais sans aucun de ces mille objets dont on a l'idOe d'avoir peur : la solitude dans la nuit, des ennemis, une bêle fauve, un honune ivre, ime foule furieuse, on a peur de tout cela; mais il faisait jour, et elles ne voyaient personne. Si elles n'avaient été deux, chacune eût douté de sa raison. Elles s'entre-regardèreut sous le poids de ce sentnuent et arrivèrent à l'angle d'une
nouvelle rue. Miséricorde du ciel! elle était pavée de c:idavres! Elles s'enfuirent épouvantées, et coururent dans une autre direction, ne voyant rien, ne regardant ri&n : mais l'haleine leur manqua enfin ; il fallut encore s'arrêter et voir; elles virent encore des cadavres.
— Ah! dit Agnès, la ville est prise, et nous sommes parmi les croisés.
— Eh bien ! dit Catherine dont les dents claquaient, nous dirons qui nous sommes ; frappons à une porte, frappons.
Elles frappèrent : le bruit retentit dans la maison, mais rien ne répondit que l'écho des salles. Le cœur de ces femmes se serra dans leur poitrine, et plus pâles que les cadavres qui les entouraient, elles se regardèrent sans se parler. Cependant, le soleil se levait splendide et brûlant, mais avec lui rien ne se levait, ni armée, ni ville, ni un homme, ni un son. Catherine ne respirait plus, Agnès restait droite et l'œil fixe. Par un ellort désespéré, elles s'arrachèrent à ellesmêmes, et Catherine dit en parlant à voix basse et comme en chassant ses paroles :
— Allons-nous-en, allons-nous-en I
S'en aller, pour elles, fut d'abord marcher, marcher sans but ni direction, prenant au hasard chaque rue qui se présentait, allant jusqu'au bout, tournant à droite ou à gauche quand la rue était finie, s'imaginant peut-être qu'elles s'en allaient, ne disant rien, n'ayant plus ni mouvements convulsifs, ni effroi soudain à l'aspect de chaque nouveau cadavre qu'elles rencontraient; l'âme tellement tendue à la souffrance, que rien ne la faisait plus vibrer. Cependant un choc nouveau pouvait les frapper, tel qu'il brifât chez elle la vie ou la raison. Ce choc arriva, mais ce fut pour les rassurer et détendre leur terreur; elles aperçurent une église : dans une église il semble qu'il y a toujours protection ; elles pouvaient y trouver un prêtre, un homme de Dieu, Dieu. Elles ne pensèrent à Dieu qu'après Thomme, tant cette elfrayante solitude, magnifiquement éclairée du soleil, les tenait sous son charme infernal. Un chien leur eCit fait secours. Elles entrèrent dans l'église, lieu d'asile, selon leuj pensée, lieu d'asile sans doute, selon la pensée de toute une population de femmes, d'enfants, de prêtres et de vieillards: car femmes, enfants, prêtres et vicùllards gisaient là pélc-
mêle étendus et massacrés. La barbe des prêtres, les cheveux blancs des vieillards, le visage brun des femmes, la îêto blonde des enfants, tout traînait dans le sang. Oh! la nuit, la nuit qui leur avait voilé tout ce meurtre, que ne revenait-elle, sombre et vide comme il y a quelques heures! mais le jour était grand, le jour entrait à pleins rayons par les vitraux brisés et par les fenêtres démolies, un jour splendide, magnifique, où tout saillissait à l'œil : Agnès et Catherine n'eurent plus rien à demander à leur résolution, ni fuite, ni conseil, ni peur, ni courage, ni prières. Elles tombèrent à genoux, non pour prier . elles n'avaient pas de pensée; elles s'embrassèrent aussi, non pour se soutenir, mais parce que leur mouvement avait été complètement le même. Rien ne devait les arracher de là, aucun pouvoir, ni sentiment de la conservation, ni celui de la faim et de la soif. Il n'y avait rien d'assez fort au monde pour les empêcher de mourir à cette place, lorsqu'une voix se fit entendre. C'était celle de Pierre Vidal, assis sur l'autel et s'écriant :
— Voici le triomphe que m'ont réservé le seigneur Jupiter et son Ijls Roger, le soin d'évoquer l'enfer, pour les rendre à ces corps inanimés, les âmes qui gémissent dans le lleuve Tartare.
Catherine osa le regarder. Elle ne fut ni plus alarmée ni plus rassurée ; mais ce mot enfer tonna dans son oreille comme un tintement singuher. Il lui sembla qu'on lui disait toujours : L'enfer, l'enfer. Elle resta béante, le regard fixe, comme une statue où l'artiste a scellé l'épouvante au mai bre. Vidal prit sa harpe ; il chanta :
Vieillards, ceints par les ans de blanches auréoles, Enfants, qui pour prier, n'aviez point de paroles. Vierges, dont le fer seul a fait pleurer le cœur, Femmes aux flancs féconds, dont la terre est jonchée. Et comme les pavots sur la moisson fauchée. Tous sanglants sur le sol où passa le vainqueur. Femme, tu n'avais pas épuisé ta tendresse, Vierge, à ton nom de femme il manque une caresse. Femme morte au séjour, vierge morte en chemin, Enfant mort sans marcher debout dans tes années, Vous comptiez l'avenir parmi vos destinces, El toi-mérae, vieillard, tu crus au lendemain.
Ce long dénombrement remua le regard de Catherine, elle en suivit chaque objet, et, le trouvant devant elle si terriblement posé, elle associa presque ce chant à ce spoctacle, cette folie à cette vérité; et alors elle écouta; elle écuuta pour entendre. Vidal continua :
Levez-vous! ma voix vous appelle!
Levez-vous, car la vie est belle; La vie a des charmes puissants, La vie est l'amour et la joie, C'e.^t le plaisir où l'on se noie, La volupté qui fond les sens.
La vie est la rose
Ou l'àme se pose Balancée aux flots d'un air doux;
La vie est la gloire,
Elle est la victoire.
Cadavres sanglants, levez-vous!
Cet appel à la vie, si solennel et si imprévu*, cette résurrection évoquée à grands cris, frappèrent horriblement l'esprit de Catherine, et, dans son épouvante, elle regarda et attendit : elle ne savait quoi, mais elle attendait; lorsque Vidal, poussé par son délire poétique, reprit avec feu :
La lyre est forte,
Elle l'emporte
Sur le tombeau.
Déjà leur âme
Reprend sa flamme
Comme un ilambeau.
Leurs mains se pressent.
Vois, ils se dressent,
Ils sont debout;
Leur voix résonne,
Leur œil rayonne.
Et leur sang bout.
Un chœur les rassemble.
Ils tournent ensemble :
Déjà le sol tremble Sous leurs pieds joyrnx.
it VlCOMiL UE liEZlbUS. 295
Leur vie est féconde.
Et de cris inonde La voûte qui gronde Et les jette aux cieux.
Alors tout fut vrai : ces cadavres s'étaient relevés ; ils vivaient; ils étaient couronnés de ileurs; ils tournaient, ils dansaient, ils chantaient, si bien que Catherine se leva, et avec un rire inouï, elle se mit à danser et à chanter. Un cri terrible et désespéré se fit entendre ; ui o main forte et puissante la saisit : c'était Agnès, qui, l'œil ouvert, les joues pâles, la lèvre pendante et frémissante, la tenait et la regardait dans une indicible terreur. Ce cri brisa l'horrible rêve ; un éclair de raison traversa la tête de Catherine, elle comprit qu'elle devenait folle : et criant à son tour, saisissant Agnès à son tour, elle s'enfuit avec une rapidité incroyable, entraînant Agnès avec une force surhumaine. Dieu vint à leur aide -, elles couraient dans une rue qui menait à une porte ouverte, et tout à coup elles virent la campagne s'étendre devant elles ; la campagne immense avec des arbres, des oiseaux, des épis, des herbes, de la vie, et puis, quelques pas après, des hommes qui tournaient de loin autour de la ville. Mais, avant d'arriver jusqu'à eux, elles tombèrent épuisées de fatigue. Ces hommes s'approchèrent alors, et, les ayant secourues et relevées, l'un d'eux leur dit:
— Est-ce vrai que les croisés, après avoir pris la ville, ont tué jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier enfant?
— Les croisés ! dit Catherine en retrouvant des idées possibles à ce mot qui la ramenait à la vérité. Ah ! les croisés ont pris la ville!
— il y a trois jours, et l'ont abandonnée hier.
— Et ils ont tout tué, dit Catherine, qui comprenait alors tout ce qu'elle avait vu.
— Tout, dit un vieillard.
Catherine avait déjà repris sa raison. Agnès aussi, et plus vite peut-être, parce que son imagination moins forte n'avait pas aidé à l'ébranler ; plus vite, car elle s'écria soudain j
— Ils ont donc tué le vicomte?
— Le vicomte est à Carcassonne, répondit quelqu'un.
2î/f> LE VICOMTE DE BÉZIERS.
— Catherine, dit Agnès, il faut aller à Carcassonne.
— Nous irons à Carcassonne, répondit Catherine.
Ce fut la première pensée de leur esprit dès qu'elles purent penser, le dernier mot qu'elles prononcèrent tant qu'elles purent prononcer un mol ; mais la fatigue et l'épouvante les avaient épuisées, et toutes deux tombèrent presque évanouies dans les bras de ceux qui les entouraient.
Pauvres enfants! on les transporta sur une civière faite des débris qui parsemaient la campagne, à l'ombre d'un mur, où avait été la chaumière de l'an des serfs qui élnienl !:i présents.