TRAHISON ET DÉVOUEMENT
Noire rdcit va encore une fois quitter les combats et tout cet appareil de faits passés au grand jour, pour pénétrer dans les obscures intrigues de cette histoire.
Simon de Montfort, Dominique et Raymond Lombard étaient assemblés dans la même tente , Simon de Montfort, couché sur son lit, les poignets gonflés et meurtris, le visage sombre, et contenant mal sa rage; Dominique, soucieux et abattu; Raymond l^ombard souriant et fier de les voir revenus à lui, et s'apprêtant à leur vendre cher ce qu'il leur avait d'abord offert presque pour rien. La scène avait lieu le soir du lendemain de l'assaut.
— Eh bien ! dit Simon, en quel état est l'armée, en quelles dispositions les légats?
— L armée est en désordre , les légats en désespoir : oa parle de lever le siège , répondit Dominique.
— Lever le siège ! dit Moulfort. Exécration et analhème sur eux, s'ils le font avant d'avoir puni et brûlé jusqu'aux entrailles cette infâme cité, ses habilanls!...
— Kt leur seigneur, n'est-ce pas? dit Raymond Lombard. K'y comptez pas, sire comte, ce n'est pas le feu de vos torches qui brûlera les entrailles de la cité ; ce ne sera pas non
plus le feu du soleil, car voici l'avis que je viens de recevoir, et qui m'a ('>té transmis comme ios autres.
Il remit alors à Dominique un petit parchemin écrit, et celui-ci y lut ce qui suit:
« Ne comptes pas sur la soif comme auxiliaire; il y a eu » une distribution d'eau ce matin ; nous avons presque » réussi à la rendre inutile; mais la présence du vicomte a )' tout calmé. »
— Toujours ce vicomte! s'écria Dominique: lui au premier assaut , quand nous étions maîtres des faubourgs ; lui encore, lorsque nous sapions le? murs de la ville ; lui, lorsque la révolte s'introduit aiuij la cité ; toujours lui ! C'est lui qu'il faut atteindre et frapper , lui qu'il faut anéantir.
— Et vous devez savoir, dit Raymond Lomi3ard, que ce n'est pas chose facile et que le premier venu puisse entreprendre.
— Trêve à vos o'' nervations , maître Lombard, s'écria Montfort. Vous i >us ivez promis beaucoup à Montpellier, que pouvez-vous -ou. tenir ici?
— Je puis tenir tfiiit ce que j'ai promis, répliqua Raymond.
— Eh bien I dites , reprit Dominique ; il est temps.
— il est temps pour tout, ajouta Raymond Lombard, pour dire ce que je puis faire, aussi bien que pour apprendre ce qu'on fera pour moi.
— Les légats peuvent seuls répondre, dit Montfort, qui ne voulait point s'engager.
-- Les légats profiteront-ils de ce que je ferai ? répondit Raymond , je ne le crois pas. J'aime mieux la parole de ceux qui en tireront le fruit, car ils auront en main ce que j'attends pour récompense.
— La viguerie de Garcassonne suf lit-elle à votre ambition ? di( Montfort.
— La viguerie de Garcassonne m'appartenait il y a un mois; j'aurais pu la garder, répondit Lombard.
— On peut y joindre, reprit le comte, celles de Béziers et d'Albi.
— Toutes les vigueries de la Provence, dit Raymond Lombard, ne sont que titres vains et d'obéissanre envers le seigneur, et je suis las d'obéir.
— C'est donc chàtellenie qu'il vous faut, messirc? dit Monlfort.
— Un château, eût-il en sa mouvance un bourg de cent feux, est un pauvre équivalent de la cité de Carcassonne.
— Jour du ciel! c'est donc la cité de Carcassonne où vous levez vos yeux? s'écria Montfort.
— La chose à qui la livre , me parait un marché juste, reprit sèchement Lombard.
— Alors, prenez-la tout seul, dit avec hauteur Simon de Montfort.
— Eh bien ! prenez-la sar : ;noi , repartit aigrement le viguier.
~ Messires , dit Dominique , point de querelles sur une chose qui n'est pas en notre pouvoir, et qui n'y sera peutêtre jamais. A dire vrai, maître Lombard, si Milon fût resté le seul légat de notre saint-père en cet 'e armée, je vous aurais pu promettre ce que vous deman* z e plus que vous ne demandez. Mais Arnauld est un hom le ( ;nt la volonté est à lui et non à la disposition d'un ami bie;i intentionné. Venez donc vers lui, et faites vos propositions.
— Y pensez- vous? dit Montfort; oubliez»vous qu'Arnauld ne connaît d'hommes utiles que ceux qui brillent par leur pouvoir et leurs positions, et qu'il préférera le nom d'un Nevers, d'un Bourgogne ou d'un St Pol, à cause de leurs nombreux soldats, à celui du meilleur chevalier de la croisade? N'est-ce pas coutume de» puissants de ne donner qu'à ceux qui ont déjà, et supposez-vous que le légat accorde à Raymond Lombard ce qu'il a refusé à un homme dont le nom marche l'égal de celui des Plantagenets?
Simon de Montfort, qui portait aussi le litre de Leicesler, lie pouvait pas dire plus clairement ce qu'il avait demandé et ce qui lui avait été refusé. Raymond Lombard le comprit, mais il comprit aussi qu'il valait mieux avoir aflàire à Simon qu'à Arnauld , et il ajouta :
— Eh bien! sire comte, à la chance des événements. Laissons faire l'avenir; et alors, à vous la première place, à moi la seconde : il arrivera ce qui arrivera : si vous de- . venez vicomte de Béziers...
— Vous serez seigneur de Carcassonne, répondit Montfort.
— C'est dit, et j'aurai soin de vous pousser haut pour que
VOUS me tiriez haut de même. C'est comme vous a fait le sire Roger : vous m'attacherez à la corde de votre fortune , répliqua Raymond, qui ne put s'empôcher de faire un peu de mal à l'orgueil de son complice, en attendant qu'il en fît à son ennemi.
— Oui, dit Monfort, ce sera ainsi. Seulement, pensa- 1 il tout bas, je t'attacherai la corde au cou, misérable.
— Maintenant, dit Lombard, c'est à notre frère Dominique à déterminer l'abbé de Cîteaux à retenir le vicomte quand il se présentera au camp.
— La détermination est prise, dit le moine; elle est irrévocable. C'est la venue du vicomte qui est incertaine.
— Je demande cette nuit pour préparer l'alTaire , et demain il sera sous la tente des légats. Allez les en prévenir, et qu'ils parlent aux chevaliers dans le sens d'un traité à conclure; beaucoup s'y prêteront. Je me charge du messager qui déterminera le vicomte à quitter Carcassonne.
— Mais, dit Simon, si le vicomte voulait un otage?
— Je livrerais l'otage, répondit Lombard.
— Mais alors cet otage?... dit Simon.
— Alors, dit le viguier, nous nous rappellerons le précepte du frère Dominique , qui sans doute est inspiré du même esprit que les légats contre l'ennemi de Dieu, tout est juste et sacré ; la fin sanctifie les moyens.
Dominique sortit pour se rendre auprès de l'abbé de Cîteaux et faire assembler un conseil; puis Lombard se retira et se rendit, vers l'extrémité du camp qui regardait la ville, à la tente du sire de Sabran qui, blessé qu'il était, n'avait pu prendre part au combat de la veille , et s'en faisait rapporter les merveilleuses circonstances. A côté du lit où il était, se trouvaient Mauvoisin et St-Pol, qui prenaient plaisir à vanter le vicomte, tandis qu'Eliennctte de Penaultier, pâle de rage et assise au chevet, laissait tomber d'amères paroles à chaque louange.
— Oui, disait-elle, vous n'êtes que des enfants auprès de ce terrible adversaire, et je plains ceux qui ont remis leur vengeance en de si faibles mains. 11 y en a pourtant qui s'étaient vantés de punir ce frelon à la première rencontre, et de l'abaltre comme un méprisable ennemi, et qui ont eu la honte de lui devoir la vie.
— Oui, dit St-Pol qui ne comprenait pas le sens caché des paroles d'Etiennette, Simon de Monlfort, par exemple, qui avait défié le vicomte; jamais pareille chose ne s'était vue, el sans Mauvoisin, qui est parvenu à le décrocher, je crois qu'il pendrait encore comme un épouvantai! aux murs de Garcassonne.
— Il y en a d'autres, dit Etiennette : et cette fois elle adressa ses paroles à Pons avec un regard de mépris et de pitié.
Le malheureux jeune homme baissa les yeux, et le récit ayant continué, il eut la douleur d'entendre Etiennette donner des éloges outrés à tous ceux dont on citait quelque action hardie.
— Ah ! s'écriait-ellç à tout propos, c'est un vaillant chevalier, celui-là ; — une armée est fière de le posséder ; — une femme doit être heureuse de l'aimer. — Mieux vaut laisser tôt un grand nom de brave que de porter longtemps un nom de couard.
Chacune de ses paroles , dont l'intention échappait aux deux chevaliers, pénétrait au cœur de Pons de Sabran et le déchirait. L'heure de sa punition était venue, mais non l'heure de son désenchantement; car s'il souffrait de ses reproches , c'était parce qu'il croyait n'avoir rien fait pour l'amour de celte femme, et il lui donnait raison. Il se fût levé s'il l'eût pu et eût été appeler Roger au combat, dût-il y succomber. Etiennette ajoutait à ce supplice celui d'une coquetterie barbare, car elle écoutait en souriant les propos de MauvoisiQ sur sa beauté; et une fois elle lui répondit doucement, en arrêtant sur lui ses yeux, auxquels elle savait donner une si puissante expression :
— Vous êtes un mauvais croisé, sire de Mauvoisin, car je parierais que ce n'est point pour les grâces de Rome que vous êtes venu combattre ici, mais pour celles de quelque noble dame à qui vous avez promis ce pèlerinage pour un doux regard.
— Sur mon âme, dit Mauvoisin, vous dites vrai et faux en un coup, car je suis parti saint comme un frère prêcheur, et à ce moment, je donnerais toutes les indulgences du Faiut-père pour un regard d'une certaine dame que je sais bien.
— Mais ne craindriez- vous point , s'écria Pons en se levant sur son séant, qu'il se mit une épée devant vos yeux qui ne fût pas aussi douce à regarder ?
-- J'en connais, dit Etiennelte avec un sourire hautain, dont l'éclat pourrait éblouir le sire de Mauvoisin, car elle n'est ternie d'aucun sang.
-- Ahl dit Pons en retombant sur son lit et en parlant si bas à Etiennette, qu'elle seule l'entendit , cet éclat se ternira du mien, ah 1 Etiennette , si tu parles longtemps ainsi. Est-ce là ce que tu veux...? Dis, est-ce mon sang qu'il te faut ?
Etiennette ne lui répondit pas ; mais ayant aperçu Lombard, elle congédia les chevaliers et passa avec le viguier dans une autre partie de la tente, laissant Pons en proie à sa tristesse et à son désespoir. Elle demeura longtemps enfermée avec Lombard. Pons l'envoya demander plusieurs fois, mais elle lui fit répondre qu'elle allait le rejoindre bientôt. Enfin, lorsqu'elle reparut, elle était pâle et agitée. Etait-ce un jeu de la fausseté de cette femme? était-ce véritablement les sentiments qu'elle montra à Pons qui la troublaient ainsi? Ce fut un secret entre elle et Lombard, entre elle et sa conscience, dont sa vie antérieure peut seule faire soupçonner le mystère, sans l'éclaircir cependant tout à fait.
— Ah! vous voilà, lui dit Pons, vous voilà triste et malheureuse, car vous ne m'aimez plus. Vous vous repentez d'avoir aimé un enfant qui n'a pas encore attaché de gloire à son nom, qui n'a rien fait de ces grands coups que vous racontait le sire de Mauvoisin. Tu ne m'aimes plus, Etiennette.
— Je ne t'aime plus! dit la dame de Penaultier: enfant, 4e t'aime comme une folle que je suis; car je me suis attachée à toi croyant t'aimer pour ta gloire et ma vengeance , et je t'aime , quoiqu'il ne soit venu ni gloire à ton nom ni vengeance au mien. Je t'aime languissant et obscur parmi tous ces chevaliers de renom; je t'aimerais déshonoré; et pourtant, si je suis quelquefois dure envers toi, c'est que j'ai besoin aussi de ta gloire, non pour moi, mais pour les autres, qui ne te blâment point, mais qui ne te vantent pas. Ah ! si dans ces récits on eût dit une fois ton nom, je me serais mise aux genoux de celui qui l'eût prononcé. Tu pleures, Pons ; tu as raison et j'ai tort; j'ai tort, oui, j'ai tort, car
336 LE VICOMTE DR F.ÉZfERS.
on te considère comme un des plus puissants de cette armée ; je viens d'en avoir la preuve.
— Oui, dit Pons amèrement, pour mes nombreux vassaux et mes hommes d'armes.
— Non, dit Etiennelte, pour ton honneur et ta loyauté.
— Ma loyauté! répéta Sabran avec une colère douloureuse, ma loyauté! je l'ai laissée à l'égUse de St-Pierre de Maguelonne.
— Ah! que ne dis-tu, reprit Etiennette amèrement, que tu l'as laissée dans mes bras? Cependant c'est toi qui as voulu te dégager de ta foi; je ne voulais pas, moi. Je t'ai supplié de ne pas le faire , je te Tai demandé en grâce, et c'est toi qui me le reproches aujourd'hui.
— Je r^ ^f^ reproche rien, Etiennette, dit Pons accablé, je souffre, voila .u::t Ne parlons plus de cela. Que te voulait ce traître de Raymond Lombard?
— Si tu veux le savoir, dit Etiennette, îl faut bien parler de ce qui te déplaît tant; car il venait de la part des légats pour te parler de Roger.
— A moi? dit Pons.
— A toi. Ils désirent avoir un entretien avec lui , et pensent que mieux qu'un autre tu pourras déterminer le vicomte à sortir de sa ville et à venir traiter avec eux.
— Ah! dit Sabran, le vicomte a pour sûreté de ses jours les murailles de sa ville, et ne viendra pas au camp de ses ennemis. A quelle foi se remettrait-il qui valût mieux que ses remparts et son épée?
— Tu te trompes, Pons, il y a eu sédition et révolte en la ville de Garcassonne; les habitants y meurent de soif et des maladies qu'elle engendre.
— Ah! pauvre Roger! dit Pons en baissant la tête.
— Oui, dit Etiennette, ils savent cela; et les amis que Roger compte parmi les croisés pressent les légats de trarior avec lui, pour ne pas le voir réduit à l'extrémité de se rendre à merci, et afin qu'il n'arrive pas à Garcassonne ce qui est arrivé à Béziers.
— Ils ont peut-être raison , dit Pons. Si cette proposition peut convenir à Roger, il l'acceptera ; mais quelle sûreté lui donne-t-on pour qu'il vienne en notre camp?
— Ne te l'ai-je pas dit? répliqua Etiennette : la tienne.
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— La mienne! s'écria Pons en se levant sur son s(^ant ; la mienne ! c'est nne dérisioa ou une insulte : la mienne!... que j'aille olTrir ma garantie à mon seigneur, que j'ai abandonné et trahi. Que j'aille lui jurer qu'il sera respecté au camp de ses ennemis, moi qui l'ai délaissé dans l'assemblée de ses châtelains. Oh ! les légats se font les complices de tes reproches; ils brisent et torturent mon cœur par ta bouche. Moi garantir sur mon honneur la vie de Roger! Oh! l'honneur de Sabran n'est plus, il est tombé trop bas pour pouvoir abriter une si haute tête.
— Pons, dit Etiennette , tu t'affliges à tort, car ce n'est pas ainsi que l'entendent les légats; ils supposent que tu t'offrirais en otage pour répondre de Roger, et que tu resterais en la ville de Carcassonne pendant qu'il serait ici.
— Tu as raison : ils n'ont pas parlé de mon honneur , mais de ma vie, dit Pons. Mais pour cela encore il faudrait que ma vie valût la sienne, et il n'acceptera pas Téchange.
— Les paroles qu'il t'a dites, quand tu étais gisant au pied du rempart, leur persuadaient le contraire.
Pons garda le silence un moment ; puis il s'écria avec résolution :
— Je ne le ferai pas ! je ne le veux pas ! non, je ne veux pas!
— Eh bien! soit, dit Etiennette; j'ai fait ce que j'avais promis : j'avais promis d'étoutrer ma haine contre Roger, d'aider de tout mon pouvoir le traité par lequel plusieurs chevaliers espéraient le sauver : tu ne veux pas, tant mieux. Malédiction sur lui! il périra, et je serai vengée. Au moins, celte fois, tu me comprends, et tu me sers selon mes vœux. Ils diront que c'est la crainte de la colère de Roger et du ressentiment des habitants de Carcassonne ; ils diront, et ce traître de Lombard a osé le dire tout à l'heure, que, n'ayant pas tenu ta foi, tu crains qu'on ne tienne pas la sienne envers toi, et qu'on ne t'abandonne aux chevaliers du vicomte. Qu'importe , et que sont ces propos auprès de ton amour, et, s'il faut le dire, auprès de ma vengeance?
Si Etiennette se fût arrêtée au mot amour, peut-être Pons n'eût-il pas cru à la vérité de son transport; mais elle venait d'invoquer un mauvais sentiment, et, malgré lui, il pensa
qu'elie se réjouissait sincèrement de sa résolution. Ils en étaient là lorsque le comte de Kevers entra.
— Eh bien ! dit celui-ci à Pons, acceptez-vous ? Il vient d'y avoir conseil : j'ai poussé de toutes mes forces à un arrangement; Simon de Montfort n'était plus là pour crier guerre et destruction, et les légats des évoques, jusqu'à Dominique, sont si abattus de notre mauvaise fortune d'hier, qu'ils n'ont point fait d'obstacle. Je me suis réservé d'accompagner le vicomte de sa ville au camp et du camp à la ville, si l'arrangement ne pouvait avoir lieu. Mauvoisin a pris le même engagement, et je jure Dieu que Roger sera en sûreté entre nos hommes d'armes aussi bien que dans ses murs.
— Avez-vous décidé cela? dit Pons après un moment de réflexion. Eh bien ! j'irai porter vos propositions au vicomte, et je me remettrai en otage aux mains de ses chevaliers.
— Merci pour lui, dit le comte de Nevers. Préparez-vous de grand malin, car une nouvelle sédition pourrait éclater parmi les siens, et rendre sa position assez périlleuse pour qa ou ne voulût plus traiter avec lui.
— Celte sédition est donc vraie?
— Oui, dit Nevers ; nous la savons des émissaires que les légats entretiennent dans la ville par le moyen de Raymond Lombard.
— Alors, dit Pons, au point du jour.
Le comte sortit, et Pous demeura avec Etiennette. Si au moment où il avait consenti à se rendre à Garcassonne, il avait vu le sourire de joie qui agita la figure de la dame de Penaultier, peut-être eût-il persisté dans son refus; mais il ne la regardait jjas alors, et quand il reporta les yeux sur (lie. il la vit pleurer silencieusement.
— Oh ! lui dit-il, tu m'en veux, n'est-ce pas? tu m'en veux d'abandonner ainsi ta cause?
— Non, lui dit Etiennette, c'est un devoir d'honneur que tous les chevaliers honorables de l'armée attendent de toi : tu dois le remplir; je le veux; tu vois bien que je m'y étais déjà résignée ; et puis, s'il faut tout te dire, ajouta-t-elle en baissant la voix et en se penchant vers Pons, je sens là, malgré ma haine, que ce qui est bien a un pouvoir invincible. Je pleurerai peut-être de n'être pas vengée; mais je serai heureuse de c^ que tu auras acquitté une dette sacrée. Oui,
vraiment, dans ta position., Pons, c'est plus louable et plus magnanime à toi de sauver le vicomte que de le perdre; c'est on cela seulement que tu peux retrouver le calme de ton âme , et te faire véritablement plus grand que lui.
Ses caresses, qu'Eliennette savait rendre si enivrantes, achevèrent de persuader Pons, et ce fut le matin venu qu'il sortit de ses bras pour se rendre aux portes de Garcassonne avec le comte de Nevers.
C'en était donc fait de la liberté du vicomte ; rien ne lui avait servi : ni les ressources rapides qu'il avait trouvées dans son génie; ni son courage, inouï même à cette époque de courages si terribles ; ni son dévouement à sa propre cause ; car, il ne faut pas s'y tromper, tout le monde n'a pas la force de tenter son salut avec toute la puissance qu'il peut y mettre : rien ne pouvait le sauver.
Cependant tout n'était pas fini; car si, d'un côté, la trahison s'acharnait à sa perte, de l'autre, un dévouement non moins persévérant venait à son secours; et à la même heure où une compagnie de douze chevaliers quittait le camp pour aller demander une entrevue au vicomte , deux femmes, deux jeunes filles, deux enfants venaient lui dire : Cette entrevue, c'est la trahison, c'est la captivité, c'est la mort !
En effet, Agnès et Catherine, retenues par la maladie dans la cabane d'un serf de Béziers, avaient déjà repris leur route; elles arrivaient enfin à ce but qu'elles cherchaient encore sans l'espérer. Elles avaient marché toute une longue nuit et se traînaient, faibles et mourantes, à travers les champs, lorsqu'elles virent, du sommet d'une colline, la ville de Carcassonne qu'elles attendaient depuis si longtemps. Elles poussèrent un cri de joie.
— Oh! regarde! dit Agnès, regarde, Catherine! les portes des faubourgs sont brisées; mais, vois, les gardes veillent sur celles de la cité; la ville a résisté aux elTorls des croisés; Ro^ery est enfermé assurément. Oh! nous pourrons le sauver 1
— Oui, dit Catherine, qui était la plus faible des deux, à son tour. Oui, nous le sauverons... 0 mon Dieu, mon Dieu! grâces te soient rendues! nous le sauverons 1
Toutes deux tombèrent à genoux et ouvrirent leur cœur à une précieuse espéiùuce. Eucore un peu de force, ô mon
Dieu 1 pour le voir et mourir! Alors elles aperçurent un groupe de chevaliers qui quittait le camp des croisés, et qui se dirigeait vers Carcassonne; elles suivirent sa marche des yeux, et, lorsqu'elles le virent aller droit à l'une des portes, elles devinrent plus attentives :
— Oh! regarde, Catherine! dit Agnès; regarde! ils ont agité un pennon blanc: c'est une entrevue qu'ils demandent. Dieu du ciel, il est perdu!
— Non, dit Catherine, en se relevant avec un mouvement de joie convulsif; le voyez- vous? le voilà sur le mur! C'est lui, c'est lui.
~ Oh! oui! c'est lui, dit Agnès avec un cri...
Et toutes deux, oubhant pourquoi elles étaient venues, ?c mirent à le regarder, se le montrant du doigt, le reconnaissant, ou le devinant plutôt, à ces mouvements familiers qui se gravent au cœur de la femme qui aime, de la tournure et du maintien. Ainsi Roger était hors de la vue pour un indifférent qui n'eût connu que ses traits; mais l'homme qui se tournait ainsi pour parler à ceux qui étaient près de lui, le chevalier qui avec le geste s'était penché sur le mur pour répondre à ceux qui étaient en bas, cet homme, ce chevalier, c'était Roger. Elles le regardaient, et voyaient qu'il s'entretenait avec les croisés qui étaient au pied du rempart. Bientôt il le quitta, et la porte de la cité s'ouvrit. Deux chevaliers se détachèrent de l'escorte qui les accompagnait, et s'avancèrent jusqu'auprès de Roger qui était sorti delà ville. L'entretien ne fut pas long, et l'anxiété qui jusque là avait tenu immobiles Agnès et Catherine, celte anxiété se changea en désespoir lorsqu'elles aperçurent un des chevaliers descendre de cheval, et le céder à Ro^er; puis quand celui-ci se réunit à l'escorte pendant que le chevalier entrait à Carcassonne, elles demeurèrent anéanties; enfin, lorsqu'elles virent Roger prendre la route du camp, toutes deux, du môme mouvement spontané, se prirent à crier, avec une douleur déchirante :
— Non, Roger : non, n'y va pas... N'y va pas!...
Et elles agitaient leurs bras en l'air, s'imaginant qu'il les entendait, qu'il les voyait, qu'il pouvait les comprendre. Mais il continuait sa marche. Alors, pâles, désespérées, criant et pleurant à la fois, elles se précipitèrent avec une
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rapidité inouïe vers la route qu'il suivait, espérant l'alteinclre avant qu'il eût dépassé les limites du camp. Elles accouraient, rapides, échevelées, se déchirant les pieds aux ronces des champs, se heurtant aux pierres, laissant les lambeaux de leurs vêtements aux buissons, Catherine qui était la moins avancée, excitant Agnès, en lui criant : — Courage! courage!
Et lorsqu'un accident du terrain, un arbre, un buisson plus élevé, leur avait un moment caché Roger, elles poussaient un cri de joie quand elles le revoyaient encore devant elles. Cependant Roger avançait vers le camp, mais sa course était lente, et Agnès semblait avoir puisé dans son désespoir une force surnaturelle ; elle courait si rapide qu'elle comprit qu'elle arriverait avant lui; elle le croyait, elle en était assurée; elle en sentait la joie, lorsque, tout à coup, et sans que rien ne parût y donner occasion, l'allure des chevaliers change, et les chevaux prennent le trot... Elle faillit s'arrêter de désespoir ; mais Catherine était derrière elle; Catherine qui lui cria, haletante et épuisée :
-- Encore... encore... Courage!
La course d'Agnès continua. Tant de persévérance devait trouver grâce devant Dieu : Roger n'était plus qu'à quelques pas de la porte, mais Agnès n'était plus aussi qu'à une distance à peu près égale; elle fait un dernier effort, s'élance, arrive à la porte au moment où Roger allait la dépasser, et tombe épuisée, mourante, sans haleine, en travers de la route, en laissant échapper un cri sourd où nul ne peut entendre ces mots :
— Roger, n'y va pas...
Le vicomte s'arrête à l'aspect de cette femme étendue, <*ouverte de poussière, maigre, pâle, défigurée; il est prêt à descendre pour lui porter secours, lorsqu'une autre voix de femme se fait entendre, et détourne son attention, une voix railleuse et aigre :
— Oh! c'est quelque noble dame, quelque victime de la puissante séduction du vicomte de Bézicrs, qui vient lui redemander sa foi trahie ; c'est quelque femme qui n'avait ni frère ni ami pour la venger.
C'était Etiennette de Penaultier, qui s'était insolemment portée à la rencontre du vicomte pour jouir de sa vue, poiu*
qu'il se ressouvînt plus tard de cette rencontre, pour qu'il pût reconnaître qu'elle était pour quelque chose dans son infortune, et qu'il la rattachât aux douleurs qu'il aurait j souffrir. Roger détourna la tête; et le comte de Nevers, qui savait ce qui s'était passé entre le vicomte et Etiennette, el voulant débarrasser Roger de la présence de la châtelaine, Nevers s'écria avec impatience :
— Holà ! valets, ôtez cette ribaude du chemin , pour que nos chevaux ne la foulent aux pieds.
Et il poussa son cheval dans le camp ; et Roger le suivit sans jeter un second regard, ni sur la femme qui le bravait, la tête haute, ni sur celle qui voulait le sauver, étendue et mourante sur la poussière du chemin. Catherine était tombée à quelques pas de là.