‹ Le vicomte de BéziersChapitre 17 sur 22 · ROGER · texte numérisé non relu

ROGER

Deux jours après le départ du roi d'Aragon, l'assaut qui devait livrer Garcassonne aux croisés commença avec le jour. Ce fut un terrible spectacle q e celui de cette armée de machines roulantes qui s'avanc.Tent con me une ville contre une ville. Ce dut être un grand effroi )ur les assiégés que de se voir ainsi enveloppés de tours a 3C des ponts qui allaient s'attacher au sommet des murailles, de boucliers qui couvraient les mineurs qui allaient s'attaquer à leurs racines, de balistes et de pierrières de toutes sortes qui les battaient au ventre, tout cet attirail heurtant et frappant les murs, à toutes les hauteurs, si violemment et si continûment quelesrempartsenvibraientdans leur vaste circonférence. 11 fallait à tous ces hommes enfermés dans Garcassonne un courage bien désespéré pour penser à résister à cette multitude de chevaliers et de soldats se précipitant à l'escalade par milliers, et qui se succédaient sans qu'il parût que la mort comptât pour quelque chose dans de si innombrables bataillons. Mais lorsque, après quatorze heures de combat acharné, toule cette armée fut culbutée, lorsque toutes ces tours llambèrent autour de la ville, comme pour éclairer la victoire des uns et la délaite des autres, alors la consternation passa des murs de Garcassonne dans le camp des croisés ; et lorsque Roger ordonna aux siens de rentrer dans l'enceinte de la cité, ne voulant iias garder le second faubourg, tant il était encombré de cadavres, les assiégés trouvèrent assez de force pour emporter Roger en triomphe jusque dans son château. C'est que Roger avait été dans ce

jour plus grand que n'eût espéré son père, s'il eût vécu, plus redoutable que ses meilleurs amis ne l'eussent pu croire s'ils ne l'avaient vu. C'était lui qui le premier avait laissé approcher une des tours des croisés; c'est lui qui avait, de ses propres mains, attaché au mur le pont que cette tour y avait lancé, ne craignant de ses ennemis que la fuite ; et c'est lui qui, après avoir ainsi enchaîné à sa ville cette tour qui l'assiégeait, avait assiégé cette tour la torche et la hache au poing; c'est lui qui avait fait de ce pont, qui devait être le chemin de l'attaque, celui de la défense ; lui qui le premier avait pénétré dans cette tour, et l'avait fait crouler, toute chargée d'hommes, sous l'incendie qu'il lui avait attaché au liane. C'est Roger qui le premier, debout sur le revers des remparts, exposé aux pierres et aux flèches des croisés, avait précipité sur le bouclier des mineurs les pois énormes d'huile allumée qui se brisaient en tombant sur la machine, l'inondaient de llammes, et la dévoraient en un moment. C'est lui qui , aidé de Buat, avait hérissé d'un si grand nombre de flèches enflammées la pierrière immense de l'archidiacre Guillaume, qu'elle s'était enfin allumée comme les autres. Mais ce qui surpassait toute croyance, c'est ce dont l'armée et la ville avaient été témoins, si intéressées toutes deux, si haletantes à l'aspect d'une si grande audace, que le combat en était demeuré suspendu.

Un des boucliers des croisés avait résisté assez longtemps aux rochers et aux torches qu'on lui avait lancés, pour que quelques mineurs eussent pu détacher bon nombre de pierres du pied du rempart, s'y creuser un trou et y travailler à l'aise. A cet endroit, le combat s'était ralenti ; Tescalade avait cessé, et un grand nombre de chevaliers s'étaient réunis en face de cette brèche, attendant la chute du rempart pour s'y précipiter, et trouver enfin la chance d'un combat corps à corps, sur terre ferme, et non pas en l'air sur des ponts volants ou des échelles fragiles. Roger, dont le courage se promenait partout et se distinguait partout, voit de loin, d'un côté, une foule attentive, de l'autre l'isolement du rempart, où les plus intrépides craignaient de s'aventurer. Il s'y élance, ayant le seul Buat près de lui, Buat, qui trahit son sang et son origine à chaque danger qui se présente, tant il s'y précipite avec ardeur, et tant il

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Iriompiie avec rapidité. Ils arrivent tous deux, Roger et Buat, au sommet du rempart que le pic creuse et harcèiu au pied. Un rire terrible et moqueur de toute l'armée des croisés les accueille aussitôt. On ne daigne pas leur lancer une llèche, tant on se sent assuré de pouvoir les atteindre bientôt de lance et de l'épée.

Alors une entreprise qui ne pouvait avoir que Buat pour complice s'olî're à l'esprit de Roger. Il prend une corde que Buat s'attache autour des reins, et la jette du côté des assiégeants. Ceux-ci ne peuvent d'abord s'imaginer ce que le vicomte prétend faire, et tous les chevaliers qui sont sur les murailles accourent pour prévenir ce que Roger fera; mais ils arrivent trop tard, car déjà Roger se glisse le long de la corde que Buat retient; Buat debout sur le revers, comme un pieu planté au mur, Roger en dehors des remparts, comme un tigre pendu à une liane qui le descend vers sa proie ; tous deux tournent la face aux ennemis. A cette vue, ceux-ci poussent de grands cris et veulent se précipiter sur la muraille; mais les chevaliers accourus sur les remparts se sont armés de tous les projectiles qui y sont amassés, et en inondent si furieusement ceux qui en approchent, qu'ils ne peuvent franchir le vide qui les sépare du mur. Cette première attaque, faite tumultueusement, recule en tumulte, et bientôt laisse voir Roger frappant de sa hache le dernier des mineurs qu'il a surpris et massacrés.

A cette vue, les croisés irrit^^s courent vers lui avant qu'il ait ressaisi la corde qui doit le ramener au sommet des remparts; tout Carcassoune tremble, mais Roger, sans se hâter de faire une retraite nécessaire, Roger se retourne audacieusemcnt, et d'une voix terrible il appelle Simon de Montfort. Ce cri n'arrête pas tout d'abord les assaillants, mais il met le désordre dans leurs rangs ; car, à ce cri, le comte de Nevers, Mauvoisin et Saint-Pol se sont mis en travers de l'attaque, s'écriant qu'il y a combat prorais entre les chevaliers, et qu'ils tueront de leurs mains le premier qui le troublera. Mais Simon de Montfort n'est point en cet endroit, et, bien que quelques varlets se précipitent du cùlé où il combat pour l'avertir, il se fait un moment d'attente pendant lequel, du rempart et du camp, tout le monde accourt à cet endroit. Cependant Guillaume des Rares, et le vicomte de Turenne,

qui se trouvent parmi les spectateurs, s'avancent tout à coup, et demandent à Roger s'il veut échanger un coup d'épée avec Tun d'eux.

— Avec tous deux, dit Roger, pourvu que ce soit ensemble, car je vois Montfort qui accourt, et il a ma parole.

Le vicomte de Turenne s'élance le premier et porte à Roger un coup terrible de son épée, que Roger reçoit sur le tranchant de la hache qu'il tient de la main gauche.

— On dit que vous portez votre cheval, sire vicomte, lui dit Roger en riant; voyons si vous porterez ce chevalet.

Et, s' armant d'un énorme morceau de bois dont se servaient les mineurs ponr soutenir les murs qu'ils sapaient jusqu'au moment où ils allumaient la fougasse, il en frappe Turenne sur son casque et l'étend par terre comme un bœuf assommé. Guillaume des Rares accourt tout aussitôt; mais Roger ne l'attend pas, et, lui lançant son chevalet dans les jambes au moment où il approche, il le fait tomber avec violence. Il s'approche alors de lui et lui dit doucement :

— Pardonnez-moi cette surprise, sire comte, mais voici mon ennemi qui approche. C'était assez de vous sans lui, j'espère que ce ne sera pas assez de lui sans vous. Emportez le sire de Turenne ; j'emporterai celui qui vient.

Des Barres s'éloigne et Simon accourt; il descend de cheval, prend son bouclier, sa hache, son épée, et les examine un moment. Roger tire aussi son épée, et s'assure sur ses pieds. Après s'être postés à la longueur de leur épée, ils se mesurent de l'œil et les deux armées les admirent, l'un à trente-huit ans, dans tout le développement d'une force jusqu'alors sans rivale; l'autre à vingt-quatre ans, souple, élancé et cachant sous son élégance une vigueur qui jusque là n'avait encore rien trouvé qu'elle n'eût vaincu. Ils se portent d'abord quelques coups adroits et prudents, s'observant comme des joueurs qui se veulent deviner. Mais avec le facile entraînement de Roger, ce genre de combat ne pouvait être long, et bientôt, au grand étonnement des spectateurs, il jette son épée, et, d'un bond, se précipite sur Simon. Le comte de Nevers eu pâlit de crainte pour le malheureux vicomte, tant il prend d'intérêt à son jeune ennemi; mais les assiégeants, qui connaissent la force prodigieuse de Roger, applaudissent, et la surprise des croisés devient inouïe en

voyant (ont à coup îes bras de Simon de Monlfort qui étreignaient Roger, s'ouvrir convulsivement, et laisser tomber le bouclier et la hache qu'ils portent. Ils ne comprenaient rien à ce combat et regardaient avec stupéfaction ces deux hommes, debout, face à face, immobiles tous deux comme deux statues : c'est que Roger avait saisi Montfort à la gorge, et que, de ses deux mains de fer, il pressait l'acier de son collet, et, le pliant, en faisait un étau où Simon étoutfait étranglé. Cette immobilisé ne dura pas longtemps, car Roger ouvrit ses bras à son tour, et Simon tomba de ses mains, comme étaient tombés, de celles de Simon, son épée et son bouclier. Cette lutte et son résultat avaient épouvanté l'armée des croisés, et elle demeurait stupéfaite, lorsque Roger saisit la corde qui pendait au mur et l'attache aux mains de Simon. Alors toute la troupe, à l'exception des plus braves, qui respectent la loi de ce combat singulier se précipite sur le vicomte avec des cris de rage; mais, avant qu'elle pût l'atteindre, Buat et les siens enlèvent Simon et Roger, qui s'est attaché à lui, à une hauteur où ne peuvent arriver les lances ni les épées. A cet endroit, Roger crie aux siens d'arrêter : d'une main il se tient à la corde, de l'autre il défait le haumede Simon, sa cuirasse, son collet, et lui rend l'air qui lui manque. Bientôt celui-ci reprend connaissance pour se voir en l'air, suspendu par les poignets, et ex^iosé aux traits des siens, qui n'osent les lancer contre Roger, auquel il sert de bouclier. Le vicomte monte alors, et appuyant son pK;d sur la tête de Simon, il lui dit :

— Comte de Montfort, je vous confie la défense de cy rempart, et je suis assuré que nul mineur n'osera le faire crouler.

Puis il se remet sur la muraille, et le couib.it se reprci'd plus acharné que jamais. C(;pc'udant rien n'y fit, ni la valeur terrible des uns, ni le fanatisme furieux des autres. Tout se brisa contre ces murs, défendus avec le courage d'un homme qui veut mourir plutôt qu'être vaincu, qui veut vaincre plutôt que mourir, et qui avnit animé toute une population de ce courage. Enfin toute lutte cessa, et chacun se relira, comme npus l'avons dit.

Cependant l'heure du repo-', qui était venue pour tous, n'était point arrivée [)Our Roger. A peine fut-il rentré dans

son château, qu'il regarda autour de lui, et ciierclia attentivement quelques visages où il demeurât un reste d'ardeur et de force; mais tous les capitaines, tous les soldats, les bourgeois qui l'entouraient, portaient la lassitude dans leurs traits et dans leur maintien; car ce fut à ce moment que le terrible besoin qui les avait tourmentés toute la journée se fit sentir cruellement, augmenté encore par cette ardeur même du combat qui le leur avait d'abord fait oublier. Aucune voix n'osa demander au vicomte l'eau qu'il avait promise; mais il vit bien qu'il fallait assouvir la soif de sa ville. Il pouvait, sans doute, livrer son secret à toute cette population, et il n'eût pas manqué de bras pour l'aider; mais il avait su que des flèches parties de la ville étaient allées tomber près des tentes des croisés, où on les avait ramassées : il n'avait pu découvrir quelles mains les avaient lancées; c'était sans doute la main d'un traître, et alors autant valait hvrer la ville que son secret.

Alors il arriva ce qui arrive toujours : Roger s'adressa à ceux qui avaient le plus fait et qui avaient le plus besoin de repos ; il calcula leur courage plutôt que ce qui devait leur rester de forces, et s'enferma avec eux dans la salle basse de son château : ceux qu'il choisit étaient Guillaume de Minerve, Lérida, Pierre de Cabaret, Saissac, Buat, Galard du Puy et quelques autres. Il leur exphqua ce qu'il avait déjà raconté à Buat. L'avis fut unanime, et la marche à suivre fut ainsi résolue.

On introduisit dans le château cent hommes de Buat, à qui fut promise une forte récompense. On les fit descendre par le puits dans le souterrain circulaire, et les chevaliers descendirent après eux. Une grande cuve fut disposée au bas du puits ; une poulie armée d'une corde et d'un seau devait puiser l'eau dans cette cuve, et la vider dans des tonneaux disposés autour de la salle. Le long du souterrain on établit la chaîne des routiers; mais, à Tcndroit où la voûte s'ouvrait sur la campagne, s'établirent Buat, puis Pierre de Cabaret; puis les autres chevaliers fournirent ainsi le reste de la chaîne jusqu'à la rivière, de manière qu'eux seuls pouvaient connaître l'endroit précis où aboutissait le souterrain. Ainsi travaillèrent durant toute la nuit, et après un long jour de combat, ces hommes résolus et infatigables, Roger en tête,

Roger les pieds dans l'Aude, où il puisait l'eau seau àsrau.

Dès que les premiers rayons du jour rougirent l'horizon, tous se retirèrent , et Roger le dernier ; mais il fut saisi d'un cruel désespoir en voyant le peu qu'avait produit un si dur travail ; une vingtaine de tonneaux pour toute une population. Il calcula cependant qu'on pourrait distribuer un pot à chaque habitant ; et il ordonna qu'on ouvrit les portes du château, et que tous fussent introduits l'un après l'autre. Après avoir fait placer quelques gardes à côté des tonneaux, il chargea l'un des viguiers bourgeois de présider à la distribution. Chaque capitaine devait recevoir l'eau de toute sa compagnie; chaque bourgeois ou manant, celle de toute sa famille. Toutes ces précautions prises, Roger alla prendre un moment de repos.

Déjà il dormait, lorsqu'un tumulte terrible et des vociférations exaspérées l'éveillent en sursaut. Il se lève, regarde, et voit la cour envahie et pleine d'hommes, de femmes et d'enfants qui se ruent vers la tour en criant : De l'eau, de l'eau! Il descend ; et, arrivé à l'endroit où les tonneaux sont placés, il trouve que la garde est forcée, l'autorité du viguier méconnue, les touneaux livrés au pillage ; deux déjà, renversés dans ce tumulte, avaient inondé les pavés, et coulaient vers la porte. Là des malheureux se couchaient par terre pour sucer celte eau pétrie de boue, tandis que ceux qui étaient en arrière, incessamment poussés, leur passaient sur le corps et arrivaient jusqu'à la tour. Roger se précipite au milieu de cette troupe de forcenés, et son aspect les arrête.

-— Malheureux! cria le vicomte, insensés et misérables, ne voyez-vous pas que celte eau que vous versez, c'est le sang de vos femmes, de vos enfants et de vous-mêmes? Arrière aux traîtres qui ont fait ce désordre! Le premier qui s'avance n'aura plus, je le jure, ni soif ni faim.

Tout aussitôt il se place en travers de la porto, et à la nouvelle de son apparition toute tentative de la forcer s'arrête. Mais les cris redoublent : De l'eau ! de l'eau ! de l'eau ! hurlent des milliers de voix. Cependant il rétablit l'ordre; chacun entre à son tour , reçoit l'eau qui lui revient, et sort par une autre porte; car c'était la rencontre de ceux qui sortaient et de ceux qui entraient qui avait causé ce tumulte,

les derniers voulant arracher leur part à ceux qui l'emportaient; enfin tout redevient ordonné , sinon pai^ible. Les cris continuent, mais chacun arrive à son tour et en sort en sûreté. Bientôt Roger, qui s'était établi debout, l'épée au poing, à côté de l'entrée de la tour, cède à la fatigue, et s'assied sur une escabelle ; alors la lassitude le domine, son épée tombe de sa main ; sa tôte se penche sur sa poitrine ; il s'endort; mais alors aussi quelques-uns le remarquent; ceux qui sont près de Roger disent son sommeil à ceux qui les suivent : le grand murmure de cette foule s'apaise doucement, se tait peu à peu, puis s'éteint tout à fait, et enfin chacun passe à son tour devant son seigneur endormi, marchant sur la pointe du pied, parlant à voix basse, le rea:irdant avec une tendre admiration, jusqu'à ce que toute cette ville, tout à l'heure si turbulente et si forcenée , et qui avait eu, grâce au courage de Roger, sa nuit de sommeil et de repos , eut emporté de même sa portion d'eau, qu'elle ne savait pas devoir à la privation de ce sommeil et de ce repos qu'elle avait eus. Quand Roger s'éveilla, il ne restait plus d'eau. Tout en se levant, et dans cet oubli de toutes choses qui accompagne le premier moment du réveil, il dit en étendant les bras, comme s'il se débarrassait d'un rêve affreux :

— Oh! j'ai soif! à boire!

Ce fut une vieille femme qui se retourna à sa voix, et qui lui donna les quelques gouttes d'eau qu'elle avait pu obtenir, et qu'elle emportait dans unesébille de bois.

— Qui êtes-vous? dit le vicomte.

— Ah ! dit la vieille, une pauvre femme qui n'ai plus besoin de rien, car mon mari a été tué à la première attaque de la ville, et mes deux tils à la seconde. Mais, béni soit Dieu l sire vicomte, vous avez droit à .>ai^ que j'emportais pour leur laver le visage et les enterrer proprement. Buvezla, car vous les avez vengés.

Elle s'éloigna, et le vicomte sortit pour parcourir la ville.

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