‹ Le vicomte de BéziersChapitre 4 sur 22 · LE MOINE · texte numérisé non relu

LE MOINE

D'abord il sembla qu'il allait s'élever une querelle pour savoir par qui l'on commencerait; mais Buaty mit lin aussitôt, il se pencha vers Perdriol, comme pour le consulter ; et feignant d'avoir reçu sa réponse, il annonça que la volonté du capitaine était que l'on s'occupât d'abord du religieux et de Pierre Mauran.

—Les atfaires d'abord, criait Buat, les plaisirs après : rançonnons ceux-ci, nous nous amuserons ensuite des deux autres.

• La plaisanterie eut du succès, et les quatre bandits qui n'étaient pas ivres firent avancer le religieux et Mauran, mettant pour le moment Viono Yidal et Roger en réserve et

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à l'écart. Lorsque les deux prisonniers furent ainsi offerts aux yeux de tous, une sorte de silence s'établit sur cette triple ligne de visages enluminés. Deminces et perçants sourires qui espéraient une bonnerançon ; des clignements d' yeux moqueurs et cruels ; des doigts tendus pour montrer les victimes ; de petites confidences à voix basse pour se dire secrètement quelque atroce invention de torture propre à bien dépouiller le prisonnier; quelques-uns, les coudes sur la table, se casant commodément pour le spectacle qui allait avoir lieu; les beaux parleurs apprêtant des plaisanteries que la vanité d'être plus gais l'un que l'autre promettait de pousser jusqu'au délire de la cruauté; des visages se renfrognant comme des têtes de juges ; et, par-dessus tout, la belle et pâle figure de Buat, qui jeta, comme Satan, un long et superbe regard sur sa troupe avinée : toutes ces circonstances tirent de ce silence quelque chose de plus terrible que le désordre qui l'avait précédé, car la cruauté n'en était pas chassée, et la solennité y pénétrait.

Buat rompit le premier ce silence, et dit à voix haute, et en s'adressant à Pierre Mauran :

— Or sus, maître Pierre Mauran, tu vas ouïr ce que veut de toi la bonne et sainte assemblée devant laquelle tu es admis; réponds d'abord à ces questions ; d'oii viens-tu?

— De Toulouse, où, après avoir été promené nu et la corde au cou dans la ville, et flagellé durant cette marche, j'ai été appelé à faire amende honorable devant chacune des principales églises de la cité.

— Ensuite?

•— Ensuite, j'ai été lié au vénérable religieux que voici pour aller en pèlerinage en dix-sept églises différentes, pour autant d'années qu'a duré mon crime et mon impiété.

— C'est bien, dit Buat ; et le comte de Toulouse a permis que les légats du pape traitassent ainsi l'un de ses plus riches bourgeois ?

— Dieu l'a voulu et le comte l'a permis, répondit Pierre Mauran.

— Le lâche! murmura Buat en grinçant des dents et avec l'amer sourire d'un homme à qui revient un affreux souvenir ; puis il continua :

— Alors, tu lui diras ceci : Que le suzerain qui laisse ar-

SS LE VICOMTE DK BEZIIÎRS.

rach(T à l'un de ses hommes un poil de la moustache par la main de l'Eglise y laissera un jour toute sa barbe.

— Tu blasphèmes, bandit, répliqua sévèrement le religieux ; c'est la main de Dieu qui a puni cet homme, et qui frappera le comte de Toulouse quand il en sera temps ; songe qu'elle est levée sur toi comme sur tous.

— La main de Dieu 1 répliqua Buat avec une dignité qu'on ne lui eût pas supposée, la main de Dieu est pleine de miséricordes et non de châtiments. Puis reprenant sa figure ordinaire, il ajouta : Mais, vous autres moines, vous lui avez mis au bout des doigts les grilles de Satan ; c'est ce qui la rend si dure aux pauvres chrétiens. Tais-toi, moine, et laisse répondre cet homme. — Crois-tu, Pierre Mauran, que poiir le salut de ton âme il te faille accoraphr les dix-sept pèlerinages auxquels tu t'es soumis ?

— Je le crois, répondit Pierre Mauran.

— Le croyez-vous aussi ? ajouta Buat en s'adressant au rehgieux.

Celui-ci le considéra avec attention, puis il répondit, après un moment de silence :

— Une heure de martyre peut le sauver comme dix an- , nées de pénitence.

Buat sourit dédaigneusement à cette réponse, dont lui seul en ce moment comprit la duplicité ; car le moine croyait avoir ainsi échappé au piège que Buat lui avait tendu en lui adressant sa question; puis il répliqua au religieux:

— Avez- vous le droit de changer la pénitence de cet homme ?

— Je suis prêtre, dit le religieux, etil est dit au prêtre : Ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel; ce que tu déheras sur la terre sera délié dans le ciel.

— il suliit, dit Buat ; voici nos volontés.

Jusqu'à ce moment, le plus grand nombre des brigands ne savait où Buat en voulait venir ; mais sûre de son impitoyable cruauté, la trou|)e étonnée attendait, patiente, attentive et pr( scjue calme. Buat monta alors debout sur la table, et, dominant toute la salle, il dit solenneli('m''nt:

— Nous, compagnons d(; Prrdriol, voulant en cette occasion gagner les bonnes grâces de l'Eglise, nous permettons, il son intention, audit Pierre Mauran dorontinucr son pèle-

LE VICOMTE DE BÉZIERS. ôO

rinage, moyennant qu'il nous paiera mille marc» d'or pour droit de péage sur nos terres, droit auquel nos serments nous empêchent de renoncer.

— Bien ! très bien ! cria-t-on de toutes parts.

— Ce droit ne peut être acquitté par cet homme, dit le religieux; car tous ses biens doivent revenir à l'Égiise, par don qu'il a promis d'en laire à la sainte abbaye de Bolbonne, une fois sa pénitence achevée.

Un violent murmure accueillit cette réponse. Buat l'apaisa de la main et répliqua: •

— Je m'en doutais ; mais puisque la rançon ne peut être acquittée, que nous manquerions à nos premières règles de compagnie en délivrant un prisonnier eans rançon, et (lue nous ne pouvons cependant laisser périr ainsi une àme faute de pénitence, nous inlligerons à ce vénérable bourgeois le martyre qui peut la remplacer, selon l'opinion de ce moine, et de cette façon nous aurons satisfait à nos lois et aux ordres de rÉglisc. Préparez donc les lacets et les courroies, à moins que ce saint religieux, qui peut tout lier et tout délier, ne veuille consentir à ce que ledit Pierre continue son pèlerinage au prix que nous exigeons.

A cette réplique , un assentiment unanime éclata dans toute la salle, et mille lelicitalions furent adressées à Buat sur la bonne tournure que prenait l'atïaire. Mais Pierre Mauran, secouant sa chaîne, se prit à pousser des cris lugubres en implorant la pitié des brigands.

— Grâce, disait-il, je vous donnerai mes châteaux et mes terres pour le salut de mon corps, et ce digne religieux consentira à cet emploi de ma fortune, puisqu'il me permettra d'accomplir ma pénitence et de satisfaire au salut de mon âme.

— Tes châteaux et tes terres, dit le religieux, appjirtientnent à l'Église ; tu n'eu peux disposer sans rappeler sur tôt l'anathènie de Dieu et les tortures de l'enfer.

— C'est juste , dit Buat ; ton âme au ciel, tes châteaux à rÉglise, Pierre Maurau. Vois ton bonheur, tu touches au martyre. Allons, bienheureux hérétique, voici que tu deviens un saint.

En ce moment, eu effet, les quatre exécuteurs s'approchèrent, portant des courroies ayant leurs boucles avec sou

ardillon à leur extrémité, et ils se mirent en devoir d'en frapper Pierre Maiiran. Les routiers souriaient, quelques-uns se frottaient les mains.

— Arrêtez, cria Mauran; qu'exigez-vous? que faut-il faire?

— Signer sur ce parchemin, reprit Buat, la vente volontaire de toutes tes propriétés, et les engager pour mille marcs d'or à ton parent Rastoing, qui nous les paiera à Montpellier pendant la foire libre qui va s'ouvrir.

— Pierre Mauran, dit le religieux, l'Église a reçu ta promesse ; songe que ses châtiments t'attendent hors d'ici.

— Pierre Mauran, reprit Buat, qui s'animait à mesure qu'il voyait son plan se développer et s'accomplir, c'est une belle chose que le martyre et le salut éternel ; nous allons te fouetter avec nos courroies, comme le Seigneur fut frappé de verges, jusqu'à ce que ta peau se déchire, jusqu'à ce que tes chairs se gonflent et crèvent, jusqu'à ce que ton corps ruisselle comme les fentes d'un rocher après l'orage.

— Non! nonl... s'écria Pierre Mauran, je ne veux pas... je signerai... je vais signer.

— Et alors, s'écria le religieux en l'arrêtant par le bras, hérétique relaps et sans espérance, tu seras excommunié et interdit, tu iras par les chemins demandant l'aumône, sans que nul chrétien puisse te la donner : chacun aura le droit de te cracher au visage ; tu seras chassé de toute habitation humaine; tu n'auras d'asile que les cavernes, de nourriture que les fruits sauvages; tu tomberas de soif, de froid et de faim, car le pain, le feu et l'eau te seront interdits; l'on ameutera contre toi les chiens des campagnes; et l'on te jettera les pierres des chemins, jusqu'à ce que tu en sois écrasé.

— Miséricorde ! cria Mauran, mieux vaut mourir ici : et il tomba à genoux.

— Qu'il soit fait comme tu veux, dit Buat; à l'œuvre, enfants ! faites un saint d'un hérétique, mes braves excommunié.) : ceci est curieux, compagnons.

Et aussitôt deux des routiers dépouillèrent Mauran Jusqu'à la ceinture, et les deux autres se mirent à le frapper de toutes leurs forces. Bientôt Les chairs bleuirent, les meurtrissures suèrent le sang, et les plaies s'ouvrirent abondantes et vives. A chafjue coup des routiers, un sourd gémissement du patient; à chaque gémissement du patient, une prière

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muette du religieux, qui, les yeux au ciel et les mains sous sa haire, gardait une figure immobile. Puis, les gémissements, d'abord retenus et amortis par Pierre Mauran, percèrent amèrement; puis ce lurent de cruelles plaintes; puis des cris aigus : et le? routiers accompagnant chaque coup d'uu mouvement. du corps et d'une joyeuse clameur d'assentiment, il en résulta une sorte de chant général et de balancement universel qui ne s'arrêta que lorsque le patient se releva, brisé, haletant et en s'écriant :

— Assez! assez ! je vais signer... signer tout ce que vous voudrez...

— Bah ! bah ! dit Buat, tu veux sauver ton corps aux dépens de ton âme ; tu te trompes.

— Non, non, s'écria Pierre ; donne ce parchemin , je vais le signer.

— Si ta main touche ce parchemin, dit le rehgieux, la justice du légat Milon t'attend. Le bourreau brûlera ta main comme celle d'un pestiféré; tes chairs seront ouvertes par des tenailles ardentes, et tes blessures cicatrisées par du plomb fondu.

— Oh ! pitié, cria Mauran, pitié... laissez-moi signer, mon père.

— Arrête, ou je te maudis, répliqua le moine, l'œil en feu, les mains tendues et la voix tonnante.

— Courage donc, dit Buat en ricanant atrocement; l'Église est habile, mais les routiers sont fins; vos tortionnaires sont savants , mais nos questionneurs sont vigoureux. Qu'on chauffe le dos à ce cuistre.

Et les routiers approchèrent un brasier : ils approchèrent le misérable des charbons qui pétillaient, et exposèrent ses sanglantes blessures à leur cuisante chaleur.

— Courage, martyr, disait avec un enthousiasme ardent le pâle religieux ; courage, ou la malédiction éternelle t'attend.

— Approchez le l'eu, disait Buat...

Pierre Mauran pleurait et criait. Les routiers applaudissaient.

— Point de faiblesse , ou le tourment d'une heure sera celui de l'éternité ! éprouve-le pour le craindre, s'écria le moine.

— SûMltlez, soufllez, disait Buat; soufllez le feu, mes amis... le ciel ne peut s'acheter trop cher.

Le patient criait et hurlait; les routiers crièrent aussi et se dressèrent sur les tables.

— Meurs, s'il le faut, reprenait le religieux; meurs plutôt que de vivre pour voir la maladie te ronger les os comme un chien affamé, jusqu'à l'heure de la mort.

— Ce feu s'éteint, criait Buat; de l'huile au feu, du vinaigre aux blessures.

Pierre Mauran se tordait aux yeux des routiers, qui riaient et se balançaient dans une sorte d'extase de contentement, lorsque la voix du malheureux, comme le déchirement d'un chêne dans l'orage, éclata par-dessus toutes avec un cri horrible.

— Je signerai, dit-il...

El s'arrachant aux mains des routiers, il s'élança vers la tftble où était un parchemin, traînant le rehgieux à sa chaîne. Tous les routiers, le cou tendu, restaient béants et riants, en le suivant des yeux. Roger s'approcha de lui.

Pierre Mauran saisit la plume et voulut signer: l'implacable moine l'arrêta.

— Encore un effort, et je t'absous, lui dit-il rapidement.

— Très-bien, dit Buat; voici le' couteau pour te dépouiller le crâne.

— Chrétien, cria le moine, le ciel s'ouvre devant toi : sauve- toi, résiste...

— Encore mieux, répliqua Buat... voici de quoi t'arracher les ongles... sauve-toi.

— Pierre, reprit le religieux, le Seigneur t'appelle, il tend sa droite, il t'assied parmi ses élus; sauve-toi.

— Pierre, ajouta Buat, le fer rougit pour le crever les yeux et t'arracher la langue... sauve-toi.

— Et ton àme sera au ciel, dit le religieux...

— Et teschâlcauxauxmaiusdes moines de Bolbonne, dit Buat.

— El tu verras avec mépris les faux biens de ce monde, reprit le religieux.

-- El les moines se gorgeront de tes récoltes, répéta Buat.

— Et tu t'exalteras dans la gloire du Seigneur, s'écria le premier.

-— Et les moines, ivres de tes vins, se pâmeront de rire à Ion histoire, ajouta le brigand.

Le moine, à côîé de Mauran, le pressant et l'appelant semblait prêt à le précipiter dans les abîmes de l'éternité ; tandis que Buat, debout sur la table, suspendait au-dessus de sa tête les instruments du supplice avec un cruel ricanement : et le malheureux, haletant, flagellé par ces deux voix, l'une terrible et forte, l'autre acre et féroce, la tête perdue et la raison chancelante, regardait tour à tour le moine et Buat d'un œil déjà atone et stupide.

— Allons, s'écria Buat, signe ou meurs.

— Refuse ou sois damné! cria le religieux d'une voix où tonnait le fanatisme.

Le malheureux Pierre tomba anéanti.

— Qu'on en finisse, dit Buat, irrité de ne pas avoir vaincu cette résistance: qu'il meure à Tinstant...

— Meurs aujourd'hui, dit le religieux, pour ne pas mourir éternellement.

— Le supplice allait recommencer. Roger s'avança...

— Prêtre, cria-t-il au religieux, ta vertu est celle d'un lâche, ta rigidité celle d'un barbare ; si tu es chrétien, rappelle-toi l'exemple du Sauveur très-miséricordieux, regarde ces épaules ouvertes et brûlées, prends pitié de ce misérable et ordonne-lui de signer.

-— Situ es chrétien, vicomte de Béziers, répliqua le moine avec un mépris froid et hideux, apprends comment le Christ soulfrit pour Texemple des hommes, regarde ma poilrine, et conseille-lui de persévérer.

Et à ces mots, ouvrant sa haire, il fit voir sa poitrine déchirée et sanglante, sa poitrine qu'il avait hachée de la pointe d'un poignard à chaque torture qu'on avait fait subir à son pénitent. Tous reculèrent épouvantés; Buat lui-même devint pensif; les routiers poussèrent un profond soupir d'étonnement; Perdriol ricana; Roger se tut.

Cependant le courage de Pierre Mauran était épuisé : il signa. Le religieux, ouvrant alors avec une petite clef la chaîne qui les unissait, se si'paia de lui, et, étendant la main sur sa tête, il lui dit :

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— Pierre Mauran, hérétique et relaps, je t'ajourne devant Foulques, évoque de Toulouse, au saint jour de Pâques...

— - Pierre Mauran, dit Roger en écrivant un mot sur un parchemin, va dans ma bonne ville de Béziers, tous ceux qui en habitent les murs sont libres et respectés, hérétiques ou catholiques. Prends cette sauvegarde : les hommes d'armes de tous les comtes de Provence ont coutume de la respecter, et si les moines ne le faisaient pas, je les y habituerais.

— Tu rendras compte de cette action au concile des évoques de la Provence, dit le religieux à Roger ; tu auras à te laver d'avoir arraché un hérétique à la vengeance de l'Église.

— Et qui m'y accusera? dit le vicomte.

— Moi, dit le moine.

— Et qui es-tu pour le faire? s'écria Roger furieux.

— Je suis un simple religieux d'Osma, répondit le moine, un serviteur du ciel, qui marche pieds nus et dort sur le bord des chemins, et à qui les hommes d'armes ne pourront enlever ni riche abbaye, ni prieuré ; mais sache que si la voie du ciel est rude, la volonté du chrétien est puissante.

— Ton nom, moine? dit Roger.

— Je m'appelle Dominique, répondit le religieux.

Puis, après ces mots que les routiers avaient écoutés dans un profond silence, Buat s'écria en agitant le parchemin :

— Quant à nous, nous avons pris mille marcs d'or à l'Kglise et rendu une âme au diable: c'est double prolit pour des routiers.

Roger regardait avec attention ce moine qui venait de se découvrir à lui si fanatique et si implacable ; il le mesurait en sa pensée comme l'un de ces hommes destinés aux grandes fortunes, si le hasard ne les brise à leur départ.

En ce moment môme où un danger personnel l'assiégeiÀt, Roger ne pouvait s'empêcher de lui garder son attention, lorsque les cris unanimes des routiers lui rappelèrent que son tour était venu de répondre devant ce terrible tribunal. Après ce qu'il venait de voir de Buat, il s'attendait à être livré par lui à la colère de tous ces hommes en humeur de férocité, comme on jette une nouvelle Vois à celle de limiers "déjà alléchés par une première victime. Sa surprise fut donc extrême quand Hnat f^c rassit paisiblement dès qu'il fut

qucslioii de lui. Un routier secoua alors Perdriol avec violence, et l'appelant dans son ivresse comme s'il était plongé dans un lourd sommeil, il lui cria :

— Eh! capitaine, voici votre prisonnier: qu'en prétendezvous faire?...

— Ah ! dit Perdriol, avec un slupide sourire et en balbutiant.... c'est vrai.... c'est mon prisonnier, le vicomte de Bôziers, il m'appartient. ... il est à moi.... hé ! hé ! hé ! ce que j'en veux faire?... je veux le boire et le manger....

Ce propos épouvanta les plus atroces. Quelques-uns, arrivés à un degré d'hébétement hideux, répondirent par un grognement de joie. Roger remarqua le regard perçant de Buat, qui s'attachait ardemment sur lui. Cependant Perdriol continua, en tirant son poignard et en se soulevant à demi....

— Apportez, apportez-moi mon prisonnier....

— Je ne suis point ton prisonnier, s'écria le vicomte do Béziers ; je ne suis pas le prisonnier d'un lâche....

Buat sourit à ce mot qui effleura comme une flèche aiguë l'enveloppe d'ivresse et d'abrutissement qui recouvrait le cœur de Perdriol; le capitaine en devint pâle, et son œil hagard sembla reprendre un éclair d'intelUgence.

— Un lâche, répéta-t-il en essayant de franchir la table.

— Oui, reprit le vicomte, et j'en appelle à tous tes compagnons. Perdriol , tu t'es trouvé avec moi , ton mortel ennemi, face à face dans un chemin enfoncé où il n'y avait d'issue ni à droite, ni à gauche. J'avais en main un bâton, et un couteau à la ceinture ; et toi à la ceinture un couteau, et à la main un bâton ; et quoique ce soient là les armes d'un bandit plutôt que celles d'un chevalier, je t'ai délié et tu as eu peur, et m'as fait désarmer par trente de tes hommes. Je dis donc que tu n'es qu'un lâche.

Le terrible Perdriol, redevenu rouge et haletant, rugissait sans pouvoir parler et faisait de vains eiîorts pour s'élancer par-dessus la table. Buat, d'un léger signe de tète, ht comprendre à Roger qu'il fallait continuer ; les routiers, qui estimaient, malgré leur férocité, tout ce qui attestait un courage personnel, se taisaient et attendaient.

— Perdriol, continua Roger, quoique tu sois le plus infâme brigand de la Provence, si jamais dans une rencontre

eC LE VICOMTE DE BÉZIERS.

je t'eusse trouvé à la longueur de mon épéo, je te jure que je n'eusse commis à personne le soin de te punir; mais alors je te croyais digne d'une mort de soldat, et je vois que tu ne vaux que le gibet.

Pcrdriol suffoqué de colère, retomba sur son banc ; et là, écumant, étouffé, il essaya quelques ordres inarticulés, et ne put se faire entendre. Buat le regarda un moment, et après lui tous ses compagnons : l'attention était immense, mais indécise; il hasarda de la déterminer : il se mit à rire, et la moitié des routiers fit de même. Roger sentit que Buat voulait le sauver ; mais la raison de Perdriol s'éveilla à cette audace de ses compagnons, comme elle avait fait un moment à rinsulte de Roger. Il se redressa, et, promenant un regard presque assuré sur sa troupe interdite, il s'écria d'une voix redevenue soudainement intelligible :

— Mes compagnons! attendez, attendez pour rire que je sois mort, et qu'on ait attaché la pierre de ma tombe avec QC3 chaînes de fer scellées de plomb fondu, ou jamais sourire de femme n'aura coûté tant de larmes que le vôtre. Quant à toi, vicomte, j'ai promis ton sang au sang de nos compagnons versé dans les combats, et tes os aux os de nos compagnons pendus et flottants à tes fourches patibulaires; et ceci n'est pas pour rire, je te le jure.

Ces mots furent d'un effet prodigieux : ils remirent Perdriol et le vicomte chacun à sa place. Le capitaine reprit son ascendant et reparut dans toute sa force; Roger retomba un objet de haine et d'exécration pour les routiers. Il voulut reprendre ses avantages, et s'écria vivement :

— On ne verse que le sang de ceux nui combattent courageusement, et je n'ai pu faire pendre que ceux qui ne fuyaient pas assez vite; aussi es-tu sain et sauf, Perdriol.

Mais Buat n'osait plus rire, et les routiers murmurèrent : car Perdriol se tint debout, ferme sur ses jambes, l'œil étendu sur tous. Puis, ce reproche de lâcheté, qui les avait presque surpris d'abord à la vue de leur capitaine ivre et impuissant, leur semblait une insulte qui ne pouvait l'atteindre, maintenant qu'il se replaçait à leurs yeux dans sa posture d'audace inouïe et de force irrésistible. Le silence était grand, chacun demeurait immobile, et Buat, la tète dans ses maïus, semblait renoncer à conduire cette nouvelle scène, comme 1/

avait fait de celle de Pierre MauraD. Roger lui-même jeta autour de lui un regard inquiet, comme pour dérouvrir un secours dans quelque hasard ; mais il s'aperçut que la fuite ou le combat était impossible. Sur un signe de Perdriol, les quatre routiers avaient tiré leur poignard sur lui: la mort était inévitable.

Roger parcourut de nouveau toute cette salle, et r^racontra la ligure du moine attentive et joyeuse. Sur un nouveau signe de Perdriol, les quatre routiers s'approchèrent du vicomte. 11 essaya encore d'interroger du regard tout ce qui l'entourait, cherchant une arme, une issue, un incident, quelque chose à tenter entin ; mais il ns vit qu'un cercle de visages béants qui déjà se ravivaient à l'espoir du sang et des supplices. Cependant il fallait se résoudre à mourir en tendant la tête comme une victime, ou prendre un parti désespéré de défense. C'était du moins une chance de mort plus facile. Dans une lutte, pensa Roger, les brigands ne ménageront pas la victime comme dans un supplice, et, si je dois périr, ce sera au moins d'un coup de poignard ou de bâton bien asséné qui en tinira tout de suite. Roger mesura donc de Toeil les deux hommes qui étaient le plus près de lui, et, sûr de les renverser, il se décida à s'élancer sur Perdriol, à s'attacher à ce colosse et à le jeter vivant sous ses pieds. C'était encore une chance de salut : car la troupe des bandits pouvait vouloir racheter la vie de Perdriol ainsi menacée. Roger allait exécuter ce projet, lorsque tout à coup Buat releva la tête, et, commandant le silence, de la main, d'un aU' étrangement alarmé, il parut écouter. Ce mouvement détourna l'attention de Roger, et quelques brigands euxmêmes prêtèrent 1 oreille, comme s'ils avaient entendu un son lointain. Mais le bruit que chacun avait cru saisir ne se renouvela pas, à moins que ce bruit ne fût le triste et doux gémissement qui partit de l'un des coins de la salle. On regarda, et l'on vit Pierre Vidal qui se soulevait. Lui aussi paraissait écouter quelque signal perdu dans l'espace, et, l'œil animé, souriant à sa folie et à son espérance, il balançait lentement la tête et murmurait doucement une chanson. Le respect qu'inspirait la folie, joint à la vénération que cette époque portait aux poètes, fit diversion aux sentiments cruels des routiers, et lorsqu'on put entendre que Vidal voulait

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chanter, tout le monde se tut soudainement et on Técontaon silence. Voici la chanson qu'il disait et qu'il avait lui-même composée et adressée à ses rivaux, en y conservant tonte l'allégorie que le surnom bizarre de la dame de Penaultier permettait d'y introduire :

Elle dort, dites-vous, seule sur sa montagne; Allons, troupeaux joyeux, y chercher pour compagne Cette blanche brebis pour quelque fier bélier. Fuyez, béliers, agneaux! fuyez troupeaux sans force! Oh! no vous laissez pas attraper à l'amorce Qui la t'ait voir si douce à l'œil de son gibier. Vous y péririez tous, comme sous l'avalanche. Dispersés et meurtris : car cette brebis blanche. C'est la Louve de Penaultier.

Le supplice de Roger n'était pas assez ardemment désiré pour que la troupe n'acceptât pas la distraction qui s'oH'rait en attendant l'autre : aussi elle écouta ce couplet avec attention. D'ailleurs la voix de Pierre Vidal avait quelque chose de si pur et de si sonore à la fois, qu'elle vibrait parini ces flots de fumée et ces exhalaisons fétides de vin et de débauches, comme un rayon de lumière du ciel, comme un souille frais de la mer.

Perdriol voulut parler.

— Pauvre fou ! s'écria Buat avec un accent de pitié pour Vidal et de reproclie pour le capit.iiue.

Les routiers furent de l'avis de, Buat, si laconi(|U{>!nent exprimé, et il se forma une sorte de murrnure général des mots : — Oui ! oui ! qu'il chante ! — C'est la bénédiction du ciel que les chansons d'un fou. — C'est un pronostic de joie.

— C'est un bouclier contre la mort, dit Hnat en adressant ce mot à Roger.

Le bruit assez calme qu'avait fait naître ce i)etit incident fut encore interrompu par l'attention qu'on prêta à un son lointain qui semblait avoir pénétré dans la salle. Mais cette fois était-ce une plainte de Vidal, le gémissement d'un hibou, le son d'un cor, ou l'une de ces imitations des instruments ()ue quelques jongleurs poussaient jusqu'à la perfection, et dont ils se servaient pour attirer l'attention de leurs auditeurs? .\ucun des brigands n'était assez calme pour eu

juger, excepté Buat peut-être; mais il parut n'avoir rieu entendu. Aussitôt le second couplet noit tin à toute réflexion à cet égard.

Ah! vous avez voulu vous approcher encore, Et vous tremblez, agneaux, car son œil vous dévore, Sa griffe vous retient, sa dent vous fait crier. Oh ! ce n'est pas ainsi qu'il faut que l'on approche : Cette Louve terrible est reine sur sa roche : Malheur à qui la flatte ou la veut supplier! C'est en la menaçant qu'il lui faut apparaître. Faites-vous loups, agneaux : un loup sera le maître De la Louve de Penaultier.

Les routiers connaissaient Tliistoire du pauvre Vidal , et i's se prirent à rire à cet avis qui lui avait si mai réussi pour lui-même. Mais ce rire fut aussitôt interrompu par le son bien distinct d'un cor à une distance assez rapprochée.

— C'est Kaëb, pensa Roger.

Toute la troupe s'émut et se tourna vers son capitaine. Buat était plus pâle que jamais ; il semblait indécis entre deux partis qui se combattaient dans son esprit. Un silence glacé s'étendit sur toute la salle, et Perdriol lui-même se redressant sur son banc, cherchait à donner des ordres. Un nouveau son éclata, mais si rapproché qu'il semblait que celui qui faisait entendre successivement ces appels arrivât sur les ailes du vent.

— C'est Kaëb, pensa de nouveau Roger, Kaëb monté sur son agile coursier.

— Trahison ! s'écria Buat : que personne ne sorte ! On a livré le secret de notre séjour ici. Que chacun songe à se défendre.

Et d'un geste particulier il désigna Roger, et Pierre Vidal qui était près de lui. Le vicomte s'en rapprocha tout à fai/ sans trop comprendre le but de ce qu'on lui indiquait, lorsque Perdriol s'écria au milieu de son ivresse :

— Tuez d'abord ! sus au vicomte ! sus ! frappez !

Les quatre routiers s'élancèrent sur lui. Mais, par un mouvement instinctif de protection, Vidal, à l'aspect des poignards tirés, se dressa entre eux et le vicomte, et les

brnr s'arrêtèrent. Roger comprit le geste de Bna!;, et, s'emparant de Vidal avej la force supérieure dont il était doué« il s'en fit un bouclier, selon l'expression du brigand.

— Frappez!... frappez! criait Perdriol ; fou et vicomte, tuez I tuez !

Mais Buat s'élança sur la table, et, d'une voix retentissante, interrompant à temps les ordres de Perdriol, il s'écria de nouveau :

— Trahison! vous dis-je, enfants, on frappe à la porte du château : nous sommes vendus.

Cette nouvelle allocution surprit les routiers : car véritablement des coups redoublés ébranlaient la porte qui était en tête du pont-levis.

— Sus! sus! au vicomte! criait Perdriol avec rage. Mais déjà les routiers ne l'écoulaient plus; ceux même

qui étaient près de lui cherchaient à le maintenir pour mieux juger du bruit. On parvint à écouter, et l'on reconnut que les coups étaient précipités mais faibles. Un éclair de rage et presque de désespoir passa dans les traits de Buat.

— Ce sont des enfants qui jouent, reprit Perdriol. Au vicomte! au vicomte!... A moi son sang, puisque personne ne peut me le verser! et à son tour, il s'élança sur la table à côté de Buat.

— Aux armes! cria celui-ci avec violence, et en retenant le capitaine de sa main de fer : j'ai entendu les pas des chevaux : aux armes !

Ce cri, répété par les brigands, couvrit bientôt les violentes réclamations de Perdriol. Tous les routiers s'élancèrent hors de la salle pour aller chercher leurs armes. Le capitaine, furieux, se débarrassa enfin des mains qui le tenaient et voulut se précipiter sur Roger, mais un coup do poignard de Buat l'étendit mort. Roger et le religieux demeurèrent stupéfaits. Buat s'approcha du vicomte et lui demanda avec une singulière autorité :

— Me connais-tu, Roger?...

Roger le considéra; il crut retrouver dans ses traits, qu'il j. 'avait vus que de loin, une ressemblance singulière, mais uiexplicable.

* — Connais-tu ceci! s'écria le jeune homme; et il montra ^ Roger une imago peinte sur vélin.

— nrand Dieu! cria le vicomte, ma.,.; et il reporta uvcc slvipéfaction ses regards sur Buat.

— Tais-toi, Roger ! lui dit Buat assez haut. Puis il ajouta plus bas : Maintenant, ta foi de chevalier que tu m'accorderas à Montpellier la protection que tu as trouvée ici.

■— Je t'en donne ma parole, dit le vicomte.

— Je t'en relève, dit le religieux.

Les deux jeunes gens le regardèrent avec colère et mépris à la fois; mais il soutint fièrement leurs regards.

— Viens donc, dit Buat, et emmenons ces misérables, car lorsque mes compagnons verront Perdriol ainsi tué, ils voudront vous massacrer tous.

Et il les tit passer par une porte basse, qui, de corridors en corridors, conduisait au rempart. Ils y marchèrent quelque temps, Roger portant Pierre Vidal, et le routier le pauvre Mauran : le religieux les suivait.

— Et toi, dit Roger en avançant, que diras-tu pour nous avoir laissés fuir?

— Moi, répondit Buat en montrant Pierre Mauran, voilà ma justilication : supplice et rançon; le misérable a payé pour tous. Je voulais les dégoûter de cris et de tortures, et t'obtenir les honneurs du combat pour te sauver, ainsi que j'avais cru que c'était ta pensée; mais cela a tourné autrement, tant mieux.

— Mais pour Perdriol, demanda Roger avec un intérêt qui prenait un caractère d'affection, que diras-tu?

— Que je l'ai tué, parce qu'il trahissait, reprit Buat.

— Comment! s'écria Roger.

— A MontpelUer, à MontpeUier, répéta le brigand, tout s'éclaircira. Nous voici à la porte du rempart. Allons, sortez et protégez-vous maintenant.

— Buat leur ouvrit alors une porte basse, et ils se trouvèrent au pied d'une tour qui semblait à pic au pied d'un précipice.

— Chargez-vous de votre ancien compagnon, dit Roger au religieux, je porterai celui-ci.

— Dieu l'a maudit, et maudit .^oit celui qui lui prêterai son aide, dit Dominique en s'éloiguant, uprès avoir éteuda yur lui et sur Roger ses bras en signe de malédiction.

Le vicomte fut tenté de le punir. Cependant Pierre Mauran,

7? LE VICOMTR DR RÉZIERS.

rappelé à lui par la fraîcheur de la nuit, essaya de marclKT, et, grâce à ces efforts prodigieux dont l'homme est capable lorsqu'il tente son salut, ils gagnèrent un sentier plus praticable. A peine y furent-ils arrivés que Roger siflla doucement, et presque aussitôt son cheval Algibeck arriva à côté de lui, et immédiatement après Kaëb les rejoignit. Ils placèrent chacun l'un des malheureux en avant de leur cheval, et s'éloignèrent bientôt à toute course.

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