‹ Le vicomte de BéziersChapitre 5 sur 22 · CATHERINE · texte numérisé non relu

CATHERINE

— Vous dites qu'il vous a montré l'image d'une femme dont !e nom vous est cher, et que vous lui avez prorais de lui accorder sa première demande, disait Catherine Rebulïe au vicomte de Béziers assis à ses pieds; quelle est cette femme, Roger? je veux le-savoir.

-- Celte femme, répondit le vicomte avec tristesse, je ne puis te dire qui elle est, et je voudrais ne pas l'avoir vue.

— Ahl dit Catherine en se détournant légèrement de lui et en repoussant sa tête qui reposait sur ses genoux, encore quelque mailresse, n'est-ce pas? encore quelqu'une de ces femmes qui regardent votre amour d'aujourd'hui comme un abaissement de votre cœur, comme un \ol fait à leurs coquetteries? Oh! noble vicomte, pourquoi vous ai-je aimé?

— Non, Catherine, répondit Roger en souriant, cette femme n'était point ma maîtresse : elle avait un titre plus sacré que celui de mon amour ou de mon caprice.

— Etait-ce donc l'image de votre épouse ? dit curieusement Catherine.

— Ce n'était pas elle, répliqua encore Roger pensif.

~ Alors, s'écria vivement la jeune fille, c'était donc?...»

M LE VICOMTK DE BÈZIERS.

— hoger leva sur elle un regard presque sévèie, e4 Catherine se tut. Elle baissa humblement les yeux, garda le silence, et, comprenant en son cœur on'elle avait deviné, elle ramena la léte de Ro.sjer sur ses genoux ; et lui passant doucement les mains dans les cheveux, elle lui dit :

— Et puis, mon Roger ?

— Et puis, continua le vicomte^ après que nous fûmes sortis, comme je te l'ai dit, nous nous éloignâmes avec Kaëb de toute la vitesse de nos chevaux. Nous eûmes bientôt rejoint le petit nombre de chevahers qu'il avait rencontrés sur la route se rendant à Montpellier, et qu'il avait instruits de ma mésaventure. Ils voulaient à toute force aller reprendre Mont-à-Dieu ; mais je ne me suis pas senti le droit de jeter ce nouvel embarras à Buat, et je les en ai dissuadés. Mai? ce que je ne puis m'expliquer, c'est que cet infernal moine arriva presque aussitôt que nous, et je ne puis oublier le regard singulier qu'il attachait sur moi, tandis que je détournais les chevaliers de leur entreprise.

— Ce moine me lait peur, Roger, dit Catherine avec un tressaillement d'enfant qui lui fit presser doucement la tête de Roger sur ses genoux.

— Peur ! dit Roger qui répondait peut-être plus à sa propre pensée qu'aux paroles de Catherine ; peur ! non certes, mais dégoût.

— Et puis? dit encore la belle fille.

— Et puis, dit Roger en se mettant à genoux sur le coussin où il était assis et en regardant Catherine, les yeux et la bouche souriant, et puis, j'ai laissé ce pauvre Vidal et ton oncle aux soins de ces chevaliers, et je suis accouru avec Kaëb qui m'a quitté à quelques lieues de Montpellier.

— Une seconde fois ! dit Catherine avec curiosité.

— Une seconde fois, répondit Roger en lui baisant les mains et en parcourant du regard son frais visage avec un amour vaniteux de la trouver si belle.

— C'est bien, c'est bien, dit la jeune bourgeoise en retira-: l ses mains ; mais comment a-t-il appris votre captivité? c.\ pourquoi vous a-l-il encore {juitléV

' — J(3 ne sais, répondit Roger en caressant les cheveux bruns de sa jeune maîtresse.

— Comment? dit Catherine, tout en essayant de mainteiiif

LK Vir.OMTK DR BPZIEBS. ?5

les mains de Roger dans les siennes, vous n'avez pas demandé à votre esclave où 11 allait ainsi?

— Je pensais où j'allais, reprit le vicomte, et je ne me sentais ni l'humeur ni le loisir de lui casser encore un bras. Kaêb est mon esclave, m.ais comme le chat qui habite notre maison; il m'appartient, mais je n'en suis pas le maître.

— Et vous ne craignez pas que cet homme vous trahisse ? d':t Catherine, plus curieuse à mesure qu'elle parlait.

— Je ne crains d'autre trahison que la tienne, dit Roger en souriant dans un baiser.

— Ah ! Roger! dit en rougissant la jeune fille : puisque je t'ai dit que je t'aime, que veux-tu? laisse-moi. N'es-tu pas heureux ainsi ?

— Quoi ! dit Roger, dont la voix s'adoucit avec le regard, ne désires-tu rien au delà de notre amour !

— Rien, mon beau Roger, répondit Catherine en souriant : tu m'aimes, toi, le plus noble chevalier de la Provence, que veux-tu que désire de plus une pauvre orpheline ?

— Oh ! reprit Roger, quand tu attaches ainsi tes yeux sur les miens, il me semble que ton regard descend jusqu'à mon cœur, et je le sens qui se gonfle et bondit avec fureur I Quand ta voix me dit: Je t'aime, elle m'agite comme un souffle d'orage : quand ta main me touche, elle me brûle ! N'éprouves-tu donc rien de ces douleurs, de ces tourment-, de ces désirs?

— Rien vraiment, dit Catherine moitié étonnée, moitié attendrie : tu me dis toujours que lu soulfres ! Puis, après ces paroles, elle le regarda avec un doux sourire malicieux. Puis effleurant elle-même les lèvres de Roger d'un baiser rapide :

— Tiens, méchant, lui dit-elle, je sais bien ce que tu voulais.

Et, comme une fée légère, elle glissa entre les bras de Roger qui n'osa la retenir : car, parmi les transports qui lui dévoraient le cœur, ce qui lui plaisait encore le plus, c'était ce frais et pudique amour de Catherine, enfant dont l'ignorance lui ménageait chaque faveur plus lentement que la TJius adroite coquetterie n'eût pu le faire. D'ailleurs, Roger, s'OL amour fixé et attaché sur elle, comme un serpent sur sa proie, la voyait résister vainement, se débattre avec des

plciintes, et s'approcher de sa chute pas à pas, sans qu'il put comprendre le puissant prestige dont il l'entourait ; et , joyeux, il attendait l'heure ineirable où, pure de corruption et de violence, elle se jetterait à lui, en disant : «Je l'aime!... » mais avec une autre voix que celle d'aujourd'hui* Cependant il s'était assis à la place que venait de quitter Catherine, et la regardait jouant dans la chambre où ils se Irouvaient, arrachant, des vases d'argent où elles'.baignaient leurs pieds, des Ileurô dont elle jetait les débris à Roger. KUe lui dit alors :

— Mon beau vicomte, la cour d'après-demain sera bien belle, n'est-ce pas? et tu en seras le beau chevalier. Tu as une riche armure, je suppose, brillante d'or et d'argent. Moi, vois-tu, je serai aussi belle que les plus nobles dames qui y paraîtront, fût-ce la reine d'Aragon et la comtesse de Comminges, Ta petite femme y sera sans doute : il faut qu'elle les efiface aussi toutes en magnificence, excepté moi pourtant.

Comme Roger se leva et parut devenir sérieux à ce souvenir. Catherine lui dit vivement :

* — Je le veux, Roger : vous n'êtes pas juste pour celle enfant. Agnès de Montpellier est déjà la belle Agnès, à ce qu'on m'a dit. D'ailleurs elle vous appartient; tout ce qui t'appartient doit être beau, dit-elle en s'approchant du vicomte et en lui faisant un collier de ses bras; et demeurant dans cette position, elle continua en parlant si près à Roger que sa jeune et suave haleine le brûlait et l'enivrait :

— Moi, vois-tu, je serai vêtue d'une robe de laine de Tunis brochée d'or ; ma sobreveste sera de soie, et le tour garni (le pierres précieuses; j'aurai des diamants dans mes cheveux, et des fourrures aux manches ouvertes de ma chape.

— Et les ordonnances du sénéchal d'Aragon , ma belle bourgeoise 1 dit Roger en souriant.

— Et ne suis-je pas pupille des consuls de Montpellier, reprit Catherine, puisque, lorsque mon père mourut en me laissant la plus riche héritière de la Provence, je n'avais dans le comté aucun parent (jui pût devenir mon tuteur? et ne 8uis-je pas ainsi placée au rang des plus nobles dames ? ïi* c'est pour cela que je serai dans le haut échafaud des consuls, un bel échafaud t':ndu d'éluIVcs et ombragé des

bannières de la ville, tout près de l'estrade de la reine, avec des gardes et des archers comme elle ; tu verras comme je serai fière et sérieuse, et si ce n'est pas moi qui semblerai la reine et elle la bourgeoise.

Dans celte douce attitude, Catherine se plaisait à sourlio à Roger, à lui faire la moue, à le contrefaire les yeux à demi fermés, jouant comme un enfant avec l'amour qu'elle inspirait, plus dangereuse qu'une plus habile, l'attirant à elle et s'éloignant quand il cédait, se dressant sur la pointe de ses pieds pour être à sa hauteur, et lui, plus enivré qu'il ne le fut jamais des voluptueuses et ardentes caresses de ses maîtresses, se soumettait en riant à cet enfantillage, lorsqu'un coup violent frappé à la porte de la rue épouvanta Catherine, et la jeta tremblante dans les bras de Roger.

— Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, je suis perdue !

— Qui peut donc venir à cette heure du soir? dit Roger en baissant la voix.

— L'un de mes tuteurs, à coup sûr, dit Catherine, et sans doute le sire de Rastoing ! Oh 1 malheur à moi ! s'il veut mettre sa mule à l'écurie, il y verra ton cheval Algibeck.

— Pourquoi ne pas l'avoir laissé attaché à la porte du jardin ? dit le vicomte.

— Las ! U était blanc d'écume et saignant au flanc : c'est ton cheval chéri : pauvre moi, j'en ai eu pitié, et il est à l'écurie.

Ils écoutèrent aussitôt et entendirent la voix de la'nourrice de Catherine qui disputait l'entrée de la maison à un homme. Quelques serviteurs la soutenaient, mais la voix imposante de celui qui insistait rendait leurs représentations tremblantes et indécises.

— Justice divine! s'écria Catherine, c'est le roi sans doute.

— C'est Pierre, en etfet, dit Roger avec colère; comment se fait-il qu'au mépris des conventions il ait pénétré dans Montpellier avant le jour de dimanche qui était convenu? Ce n'est que ce jour que mon oncle de Toulouse et moi devons y être introduits. U est venu sans doute pour intriguer près des consuls et des nobles de la ville, le serpent I

— Beau vicomte, lui dit Catherine d'un air moqueur, vous êtes dans la\ille, et je ne cro^s pas que le roi d'Aragon soit ici à la porte d'un consul.

— Serait-ce donc, dit Roger dont la parole acheva la phrase; serait-ce donc pour toi?

— Oui! oui! ajouta bien bas la jeune fille; depuis le jour qu'il me vit sur les remparts, il m'obsède de ses messages.

— Et tu les as reçus? dit Roger sévèrement.

— Et même encouragés, répondit Catherine; écoute, ajouta-t-elle encore plus bas, écoule ce qu'il dit.

— Allons, allons, valets, s'écriait Pierre, je vous dis que le sire de Rastoing m'a donné rendez-vous dans cette maison.

— Aussitôt Catherine, s'échappant des bras de Roger, s'élança vers le haut de l'escalier, et s'écria :

— Laissez entrer ce chevalier ; menez-le dans la grande salle où le souper est préparé. Le sire de Rastoing va venir.

Roger demeurait confondu et ne pouvait comprendre ce qui se passait ; mais son étonnement fut bien plus grand encore, lorsque Catherine le prenant par la main, lui dit doucement :

— Allons, maintenant, beau sire, il faut partir; le temps du plaisir est passé ; c'est l'heure des affaires.

Si ce qu'il entendait étonnait profondément Roger, l'air de mystère et de gaîté dont Catherine accompagnait ses paroles le surprenait plus encore. Il se crut le sujet d'une plaisanterie, car il n'eût osé penser à une trahison. Cependant, malgré les instances moitié rieuses, moitié pressantes de Catherine, il ne s'en allait pas, résistant de même qu'elle priait, moitié riant, moitié fâché. Elle demanda enfm sérieusement qu'il s'éloignât, et il refusa sérieusement, A ce refus, Catherine devint pâle et tremblante. Il y avait un singulier étonnement dans sa crainte, le même, en vérité, que celui de Roger, lorsque Kaéb ne lui obéit pas tout de suite. Alors elle prit le bras de Roger, et, le secouant comme s'il lui parais.sait tombé dans une distraction inouïe :

— Roger, Roger, lui dit-elle, il faut que vous partiez; en tendez- vous : le roi d'Aragon est en bas qui m'attend.

Il y avait dans cette élrange invitation tant de naïveté, que Roger vit bien tout de suite qu'il ne s'agissait pas d'une in.trigue d'amour dont tout au moins Catherine fût complice; mais il savait que Rastoing pouvait bien l'avoir attirée dans quelque piège honteux; il savait que le hberliuage de Pierre

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ne mt'îiiageait aucuns moyens pour arriver à ses tins ; et, tout en se rassurant sur le compte de l'innocence de Catherine, il en fut d'autant plus alarmé pour elle, et se résolut encore plus fermement à rester. Pendant qu'il discutait ainsi en lui-même, le temps se passait ; Catherine le priait, et lui, embarrassé de motiver son refus, répondait à peine, lorsqu'un nouveau coup, frappé à la porte, les fit taire tous deux,

— C'est le sire de Rastoing, dit-elle à Roger avec un regard où toute sa perte lui était reprochée.

— Non, pardieu! s'écria le vicomte plus surpris qu'on ne saurait Timaginer, ce n'est point le sire de Rastoing, c'est mon oncle de Toulouse qui insiste aussi pour entrer. Puis, il ajouta vivement : Ecoute, Catherine, nous venons tous trois à Montpellier pour y vider nos différends : cet entretien de mes anciens ennemis, avant le jour fixé, ne peut être qu'une intrigue contre moi. 11 faut que je la connaisse, ou mal m'en arrivera, Maintenant, si tu veux, je suis prêt à sortir.

— Viens donc, dit Catherine, et sois témoin de tout, et de ee que le conseil de mes tuteurs a exigé de moi en cette circonstance.

Aussitôt, par un escalier particulier, elle fit descendre Roger dans une petite chambre contiguë à celle où le souper était préparé pour quatre personnes, et le quitta aussitôt pour aller au-devant du sire de Rastoing qui arrivait enfin. U descendit lentement de sa mule, et, selon son habitude, il allait la conduire lui-même à l'écurie, lorsque Catherine, saisissant le premier regard qu'il jeta sur elle, prit un air déterminé, et lui dit avec rapidité :

— Monseigneur, ie suis venue à votre rencontre pour vous déclarer que je ne veux point assister à ce souper, et que je ne veux point servir d'instrument à vos intrigues.

Le digne consul fut si stupéfait de la déclaration, qu'il laissa tomber ses bras le long de sa robe brune, et que la bride qu'il tenait lui échappa. Catherine s'en saisit, la jeta à un valet et ne put s'empêcher de rire au nez de son tuteur.

— Sainte vie! que dis-tu là, enfant ? s'écria le sire de Rastoing ; une alTaire, menée depuis deux mois avec la prudence la plus ingénieuse, manquer par l'étourderie d'une

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tCte folle! Mais tu n'as donc pas compris que le sort de Montpellier en dépend?

— Est-ce que je le sais, moi? dit Catherine en boudant et toute décidée à se laisser fléchir, car le valet emmenait la mule du brave consul.

— Ah 1 s'écria rapidement le sire de Rastoing, en croyant user à propos d'une éloquence qui passait pour entraînante parrailes bourgeois! ah ! Catherine, ne jette pas ainsi labelle couronne que je te prépare ; toi, pupille de la noble cité de Montpellier, tu es admise à partager le soin de son salut. Nous, hommes, nous combattons par la force, la patience et l'adresse; toi, femme, tu dois combattre par la séduction et Tamour. Ainsi Judith enivra Holopherne avant...

— De lui couper la tête, dit malicieusement la jeune fille.

— Ce n'est pas cela, Catherine, tu le sais bien, reprit le consul d'un air piqué. Eh bien ! voyons : veux-tu 'abandonner la cause de Montpellier ? veux- tu ne pas assister à cette conférence?

— Hum! je suis faible, dit Catherine, en se balançant presque avec humeur; mais, tenez, pour l'amour de vous, je vais revenir, et jo me ferai si belle, que Pierre d'Aragon vous vendra sa suzeraineté, si je veux.

— Bien ! bien! dit le vieux consul avec un sourire satisfait, tu es belle et bonne. Tu m'as pourtant fait bien peur. Mais lu viendras, n'est-ce pas ? pour l'amour de moi ; qu'en dis-tu ? ou pour l'amour des belles parures que je t'ai promises ?

~ Oui, sans doute, pour l'amour de vous, répondit la jeune fille avec un ton de reproche et de tendresse.

Le vieillard sourit, et ils se ([uittèrent. Certes, Rastoing était un des hommes les plus fins de son époque, et ce qu'il obtint pour l'avantage de la ville en fait foi ; mais il avait affaire à une jeune fille de quinze ans, innocente, mais amoureuse, et il devait être battu : car tandis qu'il entrait dans la salle du banquet, en se félicitant d'avoir vaincu ce nouveau caprice, la mule élait à l'écurie et il n'avait pas vu le beau cheval Algibuck.

L'élégance somptueuse de Pierre d'Aragon annonçait plutôt les projets d'uu galant que ceux d'un suzerain, traitant de graves intérêts ; et la nniie souriante et eaij)iessée du

comte de Toulouse, qui tâchait à s'eiYacer autant que possible, contrastait avec la gravité consulaire et la morgue bourgeoise du sire de Rastoing. Après quelques premières salutations, Catherine arriva dans tout l'éclat d'une beauté si pure, que le consul en sourit, comme les vieillards de Troie à l'aspect d'Hélène, et que le comte de Toulouse, astucieux et froid semeur d'intrigues, en demeura frappé. Pierre d'Aragon parut en perdre la tête tout aussitôt, et, s'avancant vers elle :

— Pourquoi se fait-il, lui dit-il courtoisement, qu'il manque quelque chose à votre parure lorsqu'il ne manque rien à votre beauté?

— Que me manque-t-il donc, monseigneur, pour recevoir dignement votre visite ?

— Une couronne de reine, dit Pierre d'Aragon, sur un front si pur serait une merveilleuse alliance du pouvoir et de la beauté.

— Si j'avais pu croire cela, reprit Catherine en fermant à moitié ses grands yeux éclatants, et en comprimant, par un léger sourire, l'air moqueur qu'elle prenait volontiers, si j'avais cru cela, j'aurais prié madame Marie, votre épouse, de me prêter la sienne ; cela vous eût ainsi tout à fait agréé, je suppose?

Pierre d'Aragon ne fit pas semblant d'avoir entendu, et le souper commença. D'abord ce lut une simple conversation sur les apprêts de la cour plénière qui se tiendrait le surlendemain ; et Pierre d'Aragon ne cessait de prédire à Catherine qu'elle en serait la plus belle, et qu'il n'y avait chevalier qui ne voulut rompre une lance pour elle. A toutes ces flatteries Catherine répondait avec un air de bonne foi et de satisfaction qui torturait Roger dans la pièce d'où il pouvait tout voir et tout entendre. Cependant, grâce aux soins du vieux sire de Rastoing, la conversation prit bientôt un ton plus sérieux.

— Oui, monseigneur, disait le consul, madame Marie, comtesse de Montpellier, de sou chef, et reine d'Aragon par votre mariage, a consenti à tout ce que contient cette charte, écrite en latin pour plus de solennité, et il n'y manque que votre approbation.

— Usez donc, s'écria Pierre, aux propos duquel Catherine

Si LE VICOMTE DE BÉZIERS.

souriait alors d'une façon augélique ; lisez donc, je vous écoute.

Et le vieux consul lut ce qui suit ;

« Nous, Pierre d'Aragon, et nous, Marie, reine d'Aragon, comtesse de Montpellier, fille de Guillaume de Montpellier et de l'impératrice Eudoxe, nous pardonnons à ceux de cette ville, chevaliers, nobles, bourgeois ou serfs, toutas les injures qu'ils nous ont faites, et les rétablissons dans notre amitié dès ce jour, et pour l'avenir. »

— Très-bien, très-bien, répondit le roi, qui s'était approché de Catherine pendant qu'elle suivait d'un mouvement de tête plein de grâce les propos amoureux et les flatteries dont il croyait la séduire; c'est très-bien, continuez.

— Continuez, dit à voix basse Raymond.

Et il échangea un regard d'intelligence avec le sire de Rasioing, qui semblait déjà bien lier de sa ruse. Le bourgeois continua :

« L'engagement des châteaux de Lates et Montpellier et de leurs revenus, fait pour la somme de cent soixante qumze mille sols melgoriens, subsistera jusqu'à ce que cette somme soit acquittée, et le roi s'engage à rendre aux habitants de Mon'.peUier tout ce qu'il leur a enlevé. »

Pierre avait davantage écouté cet important article, et au paragraphe où on parlaitde restitution il avait laissé échapper une légère exclamation ; mais Catherine se pencha vers lui, et, parlant si bas qu'il fallut que le roi effleurât presque ses beaux cheveux pour Tenlendre, elle lui dit en jouant avec un des bouts de sa ceinture ornée d'or :

— Comment prétendez-vous que je croie à votre amour, vous qui avez pour épouse la plus belle comtesse de la Provence, notre jeune souveraine, pour laquelle vous avez défié Comminges, le plus terrible chevalier de tous les comtés ?

Pierre écoutait et allait répondre : mais l'article était fini, et le silence qui régnait gênait le roi, qui ne causait hbrement qu'à la faveur de la voix de Rastomg. Raymond le regardait d'un œil anxieux. Pierre, sans y prendre garde, s'écria :

— Continuez, continuez; c'est fort bien, j'approuvn tout cela.

Et le consul reprit sa lecture pendant qu'il expliquait à Catherine que son mariage avec Marie n'était qu'une froide politique, tandis que son amour pour elle était une passion sans frein.

— Je l'ai ér>ousée, disait-Il, pour ses vastes domaines, et je donnerais les miens pour une heure de votre amour.

Pendant ce temps, ie consul avait glissé l'article suivant :

« Le roi d'Aragon renlra les prisonniers qu'il a faits sur les habitants de Montpellier, et pour preuve de sa bonne foi, il remet les châteaux de Lates et d'Omelas à la garde du comte de Toulouse, qui les représentera audit roi à son vouloir, mais seulement quand il aura obtenu quittance de ce qu'il doit. »

— Parfait, continuez, parfait, cria Pierre, qui n'avait pas entendu un mot de ce qui avait été dit et à qui Catherine jetait en ce moment ces douces paroles, avec une voix dont

'émotion avait quelque chose de si moqueur, que Roger ne put s'empêcher de rire de la bonne foi du roi :

— Oh ! disait-elle, si je pouvais croire à un si puissant amour, d'un si puissant monarque... je...

— Continuez, donc, dit le roi au consul, qui se taisait habituellement.

Raymond et Rastoing sourirent ensemble : le consul dit : « Enfin, le roi et la reine permettent aux consuls de Montpelher d'eu détruire le château, la tour et les murailles jusqu'à leurs fondements, de manière à ce que ni eux, ni leurs successeurs ne puissent jamais s'y fortifier. «

— Oh ! pour cette clause, s'écria vivement le comte de Toulouse, elle est impossible; le château me doit être remis comme ceux de Lates et d'Omelas. Ce sont nos conventions, dit-il tout bas auconsuL

— Le château doit être rasé, répondit sévèrement Rastoing, tel est l'acte écrit et approuvé par la reine : Monseigneur y consent-il?

Pierre, arraché, à ce qu'il croyait, à une victorieuse séduction, se tourna vers les interlocuteurs d'un air d'humeur en s'écriant :

— Or donc, de quoi s'agit-il?

— iJe ce qne vous ne pouvez permettre que le château de

voire ville soit ainsi rasé, dit Raymond; c'est une injure à votre droit seigneurial dont vous êtes responsable à tous les comtés,

Pierre d'Aragon parut frappé de cette réflexion, lorsque Catherine, se penchant doucement et s'appuyant familière ment sur son épaule, lui dit à demi-voix :

— Eh I sainte Vierge ! que le comte Raymond laisse raser tous les châteaux de la Provence et qu'il se rase un peu luimême; il doit avoir le visage comme une châtaigne hérissée, ce me semble. Puis elle ajouta en augmentant la pression de sa main sur le bras de Pierre : — Vous n'êtes pas ainsi, vous.

Pierre d'Aragon perdit le sens à cette parole et à ce geste, et il s'écria en riant :

— Rasez, mes consuls, rasez, je suis de votre avis. Prenant alors la plume, il s'apprêta à tout approuver;

mais il la balança au-dessus du parchemin avant de signer, et, contenant à peine sa joie, regardant Rastoing avec un regard de félicitation pour tous deux, il lui dit en phrases entrecoupées de repos :

— Et vous, si prudent pour votre ville, sire Rastoing, on vous dil bien peu soucieux de votre pupille; est-ce vrai qu'elle habite seule cette maison?

— Avec quelques serviteurs, dit Rastoing.

— Qu'on pourrait gagner peut-être, reprit Pierre avec finesse ; et l'on ajoute qu'il y a au fond du jardin une porte bas^e par où l'on peut s'introduire.

— Les serviteurs veillent tard, dit Rastoing.

— Et les amants plus lard que les serviteurs, car je suppose qu'à minuit tout dort ici.

Et le roi s'arrêta un moment, sourit d'un air enchanté, et signa avec les marques évidentes d'une joie qu'il ne pouvait comprimer : c'est que pendant ce temps et à chaque question qu'il avait l'air de faire à Rastoing, la belle Catherine appuyait plus fortement sa main sur lui, et paraissait répondre aux explications qu'il demandait. Aussitôt le sire de Rastoing s'empara du manuscrit et avertit le roi et le comte de-Toulouse qu'il fallnil se retirer. Callierine s'élança hors de la salle pour qu'on amenât les chevaux, et la mule du CQusul. Rastoiug la suivit pour la prévenir qu'on allait pla-

LE VICOMTE DE BÉZIF.RS. Sj

cer des gardes autour de sa maison pour empêcher les tentatives du roi d'Aragon. Le roi et le comte demeurèrent seuls.

— Cet homme, dit Pierre à Raymond, est un misérable; il me vend cet ange de beauté pour quelques pierres, dont après-demain je me soucierai comme d'une scie édentée. Voici, comte, l'acte de répudiation de ma femme Marie de Montpellier; sur votre foi et honneur, vous le soutiendrez devant le concile et la cour de Rome, surtout contre Roger et les évêquesl

— Sur ma foi et honneur, je le ferai, répondit le comte ; voici maintenant l'acte de répudiation que je fais de votre sœur Léonor d'Aragon ; sur votre foi et honneur, vous m'y soutiendrez de môme?

— Je vous le jure, répondit Pierre ; quoique ]e ne sache pas trop ce que vous avez contre elle, si ce n'est d'épouser Sancie de Provence, qui avec ses cinq ans a, parbleu, le plus beau marquisat des Gaules.

— Je ne vais point sur vos brisées, dit modestement le comte, après qu'ils eurent échangé leurs deux parchemins,

— Non, je vous jure, dit Pierre d'Aragon, si quelque chose me faisait envie, ee serait plutôt ces deux bonnes villes de Garcassonne et de Béziers, qui sont là comme deux doigts de ma main, et qui une fois au bout de mon bras me serviraient à serrer le cou d'Amaury de Narbonne ; et, par la pàques, je me soucierais peu même du roi de France. Mais, sur mon âme! je ne pense à présent qu'à cette belle fille aux yeux si ardents. A propos, il me vient une idée. Vous, comte, sortez lentement de la maison et faites-en tenir la porte ouverte; j'en sortirai au galop, moi; à dix pas je laisse mon cheval, et je rentre en me glissant furtivement parmi les valets ; vous chasserez mon coursier au loin, et il deviendra ce qu'il pourra. Je me cacherais bien tout de suite, mais on s'inquiéterait de ce que je suis devenu et l'on me découvrirait.

— Volontiers, répondit le comte, je ferai tout ce qu'il vous plaira.

A peine ils achevaient que Rastoing renlraavec Gatherine.

Pierre souriait en lui-même de sa ruse. Cependant le consul

les lit passer devant lui, ils montèrent tous trois à cheval.

Celui du roi partit comme un trail; mais Raymond parut ne pus pouvoir maîtriser le sien, et il le laissa se cabrer jusqu'à ce qu'il eût vu Pierre reparaître dans l'ombre. Alors il passa à son tour, et Rastoing ne s'éloigna que lorsqu'il eut entendu soigneusement attacher les chaînes des' portes de la maison. Pendant ce temps Catherine avait rejoint Roger, qui l'avait vivement entraînée dans la chambre supérieure, craignant que Pierre ne la rencontrât avant qu'elle fût enfermée.

— Viens, disait en riant Roger à Catherine ; ce rusé Pierre d'Aragon est dans la maison.

La jeune fille devint toute tremblante -, mais elle se rassura à la gaieté de Roger et ne put s'empêcher de lui dire :

~ Comment trouves-tu que le sire de Rastoing l'a trompé? Puis elle ajouta après une pause : Grâce à moi pourtant!

— Tu n'es qu'une enfant, dit Roger redevenant sérieux, à qui on a fait jouer un rôle indigne, et ton consul n'est qu'un vieux renard qui s'est fait duper par Pierre d'Aragon, que mon oncle de Toulouse a attrapé le mieux du monde.

— Comment cela ? s'écria Catherine toute surprise et désenchantée de ce qui lui avait semblé une si admirable ruse.

— Oh! ceci serait trop long à l'expliquer, reprit vivement Roger, il faut d'abord prévenir leur petit complot, celui de mon oncle d'abord en ce qu'il pourrait bien m'ôtre funeste; quant au roi d'Aragon, s'il veut se mêler de mes affaires et s'il trouve mes villes à son gré, je lui mettrai aux jambes un chien de race dont il a déjà senti les morsures, et mon allié Raymond Roger de Foix le renverra dans ses montagnes.

— Et par ([uel moyen déjoueras-tu leurs machinations? s'écria Catherine alarmée.

— Sois mon alliée, ma belle Catherine, repartit le vicomte ; fais et dis tout ce que je voudrai, et je te promets la pius joyeuse aventure... Mais écoute! n'est-ce j)as un pas d'homme qui se fait entendre sous ta fenêtre V c'est Pierre ; il faut ouvrir el lui parler.

— Si tu le veux dit Catherme en ouvrant la fenêtre,

et en finisj^ant l'expression de sa pensée par ce consentement en action.

Mais Roger l'arrêla et lui expliqua rapidement ce qu'il at

tendait d'elle. Elle refusa d'abord et voulut connaître le but du vicomte ; mais, après l'avoir longtemps priée, il lui dit sérieusement:

— Sur mon honneur, Catherine, je réponds de toi. Pendant ce temps, le roi d'Aragon, posté sous la fenêtre

de Catherine, toussait comme le ':^lus vulgaire des amants frappait du pied, appelait à voix basse et s'irritait déjà de son peu de succès, lorsque la fenêtre s'ouvrit. Il laissa échapper une exclamation de joie.

— Bonté divine ! s'écria Catherine faisant l'étonnée ; c'est vous, seigneur? retirez-vous, par grâce, vous me perdez....

— Catherine, belle des belles î lui dit amoureusement le roi, descends, que je te parle et t'écoutc ! que je sente ton bras appuyé sur le mien,. comme tantôt !

— Je ne puis descendre, dit la jeune fille avec une voix d'enfant, parce que ma nourrice a la clef de ma chambre sous son chevet, et qu'elle a le sommeil inquiet, léger.

— En ce cas, je puis monter? dit Pierre d'Aragon, en cherchant à escalader le mur.

— Dieul mon Dieu! non, s'écria vivement la jeune fille, véritablement alarmée; elle est là qui dort près de moi.

Et Roger crut devoir laisser échapper un léger toussement, en disant d'une voix cassée :

— Catherine, enfant, la nuit est froide et l'air humide et malsain....

Pierre d'Aragon se tint coi, apaisant du geste le bruit que faisait Catherine, qui ne pouvait s'empêcher de rire, et qui répondit avec un trouble feint:

— C'est bien, nourrice, mais je ne puis dormir et la fièvre me dévore.

— Fièvre d'amour, murmura doucement Pierre d'Aragon.

A ce mot Roger eût éclaté de rire, s'il l'eût osé. Cependant le roi ne venait pas au sujet qu'il désirait lui voir aborder , et il craignait que Catherine n'en fût réduite à fahre des avances, lorsque Pierre d'Aiagon, s'approchant tout à fait du mur, dit de façon à n'être entendu que de Catherine:

— Cependant, ma Catherine, notre aventure ne peut finir ainsi, et si cette nuit ne peut m'étre favorable, dis -moi si bientôt?...

— La nuit prochaine, répondit la jeune tille, ma nourrice

va veiller les reliques du saint qu'on invoque toute la nuit ,. ml le succès de la cour qui se tiendra après demain.

— La nuit prochaine, je viendrai, reprit Pierre d'Aragon.

— Oh ! ne le faites pas, répliqua rapinement Catherine, mon oncle Pierre Maurau de Toulouse arrive deiiiaiu, et la maison sera inabordable.

~ Que faire alors ? reprit Pierre d'Aragon, qui croyant déplus en plus à son triomphe, cherchait de bonne foi le moyen d'en profiter,

— Je puis bien dire, si je veux, que j'ai accompagné ma nourrice, dit Catherine à qui Roger dictait ses réponses.

— Sans doute, sans doute, dit vivement le roi s'élançant surcette idée et la faisant chevaucher au galop dans lechamp de ses espérances ; et tu viendras dans quelque secrète maison.

— Votre château d'Omelas est-il trop riche pour moi? dit Catherine d'un ton piqué.

— Ni mon château, ni ma couronne, ange, s'écria le roi d'Aragon ravi de ce qu'il entendait ; mais comment y viendras-tu?

— Oh! dit Catherine, quelqu'un m'y conduira: j'ai près de moi un vieux serviteur de mon père qui n'a que moi ixjur espérance et soutien, il m'accompagnera et vous nous ferez voir les magnificences de votre demeure.

— Oui, oui, dit tout bas le roi d'Aragon, demain à minuit tu seras à moi.

— Oui, à minuit, dit Catherine. Adieu, mon beau sire, je vous envoie mon fidèle serviteur Baptiste; dites-lui ce que je ne puis entendre, il vous repondra ce que je n'ose vous dire. 11 va vous ouvrir la porte du jardin.

Un instant après, Koger, le dos courbé, et enveloppé d'une vaste cape, était près du roi d'Aragon.

— Eh bien ! Baptiste, dit celui-ci, consent-elle à venir?

— lime semble que vous l'avez sullisammeut entendu; mais, au milieu de son égarement, son amour garde encoro quelques scrupules.

. Le roi s'cuquit vivement de ce qui alarmait Catherine Rcbulle. La jeune fille, au dire de Baptiste, ne voulait entier que voilée et sans lumière dans les appartements du roi^

LE VICOMTE DE REZIERS. 8f»

Pierre promit tout au prétendu serviteur, et, après lui avoir remis une clef pour pénétrer secrètement dans le château, il répondit:

— Tous les gardes seront éloignés, vieillard, et ta raai- Iresse pourra venir ainsi que tu me l'as dit, voilée et dans l'obscurité. A demain.

En disant ces mots Pierre donna à Roger une bourse assez pesante, que celui-ci reçut avec une humilité si admirabh qu'il s'en réjouissait en lui-même. Une fois le roi éloigné, Roger retourna vers Catherine; mais la porte était fermée aussi pour lui, et sa belle maîtresse lui dit du haut de sa fenêtre:

— Je t'ai obéi en donnant ce rendez-vous sans t'en demander ni le but ni le motif: obéis-moi en t'en allant. Adieu, mon beau vicomte, je t'aime et je vais dormir en pensant à toi.

-- Adieu ! répondit Roger, dont les desseins ne lui permettaient pas de demeurer plus tard, et qui lit de celte nécessité une apparence de soumission dévouée.

Aussitôt après, il prit son cheval à l'écurie, et dans peu de temps il arriva à une des extrémités du faubourg de Montpellier, dans une maison pauvre et mal tenue, où il trouva Kaëb, à qui il avait donné rendez-vous en ce lieu.

l'africaine.

Arrivé au bourg où il devait passer la nuit, Roger apprit enfin la cause de la conduite de Kaëb.

— Maître, lui dit celui-ci, lorsque nous sommes partis, je savais que Raymond Lombard était sorti de Garcassonne quelques heures avant nous, et quMl emmenait avecluiFoë.

Lombard s'était fait accompagner de quelques hommes seulement, et Foë, je le savais, voyageait achevai sur une des belles cavales de notre pays, que Lombard à achetées au grand march-^ de Beaucaire. Je n'ai point essayé de lui ravir Foë par la force, car lui et ses hommes étaient armés, et j'étais seul; d'ailleurs il eût pu me reconnaître et te demander justice. Je n'avais point vu Foë, et je n'avais pu. la prévenir. J'ai donc agi de ruse. Dè.^ que je t'eus quitté, j'ai à plusieurs fois, à droite et à gauche de la route, mais à quelque distance, fait hennir mon cheval tourmenté de l'approche de la cavale et bondissant sous ma main. Bientôt à la voix du sire Lombard, que j'entendais avertir Foë de se tenir prudemment et de ne pas laisser ainsi s'animer sa monture, je compris que le moment était venu. Aussitôt je remonte sur la route. Peu à peu je m'approche, maintenant à grand peine la fougue ardente de mon cheval. J'entends la voix de Lombard qui s'inquiète ; Foë elle-même parle à sa cavale en la calmant. Je retiens mon cheval brûlant, furieux et qui hennit coup sur coup ; la chaude cavale répond. Aussitôt je donne le vol à mon coursier qui part comme une ilèche. La cavale, mal retenue, fuit au bruit de son galop. Mon cheval la poursuit ; elle fuit plus vile. Le sire Lombard et ses hommes, montés sur leurs pesants limousins, veulent nous atteindre. Je les entends quelque temps me donner des avis sur la manière de retenir mon coursier. Mais Foë et moi, tous deux emportés par une course furieuse, les laissons bien loin au bout de quelques instants; et alors seulement, je lui parle, je la calme et me fais reconnaître. Vous voyez qu'elle est innocente et je suis le seul coupable.

— î^'as-tu rencontré personne sur la roule? dit le vicomte.

— Un seul homme qui semblait un marchand de chevaux, car il s'est plu à vanter la beauté du mien.

— El cet homme, dit le vicomte, t'a reconnu, loi, Kaëb, pour mon esclave, et Foë pour celle de Lombard.

— Mais il s'est éloignd aussitôt, reprit Kaëb stupéfait.

— Pas assez tôt, répondit Roger, pour ne pas avoir vu passer Lombard qui vous poursuivait : pas assez tôt, pour cfu'il ne lui ait pas dit que tu m appartenais, et pour qu'ils n'aient pas deviné ensemble que j'arrivais après loi ; car cet homme m'a attendu sur la roule, et c'est lui qui m'a retenu

piisoiuiier. Je comprends tout ceci à, présent. Et qu'es-tu devenu tout le jour?

— Nous nous sommes cachés afin d'attendre la nuit pour pénétrer à Montpellier et échapper à tous les yeux. Nous alhons nous remettre en marche, lorsque je vis arriver votre cheval Algibeck couvert de sueur ; je compris qu'un malheur vous était arrivé. Alors je suis retourné sur mes pas, avertissant tous les chevaliers que je rencontrais, et les précédant pour découvrir où vous pouviez être. Algibeck m'a conduit enfin à la porte de Mopt-à-Dieu.

— Tu n'as pas retrouvé Lombard? dit Roger.

— H nous avait dépassés durant le jour, et depuis ce matin il est à Montpellier.

— Eh bien! ou je le connais mal, ou dans une heure il sera ici. Et que veux- tu que je lui réponde s'il redemande Foë, s'il réclame ton châtiment?

— Mais, dit Kaëb tremblant, comment peut-il savoir où je suis ?

— Eh! imprudent, lui dit Roger, ne t'a-t-il pas fallu payer le péage de la leude du Pérou pour entrer à Montpellier? Les hommes de la tolte lui auront dit que tu es entré; et crois-tu qu'il y ait tant de bouges d'albergue à Montpellier, qu'il ne puisse les faire parcourir toutes en un jour? Et s'il vient, que veux-tu que je fasse ?

L'impassibilité de Kaëb semblait anéantie de ces objections. Son esprit adroit et audacieux avait conçu un plan fondé sur une expérience prodigieuse des sens, et il avait réussi à l'exécuter tant que le tact et l'adresse physique avaient tout fait. Dans le désert même, il l'eût poussé plus loin, et par des manèges inouïs, il eût dérobé sa fuite aux poursuites les plus ardentes. Les traces de son cheval eussent disparu, ou il les eût mêlées comme un écheveau de lin inextricable ; mais dans cette société, tout incomplète qu'elle fût, l'nistinct si lin du Maure se trouva en défaut dès qu'il eut à lutter contre son organisation, et ce ne fut pas ^ans étonnement que Roger vit cette volonté, qu'il savait être de fer, chanceler soudainement et se mettre à sa merci. Le vicomte était eu outre violeuiiufiU contrarié de ce que l'on pouvait ainsi découvrir sa présence àMontpeUier. Il parcourut la chambre rapidement, discutant avec lui-même s'il

abandonnerait son esclave à la vengeance de Raymond Lombard, et ne trouvant ni dans sa générosité naturelle ni dans son orgueil aucun moyen de s'excuser à lui-même cet abandon. Il y avait même, dans l'humeur qu'il éprouvait de ce nouvel embarras, une sorte de plaisir.

Car, ainsi qu'il aimait dans une rencontre à se jeter au fort d'une mêlée pour y combattre de tous côtés, parant ci frappant à la fois et faisant face à vingt lances, l'œil sur chaque danger, l'épée haute sur tous, agile et terrible; de même, parmi cette tortueuse poUlique de ce siècle, parmi cette existence d'un suzerain, mêlée à tant d'intérêts, menacée partout, menacée d'en haut, d'en bas, de tous côtés, par l'Eglise, les manants et les chevaliers; de même, disons-nous, il se plaisait à déjouer les projets des uns, à renverser les calomnies des autres, à mettre au jour les sourdes menées, à réduire certaines jactances : toujours heureux de combattre et sûr de triompher. Aussi, dans cette simple circonstance, toute la différence de l'homme social avec l'homme instinctif se développa dans l'abattement de Kaëb et la présence d'esprit de Roger.

— Esclave, lui dit le vicomte, je ne te hvrerai point à la colère de Raymond Lombard, non pour toi qui m'as désobéi, mais pour moi qui suis ton maître, et qu'on rendrait responsable de tes fautes. Amène ici Foë, couvre-la d'une larf^e mante à capuce, et sortons de Montpellier.

Kaëb obéit, et dans peu d'instauts ils gagnèrent la porte Saint-Gilles qu'on leur ouvrit moyennant quelques deniers septennes, et ils se dirigèrent vers l'hôpital du Saint-Esprit, fondé à une portée d'arbalète de la ville, par le sire Guy, qui en était le maître et recteur. Dès qu'ils furent arrivés à la porte, Roger y frappa avec force et elle s'ouvrit aussitôt.

— Sire hospitalier, dit Roger, je viens demander asile dans votre maison pour moi et ces deux personnes de ma suite. Je suis chevalier, et je parle à un chevalier : ma parole vous suflit pour nous introduire.

— Etranger, répondit avec une sorte d'aigreur celui à qui Roger s'était adre?sé, je ne suis point chevalier, mais clerc; rios frères les chevaliers ne s'abai.ssent pas aux derniers emplois de l'ordre, comme celui d'ouvrir la porte durant la nuit : ils nous laissent ce soin, surtout lorsqu'il s'agit de don-

ner asile aux mendiants et vagabonds; mais ils le ^^ardcnt pour eux lorsqu'ils prévoient quelque noble et haute visite.

— Et il paraît aussi, dit Roger avec hauteur, qu'ils gardent la politesse et le bon accueil, maître clerc, car la voie de votre hospitalité est si étroite, et vous tenez votre porte si près de l'huis, qu'il serait impossible, même au vagabond ou au mendiant le plus amaigri par la misère, de s'y glisser.

— Notre hospitalité est ce qu'elle peut être, dit le frère sans se troubler. Quand le vase est plein, on n'y peut mettre la moindre goutte de liqueur sans risque. Adieu donc, et cherchez ailleurs un gîte pour vous et vos montures.

— Un moment, s'écria Roger qui n'avait nulle envie de passer encore la nuit sans sommeil, et qui connaissait à fond les façons de ces clercs subalternes ; si vous croyez que je sois un mendiant ou tm vagabond, et qu'à ce titre vous me refusiez l'hospitalilé dont votre maison a fait vœu, détrompez-vous, car voici une aumône que je vous prie de verser au trésor de la chapelle.

Le clerc prit l'argent du vicomte, et, après l'avoir prudemment examiné, il répondit :

— Sire chevalier, vous comprenez qu'on ne peut prendre trop de précautions, mais cependant...

A ce moment, un moine parut et s'informa d'une voix sévère de la raison qui faisait ainsi retarder l'introduction des étrangers. Le frère répondit en balbutiant quil voulait s'assurer s'ils n'étaient point mendiants ou vagabonds.

— Que vous importe, répliqua le moine, ce qu'ils sont hors de ces murs? la seule condition pour y entrer est d'être pur chrétien.

— Je le suis, répondit Roger que cette voix avait singulièrement frappé.

— Et ceux de votre suite, dit le religieux avec un accent jjarticulier, ne sont-ils vaudois ni hérétiques?

Roger s'arrêta un moment, car il savait que Foë ni Kaëb n'avaient abjuré leur religion ni l'un ni l'autre. Cependant, eu se reproduisant la question qu'on venait de lui faire, il crut pouvoir y répoudre en prenant avantage des mots plus que de la pensée.

— Je jure sur la croix que ceux qui me suivent ne sont ni hérétiques ni vaudois.

—Entrez donc, dit le moine ; et Roger, à la clarté rougeâtre de la lampe du frèje, crut reconnaître Dominique, dont l'œil cherchait à pénétrer sous le voile de Foë et le capuchon (ie Kaëb • mais sans doute, à la tournure leste et svelte de l'esclave, il reconnut que ce n'était pas Pierre Mauran, et il s'éloigna.

— Ce religieux, dit Roger au frère hospitalier, est-il donc de votre maison, qu'il y commande en maître?

— Dieu sait ce qu'il est, reprit le clerc : ce qu'il y a de sûr, c'est que les frères chevaliers, tout hautains qu'ils sont, ont abaissé devant lui leur arrogance. C'est l'ancien collègue de Pierre de Castelneau, de celui qui fut assassiné sur le bord du Rhône par le sire Jehan de Verles, sergent du comte de Toulouse, et il doit assister, dit-on, monseigneur Milon dans le concile qui suivra la cour pi énièred 'aprèsdemain.

Cette parole surprit si fort Roger qu'il se la lit répéter plusieurs fois. Et tout en parlant ainsi, le clerc hospitalier le conduisit dans une cellule de triste apparence.

— Pardieu ! lui dit Roger, autant valait nous laisser à la porte que de nous offrir ce chenil pour toute hospitaUté î

— Hélas ! sire chevalier, reprit le religieux, je sais qu'il est indigne de vous; mais la suite de madame Agnès de Montpellier, vicomtesse de Béziers, et celle de madame Eliennette dePenaullier, ont pris les meilleurs gites, et je n'en ai point d'autres à vous offrir. Seulement je vais conduire cette femme dans une cellule particulière, selon les règles de la maison.

Kaëb s'alarma de ces dispositions, surtout lorsqu'il apprit que Foë ne serait point seule; il allait faire part de ses craintes au vicomte, lorsque celui-ci, qui en apprenant l'arrivée de sa femme et dEliennctle était devenu tout à coup pensif, ordonna au religieux d'aller trouver le sire Arnauld de Marvoill, qui devait commander l'escorte de la vicomtesse de Bcziers, et de lui dire qu'un étranger désirait lui parler; le clerc lui lit observer avec quehiue raison que ie sire Avnauld ne se dérangerait pas à celle heure avancée de la nuit ppur un inconnu, et il demanda son nom au vicomte. Roger, désirant le tenir caché, parut un instant embarrassé ; enfin il dit à Kuëb de suivre inimédlalement le clerc, et d'appren-

dre secrètement à Arnauld de Marvoiil son arrivée à l'hôpitul du Saint-Esprit.

Le vicomte et Foë demeurèrent donc seuls, éclairés par une lampe à bec accrocliée à un mur ; lui, repassant dans son esprit tous les événements de la journée ; elle, assise sur un étroit escabeau, muette et immobile comme elle avait toujours été durant la route.

Au milieu de mille pensées qui tourmentaient l'esprit de Roger, il jeta ses regards du côté où se trouvait Foë, et vit qu'elle avait relevé son voile, et qu'elle le considérait avec la fixité d'un oiseau de proie. Lorsqu'il s'en aperçut, son regard ne dérangea pas celui de l'Africaine ; on eût dit même qu'il semblait devenir plus ouvert et plus tendu en plongeant dans les yeux de Roger. 11 n'était point d'homme à qui le coup d'œil d'aigle du vicomte n'iaiposàt : il n'avait trouvé aucune femme parmi les plus perdues de la rue Chaude de Montpellier, dont la paupière ne se fût baissée devant lui : il sentit donc quelque étonnement de se voir ainsi couvert d'un regard pour ainsi dire supérieur. Il en détourna le sien et voulut recommencer ses réilexions ; mais par un mouvement insurmontable de curiosité, ou soit parce qu'il sentait ce regard sur son visage, il releva encore les yeux, et retrouva Foë plus attentive peut-être à le considérer : seulement son visage noir était moins inmiobile*, entre ses lèvres entr'ouvertes, derrière lesquelles étincelaient ses dents brillantes, s'échappait une res[àration haletante. Roger malgré lui ne put s'empêcher d'attacher ses yeux sur ceux de Foë, curieux d'en étudier la pensée. Mais ce regard qui débordait sur lui avait une expression ([u'il ne savait comment expliquer. Ce n'était ni curiosité, ni étonnement; ce n'était ni menace, ni prière; ce n'était ni admiration, ni reconnaissance ; c'était quelque chose de sauvage et de tremblant, quelque chose de curieux et d'éperdu. 11 craignait que tout ce qui s'était passé n'eut frappé de folie la malheureuse Foë, et il se sentit ému de pitié pour elle. Cependant il voyait sa poitrine bondir et ses dents claquer, l'éclat de ses yeux se noyait sous un voile humide. Roger surpris se leva et s'approcha d'elle. A ce mouvement elle tomba à genoux devant lui, la tête renversée sur ses épaules, les mains ivémissantes et tendues, le regard indicible, la poitrine goniice,

96 LE VICOMTE DE BÉZIEllS.

la bouche entr'ouverte d'un sourire inouï.. Roger se baissa pour la relever; mais prompte comme la tigresse qui bondit sur sa proie, elle jeta ses bras à son cou, attira Roger sur sa poitrine, dévora ses lèvres d'un baiser ardent; et, après quelques sanglots qui semblaient briser sa poitrine, tomba inanimée et presque évanouie à ses pieds.

Le vicomte doutait encore si c'était folie ; cependant, sans qu'il pût s'en rendre compte, cette femme l'avait troublé. Rien assurément ne pouvait en elle plaire à l'élégant et dédaigneux Roger, et cependant il ne put s'empêcher de la considérer couchée sur les dalles froides de la cellule, ses longs vêtements blancs épars, et ses formes puir^santes et jeunes dessinées par leurs légers plis. Ce n'était là ni la superbe beauté d'Etiennette, ni la candide perfection de Catherine : mais c'est sous une pareille image qu'on doit s'imaginer la passion qui dévore, le plaisir qui rugit, la volupté qui se tord avec des cris. Roger regardait cherchant à se rendre compte de ce qui venait de se passer, lorsque un bruit léger se fit entendre dans le corridor; il crut que c'était Kaëb, et se penchant vers Foë, il l'appela si doucement qu'on n'eût pu dire qu'ils s'étaient entendus.

— Foë, lui dit-il, Foë, on peut venir, le frère hospituher va entrer, et il ne faut pas qu'il te voie ici.

A cette voix, l'esclave africaine se leva, remercia Roger d'un regard qui tout aussitôt se trempa de larmes; et, ramenant son voile sur son visage, se remit sur son étroit escabeau. Roger n'avait rien à lui dire sans doute, mais tout bruit avait cessé dans le corridor, et il lui parla.

— Fuë, reprit-il, Kaëb va venir, que veux- tu que je fasse pour vous deux?

— Pour nous deux? reprit Foë d'une voix dont la musique avait quelque chose de traînant et de résolu à la fois; pour nous deux, tu feras bien de lui dire ce qui vient d'arriver : car alors Kaëb prendra son poignard, et il me tuera.

— Il te tuerai reprit Roger plus attendri qu'étonné; et pourquoi veux-tu qu'il te lue?

— Parce que je veux mourir, répondit Foë.

. — Pourquoi mourir? dit Roger, dont la voix malgré lui marquait plus d'intérêt que de curiosité.

— Parce que... Foë s^irréla, et, tombant à genoux devant

LE VlCOMlh: IMi BÉZIEHS. 97

Roger, elle lui dit avec un accent de prière irrésistible : Ecoute, écoute-moi, et ne me demande pas pourquoi je veux mourir: car, vois-tu, lu ne m'as pas encore dit: Esclave, va-t'en î tu ne m'as pas regardée avec mépris ; tu ne m'as pas frappée du pied et jetée à terre ; tu ne t'es pas détourné de moi avec dégoût; et tout cela pourrait arriver si je te disais pourquoi je veux mourir. Je veux mourir, continua-telle en s'animant à chaque parole, parce que je suis heureuse, parce que j'ai touché ta main, savouré ton haleine; parce que j'ai vécu une minute de cette vie que j'ai tant rêvée sans l'avoir jamais espérée, parce que je hais Lombard qui me redemandera à Kaëb que je n'aime plus; enfin parce que je suis tille de Mahomet et toi fils de Jésus ; parce que je suis noire et toi beau et blanc; parce que je suis esclave et toi vicomte, et que...

— Oh! tais-toi, Foë, l'on vient, dit Uoger en lui metlant doucement sa main ouverte sur la bouche; il sentit le baiser de Foë à travers son voile; et, sans y faire attention, en lui faisant signe de se relever, il lui sourit si doucement, qu'on ne peut dire que ce fût seulement de la pitié. Est-ce donc que, de même qu'il n'est point d'hommage, si grossier qu'il soit, qui ne flatte la vanité d'une femme, il n'y a point d'amour, si impossible qu'il puisse être, qui ne touche l'orgueil d'un homme?

Presque aussitôt la porte s'ouvrit. Kaëb ramenait Arnauld de Marvoill. Au moment oii ils entrèrent, la figure de Dominique se dessina dans les ombres du corridor, et le regard do Roger crut voir luire sur lui un éclair de cet œil farouche dont le premier aspect l'avait si vivement frappé. Cependant Arnauld vint demander ses ordres au vicomte. Sur un signe de Roger, Kaëb et Foë se tinrent à l'écai t, et Roger s'entretint particulièrement avec Arnauld.

Dans cette conversation, le vicomte de Bézlcrs révéla au vieux poêle la cause de la réunion de tous les comtés de la Provence dans la ville de Montpelher. 11 lui apprit qnec'était sur son appel qu'ils s'y rassemblaient sous le prétexte d'une cour plénière.

— Ce que je leur veux proposer, dit Roger, doit rester pour eux un secret jusqu'à notre solennelle réunion. Une Indiscrétion poujrait anéanlirde? projets si prudemment cua-

duits, et cependant ce que je viens d'apprendre par le propos indiscret du frère hôtellier de cet hosiùce, me donne lieu dépenser, ou qu'onm'a trahi, on qu'on m'a de\ané. Arrangetoi de nianière à faire causer un religieux d'Osriia, qu'on nomme Dominique ; vois ponrqnoi il est ici, pourquoi le k';gat Milon se rend à Montpellier : cela m'intéresse plus que tu ne peux croire. J'avais résolu dans ma tête de donner ces jours-ci au plaisir seulement, et j'avais gardé pour plustard les graves allaires qui planent sur la Provence, mais je vois que l'orage vient plus vite que je n'avais pensé ; je dois donc dès aujourd'hui prendre mes mesures. Demain est un jour consacré à donner à mon oncle et à mon beau-frère une leçon de bonne conduite; après-demain c'est jour de fête. Lundi, Arnauld, je lèverai une bannière de salut et j'appellerai toute la Provence à la soutenir. Qu'elle le fasse, ou elle périt.

En parlant ainsi, Roger parcourait la cellule à grands pas, parlant par phrases entrecoupées, et Arnauld le considérait avec étonnement, lui qui, deux jours auparavant, l'avait vu paraître si insoucieux et inconsidéré. A plusieurs fois, ill'entendit répéter à voix basse :

— Milon à Montpellier ! -- ce brandon, — ce furieux. — Ah! c'est grave : Milon à Montpellier! — Enfin il s'arrêta, et s'adressantà Arnauld, il lui dit, d'un air particulièrement occupé de celte pensée : Ce Dominique surtout, il faut voir ce Dominique.

Et son visage changeant tout à coup d'expression, comme un homme qui dépouille une pensée sans que rien lui en demeure à l'esprit, il ajouta:

— Et maintenant fais-toi donner une chambre, Kaëb restera près de moi. Quant à cette... 11 s'arrêta et ne voulut pas dire le mot esclave. 11 se souvenait donc des paroles de Foë. Il reprit sa phrase et dit à Kaëb :

— Ta compagne sera placée parmi les femmes qui servent la vicomtesse. Puis il ajouta en s'adressant à Arnauld :

— Dites à Agnès que je la lui recommande. Vous-même, veillez à ce qu'on ignore son séjour dans la maison de la vicomtesso ; vous saurez pourquoi.

Anssil^t après ils sortirent de la cellule où on les avait placés d'abord. Foë suivit Arnauld de Marvoill, et Roger et

son esclave furent placés clans un vaste appartement où le vicomte s'endormit bientôt surnn lit somptueux, et l'esclave sur une natte : l'esclave plus tranquille d'esprit et de conscience que le maître.

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