‹ Le vicomte de BéziersChapitre 19 sur 22 · LES LÉGATS · texte numérisé non relu

LES LÉGATS

Ce fut un grand émoi dans le camp des croisés que l'apparition de Roger : toutes les troupes se précipitaient sur son passage, et se le montraient avec curiosité. Parmi ceux qui ne considéraient en lui que le suzerain et le chevalier, il excita un singulier étonnement et un vif enthousiasme. Ceux qui l'avaient vu sur les rempnrls se disaient que ce ne pouvait élre lui; ils le trouvaient trop jeune, trop délicat, trop petit, pour ce qu'ils lui avaient vu faire; mais le plus grand nombre, dont le fanatisme égarait le jugement, s'écriait en le regardant passer :

— Si Satan ne l'animait, serait-il si fort? c'est un démon gui combat sous cette forme. Malédiction sur lui!... Anaîhème!...

Nevers avait fait taire quelques-uns des plus criards en leur assénant sur le chef un coup de bois de lance; cependant il n'avait pu cacher à Roger les dispositions hostiles du camp, et il hâta encore le pas des chevaux pour arriver rapidement à la tente des légats. Ceux-ci parurent environ une heure après que le vicomte fut arrivé. Voici comment se passa cette entrevue :

Lorsque le vicomte eut salué tous ceux qui étaient présents, comme il savait bien le faire ( aîsin que sabia hen far ), il prit la parole et dit :

— Il n'y a pas assez longtemps, messires, que je mesuis présenté à vous àMontpellier, pour que vous ne vous rappeliez que je suis déjà venu vous offrir la paix; j'y venais alors avec la chance d'être puni en quelques heures comme un écolier rétif qu'on fait fouetter par un frère servant : j'y viens aujourd'hui après vous avoir montré que l'écolier est un homme, sa barrette un casque, et sa souquenille une cuirasse qu'on ne relève pas aisément pour le punir. Cependant ce que j'offrais alors, je l'accepterai aujourd'hui; car lorsque Dieu me fit suzerain de ces contrées, il me les confia autant pour les défendre par d'honnêtes alliances que par la force des armes. Chacun de mes hommes qui choit dans les combats est une blessure faite à mes comtés, par où s'échappent la puissance et le bien-être de mes populations. Vous en avez ouvert une large, messires, en exterminant la ville de Béziers, et il semble qu'il dût y avoir alors assez de sang versé pour laver les péchés de nos malheureuses cités. Vous ne l'avez pas jugé ainsi; mais Dieu en a jugé autrement : la ville de Carcassonne est debout, et la tour du Paon, qui, par un miracle duSeigneur, se pencha pour recevoir les soldats de l'empereur Charlemagne et attester la sainteté de sa cause, cette tour est restée ferme et droite. Si donc, mieux inspirés de l'esprit de Dieu, vous avez telles propositions à me fjiire que je les puisse accepter comme chrétien, comme suzerain et comme chevalier, parlez, je suis prêt à les entendre.

Boger se tut, et leslégats se regardèrent entre eux, n'ayant pensé à faire aucune proposition au vicomte Dominique, qui savait combien, pour leurs projets, il était utile de gagner du temps; il se leva et reprit la parole :

— Ce n'est point l'ordinaire que ceux qui assiègent fassent

des propositions craccommodement, car ce ne sont pas eux qui ont à sauver leurs vies et leurs biens. Les seigneurs légats vous ont admis en leur présence pour vous répondre et non pour vous rien demander.

— Maître moine, s'écria Roger en portant autour de lui un regard terrible et soupçonneux, un chevalier de votre camp estvenu aux portes de Garcassonne, et voici ce qu'il m'a dit: Roger (car ce chevalier a été mon ami, et bien que l'on ait changé son cœur pour moi, il n'a pas été le maître de changer sa vieille coutume de me parler), Roger, m'a-t-il dit, les légats ont reconnu l'impossibilité de prendre une ville si forte que Garcassonne ; il a ajouté : « et si vaillamment défendue. » Pons a été mon ami, messires, je vous l'ai dit, et il a ainsi parlé par ancienne alfeclion, « Les légats veulent prévenir un nouveau combat, où de quelque part que soit la victoire, ce sont des chrétiens qui succombent; ils désirent t'oiïrir d'honorables propositions de paix. Viens en leur camp : ma personne, remise entre les mains de tes chevaliers, servira de sûreté à la tienne. » Voilà comment le marquis de Sabran m'a parlé, et l'un de vos chefs, ici présent, le comte de Nevers, s'est avancé, et m'a répété les mêmes choses, ajoutant que ces propositions seraient dignes d'un suzerain et d'un chevalier. C'est pour cela que je suis venu. Si donc vous n'avez rien à me dire, je n'ai qu'à me retirer après vous avoir salués. Dieu vous garde, messires!...»

Roger se leva et se dirigea vers la porte ; les légats et généraux se levèrent en grand trouble, et le comte de Nevers courut vers Arnauld en l'interpellant violemment. Mais comme Roger arrivait à l'issue de la tente, deux soldats croisèrent leur pique et lui défendirent le passage.

— Trahison ! cria le vicomte : suis-je prisonnier ici ? Comte de Nevers, êtes- vous un infâme? Nevers se retourna à ce mot, et, en voyant les soldats qui avaient baissé leur pique, il comprit la cause des paroles de Roger; il courut jusqu'au milieu de la salle, et tournant autour de lui un regard furieux, comme un sanglier qui choisit un chien qu'il veut déchirer, il s'écria :

— Où est le duc de Bourgogne? Ces deux hommes sont de la compagnie du duc de Bourgogne : il a osé mettre ses hommes où les miens seuls avaient le droit de se placer. Où

est ce duc, que je lui arrache sa ceinture et ses éperons? Ah ! il n'est pas ici, le lâche ! Malheur sur lui ! je le trouverai. Aussitôt il s'élança vers la porte, en repoussant les gardes et en criant: Mauvoisin 1 à moi, Mauvoisin ! Puis Roger l'entendit s'éloigner en criant: Mauvoisin! Mauvoisin!

Tout était en rumeur sous la tente ; chacun était debout, se parlant à voix basse, Arnauld etMilon ayant autour d'eux bon nombre de chevaliers, Dominique allant à ceux qui se tenaient à l'écart, et qui causaient entre eux. Tout à coup Nevers reparaît pâle, hagard, bouleversé, la colère sur le visage.

'- Enfer et malédiction! cria-t-il d'une voix tonnante, vous êtes tous des lâches. Malheur sur ceux qui ont joué si insolemment mon honneur et mon nom ! Je leur arracherai la langue et le cœur. Que veut dire ceci? Qu'on parle, qu'on s'explique, ou je le jure sur mon âme et mon épée, pas un ne sortira de cette tente sans qu'il ne m'ait passé sur corps.

Roger, qui était resté spectateur silencieux de ce désordre, s'approcha alors et dit à Nevers ;

— Sire comte, ne vous mettez pas ainsi en fureur ; c'est sans doute une méprise qui a fait éloigner vos hommes et mis à leur place ceux du duc de Bourgogne. Nous ne sommes pas ici en compagnie de routiers et de brigands, mais d'honorables chevaliers, et c'est d'eux que je réclame ma libre sortie de ce camp, où je suis librement entré.

— Sire vicomte, dit Arnauld en se replaçant sur son siège, le conseil a décidé que vous seriez retenu prisonnier jusqu'à la reddition de votre ville de Garcassonne.

— Tu mens et tu es un félon, s'écria Nevers s'élançant sur lui l'épée levée.

Arnauld ne bougea pas, mais il dit d'une voix haute et comme inspirée :

— Bienheureux Pierre de Castelnau, faites agréer mon martyre au Seigneur.

A ces mots, Nevers s'arrêta. La pensée de frapper un prêtre, un lég .t Hn nnne, un homme qui n'avait ni défense ni armes, uu homme sacré ù. l'égal du saint- père, cette idée lui vint à l'esprit et l'épouvanta. Ce nom de Pierre de Castelnau, cet appel à un prêtre assassiné, et dont le

â46 LE VICOMTE DE BÉZIERS.

meurtre était précisément la cause de cette guerre époa* vanlable, tout cela brisa, sinon la colère de Nevers contre la trahison, du moins sa vengeance contre le traître. Alors, jetant son épée avec fureur, il se pressa la tôte en poussant des cris de rage, et finit par dire en suffoquant :

— C'est impossible! vous n'avez pas voulu cette trahison ; vous n'avez pas ainsi jeté la toi de l'un de vos chevaliers à la honte d'une telle félonie! Que dis-je? reprit-il avec une Borte de joie, non-seulement l'honneur, mais la vie de l'un d'eux, car le sire de Pons de Sabran est aux mains des habitants de Garcassonne, et sa tête leur répond de celle du vicomte.

— Les habitants de Garcassonne, dit Arnauld, sont avertis que s'ils touchent un cheveu de la tête du sire de Sabran, tous les habitants, jusqu'au dernier, en répondront de tout leur sang.

— Ah! reprit Nevers à cette réponse, en parcourant la salle avec plus de fureur encore; ahl où est Mauvoisin? où est Mauvoisin?

A l'instant un écuyer entra, et Nevers se jetant à sa rencontre, lui dit :

— Eh bien ! que sais-lu? où est-il ? où sont mes hommes?

— Monseigneur, dit Fécuyer, pendant que vous étiez en celte assemblée, la dame de PcnauUier est venue parler au sire de Mauvoisin ; ils se sont éloignés ensemble et on ne les a pas revus.

— Ah ! l'infàmol l'insensé! le misérable! dit Nevers, la sale prostituée! et mes hommes d'armes où sont-ils ?

— A peine le sire de Mauvoisin a-t-il été éloigné, ajouta l'écuyer, qu'un officier des généraux du conseil, le sire Raymond Lombard, est venu leur dire que l(î traité était signé et leur présence inutile. Ils se sont éloignés et sont en leurs quartiers.

— A cheval et armés, je suppose, dit Nevers, en ramassant son épée.

— Désarmés et perdus de vin que leur versaient à la fuis ribaudes et clercs pour les égarer cl leur ôtcr la raison.

. — Eh bien ! dit Nevers en se tournant vers les chevaliers q\ii étaient en rassemblée, le soulfrircz-voiis, maintenant qnc vous le voyez? c'est une trahison, je sujjpuse, un

piège houleux où on a pris !a vie de votre adversaire et i'Iionneur de votre allié : défendrez-vous son honneur? resterez-vous complices de ce crime ? N'y a-t-ilni foi ni honneur sous aucune de ces cuirasses ? Saint-Pol, Des Barres, Turcnnc, ne dites-vous rien, n'avezz-vous rien à dire ? Ah ! vous m'avez crié plus d'une ibis aide et secours dans le combat, et je suis accouru ; je vous crie aide et secours. ..Ne m'entendcz-vous pas? m'entendez- vous?

— Ce n'est pas nous, dit Saint-Pol, qui avons garanti la suzeraineté du vicomte.

— Ah! merci à toi, Saint-Pol, s'écria Ncvers avec une rage exaspérée, merci à toi d'avoir dit un mot, car je trouve enfin quoiqu'un à qui répondre. Tu es un lâche et un félon, un chevalier menteur et sans foi; tiens, voilà mon gant sur ton visage, voilà que j'ai craché sur ton écu; tu es un misérable et un infâme.

* Saint-Pol tira son épéc, et une lutte terrible allait s'engager, lorsque, sur un signe du légat, la plupart des chevaliers s'élancèrent sur le comte deNevers et le désarmèrent. Tout aussitôt un tumulte furieux se fit entendre, mêlé de cris de mort et de malédiction; tandis que Nevers, se secouant comme un lion entre les mains qui l'enchainaient, s'écriait :

-- A moi, Mauvoisin, Mauvoisiu, Mauvoisin! Enfin suffoqué de rage, de l'écume à la bouche, il tomba par terre, le cou gonflé et le visage presque noir, haletant et épuisé.

Cette scène n'était pas finie que deux femmes se précipitèrent dans la tente : l'une d'elles se précipita vers Roger et lui cria avec un elî'roi désespéré.

~ Sauvez-moi, monseigneur, sauvez-moi î sauvez-moi!

Roger reconnut, à ses vêlements de pèlerine, la femme qui était tombée devant lui une heure auparavant; et, lorsqu'il l'eut relevée et considérée, sous ces misérables habits, il reconnut Agnès : Agnès, son épouse, sa femme, vêtue comme une mendiante, pâle, défigurée, mouranle; Agnès, qui s'était jetée au travers de son chemin lorsqu'il marchait à la captivité. Il l'éloigiia de lui et la regarda fixement ; puis, la ramenant sur son ca:ur,il s'érica presque avec des pleurs :

— Agnès ! Agnès !

Ce premier moment passé, distrait de sa propre et ter-

riblo silualion par cette apparition inattendue, oubliant son malheur pour ceux de cette enfant, il reprit avec plus de calme :

— Agnès ! Aguès 1 vous ici sous cet habit? vous! pourquoi? que vous est-il arrivé? quel malheur vous a atteinte, vous aussi ?

— Moi, reprit-elle en tremblant, moi, je suis venue pour vous dire qu'il y avait un complot pour vous arracher de votre ville et vous prendre en trahison ; mais, hélas! je ne suis arrivée que pour voir votre perte et tomber aux pieds de votre cheval qui ne m'a pas écrasé la tête.

— 0 noble enfant, tu le savais, et tu es venue vers moi, Agnès! reprit Roger en la considérant avec une sainte pitié.

— Oui, dit Agnès, je suis venue à pied, durant la nuit, à travers les chemins perdus, à travers la fatigue et la faim.

— 0 malheureuse ! tu as ainsi soulTert pour moi qui t'ai délaissée et abandonnée ! dit Roger. Pardonne-moi, pardonnemoi. Puis il ajouta ;

— Mais dis, pourquoi cet effroi, et pourquoi ces cris, Agnès, pourquoi ces cris maintenant?

— C'est que, quand je me suis relevée, ils m'ont demandé qui j'étais, et, comme je n'ai pas voulu le leur dire, ils m'ont battue et insultée; et quand, n'ayant plus de force pour supï)orter leurs coups, je leur ai dit que j'étais la vicomtesse de Béziers, ils m'ont accablée de malédictions et m'ont poursuivie par tout le camp en criant : Analhème et mort!

— Ah ! les infâmes ! s'écria Roger en tirant son épée que jusque là il avait laissée dans son fourreau, en voulant tenter pour la vengeance d'une enfant ce qu'il n'avait pas jugé possible pour sa cause, transporté de plus d'indignation pour le mauvais traitement qu'elle avait souffert que pour la trahison qui le perdait; prêt à mourir pour elle, quand il n'avait pas pensé à se défendre pour lui.

Maintenant, il demeura anéanti on voyant que tout le n)onde s'était éloigiié. On avait emporté le comte de Ncvers, et les gardes du duc de Bourgogne occupaient tonte la lente. Chacun, prolilant de cette occupation de Roger i)Our échapper à ses reproches et à ses hautaines réclamations, s'était éloigné avant de se voir jeter sa honte à la face. Roger ne trouva itersonne à qui deinander compte de sa là.':lieté; la

tente était vide de chevaliers; une autre femme, honteuse et la tête baissée, se trouvait seule sur la porte.

— Quelle est cette femme, Agnès? dit le vicomte.

— C'est... c'est... dit Agnès, en baissant les yeux, c'est Catherine qui m'a suivie et soutenue dans ma malheureuse entreprise...

— Toi...! s'écria Roger en allant vers Catherine; vous! leprit-fi tristement en tournant les yeux vers Agnès qui s'éloignait eu pleurant.

A ce moment, le vicomte sentit son cœur déchiré entre cette jeune fille qu'il aimait encore et sa jeune épouse qu'il aimait déjà ; toutes deux si dévouées, dévouées au point de s'être unies pour le sauver. Les larmes vinrent aux yeux de Roger, il regarda alternativement Agnès et Catherine, et, se laissant aller à l'effusion de sa douleur :

— Ah ! merci de moi, ajouta-t-il en leur tendant les mains à toutes deux; ne soyez pas jalouses l'une de l'autre. Vous êtes deux anges qu'il faut adorer à genoux, et non pas aimer d'un amour de ce monde. Catherine, je te remercie ; Agnès, vous êtes ma femme. Devant Dieu et les hommes soyez bénies!

Et ces deux femmes se pre.-sèrent toutes deux sur son cœur en pleurant. Roger se détacha le premier de ces embrassements; et, se souvenant alors de sa funeste position, ou bien cherchant à rendre cette situation pénible, il s'écria :

— Ahl je suis plus malheureux que je ne pensais. C'est ma destinée de vous être fatal ; vous venez me sauver de la captivité, et je vous y traîne avec moi.

Puis, se reprenant et marchant vers les soldats, il ajouta :

— Mais tout ceci ne peut être fini; une telle traîtrise est hors de toute croyance. R faut que je parle aux légats. Holà! quelqu'un! il faut, que je parle aux légats.

— Sire vicomte, dit un écuyer en s'avançant, les légats n'ont rien à vous dire, sinon ce que vous avez entendu. Vous êtes prisonnier et confié à ma garde. Cette tente sera votre habitation jusqu'à ce qu'on vous en ait trouvé une plus convenable.

— Dites donc aux chevaliers ici présents, répliqua Roger, que j'appelle de cet acte de félonie au jugement du roi de

France, mon oncle et suzerain : et dites aux légats que ]e porte le môme appel au saint-père en sa propre cour, et devant ses cardinaux.

— Vos paroles seront répétées fidclement, dit l'écuyer. Qu'ordonnez-vous de ces femmes? Doivent-elles rester ici, ou les voulez-vous faire conduire ailleurs?

— Agnès, dit le vicomte, que voulez-vous faire?

— Ah! monseigneur, dit la jeune vicomtesse, ne m'avezvous pas dit que j'étais votre épouse, et n'est-ce pas mon devoir de rester près de vous?

— Et vous, Catherine? dit Roger.

— Moi... moi, répondit Calhcrine, à qui les paroles sortaient de la bouche comme des sanglots déchirants. Moi... je m'en irai, je m'en vais...

— Et où voulez-vous aller? dit le vicomte.

— Ah! reprit Catherine, je ne sais pas... Où voulez- vous que j'aille?

— Ah! qu'elle reste, s'écria Agnès, qu'elle reste... Catherine, veux-tu rester...? Je t'aime, ah! je t'aime comme ma sœur et mon amie. Reste, je t'en prie.

— Je veux bien, dit Catherine, je resterai jusqu'au jour, jusqu'à ce que je puisse trouver un couvent ou un cachot... pour mourir.

Roger se taisait, Roger avait le cœur trop plein pour parler. Tant d'émotions diverses l'agituient. La trahison qui le frappait, sa captivité, l'arrivée de ces deux femmes, leur réunion, leur présence, leur dévouement, tout cela en moins de deux heures, c'était comme un rêve qui tournait dans sa tôte sans qu'il pût fixer sa pensée sur un seul de tous ces événements, il les avait vus, et on peut dire qu'il n'y croyait pas. Plusieurs fois il se leva, il parla haut, il s'agita comme pour s'éveiller. Puis, après un long silence, en voyant près de lui Catherine et Agnès qui l'observaient, il s'écria :

— Ah! tout ceci est vrai... vrai comme le jour qui nous éclaire... Ah ! les infâmes ! les infâmes... Buat, iJual, Cabaret, Guillaume, à moi, mes chevaliers! à moi, m;i ville! ils m'ont trahi et pris comme des lâches... Mes cheviili(!rs! mes chevaliers! où ètes-vous?

Ainsi, il ge laissa aller \m moment à sa douleur, et tomba sur un siège ; mais il se leleva tout à coup, et, parcourant

la tente avec violence, il reprit en parlant à Catherine et à Agnès qui restaient muettes :

— Mais ils se sont trompés, les misérables; ils n'auront pas ma ville de Carcassonne, parce qu'ils en ont traîtreusement surpris le seigneur. Carcassonne renferme des chevaliers dont le moindre vaut mieux que toute cette armée d'esclaves et de bourreaux. Saissac est un brave ; Pierre de Cabaret, c'est le fer et le courage unis ensemble ; Guillaume de Minerve, Lérida et Buat... Buat défendra Carcassonne à lui tout seul, s'il le faut; car c'est un terrible soldat! Buat, c est un cœur de Uon et un cœur fidèle -, c'est le plus brave de tous, c'est mon frère ; car tu ne sais pas, Agnès... Oui, c'est mon frère, un enfant de vingt-deux ans, qui chassera ce troupeau de croisés du plat de son épée. Ah ! la journée n'est pas finie. Je dois espérer... J'espère, oui, j'espère!... Pois il s'arrêta, et, se frappant la tête avec rage : -- Oh ! reprit-il en retombant dans son fauteuil, oh ! j'ai bien mérité ce qui m'arrive, je suis un insensé qu'ils feront bien de laisser dans sa cage de fer.

Agnès et Catherine s'approchèrent de lui et voulurent le consoler...

— Hélas ! continua-t-il, en les regardant avec désespoir, vous aussi, vous, je vous ai traînées dans ma misère. Puis, se levant soudainement : — Oh ! oh ! s'écria-t-il, Eliennette ! Etiennette ! je boirais le sang de cette femme, je la ferais déchirer par des chiens... 0 Pons ! malheureux enfant! Le ciel n'est pas juste.

Un long silence succéda à toutes ces exclamations. Pendant ce temps, Roger se levait, s'agitait, écoutait le moindre bruit ; car, à plusieurs reprises, il s'éleva dans le camp de longues acclamations, et, quand ce bruit t;e taisait, U se rasseyait, et, s'adressant de temps à autre à Agnès et à Catherine :

— Merci, leur disait-il, merci...., puis il se reprenait à crier : Ah ! les lâches, les lâches !

Une partie du jour se passa ainsi, et lorsque le soir fut venu, Roger, qu'une seule pensée occupait sans cesse, comme un homme qui a un espoir qui lui échappe à tout moment, et qui à tout moment cherche des raisons pour s'y n.ttacher, Roger dit en parlant à sa pensée ;

S'iS LE VICOMTE DE BÉZIERS.

— C'est bien, c'est bien, ils attendent la nuit. La nuit est meilleure pour une expédition de cette sorte. Buat s'y connaît. Oh ! que la nuit vient tard aujourd'tiui 1

On leur apporta des aliments, mais ni lui ni les deux jeunes filles n'y touchèrent. Un moment après, on annonça le comte de Nevers. Roger n'avait à lui reprocher que d'avoir eu la même confiance que lui, et cependant il le reçut avec un regard de mépris hautain qui n'ajouta rien à la pâleur comte, tant il était livide et défait.

— Sire vicomte, dit Nevers humblement, vous ne devez pas un meilleur accueil à votre bourreau. Je ne m'en plains pas, et cependant j'ai à vous dire telles choses qu'il vous importe de savoir, et qui doivent vous donner de Vvspérance.

— Excusez-moi, comte de Nevers, lui dit Roger. Je tjous plains plus que moi, mais je n'ai pas été maître d'un mouvement injuste en voyant sur votre épaule cette croix... la croix où vous m'avez attaché comme à la potence.

— Oh ! reprit Nevers en l'arrachant et la foulant aux pieds, elle est encore sur ma poitrine ! Pourtant je l'ai reuiée tout à l'heure. Je ne suis plus un chevalier de cette armée, je la quitte, je l'abandonne; mais cette croix n'en aura pas moins marqué mon nom d'un signe éternel d'infamie, si justice ne vous est rendue. Et elle vous sera rendue si je ne meurs avant le temps qu'ilfaut pour aller d'ici à Gompiègne et en revenir.

— Ou si je ne meurs moi-même, dit Roger.

— Ah ! ne dites pas cela, reprit le comte, et pourtant vous avez le droit de le dire. Ils peuvent bien tuer celui qui est sous la sauvegarde de toute l'armée, puisqu'ils l'ont traîtreusement retenu prisonnier quand il était sous la mienne. Mais ils ne l'oseront. Les légats eux-mêmes ne l'oseront. Un tel crime serait trop épouvanlable, et le serment qu'ils ont fait est trop sacré.

— Que s'est-il donc passé ? dit Roger.

— On a assemblé le conseil et on a nommé un seigneur {dominus regimen) de vos comtés...

— Un seigneur de mes comtés, moi vivant! s'écria Roger.

— Un seigneur simplemeni, dit Nevers, et non un vicomte; un seigneur pour gouverner les villes et campagnes

jusqu'à ce que votre appel soit porté au roi Philippe et au pape Innocent lll.

— Et ce seigneur, dit le vicomte, c'est sans cloute le duc de Bourgogne ?

— Non, dit Nevers, la brute a commencé à comprendre quel rôle infâme il jouait en cette affaire, et il a refusé ; mais ce que vous ne sauriez imaginer, c'est qu'ils ont eu l'impudence de ra'offrir cette mission.

— Et peut-être eussiez-vous dû l'accepter, dit Roger, si vous êtes en disposition de réparer le mal qui m'arrive.

— Non, dit Nevers, j'ai un autre devoir à remplir. Enfin, après le refus de Saint-Pol, car on lui a aussi offert vos comtés, c'est Simon de Montfort qui a accepté. Saint-Pol a demandé qu'il lui fût permis de me combattre en lice pour l'outrage que je lui ai fait; mais on a ajourné sa demande jusqu'à ce que j'eusse porté moi-même votre appel au roi de France tandis que Richard de Narbonne ira vers le saintpère.

— Et jusque là, que dois-je devenir?

—Vous resterez prisonnier en votre château de Carcassonne sous la garde d'un chevalier croisé.

— - Savez-vous le nom de ce chevalier?

— C'est Raymond Lombard qu'on a choisi, comme connaissant la ville et pouvant la garder le plus sûrement.

— Raymond Lombard ! dit Roger ; autant valait m'envoyer au bourreau.

— Non, sire vicomte, dit Nevers, non : car il répond de votre vie sur la sienne; non point si vous lui échappiez, mais si vous mouriez en prison par violence; cela a été bien entendu, et lui-même s'y est engagé.

— Mais, sire comte, on dispose de ma ville comme si on la tenait déjà ; et vous savez si les murs en sont faciles à gravir ?

— Demain on recommence l'assaut , dit le comte , et le succès de notre première attaque que vous seul avez arrêtée doit vous faire assez juger que tout manque à cette ville, puisque vous lui manquez.

— Et vous partez? dit le vicomte.

— Dans une heure, dit Nevers. J'ai hâte d'en finir pour

revenir vous tendre une main que vous ne refuserez pas, et pour la présenter armée à Saint-Pol,

— Que Dieu vous conduise ! dit Roger.

— Dites plutôt qu'il me ramène! Adieu... Espérez, et maudissez-moi , si dans quarante jours vous n'êtes libre et rétabli suzerain de vos comtés.

— Si je vis à cette époque , dit Roger, je ne vous maudirai point, quoi qu'il arrive, non plus qu'aujourd'hui; car de nous deux le plus malheureux , ce n'est pas moi, je le vois.

— Non, dit le comte, le plus malheureux c'est celui qui emporte le remords d'un crime qu'il n'a pas fait.

Ils se quittèrent, et Roger vit dans un coin de la tente Agnès et Catherine endormies sur les marches de l'estrade où s'asseyaient les légats. 11 ne voulut pas les éveiller, et s'assit à côté d'elles. La nuit était tout à fait close, et Roger commença à écouler. Le pas des sentinelles qui veillaient dans le camp lui paraissait quelquefois le bruit d'une troupe qui s'avançait lentement et sourdement; il se levait soudain et portait la main à son épée. Quand le vent agitait les fragiles étais du pavillon, il écoulait encore et se levait de même ; mais rien ne venait, et toute cette nuit se passa dans celte horrible anxiété, dans cette attente désespérée. Roger calculait les heures, les minutes ; dans son imagination, il rassemblait tous les habitants de Garcassonne sur la place de l'Orme; il entendait Ruât les exciter, il les voyait s'armer en masse, il calculait le temps qu'il leur lallait pour ces préparatifs et pour se réunir... puis ils sortaient de la ville, ils marchaient doucement, ils arrivaient au camp des croisés; c'était le moment : il leur avait donné deux heures pour cela, il écoutait le cri d'attaque qu'on allait pousser; mais le silence seul répondait, et Roger se rasseyait, la tête penchée sur sa poitrine, recommençant un nouveau pkan , faisant un nouveau calcul qui demeurait stérile comme le premier. Ce lut ainsi qu'il passa la nuit, jusqu'à ce que le jour parût, et que, cédant à la fatigue, il se jeta sur un siège *et se résolut à dunnir.

. A la môme heure , une femme ouvrait la portière d'une tonte cl examinait si quelqu'un ne pa?s:iit pas aux environs; lorsqu'elle se fut assurée qu'il n'y avait personne, elle

fit un signe, et un chevalier sortit : il lui donna un dernier baiser et s'éloigna. Mais cette femme, en levant les yeux devant elle, vit un cadavre qui pendait aux murs de Carcassonne, et rentra dans sa tente en poussant un cri.

Ce chevalier était Mauvoisin, la femme était Etiennette de Penaultier, le cadavre était celui de Pons de Sabran.

PRISE DE GARCASSONNE.

Un tumulte immense éveilla Roger, au moment où ses yeux commençaient à se fermer. Presque aussitôt Arnaud de Citeaux, Milon, Dominique et quelques chevaliers entrèrent dans la tente de Roger. Arnaud de Gîteaux avait la figure menaçante; et, sans prendre garde à Catherine et Agnès qu'il heurta du pied en montant sur l'estrade qui lui servait de trône, il s'adressa violemment à Roger :

— 0 sire vicomte ! lui dit-il, si votre corps n'habite plus la ville de Garcassomie, votre esprit y est resté. Malgré l'avertissement qu'ils ont reçu, vos chevaliers et bourgeois ont touché à la tête sacrée du sire de Sabran.

— De Pons? dit le vicomte avec douleur.

— Ils l'ont audacieusement attaché et pendu aux murs do leur infâme cité.

— Mort ? reprit Roger.

— Mort, assassiné par lâcheté et trahison ! s'écria Arnaud avec l'accent d'un homme qui était convaincu de bonne foi que c'était lâcheté et trahison.

— Alors, dit Roger en étendant solennellement la main vers le légat, que son sang versé retombe sur votre tête! car ce sang était le gage de ma liberté, et la corde qui m'attache ici est la même qui le tient pendu aux remparts de Garcas-

sonne ; c'est vous qui l'avez serrée à mon pied et pass(^e à son cou.

— Oh! reprit Arnaud Fans répondre à l'accusation, ils sauront ce. qu'il leur en coûtera d'avoir oublié mes avertissements. Jusqu'à la dernière goutte du dernier habitant, tout le sang de cette cité sera versé pour le venger.

— Faudra-t-il faire comme à Béziers? demanda sourdement une voix cachée derrière un casque, et que Roger reconnut pour celle de Montfort, quoiqu'il ne portât pas ses armes accoutumées.

— Gomme à Béziers ! répondit Arnaud, frappez sans grâce ni merci.

— Mais, reprit Milon, cette ville renferme peut-être quelques justes ; n'y eùt-il que ceux qui nous y servaient d'espions.

— Frappez toujours, répondit Arnaud, Dieu connaîtra les siens et les recevra dans son sein.

Les chevaliers sortirent en hâte ; et, à un signe d'Arnaud, la tente s'ouviit d'un côté, et laissa voir le camp, la distance qui le séparait de la ville et la ville elle-même dans tout son développement. La tente était située sur une élévation qui dominait toute la plaine, et elle s'apercevait de partout, comme elle voyait partout. Tandis que les troupes se levaient et se rangeaient dans leurs quartiers, les clercs qui se trouvaient dans le camp se réurissaient à la tente des légats, s'apprêtant à prier pour ceux qui allaient combattre.

— L'heure est venue du triomphe! s'écria Arnaud, priez, mes frères; et toi, dit-il à Roger, persécuteur des enfants proscrits de l'Eglise, regarde, et puisse le spectacle que tu vas voir faire entrer en ton cœur le repentir et l'humilité!

— Oh ! mes bons chevaliers, s'écria Roger en levant les yeux au ciel, que Dieu vous prête sa force, car c'est sa cause que vous défendez !

— H blasphème ! crièrent quelques voix.

— Silence 1 dit Arnaud, voici le signal.

Aussitôt, d'une voix forte, il entonna le yeni Creator. C'était le chant accoutumé pour exciler les croisés au combat, .c'était Va Marseillaise de l'époque. Agnès et Catherine, qui étaient demeurées près de Roger, fermèrent les yeux et tombèrent â genoux, en cachant, rnniuellement leur tète

dans leur sein. Cependant, aux chants des prêtres, les troupes sortaient du camp et s'avançaient vers la ville. Roger avait jiiijque là tenu la tête basse, n'osant, pour ainsi dire, regarder sa chute entière s'accomplissant dans la chute de Carcassonne. Cependant, lorsqu'un cri poussé par l'armée, parti d'un bout et arrivé à l'autre comme un long déchirement, annonça l'attaque, il ne put s'empêcher de lever la tête. Les deux jeunes tilles aussi se levèrent pour voir. Les prêtres suspendirent leurs chants, et tout le monde devint attentif. A ce moment, Roger ferma et ouvrit les yeux plusieurs fois ; il y passa la main, regarda Agnès et Catherine avec une sorte de terrt'jr, et leur dit :

— Suis-je fou ou aveugle? ne voyez-vous rien d'extraordinaire?

—- Rien... dit Agnès, rien...

Roger se reprit à regarder ; il devint pâle et se frotta les yeux, conrr e un homme qui comprend que ses sens lui manquer \ .

— Oh ! ,e ne vois rien sur les remparts, cependant...

— C'est qu'il n'y a rien véritablement, dit Agnès.

— Quoi 1 dit Roger, ni chevaliers, ni soldats, ni archers? — • Rien, dit Agnès. N'est-ce pas, Catherine ? rien; pas une

âme vivante l

Roger doutait encore, tant cela lui semblait hors de toute croyance, lorsqu'il entendit Arnauld s'écrier :

— Qu'on laisse les ribauds s'aventurer ; c'est un piège, assurément.

Ce doit être un piège, pensa Roger ; et chacun reprit son anxiété. C'était un singulier aspect véritablement que celui de cette armée qui s'était deux fois ruée à l'assaut de Carcassonne avec une fureur aveugle, lorsqu'elle avait vu ses murs couronnés d'armes et de soldats, et qui, maintenant que cette cité semblait morte et déserte, s'en approchait à pas craintifs, comme un enfant d'un dogue endormi. Quelques ribauds coururent jusqu'à l'une des portes, la frappèrent avec force, et s'enfuirent tout à coup épouvantés. Etait-ce qu'on les avait accablés de traits ou de pierres? C'était seulement que rien n'avait répondu, et que la ville était demeurée silencieuse comme une tombe. Toute l'armée s'arrêta d'un mouvement unanime, et les chefs coururent les uns vers les antres en se

358 LE VICOMTE DE BÉZfERS.

consultant vivement. L'un d'eux accourut vers Arnaulâ, et lui dit d'une voix émue :

— Seigneur légat, il y a maléfice et sorcellerie en cette affaire, et les plus résolus chevaliers craignent de s'avancer vers une ville défendue assurément par le mauvais ange. Ils réclament, contre cette puissance de l'enfer, le secours de la puissance céleste, et seraient d*avis qu'avant d'être attaquée la ville fût exorcisée et bénite), et que les légats, Té tôle au cou, le goupillon en main, s'avançassent au premier rang de l'armée.

Cette proposition jeta d'abord quelque embarras dans le visage des clercs, mais ce ne fut qu'-^h nuage, et parmi les plus obscurs de l'assemblée la lâcheté ou même la crainte étaient choses rares à cette époque où la vie était en danger : à cette époque aussi, l'Eglise n't lait pas, comme de nos jours, le refuge de quelques âmes faibles et craintives, mais la lice d'ambition où se jetaient les esprits les p us ardents et les âmes les plus passionnées. Arnauld se le\j onc en entendant cette proposition ; et, faisant porter un la ;e bénitier devant lui, il s'avança vers les murs de CarcassoJ^ine. Roger considérait ce spectacle avec un singulier étonnement. II avait trop de lumières et de hauteur dans l'esprit pour se laisser aller à la terreur qui semblait tenir toute cette armée : mais enfin il était de son siècle : les prodiges qu'il refusait d'admettre paraissaient d'une vérité si incontestable à la crédulité universelle, et le silence morne de celte cité avait quelque chose de si inconcevable, qu'un doute s'éleva en son cœur. Il ne sut ce qu'il devait croire, et, dans une singulière anxiété, il suivit attentivement des yeux la marche des légats, et les vit s'avancer au milieu des chants religieux jusqu'à une des portes de la ville. La ville demeura muette. Arnauld détacha de son cou l'étole qu'il avait revêtue, la passa à une de ces grosses aspérités de fer qui garnissaient los portes; et, tenant l'étole do la main gauche et le goupillon de la droite, il prononça d'une voix tonnante la formule connue d'exorcisme, et répéta par trois fois le vade rétro, Salarias^ en aspergeant la ville d'eau bénite. A ce moment un silence de désert régnait sur cette cité et sur toute cette armée qui s'était mise à genoux.

C'était chose ordinaire, pour ce temps, que d'avoir vu le

malin esprit, chassé par rexorcisme du corps d'un homme, en ï^orlir sous la forme d'un cochon^ ou d'un bouc, ou d'un dragon. Mais le malin esprit de toute une ville devait être d(î bien autre taille, et chacun s'attendait à quelque apparition monstrueuse et colossale qui allait obscurcir le jour. Mais rien ne parut, rien ne se fit entendre, pas le moindre gémissement; la ville ne se secoua pas jusqu'en ses fondements; elle n'eut pas de convulsives étreintes pour se débarrasser de la possession. On crut un moment que Satan avait résisté. L'armée était consternée. Mais Arnauld n'était pas homme à s'arrêter à un obstacle quel qu'il fût, et, se tournant vers les plus proches, il s'écria qu'il venait de recevoir par inspiration céleste la confession des péchés de toute cette armée, qu'il lui donnait complète et entière absolution. Chacun, se trouvant alors assuré de mourir en état de salut, se signa et se releva pour combattre.

Aussitôt le légat regagna la tente d'oii Roger voyait toute ces choses, aussi étonné que ses ennemis, sans oser cependant en tirer aucune espérance. Ceci n'était point la fin de ces étranges cérémonies. Un homme, un chevalier, s'avança vers la porte de la ville, où pendait l'étole d' Arnauld, et, clouant son gant à cette porte avec son poignard, il la délia au nom du Seigneur, en se proclamant le chevalier du Christ, et, selon la coutume, il répéta trois fois son défi et se retira ; ce chevalier était Simon de Montfort. Mais rien ne répondit encore; et le silence glacé qui tenait toute cette armée immobile devint un elTroi si profond, que le moindre événement extraordinaire y eût jeté plus de désordre que l'apparition d'une armée dix fois plus nombreuse. Montfort cependant venait de faire un acte d'audace qu'il ne pouvait laisser inachevé. Il prit d'une main une échelle et de l'autre son c pi^c ; soit inattention, soit volonté, il posa son échelle à l'endroit où pendait le cadavre de Pons et monta. L'armée entière, Roger, les jeunes filles, les légats, tous le suivaient des yeux. Il continuait à monter intrépidement, lorsqu'il arriva à la hauteur du corps du marquis de Sabran. Là, il s'arrêta un moment, car son échelle était trop courte poui arriver au sommet du mur. Devait-il descendre? devait-il tenter un effort désespéré ? Simon comprit que, s'il descendait, c'en était fait de celte espérance qu'il portait avec lui.

et à laquelle toute la résolution de l'armée était attachée. Il se décida. 11 mit son épée entre ses dents, et, se servant du cadavre comme d'un secours qui se trouvait placé là pour lui achever le chemin, il s'y cramponna et le gravit comme un tigre qui monte à sa proie, sauta sur le mur et y parut debout. Son audace, son apparition sur cette muraille ensorcelée changèrent en un enthousiasme ctTréné la terreur de toute cette armée, et Arnauld s'écria d'une voix qui retentit au loin :

— Saint, trois fois saint devant Dieu, celui qui a vaincu l'esprit malin!

~ Oh! dit Roger à Agnès à ce cri et à cet aspect, voilà le marchepied qu'Eliennette a préparé à la fortune de cet homme.

A ce moment, toute crainte avait cessé; l'armée s'était ruée en foule vers les murs de la cité. Les murs furent tumultueusement gravis, les portes frappées du bélier cédèrent bientôt, et toute celte armée se précipita à flots dans la ville. Roger se sentit prêt à défaillir; à chaque instant il s'attendait à voir ses bourgeois et chevahers précipités du haut des murs : mais la foule entrait toujours et personne ne sortait.

— Point de merci, dit Arnauld avec impatience, point de merci; ne le savent-ils pas?

Et ceux qui étaient restés en arrière se précipitèrent à l'envi pour avoir leur part du carnage. C'était un horrible tumulte, mais non pas celui d'un combat, ni celui d'une résistance désespérée, ni celui d'un égorgcment universel : c'était un bourdonnement sourd de gens allairés qui courent de toutes parts, s'alarment et s'appellent entre eux. Peu à peu toute cette armée s'engoulfra et disparut derrière les murs de la ville, de façon que le clergé, au milieu duquel se trouvait Roger, demeura presque seul sur le monticule où il était placé.

Roger, stupéfait, ne trouvait aucune explication à ce qui se passait sous ses yeux, lorsque tout à coup la tente est entourée et envahie, et une vingtaine d'hommes s'y précipitent furieusement : c'est Buat, c'est Saissac, Pierre de Cabaret, Lérida; ils se jettent sur tous les clercs désarmés, les dispersent en un dm d'œil, et Buat, donnant une épée à Roger, lui dit :

— A nous, à nous! à la fuiloî..., à la liberté!

Roger le reconnaît, pousse un cri de joie, et s'élance parmi les siens. 11 s'arrête un moment comme irrité de ne trouver personne à combattre, lorsqu'un cri d'épouvante, répondant à son cri de joie, arrive jusqu'à lui. 11 se retourne et voit Agnès et Catherine à genoux aux pieds d'un homme qui lient un poignard sur leur tête. Cet homme, c'est Dominique. Roger demeure anéanti.

-- Vicomte de Béziers, lui dit le moine, tes hommes nous ont montré le cadavre d'un chevalier pendu aux murs d'une ville pour prix de ta captivité. Je suivrai leur exemple : je montrerai au monde le cadavre de ces femmes pour prix de ta liberté.

-- Malédiction ! dit Roger, en voulant s'élancer sur lui.

La main de Dominique leva le poignard sur Catherine.

— Viens, dit Buat, en entraînant de quelques pas le vicomte furieux.

La main de Dominique leva encore le poignard. Roger s'arrêta, les yeux effarés, la mâchoire tremblante : les dents lui claquaient; il était pâle et avait les cheveux hérissés.

— Viens, lui disait Buat, qui voulait l'éloigner de la portée de cette vue et de ces cris de femmes.

Mais Roger demeurait immobile, n'osant fuir, n'osant se précipiter sur Dominique.

— Malheur sur nous I s'écria Buat, en saisissant Roger par le bras, on revient de la ville ; voici une troupe de chevaliers qui accourt : viens ! viens !

Pierre de Cabaret prit l'autre bras de Roger, et voulut l'entraîner; mais le vicomte leur résista comme un roc; Dominique était immobile.

— Les voilà ! les voilà, dit Buat : viens, Roger, viens. Le vicomte semblait cloué au sol.

— Va, va, sauve-toi 1 cria tout à coup Catherine avec une exaltation inouïe ; va, mon Rog. r !

Et, tirant elle-même un poignard qu'elle portait sous ses vêlements, elle l'enfonça dans sa poitrine, et tomba étendue aux pieds du moine. Roger échappa d'un bond aux mains de fer de Pierre et de Buat, qui le tenaient ensemble, et courut vers l/ominiquc : mais celui-ci, tenant d'une main les longs cheveux d'Agnès, qu'il avait saisie et renversée

î^iir ses genoux, le visage tourné vers le ciel, leva imijassiblenient son poignard sur la vicomtesse. Agnès était sublime ainsi : les yeux sur le poignard, les mains jointes, les lèvres agitées d'une prière, car elle croyait mourir aussi. Roger s'arrêta encore.

Rien ne peut peindre l'état de cet homme, dont chaque pas en avant ou en arrière était la mort d'une autre, la mort d'une entant qui s'était dévouée pour lui. Tous les supplices de renier passèrent dans l'àme de Roger pendant cette agonie d'un instant. Oh ! que ne souffrit pas aussi cette jeune fille, la mort devant les yeux, pantelante sous ce poignard ! Ce qu'elle soutrrit, si cela eût duré plus longtemps, l'eût sans doute fait mourir, mais elle ne mourut pas : car Roger, demeuré immobile à son aspect, saisi au cœur d'une pitié invincible, les yeux troubles, les mains pendantes, Roger laissa tomber son épée, et du geste, sans pouvoir prononcer une parole, fit signe à ses libérateurs de s'éloigner.

Peut-être n'eussent-ils pas obéi, si de grands cris ne leur eussent annoncé l'approche des chevaliers avertis par les clercs, et qui arrivaient en toute hâte. A peine restait-il aux amis de Roger le temps de fuir et de s'échapper : ils partirent : Buat s'éloigna le dernier, promenant autour de lui un horrible regard de rage et de désespoir ; enfin il disparut en criant à Loger :

~ Tu me reverras, frère, ta me reverras. L'abbé de Citeaux revint, et les chevaliers, qui étaient accourus, lui apprirent qu'on n'avait pas trouvé dans Carcassonne un seul homme vivant ; pas une femme, pas un enfant ; que la ville était déserte, comme si les habitants se fussent engloutis ou envolés. Les légats, à cette nouvelle, demeurèrent d'abord aussi épouvantés que surpris, croyant qu'il y avait véritable sorcellerie, car aucune recherche n'avait encore pu faire découvrir par où les habitants de Carcassonne avaient ainsi disjjaru.

Roger seul eût pu le couiprendre et le leur dire, mais il n'entendait ni n'écoutait rien : les yeux fixés sur le cadavie de la malheureuse Catherine, auprès de laquelle Agnès était a genoux, le vicomte regardait, et i ..aurait, pour ainsi dire, à ce cadavre l'amour d'une belle jeune fille, qui déjà lui avait sacriiié lou honneur et la pureté de son nom, et n'a-

LE VICOMTE DE BÉZIERSi -^^3

vait reçu en échange que les douleurs poignantes do l'amour, et qui maintenant lui jetait encore sa ^ie, après qu'elle avait vu que cet amour n'était plus la seule pensée de Roger; lui jetant sa vie; autant peut-être par désespoir que par dévouement ; car depuis que Catherine était entrée dans cette tente, où Agnès était entrée avec elle, elle avait compris qu'elle ne pouvait plus usurper des droits qu'ellemême avait aidé à rendre si sacrés. Agnès pleurait, elle pleurait sincèrement. En effet, sa jalousie, si elle ne l'eût oubliée pour le salut de son époux, avait dû fuir par la blessure ouverte au cœur de Catherine. Roger seul souffrait véritablement. Mais l'histoire de tout ce qui bouleversait son âme, l'histoire d'un de ces moments où les douleurs acres et violentes tourbillonnaient et se ruaient dans le cœur l'envahissant et le déchirant ensemble, cette histoire serait trop longue, et ce récit appelle déjà sa fin.

Donc Roger ne fit pas attention à ce qui se dit à ses côtés, et ce ne fut que longtemps après qu'il comprit que Buat s'était servi, pour sauver les habitants de Carcassonne, du souterrain dont ii lui avait révélé le secret.

LE UÉDECIN.

C'était dans une chambre haute du château de Carcassonne, et du môme aspect que celle dont nous avons donné la description au commencement de cet ouvrage. Le jour était sombre et pluvieux, car on était déjà arrivé dans le mois de septembre ; la vue s'étendait au loni sur la ville, et au delà de ces murs on voyait une campagne nue et désolée ; les bois qui couvraient le sommet de quelques collines étaient troués de larges brèches faites par la hache, sans mesure ni

soin, car des arbres tout entiers gisaient sur le sol avec leurs branches; les vignes qui tapissaient le penchant de ces coteaux ne se devinaient qu'à quelques pieds chargés de feuilles et qui avaient échappé à la dévastation ; les arbres fruitiers pliaient leurs branches mourantes vers la terre : ceux qui étaient debout avaient tous été frappés par la cognée,pour les faire périr, quand on n'avait pas eu le temps de les abattre ; on voyait qu'une saturnale de destruction avait passé sur cette contrée.

Dans cette chambre, un jeune homme assis sur une escabelle, une jeune fille assise sur les genoux du jeune homme, regardaient à travers une fenêtre grillée ce triste et vaste tableau.

— Roger, dit la jeune fille, vois, que sont devenues tes belles comtés si resplendissantes de vie et de joie lorsqu'elles t'avaient pour seigneur? Ce n'est plus que désolation, là comme ici, dehors ainsi que dans la prison.

— Agnès ! mon amour! dit Roger; n'oublie pas que Buat m'a crié : Frère, tu me reverras 1 Buat est libre, et s'il est libre, je le serai; s'il vit, je vivrai : ayons espérance en lui, Agnès; si quelqu'un peut arriver jusqu'à moi, c'est lui, car seul il connaît le secret du château.

— Mais, dit Agnès, à quoi lui sert de connaître ce secret? Tu sais bien qu'il lui est impossible d'en profiter ; car, par un malheur incompréhensible, notre geôlier est le maître de cette issue.

En effet, voici comment était disposée la prison où Ton tenait Roger. La tour où il logeait était celle où se trouvait Tcscalier qui conduisait au souterrain par lequel s'étaient évadés les habitants de Carcassonnc, et dont nous avons donné la description ; mais la chambre qu'habitait le vicomte n'était pas celle où aboutissait cet escalier. Celle-ci était occupée par Raymond Lombard en personne, et c'est à l'étage supérieur qu'on avait relégué Roger. Cfct étage n'ayant pour toute issue qu'un petit escalier qui descendait dans cette chambre, Raymond s'en était emparé, ne se fiant qu'à lui seul de la garde de son prisonnier. De cette façon, personne ne pouvait arriver, ni de nuit, ni de jour, jusqu'à la prison de Roger, sans passer par la chambre de Lombard.' Outre cette précaution, il portait toujours avec lui les clefs

qui fermaient l'escalier d'un étage à l'autre. Chaque étage était composé de plusieurs salles, et dans celui où Lombard était logé, Tune d'elles était sans cesse occupée par des soldats prêts à accourir au moindre bruit. Une attaque de vive force par l'escalier dérobé était donc presque impossible. Une autre de ces salles servait à l'habitation de Foë, et la jalousie de Lombard la tenait aussi bien fermée que la prison de Roger, quoiqu'il n'eût pu encore obtenir de cette esclave qu'un dégoût qu'elle lui montrait audacieusement, et quoique sa résistance aux désirs de son maître eût été souvent jusqu'à braver la mort. Avec le vicomte et sa femme, on avait enfermé dans Tétage supérieur, pour les servir tous deux, l'Africain Kaëb ; mais il n'en pouvait pas sortir non plus, et aucune nouvelle de l'extérieur n'était arrivée jusqu'au vicomte depuis le jour de son arrestation. Après ces éclaircissements nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre, écoutons le reste de l'entretien du vicomte et de sa jeune épouse.

— Ce que Buat ne pourra accomplir par force, il le tentera par la ruse, dit Roger. Je ne sais pourquoi j'ai ce soir une espérance dont je ne saurais dire la cause ; mais il me semble, Agnès, que notre captivité va bientôt fmir.

— Ah ! dit Agnès après un long silence, si Catherine vivait, j'espérerais comme toi.

— Catherine 1 dit Roger en devenant triste, pauvre Catherine !

Agnès se mit à regarder Roger et devint triste à son tour ; puis, comme si elle eût entendu la pensée de Roger, elle lui dit avec un accent où se trahissait sinon de l'amertume, du moins de la douleur :

— Oui, elle t'aimait bien, cella-là ; elle fa aimé jusqu'à mourir...

Quelques larmes silencieuses tombèrent des yeux d'Agnès sur les mains de Roger. Il tressaillit.

— Et toi, mon amour, dit Roger, toi, n'as-tu pas voulu me sauver comme elle? Oh ! le souvenir et le nom de Catherine me seront toujours chers et sacrés; et si jamais je deviens puissant, je lui ferai élever un plus riche tombeau qu'on n'en a fait jamais à une reine. Mais nous y viendrons pleurer ensemble \ ensemble, entends-tu, Agnès? Et son ombre ne

sera point jalouse de mon amour pour toi, enfant ; car c'était la mCnne âme dans deux corps dilFérenls.

— Dis-tu vrai, mon Roger? dit Agnès, et m'aimes-tu comme tu l'aimais?

En parlant ainsi, elle appuya sa tête sur celle du vicomte et passa les mains dans ses cheveux. Tous deux avaient repris leur silence, lorsque tout à coup Agnès poussa un cri de surprise, car quelque chose venait d'effleurer son front avec la rapidité d'un éclair. A l'instant même un bruit léger se fît entendre au fond de la chambre.

— Qu'as-tu? dit Roger qui ne s'était aperçu de rien.

— Je ne sais, répondit Agnès en se levant; il me semble que quelque chose a passé devant mes yeux. N'as-tu rien entendu?

— C'est Kaëb, reprit Roger, qui aura fait ce bruit. ~ Gela se peut, dit Agnès; mais j'ai eu peur.

En disant ces paroles, elle parcourut la chambre et marcha sur une baguette qui roula sous son pied. Elle se baissa pour la ramasser.

— C'est une flèche, s'écria-t-elle.

— Une flèche! dit Roger.

Il la prit et l'examina; elle n'avait rien d'extraordinaire.

— Oh! dit Agnès, c'est quelque soldat croisé qui nous a vus et qui nous a pris pour but. 0 Roger! celte prison sera notre tombeau.

— Non, reprit le vicomte; non, le fer de cette llôche est émoussé, et il n'y a qu'un bras au monde qui puisse lancer si juste une pareille flèche à une telle hauteur.

Il courut vers la fenêtre, mais ne vit personne au pied de la tour, personne hors des fossés du château. Cependant un sifilet aigu se fît entendre ; il venait d'assez loin pour qu'on n'en put saisir la direction. C'était un signal dont les routiers se servaient entre eux. Roger rentra dans la chambre.

— Celte flèche vient de Buat , dit-il , je n'en puis douter.

Il l'examina de nouveau sans y rien découvrir ; il en arracha le fer et les barbes : c'était une flèche commune, et Agnès secoua la tête en souriant tristement. Roger voyant son examen inutile, lui dit :

' — C'est un avertissement sans doute, mais que signifie-

t-il ? Peut-être il en viendra un nouve;iu. Il faut briser cette fièche et en faire disparaître les morceaux.

11 cassa la flèche en deux et aperçut un mince parchemin roulé qu'on y avait introduit.

— 0 Buat! s'écria Roger, mon frère, cœur ingénieux et nohle, c'est toi...

Agnès s'approcha. Le parchemin était à peine large de deux lignes et de la longueur de la main. Roger y lut ces morts : « Faites semblant d'être malade et demandez un médecin. »

Le lendemain, lorsque Lombard monta dans la prison, Kaéb, à qui le viguier remettait les aliments de Roger et d'Agnès, Kaëb lui dit :

— Sire Lombard, mon maître est malade et souffrant ; il a passé la nuit à se plaindre, et vous savez s'il doit y avoir une vive douleur dans le corps du vicomte pour qu'il l'exhale en plamtes et en soupirs.

— Malade ! reprit Lombard ; malade, sa vie n'est pas en danger, je pense ^

— Comme la vôtre est attachée à la sienne, c'est à vous à vous en assurer, reprit l'esclave.

— Ai-je pour cela les connaissances qu'il faut? dit Lombard. Cependant, je vais le voir.

— En ce cas, allez vêtir un casque et une cuirasse, reprit l'esclave, et faites qu'on Tenchaîne sur son lit, car vous savez qu'il a juré de vous arracher l'âme du corps si jamais vous vous montrez devant lui.

— Eh bien I dit Lombard, je saurai ainsi s'il est malade.

11 entra dans la chambre de Roger. Celui-ci était sur son lit, Agnès à genoux à côté de lui. Lombard s'approcha du lit ; Roger resta immobile.

— Soulïre-t-il ? dit le viguier à voix basse en s'adressant à Agnès.

Roger se retourna, et comme un homme qui tente un effort impossible, il se leva sur son séant ; et, se laissant retomber, il dit d'une voix sourde :

— Ah traître ! traître ! Puis, après de nouveaux efforts, il ajouta en se détournant : Oh! je bénirai ma mort si elle doit entraîner la tienne.

LûUîbard resta un moment immobile ; Agnès alla vers lui

en le suppliant de s'éloigner, mais sans lui parler de la nécessité d'un médecin. Roger connaissait trop Lombard pour ne pas savoir qu'il soupçonnerait toute demande qui lui serait trop clairement adressée, et il avait dit à Agnès de ne point lui témoigner ce désir, parce que l'idée d'appeler un médecin lui venant de la nécessité d'en appeler un, il ne se méfierait pas de sa propre pensée. Lombard sortit et retrouva Kaëb dans la chambre voisine. Déjà il calculait en sa tête le danger qui se présentait. Simon deMontfort, en quittant Carcassonne, lui avait confié la garde de Roger ; mais Lombard s'^Hait aperçu qu'il avait changé de maître seulement, et les menaces de Simon, que Lombard avait crues sincères, n'allaient pas moins qu'à le faire mourir dans les tortures, si, par sa faute, il arrivait malheur à son prisonnier. Montfort n'en était pas encore venu à oser mettre au grand jour toute l'étendue de son ambition, et le soin qu'il avait pris pour assurer la vie de Roger, lui avait concilié l'estime de ses ennemis mêmes. Le viguier ne savait trop que décider, lorsqu'il vit l^neb qui le considérait attentivement. Une pensée lui vint, et, s approchant de Kaëb, il lui dit:

— Esclave, ceux de ton pays sont adonnés à toutes sortes de connaissances secrètes ; il n'est pas que tu ne saches quelques plantes merveilleuses qui guérissent les plus cruelles maladies?

— ■ Sire Lombard, reprit l'esclave, ces connaissances sont en général le partage des femmes dans nos contrées ; il n'y en a pas une seule qui ne sache l'art de faire des poisons, l'art de les combattre et de les guérir; Foë est surtout liabi'^ en ces sortes de choses ; envoie-la près du vicomte, je te jure qu'elle le soignera avec zèle.

Lombard devint pâle, et Kaëb sourit. L'esclave savait bien qu'il avait porté un coup sensible au viguier; mais, désespéré dans son amour, il se réjouissait de faire partager à un autre le supplice de la jalousie qui le rongeait. Buat avait bien deviné l'unie de cet homme. Entre Lombard, qui était possesseur de Foë, et Roger, qui en était aimé, la haine de Kaëb avait choisi l'obstacle présent. 11 ne pouvait enfoncer un poignard au cœur de Lombard, mais il y enfonçait son amèrc et fatale parole. Cependant Lombard ne répondit pas ;

il sortit, et, quelques moments après, il envoya chercher le juif Nathauins : ce juif était du nombre des habitants de Garcassonne qui étaient rentrés dans la ville sur la foi de Montfort, celui-ci ayant promis protection à tous ceux qui reviendraient l'habiter.

— Le soir venu, on introduisit Nathanias en présence de Lombard. Le juif était tremblant, et ce fut à peine s'il eut la force de demander ce qu'on voulait de lui.

— Hélas ! dit-il en entrant, messire Lombard, je suis un pauvre médecin qui vit retiré de ce monde et qui ne contrevient en rien aux saintes lois de notre seigneur le très-illustre comte de Montfort, devenu général de l'armée des légats. Je sais qu'il est le plus noble et le plus vaillant chevalier de toute la France, et je le proclame en tous lieux, et si quelqu'un vous a dit le contraire, soyez assuré qu'il a menti.

— Paix, chien de juif, lui dit brutalement Lombard; si tu meurs sur un bûcher, comme tu le mérites, ce ne sera pas aujourd'hui; j'ai besoin de toi, mécréant.

— Etes-vous malade? reprit Nathaniag avec empressement, où la belle Foë, voîre chère maîtresse, a-t-elle besoin qu'on la délivre de quelques nausées ou maux de cœur qui la tourmentent?

— Te tairas-tu? reprit Lombard. Grâce au ciel, je n'ai nul besoin de toi, et Foë n'a ni nausées, ni maux de cœur, la folle qu'elle est; mais cet homme qui est en cette tour est ^^ en danger de mort, peut-être, et lui malade, je suis malade. IHr .

Nathanias ne comprit pas, et Lombard reprit avec une hu- ^^ * meur plus marquée :

— Eh bien! lourde bête de savant que tu es, ne m'as-tu pas entendu, et ne vois-tu pas qu'il s'agit du vicomte Roger?

Le médecin se recula avec etîroi, et, secouaut la tête lentement, il répondit :

— Messire, la sauté du vicomte est chose dont ni moi ni autre ne doit se mêler. Non, non, je ne puis, car si le vicomte mourait en mes mains, qui me garantirait que ma vie, comme la vôtre, ne répondrait pas de la sienne? Ceci est une affaire entre vous et lui.

— Damné juif! s'écria Lombard avec colère, qui s'occupera d'un misérable tel que toi?

— Messire, dit Nathanias, il y a des potences de toutes tailles. Je ne puis, vous dis-je, je ne puis.

— Eh bien ! lui dit Lombard, n'oublie pas une chose : maintenant que tu es au château, tu n'en sortiras plus; et songe que si tu ne guéris le vicomte dans deux jours, je te ferai pendre le troisième.

— Miséricorde! s'écria le juif avec désespoir, puis-je répondre de la vie de ce vicomte? et d'ailleurs, si je consentais à le traiter, le pourrais-je sans préparer les médicaments qui lui sont nécessaires?

— Ah! tu cherches un moyen de t'évader, dit Lombard; mais, par le sang du Christ qui te brûlera dans l'éternité, tu ne sortiras d'ici que lorsque le vicomte sera aussi bien portant que moi.

— Eh bien ! dit Nathanias profondément attristé, je le tenterai cartainement.

— Et si tu réussis, tu seras libre.

— Et qui me paiera? dit soudainement Nathanias.

— Ah ! vieille barbe, dit Lombard presque en riant, je ne te connaîtrais pas pour juif, je ne te connaîtrais pas pour Nathanias, que je t'aurais deviné à ce mot. Ne seras-tu pas assez payé de n'être pas pendu ?

— C'est un marché que je ne puis faire, dit le juif; ce n'est ni la coutume, ni la justice. La charte du vicomte de Trancavel déclare que le médecin sera payé quand il aura guéri le malade, et que, si le mala Je est noble, le paiement sera d'un marc d'argent.

— Eh bien! dit Lombard, je t'en donnerai dix.

— Dix ! s'écria Nathanias avec une joie toute juive, dix marcs d'argent i c'est beaucoup. C'est assez, reprit-il un moment après ; ce n'est pas trop, ajouta-t-il en changeant de ton ; car, moi qui suis un misérable, je paierais bien plus cher un service bien moins important.

— Que ce soit beaucoup ou pas assez, dit Lombard, ce sera ainsi. Allons, viens chez le vicomte.

Tous deux gagnèrent l'escalier et montèrent à l'étage supérieur. Nathanias, après avoir salué le vicomte, qui fut Burprisdele voir, s'approcha lenlemeutde lui; il le considéra un. moment. Il lui tâta le pouls, et dit après un a^sez long silence ;

LE VICOMTE DE BÉZIERS. à7t

— Ce n'est rien ; c'est une maladie qui fait cruellement souffrir, mais qui se peut guérir aisément. Je vous préparerai, sire vicomte, une boisson qui vous soulagera en moins de deux heures, et demain vous serez guéri. Il faut que vous soyez guéri demain, ajouta-t-il rapidement et à voix basse. Je viendrai dans la nuit. Lisez.

Le vicomte ne put s'empêcher de tressaillir; il regarda ce médecin : c'était bien Nathanias, et cependant il avait cru entendre la voix de Buat. Lombard, toujours soupçonneux, s'approclia.

— Avez- vous fini? dit-il.

— Oui vraiment, dit Nathanias, je n'ai plus affaire ici; il n'est pas même nécessaire que je remette moi-même cette boisson au vicomte, pourvu que je sois assuré qu'elle lui sera remiso.

~ Eh bien ! dit Raymond Lombard, je me chargerai de ce soin.

Nathanias redescendit avec Lombard, et se mit en devoir de préparer la boisson qu'il avait promise au vicomte.. Use fit allumer un brasier sur lequelil plaça un vase de terre, et se lit apporter un grand nombre d' herbes communes qu'il triait et épluchait avec soin, et qu'il pesait ensuite en les jetant dans l'eau à doses différentes. Lombard le regardait faire, et Nathanias n'y paraissait pas prendre garde. Cependant toutes les fois que Lombard allait, soit vers la porte qui menaU à la salle des gardes, soit vers la fenêtre, le juif parcourait l'appartement d'un regard, et semblait en observer attentivement la disposition. Lorsque tout fut prêt, il dit à Lombard en entr'ouviant la porle de la salle des gardes :

— Maintenant, sire Raymond Lombard, il faut passer de ce côté.

— Pourquoi cela? dit le viguier.

— Parce que le moment est venu où l'œuvre va s'accomplir, et où il faut que je sois seul pour les dernières opérations.

— Tu vas faire quelque sorcellerie, enfant de Satan; n'en pnis-je être témoin?

— Ahl dit Nathanias, le moment favorable va s'écouler, et ce sera à recommencer; et si je ne reste seul, je jure que je ne ferai rien.

— Soit 1 dit Lombard en s'éloignant.

Mais au lieu de passer par la porte que lui ouvrait Natha- Dias, il en prit une autre.

— Oh! dit Nathanias en jetant un regard furtifdansla chambre, cette tour est plus vaste qu'elle ne semble du dehors.

Lombard sortit sans lui répondre, et Nathanias resta seul. Il parcourut rapidement la chambre, alla jusqu'à Touverture de la fenêtre, où il examina la porte secrète de l'escalier secret. Mais ce n'était plus Nathanias à l'air humble et rampant, vieillard courbé à la voix tremblante ; c'était une allure ferme et décidée : c'était Buat. Après ce rapide examen, il prit le vase où bouillaient ensemble toutes les herbes qu'il s'était fait remettre, et les jeta par la fenêtre. 11 versa dans le vase un peu d'eau, et, ouvrant la porte par laquelle Lombard était sorti, il lui dit :

— Sire Lombard, tout est fini.

L'instinct de la jalousie était si puissant chez le viguieri qu'il repoussa le juif avec violence, et referma à clef la porte de cette chambre ; mais Nathanias avait aperçu Foë.

— Qui t'a permis d'entrer? lui dit-il.

— Sire viguier, dit humblement Nathanias, je croyais bien faire de vous avertir le plut tôt possible.

~ Tu as raison, reprit Lombard; voyons cette boissou.

Nathanias lui présenta avec un air de triomphe l'eau qu'il avait versée dans le vase, et le viguier la regarda avec stupéfaction.

— C'est cela? dit-il.

— Vjv]a\ et si le vicomte n'est pas guéri d'ici à demain, vous pouvez me faire pendre.

Lombard regarda le juif et le vase l'un après l'autre, et finit par dire :

— Il n'y a que des mécréants, qui ont commerce avec le démon, qui puissent donner cet aspect à une eau où on cuit plus de dix sortes d'herbes. Je te le dis sur mon âme, Nathanias, tu mourras sur le bûcher.

• A ces mots, il prit le vase après s'être signé, et monta jusque chez Roger. Nathanias courut à la porte de Foè.

— Fo(;! dit-il à travers l'ouverture de la serrure.

Et l'esclave, étonnée de s'entendre ainsi appeler par une voix étrangère, colle son oreille à la porte.

— Foëj dit Nalhanias, il faut sauver Roger.

— Gomment? dit l'esclave.

— 11 suffit d'éloigner Lombard de cette chambre. Le pourrez-vous ?

Foë ne répondit pas. Baat, ou Nathanias, trouva que son silence durait un siècle. 11 écoutait. Enfin Foë répondit d'une voix altérée :

— Je le puis...

— Comment? dit à son tour Buat.

— Demandez, dit Foë, à m'acheter un secret qui est précieux pour votre science.

Buat entendit Lombard descendre de l'escalier et s'éloigna de la porte. Dès que le viguier eut refermé celle par laquelle il venait d'entrer, le médecin lui dit:

— Eh bien! maître Lombard, j'ai fait ce que vous avez voulu, maintenant baillez-moi mes dix marcs d'argent et permettez-moi de sortir de ce château.

-- Tu te railles de moi, chien de juif, dit Lombard. Noire marché est que tu seras pendu si le vicomte n'est point guéri demain, et je crois qu'il faut que je commande la corde; car il m'a pris fantaisie de goûter ton remède avant de le présenter au vicomte, et, sur mon âme, je crois que c'est de l'eau pure que tu m'as donnée; et j'en attendrai reilet pour te mettre en liberté.

— Oh 1 dit Nalhanias, voilà en quoi ce médicament est merveilleux! Mais, reprit-il, après un moment de silence, mes études ne sont rien auprès des connaissances qui se transmettent de race en race chez les enfants africains de Mahon! et je suis sûr que votre esclave, Foë, en connaît pour lesquels je donnerais toute ma science.

— Oui ! dit Lombard en ricanant et en regardant d'un air de mépris le juif à barbe grise et au dos voûté.

— Oui, vraiment; et si votre esclave était à vendre, je la paieniis plus cher que prince n a jamais payé une province.

— Une esclave comme Foë, à un chien de juif comme toi! dit Lombard avec colère. Tu mérites d'être pendu d'y avoir seulement pensé.

— Là, lui dit Nathanias en calmant Lombard du geste,

VOUS vous méprenez, beau sire. Vous oubliez que je suis un vieillard à qui sont devenues indifTérentes les choses ù quoi vous pensez. D'ailleurs, notre loi ne nous défeud-elle pas d'avoir commerce avec les infidèles?

— Je t'ouvrirai le crâne si tu prononces un mot de plus, dit Lombard en allant vers la porte de Foë.

— Bah! dit le juif, après un moment de silence, tout ceci ne sont que fadaises ; et si votre esclave voulait seulement me dire un secret que savent toutes les femmes de son pays, je vous tiendrais quitte des dix marcs d'argent convenus.

— Vraiment! dit Lombard qui s'arrêta; dix marcs d'argent! Si tu en offres dix le secret en vaut cent.

— S'il en vaut cent, j'en donnerai cent, dit Natbanias.

— Alors, dit Lombard, il en vaut mille.

— Mille ! reprit Nathanias, c'est plus qu'un médecin n'en peut amasser toute sa vie. J'ai dit dix marcs d'argent.

— Tu as dit cent, reprit le viguier, qui commençait à se prendre au piège.

— Dix. J'en puis donner dix; mais pas un déplus.

— Alors, va au diable ton patron, dit Lombard en sortant.

— J'ai peut-être dit cent, reprit le juif.

— Ni dix, ni cent, répliqua le viguier. Je suis fou d'écouter tes paroles. Est-ce que je fais commerce de médecine?

Nathanias eut l'air de se consulter, et arrêta Lombard par le bras. Puis il dit en secouant la tête:

— Ce serait folie d'en donner mille.

— Tu les donnerais? dit Lombard repris à cette somme énorme; et que te faudrait-il pour cela?

— Oh! un entretien d'un moment avec l'esclave.

— En ma présence, dit Lombard, dont la vieillesse apparente du médecin ne rassurait pas la jalousie.

Buat rélléchit, et, se liant à l'inteUigence de Foë, il réfionûit avec assurance :

— En votre présence, sire viguier.

— Eh bien! dit celui-ci, c'est un marché conclu, si toutefois je puis la décider à faire une chose que je désire.

— Oli! reprit Bual, continuant son rôle do Nathanias, je verrai bien si elle me tromi'e.

Ce dernier trait ét;iit si francloment juif, qu'un plus lin que Lombard y eût été pris. Sans doute Foë (it de son côté

toute la résistance qu'il fallait pour écarter tout soupçon d'intelligence; car l'entretien fut long entre elle et Lombard.

Enfin, ils reparurent ensemble.

Buat demanda à l'esclave, en termes auxquels il n'attachait aucan sens véritable, mais qui avaient pour but de tromper Lombard, si elle connaissait le remède puissant qui fermait en un jour les blessures les plus profondes.

— Je puis vous le dire, répondit Foë ; mais je vous nommerais les sucs qui le composent, que, si je ne vous en montrais la préparation, ce serait peine perdue.

— Ne peux-tu le faire ici? dit Lombard.

— Je le puis, dit Foë.

— Devant moi? reprit son maître.

Foë leva les yeux sur lui, et avec une expression de haine où il se mêlait une profonde cruauté, elle répondit :

— Devant vous? cela se peut.

— Eh bien ! reprit Lombard, dis ce qu'il te faut, on te le procurera.

Foë demanda diverses substances qu'il fallut envoyer chercher hors du château, et, pendant ce temps, une conversation presque familière s'établit entre les trois acteurs de cette scène. Buat cherchait toujours à deviner dans les paroles de Foë quelque sens caché qui ne s'adressât qu'à lui ; mais il ne put rien y saisir. Il crut qu'elle voulait protiter du moment où la préparation de ces substances les rapprocherait plus librement l'un de l'autre; mais quand ce moment fut arrivé, Foë y apporta une telle attention, et Lombard une telle surveillance, qu'il ne put obtenir une parole de l'esclave. Et tout se serait passé dans ce silence et ce doute, si tout à coup un homme ne fût entré dans la chambre, disant qu'un messager parti du camp du sire de Moutfort, venait d'arriver tout couvert de sueur et de boue, tant il avait hâté sa marche. Lombard ordonna qu'on le fit monter, et Buat et Foë, qui au nom de Montfort avaient prêté l'oreille, se regardèrent fixement l'un l'autre. Lombard reçut le message des mains d'un homme qui véritablement semblait avoir fait une course rapide. Il se relira pour Ure le message à l'écart, près d'une lampe accrochée au mur. Buat prolita du moment, et dit tout basa Foë, eu prenant le vase où elle avait versé sa préparation :

— Et maintenant?

— Maintenant, répondit Foë, laissez-moi ce vase. .

— Ce vase? Qu'est-ce donc? dit Buat étonné.

— Du poison, répondit Foë d'une voix sourde.

— Du poison! répliqua Buat, qui, dans sa surprise, ne put modérer l'éclat de son exclamation.

— Du poison ! répéta Lombard, en se levant et en arrachant le vase à Foë. Ah! misérable juif! dit-il à Buat, tu viens acheter ici du poison? pour qui? pour le vendre à tes pareils et en faire commerce contre les chrétiens. Je ne sais ce qui me tient de te jeter par la fenêtre.

— Si vous faisiez cela, dit Foë, vous n'oseriez dormir cette nuit dans cette chambre.

— Oh ! je n'ai pas peur des revenants, dit Lombard. Rentre, Foé; et toi, juif, va-t'en au chenil que je t'ai fait préparer, et n'oublie pas que si le vicomte n'est pas bien portant demain, tu seras pendu au sommet de cette même tour; et souviens-toi que, s'il est guéri, la seule grâce que je puisse te faire, c'est de te faire chasser de Garcassone à coups de paule.

— Buat avait compris le terrible dessein de Foë; il avait presque reculé en son esprit à l'idée de le voir exécuter; et maintenant que ce moyen paraissait lui échapper, il en sentit un désespoir cruel ; il voulait essayer uu nouveau moyen et gagner du temps.

— Hélas! reprit-il, que voulez-vous que je devienne?

Lombard le prit par l'épaule et le poussa rudement dehors; mais Buat observait Foë, qui, les yeux baissés et les lèvres tremblantes, semblait prendre ime terrible résolution. il fit semblant de chanceler, et s'approcha assez près de l'esclave pour entendre ces mots :

— Venez la nuit prochaine, il ne sera pas dans celte chambre.

— Après que Lombard l'eut poussé tout à fait dehors, Foë rentra, et Lombard, posant la lampe sur la tab'e, à côté du vase où était le poison, s'assit et commença la lecture du message de Montfort.

LE VICOMIE DE BI^.ZIKHS. 37T

Page 1