‹ Le vicomte de BéziersChapitre 16 sur 22 · CARCASSONNE · texte numérisé non relu

CARCASSONNE

11 faut revenir au vicomte, qui véritableuient avait été à Béziers, où il avait laissé de nombreuses troupes, et qui ensuite s'était retiré à Carcassonne, sachant que c'était là le rendez-vous général des croisés, et que là serait le plus grand eUbrt à soutenir. En elfet, nous le trouvons au premier jour d'août, tenant conseil avec ses châtelains sur la manière dont il devait défendre sa ville, dans la persuasion où il était que les croisés avaient échoué dans leur tentative contre Béziers, et qu'ils étaient accourus vers Carcassonne pour frapper, comme ils le disaient, l'hérésie au cœur. Le vicomte avait d'abord voulu tenter une sorlie contre cette foule innombrable qui s'étendait autour de la ville à mesure qu'elle arrivait, et qui semblait vouloir l'étoulVer dans ses bras de géant. H réunit ses capitaines autour de lui, et, montant sur une des tours de la ville, il montra le désordre qui régiuiil partout, et les excita à le suivre, à jeter l'épouvante parmi tous ces hommes, et à détruire une partie de l'armée avant

que l'autre put arriver à son secours. Pierre de Cabaret s'opposa à cette démarche.

— Sire vicomte, lui dit-il, cette ardeur prouve bien que, jusqu'à ce jour, vous n'avez su combattre l'ennemi qu'en rase campagne, et non point l'attendre derrière les murs d'une forteresse. Sa vue vous fait bouillonner le sang aux veines, et votre épée vous démange dans son fourreau. Mais que pouvez-vous espérer d'une sortie? Je suppose que vous ia fassiez aussi heureuse que possible, elle vous coûtera quelques bonnes lances, et pas une seule ne doit être imprudemment exposée dans une occasion où nous avons cent ennemis contre un bon soldat.

— Ah ! je suis bien sûr que ces braves chevaliers qui vous entourent, reprit Roger, ne seront pas fâchés de savoir si c'est là le véritable compte des croisés.

— Sans doute, dit Pierre, si nous avions en face de nous ceux qu'il est nécessaire d'abattre ; mais lorsque vous purgeriez l'armée de tous ces ribauds, ce serait service que vous leur rendriez, et non point à nous : car demain nos vrais et redoutables adversaires seraient ici, reposés et forts, tandis que nous serions harassés et faibles.

— Alors, dit Roger, demain nous irons mesurer nos lances avec les leurs.

— Sire vicomte, ce sera encore une faute, reprit Pierre. Lance contre lance, homme contre homme n'est point le jeu que nous devons jouer. Faites une sortie! et comptez le nombre des hommes d'armes qui sont à Garcassonne et le nombre des soldats qui sont autour : donnez dix de ceux-ci à tuer à chacun de nos soldats, et il restera encore assez de Français pour que leur armée soit dix fois plus nombreuse que notre garnison. En rase campagne nous serons un contre vingt : dans Garcassonne nous serons un contre un : car, sire vicomte, il faut compter comme soldats chacune des pierres de nos hautes murailles. Elles supporteront l'effort des lances et des épées mieux que nos heaumes et nos écus. Ghaque pierre à arracher doit coûter une vie.

— Tu as raison, Pierre, lui dit le vicomte ; mais, dans une sortie, nous pouvons nous serrer et leur présenter une citadelle mouvante et inaccessible, contre laquelle ils se briseront de même, et qui leur portera la mort, tandis qu'ici il

faut nous diviser sur cette longue enceinte de murs, sans être maîtres de frapper où nous voudrons, n'ayant d'ennemis que ceux qui daigneront se présenter.

— Gela se peut;, dit Cabaret, mais il sera toujours temps de nous presser et de nous réunir. Qu'ils enlèvent ce premier faubourg, et nous les attendrons dans le second ; qu'ils enlèvent le second, et nous les attendrons dans la cité, et là l'enceinte est assez étroite et le nombre de vos bons chevaliers assez grand, pour que nous les couvrions d'assez d'épées et de haches pour qu'aucun ennemi ne se puisse glisser entre elles. D'ailleurs le temps en cette affaire est notre premier auxiliaire, et c'est lui qu'il faut laisser agir.

— C'est notre auxiliaire, il est vrai, dit Roger, et c'est aussi notre ennemi. Cependant tu as raison. Je n'ai pas encore aperçu dans la plaine une seule bannière qui vaille la peine d'être renversée, si ce n'est celle de mon oncle de Toulouse, et ce n'est pas à lui que j'ai besoin d'apprendre que l'épée du vicomte de Béziers est redoutable à ses ennemis.

Un moment après ils quittèrent les remparts.

La ville de Gaicassonne était à cette époî^ue entièrement située sur la rive droite de l'Aude. La cité, qui en faisait la ])artie la plus considérable, était bâtie sur un rocher au pied duquel coule cette rivière. Elle était, en outre, enceinte de deux faubourgs, tous deux entourés de murailles et de fossés. Bien que ces faubourgs fussent à l'abri d'une escalade et pussent soutenir un siège régulier, ce n'était pas en eux que les habitants de Carcassonne avaient placé l'espoir de leur défense ; ils s'étaient tous retirés dans la cité, entourée de murailles d'une élévation prodigieuse et garnies de tours du sommet desquelles on pouvait accabler les assiégeants de projectiles de toutes sortes. C'est dans la cité que se trouvait le château, ci; devant ce château l'orme immense où, la plupart du teni|)S, les seigneurs tenaient leurs audiences et recevaient la foi et l'hommage de leurs vassaux. C'était l'arbre de la ville, une sorte de palladium de la cité. Ou le rencontre dans presque toutes les descriptions des vieilles villes du Midi, et dans beaucoup de chartes nous trouvons, comme simple désignation de l'endroit où elles ont été signées, ces mots : sub ulmo, sous l'orme. Ce proverbe, qui a survécu

à l'existence accoutumée de cet arbre monument : Attendezmoi sous l'orme ; ce proverbe prouve qu'il était un lieu à part, où se donnaient ordinairement les rendez-vous d'afifaires, un centre de réunion pour les habitants des villes. Les arbres de liberté ne sont qu'un ressouvenir de l'orme féodal; car c'était ordinairement sous cet arbre qu'avaient lieu les traités entre les souverains et les vassaux. C'était le palais des manants, le témoin vivant de tous les engagements pris par le seigneur. L'histoire de l'orme, dans chaque cité, était ce qu'est l'histoire de l'Hôtel-de-Ville pour Paris.

Ce fut donc sous l'orme que Roger rassembla ses châtelains, ses chevaliers, ses bourgeois, ses manants. Là, il leur apprit la résolution qui avait été prise de défendre la ville jusqu'à la dernière extrémité, et de ne point tenter le sort d'un combat en plaine.

-- Maintenant, ajouta-t-il, que chacun se tienne prêt pour le point du jour, car je ne fais point de doute que nous ne soyons attaqués à cette heure : en outre, que chacun ait ses armes à côté de lui : car s'il prenait fantaisie aux croisés de nous attaquer durant la nuit, j'entends qu'ils soient bien reçus à toute heure. Songez qu'il faut que chaque faubourg leur coûte autant de soldats que nous sommes d'assiégés : celui qui, ayant une muraille pour bouclier et une épée pour occire, n'aura pas tué un homme sera regardé comme in utile et renvoyé de la ville.

Tous applaudirent et se retirèrent; lui-même, après avoir un moment entretenu ses capitaines, leur distribua les postes où ils devaient veiller, se les gardant tous et ne s'en réservant aucun : puis il entra dans son château, accompagné seulement de Buat et de Kaëb; il ordonna à l'esclave de lui apprêter ses armes, et, tandis qu'il les visitait pièce à pièce, il s'adressa à Buat :

— Eh bien ! lui dit-il, as-tu visité les murailles et les magasins d'armes?

— J'ai tout vu, dit Bnat, et je n'ai qu'une crainte, car ce ne serthni les remparts, ni les armes qui nous manqueront,

— Ce ne sera point non plus les provisions, je suppose, dit Roger.

— Non pas les provisions que nous pouvons Faire, telles que blés, bestiaux et fourrages, mais celle que le ciel

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peut nous envoyer: Teau. Les puits se tarissent, et; pour aller jusqu'à l'Aude, il nous faudra perdre un pot de sang par chaque pot d'eau que nous y puiserons.

— Plus bas, plus bas, dit Roger; j'ai prévu ce malheur, et ce malheur n'est point redoutable. Mais ce ne sera qu'à la plus terrible extrémité que je me servirai du remède que la prudence de mes pères a mis dans nos mains. Cette tour où nous sommes est, comme presque tous les châteaux de mes villes, construite autant contre la révolte de nos bourgeois que contre les attaques de nos ennemis; mais assurément, elle serait une faible défense contre les uns et contre les autres, s'ils pouvaient nous y altérer à leur gré, et nous y faire périr de soif. Mon trisaïeul Trancavel, lorsqu'il reçut cette ville et ses comtés des mains d'Alphonse, comte de Toulouse, y fit construire ce château; mais, par une prévoyance sans doute bien sage, il le fit élever par les mains d'ouvriers qui, durant sa construction, n'eurent pas permission de sortir d'une enceinte qu'on leur avait marquée. L'architecte qui le fit bâtir était un mécréant du royaume de Tunis, fort habile en toute sortes de conduits cachés et dérobés ; il en ménagea un qui descend jusqu'aux entrailles de la terre et qui, par une voûte qui traverse les fossés et les remparts du château et de la cité, va aboutir au bord de l*Aude, parmi des arbustes et des rochers qui en déguisent l'entrée. Les ouvriers qui l'ont construit n'y descendaient que les yeux bandés, et en sortaient de même; et lorsque la voûte fut finie, et qu'il fallut pratiquer dans le roc la dernière ouverture, qui ne peut livrer passage qu'à un seul homme, ce lurent l'architecte lui-môme et Trancavel qui s'armèrent du pic et du marteau pour la percer.

— Oui, dit Buat, et ceci m'explique comment l'architecte qui construisit ce château ne reparut plus du jour où il l'ut achevé.

— Tu savais cela, Buat? dit Roger.

— Oui, et s'il faut croire ce qu'on raconte, il aurait été foudroyé au moment où il voulut plac^^ au sommet du clocher de la chapelle la croix qui le surmonte; et si je juge de èe que vous venez de me dire, Trancavel n'a cru son secret en sûreté que dans la mort.

Uû siguc afliimsiiif de Roger à Buat ai)prit ù celui-ci qu'il

avait deviné la vérité. Après un moment de silence, Roger reprit :

— Ce secret a été confié par Trancavel à son fils seul, et par celui-ci à son héritier, de façon qu'il m'est arrivé de même, sans que jamais autre que le suzerain de celte ville en ait eu connaissance. J'étais bien enfant quand moh père me conduisit dans ce souterrain et m'en fit voir les détours, et, depuis ce temps, je n'y suis jamais redescendu. Il faut que nous le visitions cette nuit, et que je m'assure de l'utilité que j'en puis tirer. J'y serais allé seul, si je n'avais pas prévu qu'un accident, une blessure peuvent me mettre hors d'état d'y conduire des travailleurs si nous en avions besoin: et me trouvant forcé de confier à quelqu'un ce secret qui est, pour ainsi dire, ua héritage de famille, je t'ai préféré à tout autre.

— C'est bien, dit Buat ; mais Saissac n'en est-il pas instruit ?

— Non, dit Roger. A la première clameur des habitants de Carcassone, il leur donnerait cet espoir: et, ce chemin, qui est notre meilleure défense tant qu'il sera ignoré, pourrait être notre perte dès qu'il serait connu. C'est une sape tout ouverte sous nos remparts, et il ne faudrait pas dix charges de fagots brûlés durant une nuit, à la hauteur de l'enceinte du château ou de la cité, pour faire crouler un large pan de muraille et ouvrir brèche aux ennemis. Et qui peut répondre d'un secret répandu parmi des milliers de personnes ?

— Vous avez raison, dit Buat, et je ne suis pas assuré qu'en chassant Raymond Lombard vous avez chassé tous les traîtres de Garcassonne.

A ce moment Kaëb rentra, apportant le souper de Roger. L'apparition de l'esclave à côté de ce mot de traître qui venait d'être prononcé, surprit les deux jeunes gens; ils s'entre-regardèrent, et Roger dit à Ruât, dès que Kaëb fut sorti :

— Que penses-tu de cet homme?

— Je ne sais, dit Buat, mais à sa place je vous haïrais. ■— Il est cependant assuré, dit Roger, que je ne lui ai pas

enlevé sa Foë^ et que ma prétendue séductiou est un men» songe de l'mierdit jeté sur moi

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— Sans doute, dit Buat ; car il vous l'a entendu dire à un moment où il a dû croire que la vérité sortait seule de votre bouche ; mais à ce moment il a appris autre chose, c'est que Foë vous aimait.

— Est-ce ma faute'*

— Non, dit Buat; mais consultez votre cœur et demandezvous si vous ne détesteriez pas plus le rival qui serait aimé que le rival qui aimerait.

— C'est possible, dit Roger, moi, toi, peut être, mais cet esclave! d'ailleurs, entre lui et moi, ce mot rival peut-il entrer dans l'esprit?

— Ah ! dit Buat, voilà parler en vicomte et non pas en homme. Quant au mot de rival, il n'a point de rang; et j'ai eu plusieurs fois l'occasion de voir que la haine de Kaeb a bien compris ce mot, car elle s'est déjà élevée jusqu'à Raymond Ljmbard, non point parce qu'il est plus près de lui, mais parce qu'il tient Foë en sa possession, et qu'il est l'obstacle présent à l'amour de Kaëb pour elle. Qu'un hasard Ja rapproche de vous et que l'amour qu'elle vous porte devienne l'obstacle qui sépare Kaëb de son Africaine, ce sera sur ce nouvel obstacle que tombera cette haine astucieuse et cachée, capable d'un crime s'il le faut.

— Alors, dit Roger , nous avons le temps d'y penser, et Lombard nous servira de bouclier. Songeons à notre visite.

Roger ferma la porte de la salle où ils se trouvaient, et prenant son épée ainsi que Buat, tous deux, armés d'un flambeau, descendirent par un escalier qui tournait dans l'épaisseur du mur où était percée la fenêtre profonde qui éclairait la chambre. Cette chambre était la même où s'était passée la scène qui ouvre cette histoire, et la porte qui conduisait dans cet escalier se trouvait dans l'embrasure même de celte fenêtre. Ils descendirent longtemps sans trouver aucune porte qui les arrêtât, et remarquèrent que cet escalier était a^sez étroit pour qu'il devînt impraticable en y jetant quelques grosses pierres et en y amoncelant des matériaux. Tant qu'il tourna dans la hauteur des murailles qui étaient au-dessus du sol, ils comprirent, à la chaleur des pierres, qu'ils n'avaient pas encore atteint la partie souterraine, car le soleil brûlant qui régnait depuis deux mois les avait

échauffées au point qu'ils suffoquaient dans cet étroit espace. Enlin, ils sentirent la fraîcheur et l'humidité les saisir toutà-coup, et pensèrent qu'ils allaient bientôt arriver au but; mais l'escalier était bien plus profondément enfoncé en terrre qu'il n'était élevé au-dessus de sa surface, et ils jugèrent qu'ils devaient être à une distance énorme du sol, lorsqu'ils trouvèrent une porte ; cette porte ouverte par Roger, les introduisit dans une vaste salle circulaire. Cette salle circulaire s'élevait comme un puits, à perte de vue. Et le vicomte expliqua à Buat comment on avait pratiqué celte ouverture pour pouvoir enlever facilement, à l'aide d'une poulie, les tonneaux et autres objets qu'on voulait introduire dans le château. Ce puits était verticalement placé sous la tour par laquelle ils venaient de descendre, et ouvrait, par des dalles qu'on pouvait enlever, dans la salle basse de cette tour. Le vicomte traversa cette enceinte circulaire, et en face ils virent commencer la longue voûte qui devait mener à la rivière. Cette voûte était large et haute, et ils purent y marcher sans obstacle. Elle avait été si habilement et si solidement construite, que nulle trace de dégradation ne s'y faisait remarquer. Enfin ils en atteignirent l'issue et remarquèrent qu'à cet endroit elle s'enfonçait en terre, tandis que deux rampes latérales conduisaient à une porte sous laquelle une autre était pratiquée.

— Tu vois, dit Roger, cette partie basse est continuée jusqu'au-dessous de la hauteur de la rivière, et d'après la manière dont elle est construite, il suffirait de creuser encore le roc de quelques pieds pour inonder toute cette voûte, et amener l'eau jusqu'à la salle circulaire que nous avons traversée, d'où il serait facile de la tirer comme d'un puits. Quant à cette rampe , elle mène à l'issue qui ouvre parmi les rochers.

Us montèrent, et après avoir ouvert la dernière porte, ils sentirent, à la chaleur de l'air, qu'ils avaient enfin atteint cette issue, ils voulurent s'assurer qu'elle ne pouvait être découverte par les ennemis, et reconnurent que le temps avait plus fait que l'art pour la déguiser; car elle était tellement encombrée de plantes et d'arbustes qui avaient poussé leurs racines jusque parmi les pierres, que c'est à peine si ou apercevait le ciel à travers les ronces et les feuilles. Us

ne voulurent pas pousser plus loin, craignant que leur passage ne laissât quelques traces, et ils rentrèrent. Us regagnèrent rapidement le petit escalier et remontèrent dans la tour. A travers les fentes étroites que l'architecte avait ménagées dans les pierres, ils purent reconnaître que le jour était prêt à se lever; au tumulte qu'ils entendirent, ils jugèrent que quelque cause pressante devait tenir la ville en émoi. Arrivés dans la haute salle dont ils avaient fermé la porte, ils entendirent nombre de voix qui blasphémaient et disputaient avec violence dans la pièce voisine. Roger ouvrit la porte :

— Sommes-nous attaqués? s'écria-t-il.

— Ciel et enfer 1 dit Pierre de Cabaret, mais le premier faubourg est presque enlevé. Les troupes ont d'abord fuit merveille, mais lorsqu'elles ont vu que leur chef manquait où elles ne manquaient pas, elles se sont découragées. Saissac, Lérida, Guillaume de Minerve les maintiennent au second faubourg ; mais Dieu sait ce qui va arriver si je leur rapporte la nouvelle que leur seigneur reste caché dans un souterrain.

— Ah! malédiction ! s'écria Roger, ils ont raison. Buat, va à la tour du Paon avec tes meilleurs archers; elle tient en enfilade tout le fossé qui regarde le nord. Ya, et que nul homme n'y descende que pour y rester. Reviens ensuite avec le reste de tes hommes et arrive où je serai.

Tout aussitôt il prit une hache énorme, coiffa son casque sans visière et s'élança hors de la tour.

-- C'est imprudence, lui cria Cabaret en le suivant a grand'peine, c'est imprudence maintenant.

— Pierre, il faut que mes chevaliers et mes ennemis me reconnaissent.

En disant ces mots, il arriva à une des portes de la cité. Elle était encombrée de soldats qui rentraient tumultueusement, et déjà les murailles du second faubourg laissaient voir les pointes des piques des croisés. A l'aspect de Roger, le retraite des siens s'arrêta, et tons ses hommes d'armes, reprenant courijge, à l'air déterminé de leur chef, le suivirent en poussant de grands cris. Ceux qui tenaient encore sur les murailles y répondirent, et Roger parut tout à coup au sommet du remoart.

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II \it dovaiît lui tous ces flots d'ennemis qui se pressaient avec une ardeur inconcevable.

Au fond, sur un tertre, était rangé le clergé, dont les chaiits se faisaient entendre même à travers la clameur du combat. Roger, tout exposé qu'il était aux traits des ennemis, car il n'avait que sa cotte de mailles, Roger sauta sur le bord de la muraille, à l'endroit où était dressée une échelle ; et là, au lieu de frapper ceux qui la gravissaient, il prit cette échelle par les deux montants, et, la soulevant de terre avec tous les guerriers qui la chargeaient, il la balança un moment et la rejeta sur les ennemis qui encombraient le fossé. A ce coup de force et d'audace inouïes, les remparts retentirent d'un cri de joie, et les croisés demeurèrent stupéfaits. Quelques-uns reculèrent et laissèrent une place vide, Duhaul de la muraille Roger y sauta, et quelques soldats et capitaines, de ceux qui étaient armés légèrement, le suivirent. Les croisés, étonnés à leur tour, perdirent l'ardeur qui les avait poussés si loin. Roger, suivant le faubourg dans l'enceinte qu'il formait autour de la cité, toujours à la tête du petit nombre d'hommes d'armes qui l'avaient suivi, balaya devant lui tout ce qu'il rencontra, appelant à mesure qu'il avançait ceux qui étaient sur les murailles et qui, à sa voix , sautaient ou descendaient près de lui. Ainsi , en moins d'une heure, il rétablit le combat dans le premier faubourg.

Cependant la lutte y continuait avec acharnement, lorsqu'il lit appeler près de lui dix de ses capitaines les plus déterminés. Il les fait former en cercle, et tandis qu'il se couvre de ses armes, que Kaëb lui a apportées, il leur dicte en peu de mots un ordre qui parait d'abord les étonner, mais auquel chacun s'empresse d'obéir. Us rentrent dans l'enceinte du second faubourg, et bientôt en ressortent par les portes ouvertes, chacun à la tête de nombreux soldats qui, la pique basse, et sans s'occuper du combat, qui s'anime autour du second faubourg, le traversent en courant, marchent droit aux portes du premier, et, dès qu'ils les ont atteintes, les ferment sur eux et sur les croisés. Cependant, ceux-ci gravissaient incessamment les murailles intérieures, et descendaient dans l'enceinte. Pierre de Cabaret le faisait

.lOfî LE VICOMTE DE BÉZIERS.

remarquer avec inquiétude à Roger, qui lui répondit tranquillement :

-- J'attends que le nombre que tu as voulu y soit : un homme pour chaque pierre.

Tout à coup Buat arrive près de lui à la tôte d'une cinquantaine de routiers. Roger lui dit un mot, et celui-ci répète d'une voix retentissante : A Tceuvre, enfants, à l'œuvre! Tout à coup les routiers se dispersent, et le vicomte, tirant son épée, se met à crier :

— Maintenant, allons compter les pierres de nos murailles. Quant à vous, dit-il en s'adressant à ceux qui étaient bui les murs du second faubourg, prenez garde, car je vais vous envoyer de terribles ennemis.

A Tinstant, il s'élance en avant, traverse, à la tête de ses nombreux chevaliers, la mêlée confuse où l'on se frappait corps à corps, et parait bientôt sur la muraille extérieure, se plaçant ainsi audacieu sèment entre les Français, qui sont dans les campements, et ceux qui occupent le premier faubourg. Presque aussitôt, les capitaines qu'il a envoyés à chacune des portes montent de même sur la muraille, et la couronnent au moment où le camp des croisés pensait déjà que les assiégeants étaient maîtres du second faubourg. Cette apparition étonne les croisés et les arrête un moment. Ils ne comprennent pas que, si les premiers assiégeants ont été repoussés, ce ne soit pas eux qui se replient sur les murailles. Us se consultent entre eux, et ne s'arrêtent à aucun parti, lorsqu'ils aperçoivent des flots d'une fumée épaisse entourer soudainement la ville : c'est tout le premier faubourg qui est en feu^ Leur indécision devient plus grande. Alors tous les croisés, qui avaient franchi les premières murailles, enfermés dans cet incendie, cherchent les portes pour se retirer , mais les portes sont fermées : ils montent aux murailles ; mais les murailles sont occupées par Roger et ses capitaines : dans un moment de courage désespéré, ils se précipitent vers la seconde enceinte ; mais la pluie de pierre et d'eau bouillante qui les accueille les fait reculer. Alors le désordre et la peur se mettent parmi eux, et ils se jettent en fuyant du côté des murs extérieurs, oubliant qu'il leur faut autant de courage pour la fuite que pour l'attaque,

et qu'il faut renverser ceux qui occupent ces murs. Mais ia terreur est ainsi faite, et la lutte devient terrible pour s'échapper. Au plus fort du désordre, Roger demeure presque seul, appelant à lui ceux qui fuient; appelant surtout ceux qui les poursuivent, afin qu'il les jette sous le tranchant affamé de sa hache. Gomme un commis de nos barrières, armé d'un fer rouge et qui marque, à mesure qu'il passe, le bétail qui va au marché, Roger compte du bout de sa hache tous ceux qui passent, mais qui tombent. Il les amoncelle devant lui, et, quand le tas est si haut qu'il gène sa terrible extermination, il le franchit, et va plus loin marquer sa place par un nouveau monceau de cadavres. La plupart meurt sans l'attaquer; quelques-uns, et parmi ceux-là des chevaUers armés de toutes pièces, se précipitent contre lui; mais cette hache se lève et se baisse impassiblement, brisant casques et boucliers, chaperons et cottes de bufile. On ne dirait plus que c'est un homme, mais une machine qui tue, tant il semble immobile et inébranlable sur ses pieds, régulier et irrésistible dans ses coups, on sent que la foule lui manquera avant la force. Les croisés comprennent alors ce qui s'est passé dans le faubourg; ils remontent avec ardeur à l'escalade pour soutenir leurs soldats ou leur ouvrir une voie. Roger, pressé entre ceux qui attaquent et ceux qui fuient, se replace audacieusement sur le parapet, frappant également les uns et les autres, toujours immobile et scellé à la place qu'il a choisie. Cette audace irrite les croisés; ils se ruent contre lui sans l'ébranler. Eniin, lorsqu'il voit l'ardeur des uns et la terreur des autres poussées au dernier degré, il se replie soudain vers quelques-uns des siens, et, en formant un seul corps, il fend le torrent des fuyards et le traverse en allant vers la cité. Arrivé au pied des seconds murs, Roger appelle à lui tous ceux qui le défendent. A sa voix, les portes de la Vi 3 s'ouvrent, les habitants de Garcassonne, poussés par leur victoire, se précipitent en avant et chassent les croisés devant eux comme un troupeau en désordre. Alors il arrive ce que Roger avait prévu : les fuyards rencontrent les assiégeants, qui veulent avancer : et la peur est si grande parmi les premiers, que ce sont eux qui culbutent les leurs du haut des murs qu'ils escaladent. Chassés par Roger et les siens, qui fouettent cette terreur à

grands coups de hache et d'épée, les derniers poussent ceux qui les devancent, et les précipitent sur les piques des soldats qui se pressent au pied des murailles. Alors ce n'est plus un combat, c'est une épouvantable boucherie où les croisés sont tués à merci, tant qu'en veut la pique et l'épée, tant que le bras en peut désirer. Enfin, le premier faubourg est balayé. Les croisés regagnent en foule le camp, laissant dans le faubourg une armée de morts, car de vivants et de blessés il n'en resta pas un seul ; et, comme dit la chronique provençale de l'époque : E talament se sont rencontrais que pro ne tomhara^ et talament tombaron que iamay ne se lavaron ne bocjaron del loc : « et ils se rencontrèrent si furieusement, qu'il en tomba beaucoup; et ils tombèrent si bien, que jamais nul ne se releva de l'endroit où il était tombé. »

Quand la déroute fut complète, Roger se retourna, et, voyant autour de lui Pierre de Cabaret et ses autres capitaines tout dégouttants du sang qu'ils avaient répandu :

— Eh bien ! mon brave soldat, t'ai- je fait bon compte ? Astu un homme pour chaque pierre?

— Sire vicomte, dit Saissac, en appliquant à Cabaret le calembour de l'Ecriture : Voici la pierre qui a coûté le plus cher à l'ennemi. .

— Bien, bien, Saissac, s'écria Roger, je t'ai retrouvé si jeune au combat, que je me suis presque senti d'ûgo à te servirdc tuteur et à modérer ta fougue. Où est Guillaume de Minerve? que je l'embrasse; où est Lérida? que je le félicite; où sont-ils le lion et le tigre? ils ont déchiré ce bétail à belles dents de fer et d'acier. Sur mon âme, messires, je crois que nous pouvons aller dormir. Un moment, nos bons chevaliers ; ne tendrez-vous pas la main à Buat? Quoiqu'il ne porte pas la ceinture militaire, il a fait merveille des deux mains, de la torche et du sabre.

— Bonne épée vaut mieux que ceinture dorée, dit Saissac, il qui la voix tremblait en parlant ainsi.

— Et bonne renommée aussi, dit Pierre, et le drôle l'a aussi mauvaise que possible.

Saissac. t^o tut, et Roger dit en souriant à Pierre de Cabaret:

— Eh bien ! mon bon Pierre, si je te pri;iis de le prendre

pour écuycr afin de lui donner un peu de la tienne, ue le ferais-tu point?

— Sire vicomte, dit Cabaret, je crois avoir assez de bonne renommée pour deux honnêtes gens; mais je crois que le Buat en a besoin de beaucoup trop pour qu'il m'en restât assez.

— Donc, messire, dit Roger avec hauteur, il sera le mien, et non le vôtre, et si quelqu'un n'a pas son compte d'hommes tués comme je l'ai prescrit, il en peut emprunter au sire Buat, il leur en prêtera, car il n'en manque point.

Bientôt après, la garnison de Garcassonne était rentrée dans ses murs, et Roger, parcourant l'enceinte de la cité d'un bout à l'autre, alla visiter chaque poste pour voir s'il était suthsamment gardé. Arrivé à la tour du Paon, il entendit au sommet, où tous les routiers étaient rassemblés, de grands éclats de rire, mêlés de cris de triomphe. Il monta, et vit que c'étaient Kaëb et Buat qui excitaient ce mouvement. Tous deux étaient armés d'un arc et lançaient des flèches contre un but éloigné. Roger regarda et vit dans le fossé un chevalier étendu, couvert de ses armes. Ce n'était pas sur lui que tiraient ces deux jeunes gens, mais sur quelquesécuyers qui s'étaient hasardés jusque dans le fossé pour l'en retirer. Déjà quatre avaient tenté ce dévouement, et l'avaient payé de leur vie. Un cinquième se présenta; il courut vers le fossé, et Kaëb tira; la flèrhe, heureusement ajustée, frappa sur la cuirasse, rebondit et tomba à terre. Les éclats de rire recommencèrent, et l'on railla l'esclave de la faiblesse de son coup.

— Que peut une flèche sur ces armes d'acier? s'écri-at-il avec colère.

— Tu vas voir, dit Buat.

Aussitôt il ajusta une seconde flèche, qui partit avec tant de force qu'on ne la revit que lorsque l'écuyer s'arrêta en poussant un cri, percé de part en part. C'était le jeu qui occupait si gaiement les routiers. Les quinze ou vingt hommes d'armes qui étaient à quelque distance du fossé et qui paraissaient prendre tant d'intérêt au chevalier blessé, délibérèrent entre eux, et trois se résolurent à s'avancer ensemble, espérant sans doute qu'un au moins échapperait au terrible archer qui avait atteint les autres.

— Alîon?, Kaëb, dit Roger, pince la corde au milieu, et tords-la un pou en le tirant; je vais te montrer comment cela se lait.

Il prit lui-même un arc, et Kaëb suivit l'avis de son maître : la flèche partit et un éciiyer tomba. Les routiers applaudirent.

— A toi io second, Bual, dit Roger.

Buat tira, et le second écuyer tomba. Cela n'arrêta pas le troisième, qui arrivii ])rès du chevalier blessé.

— Pardieul dit Roger, ie veux connaître cet écuyer ; c'est un brave serviteur, et je le verrai si la mentonnière de son casque n'est pas agrafée de fer.

Aces mots il ajusta sa flèche, qui frappa juste sur le cimier du casque, et le fit tomber de la tête de l'écuyer.

— Jour du ciel 1 s'écria Roger, c'est Jean du Man, l'écuyer de Sabran 1 Quel est donc le chevaher blessé ?

Et, tout aussitôt, de la main il fit signe aux routiers de retenir leurs flèches, et courut vers l'endroit de la muraille an pied de laquelle était ce chevalier blessé ?

Pendant ce temps, un chevalier croisé, qui faisait ie tour de la ville en inspectant l'état des murs, arriva vers le groupe qui n'osait plus avancer. Roger, tout en se hâtant, vit que les hommes d'armes lui expliquaient ce qui venait de se passer, car ils lui montraient alternativement la tour, le blessé et les écuyérs morls. Le chevalier, dont la stature était remarquable, fit signe à l'un de ses hommes de le suivre, et il s'élança dans le fossé. Les routiers poussèrent de grands cris; mais, sur un geste de Roger, qui était monté ^'ur le revers de la nmraille, ils retinrent leurs flèches, et Roger, s'adrcssantau chevalier blessé, qui était à quelques toises du mur, lui dit Irislement :

— Pons, j'ai dans ma ville le meilleur incdtcin de la Piovence ; veux-tu y venir guérir près de moi? Je le jure qu'une fois en sanlé, tu seras aussi en liberté.

— Ah! dit le jeune Sabran en se soulevant, laisse-moi mourir ici, ou dis à les archers de me tuer pour que nul Jie s'expose plus pour une vie qui m'est pesante et odieuse.

A ce moment, le chevalier croisé arriva près de Pons de Sabran, el le chargea sur son épaule comme un fardeau lé^er.

— Qui que tu sois, lui dit Roger, je te rends grâce de ton «Irvouement pour ce noble enfant. Il n'est pas le seul parmi mes ennemis qui ait levé sur moi la main qu'il m'avait tendue; mais il est le seul à qui je le pardonne et de qui je le regrette. Merci, brave chevalier; dis-moi ton nom pour que je m'en souvienne si jamais je puis faire quelque chose pour toi.

— Tu peux m'appeler dans le combat, lui répondit le chevalier; et tu trouveras une lance qui répondra quand tu auras crié • Simon de Montfort !

— Volontiers, dit Roger, et si tu ne viens assez vite , je te jure de te faire un passage libre alors comme aujourd'hui.

Puis il se tourna vers ses archers, qui tenaient leurs arcs tout prêts :

— Bas les flèches, enfants. Cet homme, cria-t-il, est mon ennemi à moi.

Et comme les archers murmuraient.

— Bas les flèches, reprit-il, respect au sang que je garde pour mon épée.

vu

LE ROI d'auàgon

Quelques jours après cette attaque inutile, une troupe nombreuse de chevaliers se psé.>enta à l'entrée du camp des croisés, et demanda à être conduite à la tente du comte de Toulouse. Elle y arriva bientôt, et l'un des chevaliers qui la composaient levant sa visière, Raymond reconnut le roi d'Aragon. Il l'accueillit avec de grandes démonstrations de joie, fit Icger chacun des chevaliers du roi avec un de ses chevaliers pour qu'ils fussent magnifiquement traités, et étant demeuré seul avec Pierre, il lui demanda la cause de sa venue. ^

— Je viens savoir, dit Pierre, si tout ce que l'on publie de la conduite des légats est véritable ; si la prise de Bézicrs n'a été qu'une tuerie sans merci , et si la prise de Garcassonne devra être de même?

— De même, dit Raymond, Dieu n'a jamais envoyé sur la terre de plus implacables exécuteurs de ses ordres qu'Arnauld de Gîteaux et son collègue Milon. Malheur à Roger s'il est pris!

~ Ce malheur est-il à craindre?

— Oui, et plus à craindre aujourd'hui qu'il y a une semaine. Nous avons attaqué le premier faubourg de Garcassonne, et l'avons enlevé. Nous étions près de nous rendre maîtres du second, car je ne sais pour quelle cause Roger ne s'était point encore montré dans le combat; mais alors il y a paru, et ce n a plus été qu'un épouvantable carnage des croisés, une terrible déroute des assiégeants.

— Ah ! la bonne épée provençale, s'écria Pierre d'Aragon, a donc fermement pesé sur ces brutes de France! Dieu du ciel! c'e?t bien là notre bon Roger.

— Sans doute, dit Raymond, mais cela n'a fait qu'augmenter la rage qui pousse les légats à sa destruction, et si on n'a pas repris l'attaque dès le lendemain, c'est qu'on prépare de terribles machines pour rendre l'assaut presque irrésistible.

— Voyons, dit le roi, après avoir hésité un moment; parlezvous sans prétention timorée, et croyez-vous au succès des croisés?

— Vous savez, dit le comte, que si je ne manie la lance ou l'épée aussi bien que Roger ou que vous-même, je me connai>s autant qu'aucun à la conduite d'un siège et à la construction des machines, et véritablement, je vous le jure, jîimais je n'ai vu de si effroyables préparatifs ; d'ailleurs vous pourrez en jbger en parcourant le camp.

— Soit, dit Pierre d'Aragon, et si c'est comme vous dites, je ferai aux légats la proposition que j'ai résolue; car, iiie.-sire comte, votre barbe grise et ma barbe noire ont eu moins de prévoyance que la moustache blonde du vicomte.

Cela dit, ils sortirent, et un grand nombre de chevaliers, avertis de la présence du roi d'Aragon dans le camp des f^roisés, vinrent le saluer. Parmi ceux qui lui tirent le plus

LE VICOMTK DE BÉZIEUS. 313

d'accueil, il remarqua le comte "3Nevers el le duc de Bourgogne. Après avoir échani^é quelques compliments avec eux, il leur demanda s'il ne pourrait point obtenir, par leur entremise, une entrevue avec le légat et les autres généraux de l'armée. Le duc de Bourgogne se hâta de s'offrir pour arranger cette affaire et le comte de Nevers demeura près du roi d'Aragon.

— Sire roi, lui dit-il en passant son bras sons le sien, que Dieu vons seconde si vous venez ici en but d'accommodement; car il n'est aucun chevalier chrétien qui ne vous sache gré de le déher ainsi de l'obligation de continuer encore pendant trois semaines durant, cette guerre de meurtre et d'incendie. Le vicomte Roger est un grand et noble suzerain comme la France et l'Angleterre en voudraient posséder beaucoup; car ce qui fait la rage des uns fait l'admiration des autres, et ce qui lui vaut la haine des clercs lui a acquis Tinlérêt des chevaliers. Sur mon âme, jamais je n'ai vu bras si redoutable et si fort; c'est un bûcheron d'hommes, si ce n'est qu'il abat ses arbres à la tête. Venez au conseil. Mauvoisin y sera des nôtres avec Saint-Pol : ce sont de braves chevaliers. Si le duc de Bourgogne n'avait Tesprit aussi obtus que son épée est tranchante, il serait pour un accommodement; mais les légats embarassent toujours de raisons subtiles la droiture de son instinct, et on lui fera faire quelque méchante action.

Eu parlant ainsi, ils arrivèrent au milieu d'une prairie, et virent qu'on y construisait d'immenses machines. Quelquesunes étaient basses et longues et formaient une voùle sous laquelle on abritait les soldats, qu'on attachait au pied des remparts pour les saper et y faire brèche ; quelques autres étaient des pierrières d'une construction particulière : c'étaient deux énormes supports soutenant une sorte d'essieu en bois : à cet essieu était fixé un fort rayon terminé par une masse carrée de bois de dix-huit pouces, à peu près comme un marteau à battre les pilotis. Ce rayon était en outre fortement consolidé par des arcs-boutants qui s'appuyaient sur l'essieu. Voici comment jouait cette machine ; on plaçait sur une planche graissée , qu'on pouvait incliner à volonté, une pierre d'un volume de huit à dix pouces ; on tournait l'essieu de manii-io que le rayon, armé du marteau,

*jI4 le vicomte de béziers.

toucha la pierre du côté où on voulait la lancer. Autour de l'essieu étaient attachées quatre cordes que vingt soldats tiraient avec force, elles imprimaient ainsi un mouvement de rotation très accéléré à l'essieu, de façon que le marteau, trp^nritune circonférence d'autant plus grande que la machine était plus élevée, revenait frapper la pierre avec tant de violence, qu'il la lançait à des distances considérables. Le roi remarqua cette mactiine dont il n'avait point encore vu de modèle, et, les soldats l'ayant mise en mouvement de .ant lui, il reconnut qu'en inclinant la planche de bas en haut, on pouvait enlever les pierres bien au-dessus des murailles, et les faire pleuvoir dans la ville, ce qui ne s'était pas encore vu. Il s'enquitde l'inventeur de cette machine, et les comtes de Toulouse et de Nevers lui montrèrent uu homme qui, les bras nus, et armé d'une bisaiguë, travaillait à équarrir une pièce de bois, tandis que son regard actif surveillait tous ceux qui étaient autour de lui.

— - Quoi ! dit Pierre, c'est ce manant qui a fait une si terrible invention?

— Ce manant, dit le comte de Nevers, est l'archidiacre Guillaume de Paris, et presque tous ses ouvriers, que vous voyez autour de lui, sont les principaux clercs de l'armée.

— L'étonnement de Pierre d'Aragon fut grand, mais il s'accrut encore lorsqu'à un signal douné un des ouvriers entonna le Feni Creator, qui fut aussitôt repris par des milliers de voix, et chanté avec ferveur, sans cependant interrompre les travaux.

— Voilà comment ils officient, dit le comte de Nevers; il est bien juste qun les clercs fassent la besogne de soldats là où les évoques font l'office de généraux.

Au ton dont parlait le sire de Nevers, plus encore qu'à ses paroles, Pierre d'Aragon jugea que la mésintelligence régnait entre les légats et les chevaliers, et peut-être eût-il laissé au temps le soin d'aigrir cette disposiiion et de dissoudre toute cette iirmé(^ s'il n'avait vu que les milliers de machines qui s'élevaient rendaient le succès d'un asr^aut plus que probable, et qu'il restait encore assez de temps aux légats pour obtr-nir cet assaut des chevaliers qui composaient Tarmée. L'état des machines permettait môme de le livrer sur-lechamp si on eût voulu les multiplier pour frapper un coup

LF VICOMTE DR BI^.ZIRRS. 315

décisif. Il marcha donc vers le pavillon {el pabalho) des légats, qui était surmonté d'une croix, et il se trouva admis en présence des représentants d'Innocent et des principaux, chevaliers qui formaient le conseil. Après avoir pris la place qui lui fut désignée, il leur adressa la parole : il leur exposa que si le crime d'hérésie avait régné dans les Etats du vicomte et s'y était enraciné, ce ne pouvait être la faute de Roger, dont la jeunesse ne lui avait pas permis de diriger les affaires de ses comtés que depuis quelques années au plus. Il leur remontra qu'on avait été sans pitié pour lui, ayant refusé de le recevoir à merci et accommodement dans la ville de Montpellier, bien qu'il s'y fût présenté de sa volonté, il représenta qu'il ne pouvait être puni des fautes de ses officiers et de ses hommes, et que, dans les cas même où ils seraient coupables, ils étaient assez punis par la destruction de la ville de Béziers et de plus de cinquante châteaux que les croisés avaient ruinés de fond en comble. Lorsqu'il eut fini de parler, Arnauld répondit :

— Nous avons deviné, sire roi;, quel motif vous avait amené en notre camp, et nous avons préparé notre réponse en conséquence des paroles que nous avions prévues, et que nous venons d'entendre. L'esprit de paix nous anime, surtout en présence de l'esprit de repentir. Si, comme vous le dites, le vicomte Roger est innocent des crimes d'hérésie, et que ses officiers et ses hommes en soient seuls coupables, il trouvera nos propositions d'une exacte justice, car elles épargnent Tin- Docent et ne s'adressent qu'aux coupables.

Ces précautions et le silence que garda un moment l'abbé de Giteaux annoncèrent au roi d'Aragon que ses propositions étaient inadmissibles, car on voyait que le légat lui-même craignait de les aborder. Cependant il continua ainsi :

— Il sera permis au vicomte Roger de se retirer lui treizième avec douze hommes à son choix, chevaUers, châtelains ou manants, à condition par lui de nous Uvrer sa ville.

Le roi d'Aragon fronça le sourcil et s'écria :

— Et quelles sont les conditions pour le reste des habitants?

— Ils seront livrés à notre merci, pour en ordonner ce que bon nous semblera.

— C'est-à-dire, s'écria le comte de Nevers, pour les tuer

316 LE VICOMTE DE liÉZlEUS.

et massacrer jusqu'au dernier. Ce ne sont pas des propositions qu'aucun homme portant l'épée puisse accepter : c'est dérision et insulte.

— Ce sont celles qui ont été arrêtées au conseil, reprit hautainement le légat, et auxquelles vous devriez vous soumettre sans murmurer, même lorsqu'elles ne partiraient que de notre seule volonté, si cependant vous pensez que la foi du serment lie l'honneur des chevaliers. Du reste, le roi Pierre d'Aragon sera plus juste que vous, et puisqu'il a visité notre camp, et vu les forces prodigieuses dont l'esprit de Dieu a armé sa cause, il peut juger que ce n'est ni dérision ni insulte, mais clémence et pitié.

— Messire, dit le roi d'Aragon en se levant, la force ne fait point le droit, et le droit fait souvent la force. L'aspect de vos machines n'est point fait pour intimider celui qui a la conscience du sien, et je ne puis croire que Roger accède à vos demandes. Mais comme je suis venu ici dans le but de concilier cette terrible guerre, je porterai vos propositions à mon frère Roger, et vous rapporterai sa réponse. Vous ne me considérerez pas comme un fauteur de guerre, si je pense que, d'après ce que vous lui offrez, il faut vous préparer à l'attaquer.

— Et nous ne vous considérerons point comme un traître, dit le légat, si vous lui dites qu'il se tienne prêt à se défendre.

Le roi d'Aragon sortit de la tente, et le comte de Nevers, qui l'accompagnait, s'écria :

-- Ah ! damné serpent ! Qu'il me tarde que ces quarante jours finissent; c'est une guerre de routiers qu'on nous fait faire. Et puis, voyez, ce Saint-Pol et ce Mauvoisin, ils sont sous quelque tente de ribauds à boire et à se goberger, tandis qu'on tient conseil ; et cet àne de Bourgogne laisse tout faire, de manière que les évèques et quelques chevaliers à leur dévotion conduisent l'armée à toutes sortes de méchantes et déshonorantes actions. Vrai Dieu! si j'en suis requis, j'attaquerai la cité de Carcassonne, et, une fois l'épée au poing, je ferai de mon mieux; mais je donnerais un de mes bons châteaux pour que le vicomte nous donnât pareille aubaine que la première, surtout si, comme il parait certain, c'est ce nialeuf ontreux Simon de Moulfurl qui

LE VICOMTE DE BÉZIERS. 3f7

mùne tout ici sccrèlemcnt. Ah! le vicomte a eu grand tort de ne pas le laisser transpercer d'une bonne tlèche au lieu de lui promettre un combat corps à corps, car, à vrai dire, c'est un rude champion.

Un moment après, le roi quitta le comte de Nevers et les chevaliers qui le suivaient en signe d'honneur, et il s'avança seul vers une porte de Carcassonne^ la tête découverte et vêtu d'un simple pourpoint, comme ami et non comme combattant. Au signe qu'il lit en élevant en l'air un pennon que portait le comte Sanche de Roussillon, qui le suivait, la porte du second faubourg s'ouvrit, car le premier avait été abandonné. Les habitants de la ville, avertis de la présence du roi d'Aragon, et en devinant les motifs, l'accueillirent de cris de joie, et il fut ainsi accompagné jusqu'au château où il trouva Roger. Le premier mouvement du vicomte fut empressé et sincère, et il dit au petit nombre de ceux qui avaient suivi le roi jusqu'à l'intérieur de la tour : — Répandez en Ja ville que ce sont propositions de paix qu'on nous apporte ; dites aux habitants que je leur en ferai part sous l'orme du château et que leurs souffrances tirent à la fin.

— Gomment! dit Pierre, en êtes- vous à ce point, qu'on soit déjà fatigué du siège, et que les habitants murmurent?

— L'eau nous manque, dit Roger, et quoique j'aie moyen de m'en procurer, j'attendrai encore pour employer ce moyen. Cependant il faudra bientôt s'y résoudre; car la maladie se môle à la soif, et elle nous sera bientôt plus fatale que les croisés : mais elle nous l'est moins que la trahison, et j'ai trop lieu de craindre celle-ci pour livrer mon secret à une ville où mon évêque Béranger a laissé des partisans trop nombreux.

Après ces paroles, ils demeurèrent seuls, et Roger apprit ce que les croisés avaient chargé le roi d'Aragon de lui rapporter. Sans autre explication, il refusa hautainement et rompit l'entretien touchant la reddition de la ville. Mais lorsqu'il se fut enquis des nouvelles de l'extérieur, et que le roi lui eut raconté ce que les croises avaient fait de la ville de Béziers, il entra dans une douleur et une rage inexprimables. Enfin le roi lui ayant demandé sa réponse, voici celle qu'il lui fit telle que Ta conservée la chronique :

— Vous direz à ces prêtres que j'aimerais mieux me

laisser arracher la barbe et les cheveux du menton el de la tète^ les ongles des pieds et des mains, les dents de la bouche, les yeux et les oreilles du crâne, être écorché vif et brûlé sur un bûcher, que de remettre à ces bourreaux le dernier de mes hommes, fût-il serf, fût-il hérétique, fût-il parricide.

— A peine eut-il achevé, qu'il ouvrit les portes de la salle où il se trouvait, et entra dans celle où se tenaient grand nombre de chevaliers et de bourgeois.

— Guerre! s'écria-t-il en entrant, guerre et extermination jusqu'au dernier d'entre nous!

En parlant ainsi avec fureur, il traversa la cour du château et le pont-levis, et arriva sur la place de l'orme, où étaient presque tous les habitants qui ne veillaient pas aux. murailles.

Un morne silence, suivi de quelques murmures, accueillit ce cri de Roger.

— Savez-vous, continua-t-il, ce que les légats du démon Innocent III ont osé me proposer, à moi, votre souverain et dt' Tenseur? De sortir, moi treizième, de celte ville, et de livrer le reste de ses habitants à leur merci.

— Jamais! jamais ! crièrent les chevaliers et les plus puissants bourgeois.

— Et quelle sera cette merci? dirent quelques voix isolées de serfs et de femmes.

— Ce sera la merci qu'ont obtenue nos trères de Béziers, s'écria Roger, pâle et tremblant d'une rage qui ne trouvait pas asr^ez de voix en lui pour s'exhaler, ce sera regorgement de tous les hommes jusqu'au dernier, de toutes les femmes jusqu'à la dernière, vieillards et enfants, catholiques et vaudois, laïques et clercs; car à Béziers, en notre ville de Béziers, dans Béziers la riche ville, la noble sœur de celte cité, il n'est resté pas un pied debout sur le sol pour venir nous donner la nouvelle, pas une main pour sonner la cloche d'alarme. Morts! morts! tous morts jusqu'au dernier : voilà la merci des légats.

— Est-ce vrai? est-ce possible?

— C'est plus que possible, dit Pierre d'Aragon, c'est vrai, •vrai, sans mentir d'une syllabe, comme leur glaive ne s'est pas trompé d'un homme.

— Il n'y a donc pas d'espoir? dit quelqu'un.

— Il n'y a donc d'autre espoir, dit Roger, que de nous dire qu'il n'y en a plus. Citoyens, on nous donnera l'assaut demain. Demain, étanchez votre soif dans le sang de vos ennemis, et après-demain je l'étancherai d'eau pure et salutaire. Envoyez-moi quatre de vos capitaines : je leur dirai comment je le puis; et j'espère que vous en croirez leur parole lorsqu'ils vous l'assureront.

— Nous Ce croyons, s'écrièrent toutes les voix, nous te croyons sur ta parole, et tu peux ne pas la tenir si nous ne tenons la nôtre, de combattre et mourir à tes ordres tant et comme tu voudras.

Un moment après, Roger reconduisit Pierre d'Aragon jusqu'aux portes de la ville, et rentra dans la cité pour faire préparer les moyens extraordinaires de défense qu'il voulait employer. Il visita les murailles et lit réparer les moindres brèches qui s'y trouvaient. Tout autour, il fit dresser d'immenses fourneaux, et apporter dans des cruches de l'eau et de l'huile en quantité pour la faire bouillir et en arroser les assiégeants; des pierres et des traits y furent amoncelés, et des torches furent préparées. Dans Tentretien que Roger avait eu avec le roi en le reconduisant, celui-ci, emporté par l'intérêt que trop tardivementil avait pris pour la cause de Roger, lui raconta et lui nombra la quantité de machines construites. Roger ordonna aussitôt qu'un grand nombre de flèches de bois de sapin fussent préparées ; elles étaient armées d'un fer poiutu, et, immédiatement après ce fer, d'une grosse poignée d'étoupcs qu'on devait imprégner d'huile et auxquelles on devait mettre le feu au moment de lancer les flèches. Pendant ce temps, Pierre d'Aragon était retourné au camp des croisés. Il fut d'abord accueilli par le comte de Nevers qui quitta un groupe nombreux de chevaliers, et qui aborda le roi en s'écriant :

— Il a refusé, n'est-ce pas?

— Voici sa réponse , dit le roi, et il la répéta textuellement.

— Elle est noble et digne, cria Nevers, et tant pis pour ceux qui ne la trouveront point telle, ajouta-t-il en mesurant dédaigneusement le duc de Bourgogne du geste et du regard.

Celui-ci voulut répondre; mais Simon de Montfort l'entraîna en le calmant, et le roi d'Aragon alla au pavillon des légats. Ils le reçurent et entendirent la réponse du vicomte avec une humilité affectée, sous laquelle ils ne purent s'empêcher de laisser percer une sombre joie que trahissaient les regards d'intelligence qu'ils échangeaient entre eux. Après que le roi eut parlé, Arnauld se hâta de répondre :

— Dieu sait que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour éviter de si grands maux. Q\ie le sang versé retombe sur celui qui ferme l'oreille aux conseils de la prudence !

Pierre se dispensa de répondre; et, lorsque le légat l'invita à demeurer dans le camp et à y recevoir son hospitalité, il refusa dédaigneusement, et répliqua qu'il en avait assez vu pour qu'il pensât à aller prendre soin de la sûreté de ses propres Etats.

— Comme il vous plaira, sire le roi, dit Arnauld. La meilleure sûreté, c'est d'être dans le giron de TEglise, et je ne pense pas qu'il vous prenne fantaisie d'en sortir.

— Si l'Eglise n'est plus qu'un camp, répondit Pierre, et si les clercs ne sont plus que des soldats, elle ne doit pas s'étonner que ses fils ne l'abordent que la lance haute et le poing armé.

Peu de temps après, vers le soir, Pierre quitta le camp, car ces allées et ces venues avaient occupé toute une journée, et le comte de Toulouse l'accompagna, suivi d'un nombre considérable de chevaliers qui voulaient ainsi lui faire honneur. Raymond ayant lait un signe au roi d'Aragon et pressé le pas de son cheval, ils se trouvèrent un moment en avant et isolés, et le comte dit à voix basse :

— Pourquoi ces menaces, mon frère? pourquoi avertir les légats de vos ])rojets?

— C'est que l'indignation me suffoque, et qu'il est temps de réparer la faute que j'ai commise.

— Je le sais, je le sais, dit le comte, mais ces dispositions veulent plus de secret et de prudence. Avançons encore un peu, qu'on ne puisse nous entendre.

Us se mirent hors de la portée de la voix, et le comte ajouta :

— Eh bien! que comptez-vous faire?

Pierre regard Raymond avec défiance» et lui dit brusquera ent :

— Et vous ?

— Moi, dit le conate en liésitanl, moi, je ne puis rien. Cependant, si j'étais sur de votre appui...

— Et moi de votre foi, dit le roi.

Il y eut un moment de silence pendant lequel le roi observait attentivement le comte.

— Ah ! tout ceci est bien funeste, dit Raymond, sans répondre au doute du roi d'Aragon.

— Il est bien tard pour le reconnaître.

-- Pas trop tard, dit Raymond, si... ; puis il s'arrêta et reprit : — Pierre, nous nous sommes trompés tous deux et laissés emporter à un mouvement de colère contre un enfant.

— Eh bien ! dit le roi

— Eh bien * dit Raymond se décidant peut-être à parler plus franche; ent.

A ce momi^iit, les chevaux des deux seigneurs auxquels leurs cavaliers ne prenaient pas garde prirent une allure rapide. Celui du roi voulant toujours devancer l'autre, et celui du comte ne voulant pas rester en arrière. Le comte réfléchit et dit au roi :

— Vous voyez que mon cheval suit aisément le pas qu'il voit prendre aux autres : c'est un bon cheval.

— Oui, dit Pierre d'Aragon, quand un autre commence la course. Eh bien! soit! je prends ceci pour un avertissement de Dieu, et il en arrivera ce que Dieu décidera.

Le comte de Nevers rejoignit au même instant les deux princes, qui ralentirent le pas, et l'on causa de choses di verses jusqu'à ce que les trompes des soudards annonçassent qu'on allait clore l'enceinte du camp. Raymond tourna bride et dit au roi ;

— Je vous quitte à regret; mais vous voyez, mon frère, que je réponds à la voix qui m'appelle.

-— Moi aussi, dit Nevers ; mais que Satan m'étreigne si je ne cassais volontiers les dents de la bouche qui souffle ces trompes. Oh ! les clercs ! les clers ! ils m'ont volé mon serment; que Dieu les protège quand je l'aurai racheté.

A cet instant, les deux troupes se séparèrent : les uns

regagnant le camp des croisés, et Pierre continua sa route du côté de la montagne.

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