‹ Le vicomte de BéziersChapitre 3 sur 22 · LES ROUTIERS · texte numérisé non relu

LES ROUTIERS

Le nom que la dame de Penaultier venait de prononcer eût alarmé tout autre que le vicomte, car il lui apprenait qu'elle le laissait seul avec le plus fameux des bigrands qui, sous le nom de routiers ou de mainades, désolaient la Provence. On racontait des choses merveilleuses de son audace et de sa force. Sa cruauté avait jeté l'épouvante dans les campagnes, et Roger ne devait pas ignorer qu'il était pour cet homme un objet particulier de haine. En elfet, il avait expulsé sa compagnie de ses territoires et n'avait jamais manqué de faire pendre au gibet de ses châteaux, soit les morts que les routiers avaient laissés ^ians ses rencontres, soit les prisonniers qu'on avait faits dans le combat. Roger, après un moment de silence, se prit à considérer son

ennemi. Celui-ci resta immobile durant cet examen. On eût dit quMl se complaisait à laisser parcourir ainsi son énorme stature et la musculeuse ondulation de ses membres. Peutêtre, en sa pensée, se plaçait-il en face de Roger comme un destin \ivant et inévitable ; car il ne paraissait pas probable qu'un jeune homme, au corps élégant et frêle, pût tenter une lutte avantageuse contre cet athlète puissant, dont les formes, développées jusqu'aux extrêmes delà force, attestaient que ce qu'on racontait de sa vigueur n'était pas mensonge et vaine renommée. Une sorte de satisfaction vaniteuse se laissait voir sur le visage de Perdriol, et l'air moqueur, le perfide sourire avec lequel il supportait l'inspection curieuse de Roger, semblaient une assurance intime de sa supériorité et de la crainte qu'elle devait jeter dans l'âme du jeune homme.

Quelque redoutable que fut l'aspect de ce briganl, il n'inspira cependant aucune appréhension au vicomte. Roger avait à la fois ce courage qui méprise le danger le plus certain, et cette confiauce déjeune homme qui ne voit de danger nulle part. Toutefois il pensa que le résultat d'une lutte avec Perdriol, si elle ne lui était désavantageuse, lui causerait du moins un retard considérable, et il voulut décider sur-le-champ quel parti il lui fallait prendre pour en finir au plus vite. Ainsi donc il adressa la parole au routier et lui dit :

— Combien t'a donné la belle Louve pour ma tête et mes cheveux, maître brigand? Dis-moi un peu ce qu'elle estime mort celui à qui elle n'a rien refusé vivant*^

Perdriol secoua dédaigneusement la tête à cette question et répondit à Roger :

— Etiennette est une folle, et je ne t'arracherais pas un cheveu de la tête pour ces vingt pièces d'or, bien qu'elles soient de monnaie pure et sans alliage, et frappées au coin des comtes de Comminges.

— Alors, dit le vicomte, en voici vingt autres et laisse-moi passer. Et il lui jeta une bourse d'une peau souple et mince, dont la forte odeur décelait l'origine.

— Ce n'est pas à ce prix, répliqua le brigand, en laissant tomber la bourse à terre, que je traiterais de ta rançon, si j'avais dessein de le faire, et il me faudrait d'autres sommes

que tes vingt pièces d'or pour te rendre ta liberté. Mais sache, vicomte de Béziers, que j'en eusse donné cent fois autant pour l'heure qui est arrivée. Enfin, Roger, grand justicier de quatre belles comtés, te voici en la justice du brigand Perdriol. Sur les os dispersés de mes compagnons pendus par tes ordres, je te jure que la mienne ne sera ni en arrière, ni en avant de la tienne, et que tout ce que tu as fait te sera fait.

— Pour cela, répliqua Roger, il faut tenir ton prisonnier. Allons, puisque mes pièces d'or ne te conviennent pas, voyons si tu trouveras mon bâton de meilleur poids.

Et, sans autre explication, le fougueux vicomte s'apprêtait à attaquer Perdriol, lorsque, des deux côtés de la route, s'élancèrent sur lui une foule d'hommes qui, malgré ses efforts, l'eurent bientôt terrassé et désarmé. Quand Roger eut reconnu que toute lutte devenait impossible, il se laissa paisiblement lier les mains ; puis, tandis que les routiers l'emportaient rapidement dans le taillis voisin, il reprit sa figure insouciante, et recommença à siffler selon son habitude ; il regarda tous ces visages sinistres, qui l'entouraient, d'un air calme et le plus souvent moqueur. Les brigands étaient déjà à quelque distance de la route, dans un taillis épais où se trouvait une sorte de clairière, lorsque Roger s'écria tout à coup :

— • Certes, je suis un grand étourdi; j'ai oublié sur la route ce pauvre Vidal et mon bel Algibeck; allez me les chercher sur-le-champ.

Les routiers se mirent à rire à cet ordre donné avec une aisance toute particulière. Le vicomte, qu'ils avaient couché par terre, se relevant vivement, leur cria avec colère :

— Oj' çà, bandits, m'a vez-vous entendu? Sur mon âme, je vous ferai écarteler avant de vous l'aire pendre, si vous n'obéissez sur l'heure. Je vous dis que mun cheval Algibeck est ici près, et que le pauvre fou Vidal est sur la route étendu et couvert de blessures.

Les routiers se regardèrent entre eux, surpris de cette assurance. Quelques-uns, la prenant pour une bravade, y répondirent par un sourire de pitié; d'autres, n'y voyant (lu'une insulte, menacèrent Roger de leur bâton; car nul de ces brigands n'était autrement armé que Perdriol. On eu

verra bientôt la raison. Cependant, au milieu des murmures qu'avait soulevés l'ordre de Roger, une voix s'écria :

— Que parle-t-il d'Algibeck? est-ce ce beau cheval de race africaine qu'on dit valoir plus de trente marcs d'argent fin?

— C'est lui, répliqua Roger, et j'accorde sa grâce à celui d'entre vous qui me le ramènera.

Cette fois, ce fut un éclat de rire bien franc qui répondit à cette parole de Roger. Perdriol lui-môme, qui causait particulièrement dans un groupe séparé de routiers, retourna la tête et regarda dédaigneusement le vicomte par-dessus l'épaule. Roger continua :

— Oui, sa grâce à celui qui ramènera mon cheval, et sa grâce à celui qui ramassera Vidal et qui le pansera et le sauvera.

— N'est-ce pas un fou? demanda l'un des routiers...

— Oui, reprit gravement Roger, un fou de ceux qui ont .été visités par l'Esprit de Dieu, et dont la raison humaine a suivi cet hôte immortel, lorsqu'il est retourné au ciel.

Plusieurs des auditeurs se signèrent à cette déclaration.

— Celui qui bat un fou, dit l'un des brigands, sera maudit et mourra dans la lune de sa malédiction.

— Celui qui le laisse nu et sans pain, reprit un autre, n'aura ni pain, ni vêtement, durant autant de jours que le fou aura prononcé de paroles pour l'implorer.

— Et celui, dit Roger en élevant la voix, qui le laisse mourir déchiré de morsures et saignant par dix plaies, sera déchiré par dix fois, et par dix fois torturé de la main du bourreau.

Quelques brigands voulurent murmurer à cette menace ; l'un d'eux les prévint el s'écria :

-- Ce serait justice; c'est un fanfaron bavard, mais il a raison pour le fou. Trois fois malheur à celui qui ne le secourt pas quand il le peut!

Que'ques hommes se létachèrent alors de la troupe, et allèrent enlever Vidal. Perdriol qui, sans avoir l'air de l'écouter, avait entendu tout ce qui venait de se dire, s'approcha de Roger ; mais celui-ci, sans daigner le regarder, lui tourna le dos et répéta à ceux qui étaient près de lui:

— Personne ne veut-il donc gagner sa grâce en me ramonant mon cheval ?

Les routiers entourèrent alors leur chef, se mirent à plaisanter cruellement sur l'assurance du vicomte, et snr son désir de revoir son cheval ; Perdriol, après les avoir écoutés, leur répondit en regardant Roger d'un œil qui semblait par avance se repaître des tortures qu'il lui ferait subir :

— Il a raison; n'est-ce pas une coutimie de chevalier, qu'on jette dans sa tombe le cheval sur lequel il avait coutume de combattre?

Trois ou quatre voix de jeunes routiers répondirent par une joyeuse acclamation à cette parole du chef, et ils s'élancèrent du côté de la route en criant :

— Au cheval ! au cheval !

Roger sourit en les voyant s'éloigner, et, reprenant son inciilîerence, il se recoucha paisiblement sur la terre. Pendant ce temps, Perdriol donna quelques ordres, et ce fut alors que Roger comprit pourquoi tous les routiers, au lieu d'être, selon leur coutume, le sabre au côté et la lance au poing, étaient vêtus comme des marchands et des campagnards. 11 vit, à travers le bois, qu'ils avaient avec eux des mulets chargés, et beaucoup plus de chevaux qu'il n'en fallait pour les monter tous. Devinant alors leurs projets, il s'adressa à l'un des hommes qui veillaient plus particulièrement sur lui.

— Ainsi, lui dit-il, vous allez à Montpellier?

—Oui certes, lui répondit le brigand; la foire libre de MontpeUier a été déclarée hier et restera ouverte pendant huit jours, à partir de demain, c'est-à-dire durant tout le séjour di! roi en cette ville.

— Comment, s'écria le vicomte, malgré les représentalions de tous les seigneurs, le roi d'Aragon a fait cett(; folie ? Ainsi la noble ville de Montpellier sera pendant huit jours lieu d'asile pour tous les criminels, et vous irez sans doute vendre impunément vos marchandises à ceux à qui vous les avez volées?

.— Oui, vraiment, répondit le brigand en ricanant, et si lu ne devais être justicié ce soir, je me ferais plaisir d'aller te vendre ton cheval Algibeck.

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— Et je te paierais d'un bon coup de hache sur la tête, répliqua Roger.

— Non pas, sire, non pas, reprit le brigand ; les bourgeois ne sont pas de cet avis; ils ont payé à leur seigneur, le roi d'Aragon, la somme de dix mille sous raymondiens pour leur foire libre; ils en défendront les privilèges, et nous protégeront de leurs lances. Ils savent bien qu'il n'y a que cette bonne foi qui puisse faire prospérer leur commerce. Si le roi d'Aragon faisait arrêter un seul homme pour un fait antérieur à ces huit jours, ce serait une trahison indigne, et il mériterait d'être dégradé de son titre de suzerain.

— C'est un moyen infâme de se procurer de l'argent, que de laisser huit jours de relâche, huit jours d'impunité à des brigands de votre sorte, s'écria Roger.

— Ce n'est pas plus infâme, dit Perdriol, qui, tout en disposant chacun de ses hommes et en visitant ses mulets, ne perdait pas un mot de ce qui se disait ; ce n'est pas plus infâme que de vendre sa justice ù un évêque qui s'appelle Déranger.

Roger fut vivement surpris de ce que le routier connaissait son marché. En ramenant successivement dans sa tête le souvenir de tout ce qui s'était passé depuis la conclusion de cette atïaire, il craignait que Kaëb ne fût un traître qui ne l'avait devancé que pour avertir le brigand de son passage. Cependant le vicomte dissimula à la fois sa surprise et sa colère, et, comme il l'avait déjà fait, il se détourna de Perdriol avec un air de mépris. Ce mouvement, que personne n'avait remarqué la première fois, frappa tout le monde, et le chef lui-même en parut vivement irrité. Mais, à ce moment, les routiers qui avaient fait enlever Vidal reparurent. Outre le misérable poëte, ils ramenaient deux hommes dont l'aspect était singuUèrement remarquable.

Ils étaient attachés par une chaîne rivée au bras droit ds l'un et au bras gauche de l'autre : cette chaîne avait cinq ou six pieds de longueur, et devait être passablement lourde à traîner ; le plus jeune de ces hommes était un religieux de l'ordre de Citeaux; sa taille était élevée, sa figure d'une pâleur et d'une maigreur remarquables ; ses yeux ardents et sombres avaient une puissance jl'interrogation inconcevable. Il semblait que cet homme nut lire la vérité dans le

fond des âmes, et que, lorsqu'il avait fait une question appuyée de l'inquisition surnaturelle de ce regard, il fût impossible de lui répondre un mensonge. Celui qui l'accompagnait était un homme court et amaigri par l'abstinence, mais qui gardait encore sur son visage les restes pourprés d'une ancienne habitude de bonne chère. Cet homme pouvait bien avoir une cinquantaine d'années, et tremblait de tous ses membres. Il portait une robe flotlante qui ne descendait pas plus bas que le genou, et ouverte sur le côté, à la hauteur des bras, qui sortaient nus de ce vêtement. Une croix en feutre était cousue sur la poitrine et sur les épaules. Cette croix était rouge, la partie verticale fort longue, et la barre transversale fort courte, contre l'usage ordinaire. Cet homme n'était autre qu'un hérétique vaudois, accomphssant quelque grande pénitence ; et le religieux qui l'accompagnait était sans doute un de ceux qui, voyant que les prédications ne ramenaient point les chrétiens égarés, s'étaient voués au salut de quelques âmes en les accompagnant dans leurs pèlerinages. Le peu d'esprits exaltés qui avaient embrassé cette rude tâche de conversion étaient l'objet particulier de la haine des hérétiques, et ne trouvaient que peu d'appui parmi les évéques. Car si, par l'exemple de leurs austères vertus, ils avaient souvent rahié à la foi romaine beaucoup de cœurs indécis, ils avaient en même temps fait la plus cruelle satire du luxe et de l'impudicité des abbés et des moines de l'époque. Ces hommes étaient arrivés en Provence à la suite de l'évêque d'Osma. La nouveauté de leurs prédications, et surtout la pauvreté dont ils faisaient alléetation, les avaient mis dans le mépris de tous. Mais bientôt le peuple les considéra comme des apôtres. Les évéques, eu présence de cette nouvelle milice patiente et pauvre, furent facilement jugés par la comparaison et condamnés dans leurs débordements et leurs ambitions. Leur haine mit donc le plus d'obstacle qu'elle put à l'empire qu'ils acquéraient chaque jour. D'un autre côté, les bons hommes^ ou prêcheurs hérétiques, dont la meilleure arme contre le clergé étaient les vices mêmes de ce clergé, comprirent (lu'iL lutteraient désavantageusement avec de pareils antagonistes. Aussi i) '■tait-il ui embûches ni guerre dont ils ne les eussent entourés. Mais la persévérance de ceux qui avaient entrepris celte

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lutte était appuyée sur une religion ou un fanatisme si polissant, qu'aucun danger, aucun dégoût ne les rebuta.

Cependant cette sorte d'appariement, par lequel un religieux se vouait à la pénitence d'un pécheur pour veiller à ce qu'elle s'accomplit certainement était une chose assez rare, et elle n'avait lieu que lorsqu'il s'agissait, pour la rehgion, d'une conquête importante et de quelque personne considérable, dont l'exemple pût entraîner un grand nombre d-j consciences. C'est ce que savaient les routiers, et c'est ce qui les avait décidés à s'emparer des deux pénitents pour voir s'il n'y avait pas à en tirer rançon. A peine furent-ils arrivés près de Perdriol, qu'un sonde cor retentit au loin; le chef en parut joyeux comme d'un signal qu'il attendait.

— Ceci m'annonce, s'écria-t-il, que Buat s'est emparé du château de Mont-à-Dieu ; nous y passerons le jour. Cette nuit, nous reprendrons notre route, car, jusqu'à ce que nous ayons atteint les terres du comté de MontpeUier, il n'y a de sûreté pour nous que dans nos lances^ dans l'ombre de la nuit, ou dans une bonne enceinte de murs ; et comme nous avons laissé nos lances pour prendre des bâtons de marchands, et que le jour commence, il faut nous enfermer sûrement. Allons, qu'on attache tous ces prisonniers à la queue de nus mulets ; nous réglerons leur compte à souper. Tout le monde est-il ici''

— Oui, répondit quelqu'un, excepté les deux garnements qui ont tenté d'attraper le cheval du vicomte ; depuis un quart d'heure qu'ils courent après, ils n'ont pu l'approcher; s'ils n'y renoncent pas, il leur fera faire du chemin.

— Je le crois, se dit Roger en lui-même avec un sourire de satisfaction.

— Tant pis pour eux, dit Perdriol.

— Tant pis pour toi, pensa Roger.

On se mit en route, et, par des rentiers détournés, Perdriol et les routiers gagnèrent le château de Mont-à-Dieu. Il était situé sur un rocher, et l'on n'y arrivait que par une route escarpée. Plusieurs fois, pendant la marche, le chef des routiers t'était approché du vicomte, soit pour le narguer, soit pour le menacer. A chaque fois, Roger, qui causait familièrement avec ceux qui l'entouraient, avait atlecté de se détourner, comme avec dégoût, de l'eiilretien de Perdriol.

Dans sa CGlèrc, le capitaine avait essayé de s'en proiiilro aux antres prisonniers ; mais sa faiblesse et sa folie protégeaient suflisamment le malheureux Vidal; et lorsque Perdriol voulut s'adresser au religieux, celui-ci garda un si absolu silence, qu'il fallut se contenter des plaintes et des gémissements du pauvre pénitent, qui se lamentait à chaque menace du terrible bandit.

La conduite de Roger était-elle le résultat d'un calcul ou celui d'une hauteur naturelle? était-ce imprudence ou juste appréciation de sa position? c'est ce qu'il était difficile de pénétrer ; mais cette conduite n'en attirait pas moins l'attciition des bandits, et le mépris qu'il affectait pour leur capitaine, sans le leur adresser à eux-mêmes, fît naître dans leur cœur une sorte de curiosité et presque d'intérêt en sa faveur. Il est hors de doute que Roger savait que nul chef ne pouvait disposer d'un prisonnier sans l'assentiment de tous ses associés. Quelle que fût, d'ailleurs, la part réservée au capitaine, c'était la compagnie en masse qui décidait si le captif devait périr ou être admis à rançon. Aussi Roger n'avait-il pas à craindre que sa façon d'agir lui attirât quelque brutalité de la part de Perdriol ; toutefois, il ne paraissait pas prudent de l'irriter; et quelques routiers furent sisurpi Js de la conduite du vicomte, que l'un d'eux dit d'un ton où la brutahté se mêlait à quelque chose de triste :

— N'es-tu pas assez sûr d'être coupé par morceaux, jeune homme, que tu aiguises encore le couteau ?

Roger répondit froidement à cet homme :

— Eh! mon camar.ide, je n'oublierai jamais qu'un jour j'avais forcé un jeune lièvre à la course ; je le tenais par les deux pattes de derrière, et j'allais l'achever sur les oreilles avec le manche de mon couteau, lorsque le pauvre animal se retourna furieusement et me mordit la main avec une telle rage, que je le laissai tomber et qu'il m'échappa. Je suis pris comme le lièvre, mais j ai les dents bonnes, et le couteau n'est ^as encore levé sur moi.

Cependant on arriva au château, et les compagnons de l'i-rdriol, qui s'en étaient emparés, y reçurent joyeuseî'.eut leur capitaine et ceux qui le suivaient. Perdriol et Huât se placèrent sous la porte étroite dont la herse était levée, et firent lentement déliler tous les routiers devant

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eux. Pordriol, s'adressant alors à sou lieutenant, lui dit :

— Nous ne sommes pas restés inactifs non plus, et voici des oiseaux pour la cage que tu as prise.

— Quel est ce jeune faucon? dit Buat en montrant Roger, dont le visage parut le frapper d'une vive surprise : il ne me paraît pas de condition à en tirer quelques belles plumes pour empenner nos flèches qui s'ébarbent tous les jours.

— C'est pourtant ce que j'ai de mieux, dit Perdriol, et à défaut do plumes, nous lui tirerons du sang ; du plus noble et du plus pur de toute la Provence.

— A ce bourgeois? dit Buat.

•— Ce bourgeois , reprit Perdriol , s'appelle le vicomte de Béziers.

A ce nom, Buat pâlit et une émotion profonde l'agiti. Cependant tous les bandits qui étaient dans le château se précipitèrent vers la porte, et regardèrent passer Roger avec une ardente curiosité. Mais leur attention fut détournée par Buat, qui, d'abord resté comme anéanti à l'aspect du vicomte, s'écria vivement en voyant le religieux et son pénitent qui s'avançaient à leur tour :

— Sur mon âme! je ne me trompe pas; cet hérétique enchaîné à ce va-nu-pieds est une de mes anciennes connaissances. Jour du ciel ! Perdriol, voici notre meilleure prise. Sais-tu quel est cet homme ainsi accouplé à ce chien tonsuré ?

~ Quel est-il? s'écria-t-on de toutes parts.

— Eh! par Dieu! répliqua Buat, c'est Pierre Mauran, dit Jean l'Évangéliste^ le chef des Vaudois de Toulouse, le plus riche bourgeois du comté. Il a plus de terres que nous n'en pourrions parcourir en un jour au trot de notre meilleur alezan ; il a plus d'or que n'en pourrait porter notre plus vigoureux mulet. Ripaille, compagnons ! ripaille Le jour

est heureux, qu'on dresse la table dans la grande salle; les caves sont bien garnies.

Aussitôt les routiers se dispersèrent dans le château, et, quelque nombreux qu'ils fussent, ils curent bientôt trouvé de quoi faire un splendide repas. En moins d'un rien, les outres de vin de Roussillon, les cruches de vin de Limoux et de Cahors furent montées à la grande salle et les tables dressées ; les perchoirs furent dégarnis, la basse-cour massacrée :

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les feux allumés dans les cuisines rôtissaient d'énormes quartiers de bœuf, des moutons presque entiers; il ne manquait ni de cuisiniers, ni de rôtisseurs, chacun se donnant beaucoup de peine dans l'espoir d'un magnifique banquet.

Pendant ce temps, Pierre Mauran, toujours attaché à son religieux, était assis par terre, dans un coin de la grande cour que formaient au centre du château ses quatre tours et les corps de logis qui les unissaient. Pierre Vidal, couché sur de la paille, y recevait les soins empressés de quelques routiers. On l'avait dépouillé de sa peau de loup et vêtu d'un habit plus convenable. Ce malheureux, qui semblait être devenu insensible, voulut résister lorsqu'on le déshabilla, et il répétait sans cesse avec de grands cris :

— Je suis son loup, je suis le loup de la belle Louve. Laissez, elle ne me reconnaîtra plus.

On ne tint compte de ses plaintes et l'on pansa ses blessures. Pendant ce temps, Buat et Perdriol se promenaient rapidement d'un bout à l'autre de la cour, tandis que Roger, nonchalamment appuyé à l'angle d'un mur, les observait avec soin. Ces deux hommes, associés à une même vie de crimes et de pillage^ étaient cependant tout à fait dissemblables d'apparence. Perdriol, colosse vigoureux, aux formes repoussantes et brutales, au langage dur et toujours menaçant, était le véritable type du brigand, à vice inné, peur qui le vol, l'assassinat et la cruauté étaient une vie de nature et d'instinct. Buat, au contraire, jeune homme au front élevé, à l'œil noble et lier, pâle et sérieux toutes les fuis qu'il ne s'animait pas a quelque parole féroce ou à quelque action cruelle, semblait être jeté là hors de sa nature. Cette cxiste;ice ne lui convenait pas à coup sûr; c'était un résultat du malheur ou des circonstances qui l'avait mis où il était. Perdriol, comme un torrent qui s'échapi)e dun haut rocher, n'avait eu et n'avait pu avoir qu'une pente, il avait nécessairement débordé dans le crime comme dans son lit nalurel. 11 n'eu était pas de même de Buat, et, eu le voyant, l'on cjùt pu dire de lui qu'il avait dû tenir sa vie un moment suLqjendue dans sa niani connue un buveur lient sa coupe, et (pi'iiprés avoir discuté longtemps avec lui même, il l'avait de sa volonté versée du côté funeste. Mais par cela même (ju'il s'était jeté dans la fatale voie par sa volonté, cette w

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loïîté de fer l'y rendait souvent plus implacable que Pcrdriol; et Roger, qui les considérait attentivement, ne dut attendre d'eux aucune espérance de salut, tant ils paraissaient d'accord dans leurs sentiments sur son compte.

— Tout l'or qu'il a obtenu de l'évêque de Carcassonne ne nous vaut pas une goutte de son sang, disait Perdriol.

— Tu as raison, répondit Buat, en jetant un singulier regard sur le vicomte ; d'ailleurs Pierre Mauran nous paiera les deux rançons.

Roger entendit cette dernière phrase de l'entretien des deux brigands, et elle ne lui laissait plus de doute ni sur la trahison de Kaëb, ni sur le peu de chances qui lui restaient d'échapper à la mort. D'un autre côté, le nom de Pierre Mauran l'avait vivement frappé; souvent il avait entendu Catherine parler de cet homme comme du frère de sa mère, et l'immense fortune, ainsi que la qualité d'hérétique que lui donnait Buat, ne lui laissait plus de doute sur l'identilé du pénitent.

Tout s'apprêtait cependant pour le festin des routiers, les tables étaient dressées, et, comme la nuit approchait, on avait attaché au mur d'énormes flambeaux de résine tirés des forêts de Bellestat. D'après les ordres de Buat, on plaça les prisonniers à l'entrée delà salle, sous la garde de quatre routiers. Tous les autres compagnons, au nombre de deux cents environ, prirent place autour de la table étroite qui occupait les trois autres côtés de la salle. Ils étaient tous assis le dos appuyé à la muraille, de façon que le milieu de la pièce était libre. Ce grand espace servait ordinairement à faire danser les histrions et les bateleurs, et c'est là que se plaçaient les jongleurs qui chantaient des rimes pour égayer le repas des châtelains. Quelquefois ceux-ci y recevaient les hommages de leurs bourgeois, et il y en a qui y tenaient leurs plaids particuliers entre ceux qui relevaient directement de leur justice. Ce soir-là cette place était destinée à devenir le théâtre d'un plus triste spectacle que celui auquel elle avait habitude de servir. En eti'et, ce château appartenait à Bernard de Got, bourgeois du comté de Niirbonne, qui, le matin même, avait quitté sa demeure avec tous ses domestiques, se conllant dans le traité que Perdriol avait passé avec son seigneur, et par lequel toutes les terres qui

relevaient de sa comté étaient exemptes de pillage, moyennant une redevance de dix chevaux d'armes ou de cinquante marcs d'argent, au choix du comte. Bernard de Got, dont la richesse était immense, allait à Montpellier rivaliser de magnificence avec les plus hauts seigneurs de la Provence, portant gravé sur son écu ce vieil adage provençal qui fut un moment écrit dans la loi gothique : Celui-là est noble qui vit noblement . Il emmenait avec lui ses valets et ses jongleurs qu'il nourrissait et habillait comme l'eût fait un roi. Buat n'avait donc trouvé dans le château d'autres défenseurs qu'un vieux serviteur et quelques femmes, et s'était facilement emparé de la place.

Cependant le repas était servi, la nuit tout à fait tombée, et le moment où le sort des prisonniers allait se décider était probablement venu. Nous avons dit quelle était la disposition du festin, il faut que nous en fassions connaître l'aspect.

A voir la porte d'entrée de la grande salle où le festin avait lieu, on eût dit une caverne de l'enfer. Les nombreux flambeaux de résine, fichés aux murs, répandaient dans Ja salle une clarté rougeâlre; la fumée qui s'en échappait lourde et noire montait péniblement jusqu'aux voûtes, ondulant comme les nues pesantes d'un orage, s'abaissant cà et là, s'amoncelant minute à minute. Elle cacha bientôt le plafond sous un voile sombre, épais et sutlbiant. Les convives, sinislrement éclairés de la flamme sanglante des torches, s'agitaient à travers les gobelets et les coupes, tandis que le vin ignoblement répandu sur les tables et sur le sol, les cris des uns, les appels des autres, les espérances des plus paisibles, et enfln le rire des plus cruels faisaient une horrible fête de ce repas. Roger, qui les considérait avec soin, remarqua que Buat, si ardent à exciter tout le monde, gardait pour lui-même une sage retenue, et goûtait à peine le vin qu'on lui versait, ou le répandait à terre ; et cependant il s'agitait ainsi que les autres , feignant l'ivresse et se plaignant qu'il n'y eût pas assez de gaieté parmi les ccnvives. Bientôt cette gaieté s'alluma à l'ardeur des vins qui ruisselaient de toutes parts, et à l'aspect lugubre du l^inqnet succéda bientôt un tableau non moins hideu, , niais plus animé, plus bruyant, plus terrible. Une fois l'ivresse ajouléD

à la rudesse ordinaire de ces bandits, ce lut un odieux spectacle que de les voir autour de cette longue table, s'enlreclioquant les uns les autres ; se levant à demi sur leurs bancs, et retombant lourdement surla table; renversant lescruches, dispersant les mets, puis brandissant leurs coupes d'un air féroce qui Unissait par un rire hébété ; commençant une chanson qui se perdait dans un bégaiement obtus et invincible ; essayant des récits qui se croisaient les uns les autres, s'embarrassaient, se contredisaient, et finissaient par quelque coup violent asséné à l'un des raconteurs, qui allait lourdement fermenter sous les pieds de ses compagnons. Les uns s'interpellaient, se menaçant de quelque vieille haine, et, levés l'un contre l'autre, tombaient avant de pouvoir s'attaquer; les autres échangeaient leurs coupes, se juraient des fraternités d'armes, et s'entre- baisaient en pleurant d'attendrissement dans une accolade qui les entraînait dans une même chute. Ceux-ci, mornes et abrutis, buvaient coup sur coup, s'emplissant avec l'impassibilité d'un tonneau jusqu'à ce que la machine débordât ; ceux-là, plus joyeux, voulant montrer leur adresse, jetaient en l'air les dames-jeannes pour les rattraper au vol, et les dames-jeannes, brisées en tombant, répandaient le vin à flots. Quelques-uns faisaient ce jeu avec leur poignard, qui venait parfois leur clouer la main sur la table, et le sang se mêlait au vin. Les spectateurs riaient ; les blessés hurlaient ; la fumée s'abaissait par degrés. C'était un grincement de deux cents voix rauques et cassées ; c'était l'exhalaison de deux cents haleines puantes et avinées; c'était la clarté rouge, voilée et enfumée d'une fournaise : c'était une effroyable orgie.

Pourquoi Buat, lui si calme, attisait-il ainsi la débauche et l'ivresse? Avait-il peur que Roger ne glissât au cœur des compagnons quelque intérêt de sa jeunesse, quelque terreur de la vengeance des siens, et voulait-il prévenir ces sentiments? Le vicomte ne savait qu'en penser. Il dut croire cependant que tel était son dessein, lorsque, au milieu de ce cliquetis de chants, de plaintes et de menaces, la voix de Buat s'éleva puissante et terrible, et cria :

— Enfants! le capitaine Perdriol dit que c'est le moment de juger les prisonniers.

Roger, qui n'avait pas quil^.é Buat du regard, comprit

r>6 LE VICOMTE DE l^ÉZIERS.

qu'il y avait quelque ruse cachée dans sa conduite -, car Perdriol, saturé de vin jusqu'àrabrulissement, n'avait d'autre force que de se tenir droit et immobile sur son siège, tandis que sa figure, rouge à crever, luisait comme un tison dans la fumée qui commençait à pendre jusqu'aux têtes les plus élevées. A peine ces mots furent-ils prononcés, que les routiers, qui veillaient sur les prisonniers et qui n'avaient pris aucune part au repas, les entraînèrent au milieu de la salle : le pauvre Vidal comme les autres. Ce fut une chose remarquable que, dans leur malheur commun, le religieux et Roger se regardèrent attentivement pour la première fois, chacim paraissant s'occuper davantage du sort de l'autre que du sien propre ; tous deux cependant, plus curieux qu'intéressés, s'examinant plutôt pour se connaître que pour se plaindre ou se secourir.

Alors chacun se prépara pour le supplice annoncé.

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