LA COMTESSE DE MONTPELLIER
Le matin qui suivit la nuit dont nous venons de rapporter quelques circonstances, Roger seul, et toujours sous son déguisement, se rendit à Montpellier. Il alla à l'hôtel de ville, habité alors par la Reine d'Aragon, le château comtal ayant été détruit par les habitants dans la révolte qui avait éclaté à l'époque du mariage de Marie avec Pierre, et lors de l'annulation du testament de Guillaume Vil, père de la comtesse. Arrivé à la demeure de la reine, il fit avertir Gilles, comtor d'Haulerive, qui, s'étant soustrait à la suzeraineté du comte de Fcix pour reconnaître celle du comte de Toulouse, avait été chassé par Raymond Roger de sou château, et forcé de se mettre au service du roi d'Aragon, comme simple chevalier citadin. Il remplissait en ce moment l'emploi de sénéchal de la reine d'Aragon, comme comtesse de Montpellier. Il se hâta d'accourir près du vicomte dès qu'il le reconnut.
— Par Jésus! lui dit-il vivement eu l'entraînant dans l'hôtel, soyez le bienvenu. Je suis charmé de vous voir des premiers, car j'ai beaucoup de choses à vous dire.
— Dépêchez , sire d'Hauterive , lui répondit Roger, car je suis moi-même fort pressé de parler à ma sœur Marie.
— Gela serait diflicile en ce moment, lui dit le couitor, car elle est en grand entretien avec le comte Raymond, et fort animée, je pense, au bruit qu'on peut entendre qu'ils fout.
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— Déjà? dit Roger en souriant, mon oncle se lève de bonno heure ! Et de ijuoi croyez-vous qu'il s'agisse dans cet entretien, sire d'Hauterive?
— De quelque intrigue basse et servile, sans doute, dit amèrement le comtor; il veut associer peut-être madame Marie à une révolte contre les ordres du pape et l'armée de ses légats, tout prêt à l'abandonner lâchement, comme il fait toujours , quand il l'aura entraînée dans quelque grave danger.
— Ce que vous supposez n'est pas la vérité, répondit Roger; mais je vous la dirai si vous voulez me servir ; et si vous le voulez , je vous doime ma foi de vicomte de vous remettre en bonne intelligence avec votre suzerain , le comte de Foix, et de vous faiie rendre votre château d'Hauterive.
— • Par ma foi de chrétien , je le ferai, dit le sire d'iïaulerive avec embarras; acceptez-la telle quelle, car je n'ai plus droit d'engager ma foi de chevalier, puisque je l'ai trahie envers mon suzerain.
— Je tiens la vôtre pour bonne : menez-moi donc en quelque endroit secret où je puisse librement vous parler jusqu'au départ de mon oncle de Toulouse ; mais avant cela, faites que tous les consuls de la ville soient avertis ainsi que les hommes nobles de la bannière seigneuriale de Montpellier : nous aurons besoin de leur concours.
— • Votre confiance, dit le comtor d'Hauterive, commande la mienne ; je vais le faire quérir.
Après que le sieur d'Hauterive eut donné les ordres nécessaires, il s'enferma avec Roger. Lorsqu'il sortit pour l'introduire auprès de la reine, il y avait sur son visage une préocfcupation sérieuse, qui cependant s'éclaircissait quelquefois Ô'un sourire pour ainsi dire irrésistible, et, en le conduisant dans la chambre de Marie, il ne put s'empêcher de dire à Roger :
— L'alfaire est triste et le remède plaisant.
Lorsque Roger entra dans la chambre de Marie, il la trouva tout en larmes et dans un état de désespoir qui lui fit comprendre que Raymond lui avait appris la résolution du roi d'Arugon. En apercevant le vicomte, ses larmes redouhlèrent, et des samiiots viobirits la sulVoquèrent. Roger crut
devoir se jeter tout à coup au cœur de la question -, il lui dit, en lui prenant la main :
— Eh bien ! ma sœur, eh bien! ce malheur n'est pas encore arrivé ; il ne faut pas pleurer avant l'événement.
La comtesse ne put répondre, tant la douleur lui serrait le cœur et lui interceptait la voix. Roger s'étonna d'un si violent désespoir, et craignit que le comte de Toulouse n'eût lait le malheur plus grand qu'il n'était en etfet. il s'assit auprès de la comtesse, et, prenant avec elle ce ton de protection atTec tueuse dont il savait si bien charmer :
— Eh bien 1 Marie, lui dit-il, eh bien ! qu'est-ce donc? ne suis-jc pas là pour vous protéger? Faut-il vous tordre ainsi de chagrin et vous désoler pour un mari qui ne vaut pas un seul de ces beaux cheveux que vous voulez arracher. Nous le ramènerons à son devoir.
— Non ! non! répondit la comtesse, il a juré de m'abandonner, l'ingrat 1 non, je n'ai plus d'autre espérance que la mort ; car vous devez bien penser, mon frère, que je n'accepterai pas la proposition de cet odieux Raymond.
— Et quelle proposition peut vous faire mon oncle, laid et sordide, à vous, belle et charmante Marie?
— Il me propose de m'épouser après la répudiation du roi. Je serais sa sixième femme, dit la comtesse avec un dédain singulier.
— El il serait votre quatrième mari, reprit Roger en riant.
— Roger, dit la comtesse sérieusement, est-ce votre intention de m'insulter ou de me protéger?
— De vous protéger, ma sœur, s'écria vivement le vicomte ; de vous protéger contre votre époux, bien qu'il ait indignement manqué à sa foi envers moi : car lorsqu'il me maria à votre sœur Agnès, il m'assura, comme son tuteur, les comtés dont votre père vous avait dépouillée en faveur des enlants de sa seconde femme, et cependant iJ a fait casser le testament de votre père, et vous a fait rendre vos domaines. Mon intention est de vous protéger, ajouta-t-il en adoucissant sa voix, en mêlant un sourire au ton de reproche qu'il prit alors, bien que vous ayez renoncé à ce comté, le 15 décembre 1197, par acte passé dans la chambre conitale de Guillaume, avec la permission de votre second mari, Bernard de Comminges , et sous la garantie de ce même
comte de Toulouse, et de Vidal de Montaigu, aujourd'hui le favori de Pierre , et bien qu'aujourd'hui vous soyez ici souveraine.
— Mon frère Roger, répondit la comtesse, à Dieu ne plaise que je veuille inculper la mémoire de mon père, ni jeter aucune défaveur sur votre épouse et compagne , ma sœur Agnès ; mais il est notoire que jamais mon père ne put obtenir du pape que son second mariage fût légitimé : il reste encore, dans les chartes de sa seigneurie, une lettre d'Innocent qui lui refuse positivement cette légitimation. Ce fut donc une erreur de son esprit que de vouloir me priver de mes droits pour les transmettre aux enfants de sa maîtresse. Quant à l'acte de renonciation que j'ai fait, la date que vous venez de citer doit vous rappeler que j'avais à peine quinze ans lorsque cet acte fut passé; et cet âge de quinze ans vous rappellera deux choses : et d'abord, pourquoi j'ai mis si peu de ma volonté dans une renonciation que je ne comprenais pas ; ensuite, ajoula-t-elle en baissant les yeux, cet âge vous dira pourquoi le comte de Gomniin* ges renonça si facilement à un comté qu'il fallait perdre pour m'obtenir.
— Je comprends ce qu'il a fait alors, dit Roger avec courtoisie.
— Et vous ne pouvez vous expliquer ce qu'il a fait depuis, reprit la comtesse avec un triste sourire. C'est une singulière existence que la mienne. Je n'avais pas six ans lorsque mon père me maria à Barrai, vicomte de Marseille; à dix ans j'étais veuve et rentrée avec un douaire considérable dans la famille de mon père. Ma présence gênait ses intentions, et à quinze ans il me maria au comte de Comminges. Tant que mon père vécut, le comte, dont l'amour pour moi s'était éteint bien vite pour avoir été trop violent, me garda cependant comme un fardeau qu'il craignait de jeter à turre. Mais à peine mon père fut-il mort qu'il me maltraita brutalement. Ce fut alors que Pierre, irrité de lui avoir vu lever sur moi le manche de son bâton comtal, lui reprocha sa lâcheté. Vous savez qu'en cette occasion eut lieu un champ clos où le comte de Comminges fut vaincu. Vous savez encore qu'après cette rencontre il me répudia selon les conditions que lui imposa le roi vainqueur, et que j'épousai
Pierre d'Aragon, lière de son courage et de son amour pour moi.
— Je sais tout cela, dit Roger en cherchant à pénétrer l'intention de la comtesse.
— Mais ce que vous ne savez pas, c'est que tout cela n'était qu'un jeu joué ; menaces de Gomminges, indignation du roi, combat, défaite et victoire, conditions et mariage : tout cela était arrangé d'avance par Pierre, qui voulait réunir le comté de Montpellier à sa couronne d'Aragon, et qui n'avait pour y réussir que mes drois à relever. Pour cette affaire, le comte de Gomminges a reçu cent mille sols raymondiens qui lui ont servi à payer ses dettes, et à dégager mon douaire des mains de ses créanciers.
A cette révélation, Roger ne put s'empêcher de penser que c'était véritablement une fâcheuse destinée que d'être ainsi prise et cédée par des maris qui se succédaient l'un à l'autre. Il en prit occasion pour raconter à Marie ce qu'il savait des projets du roi et de Raymond. Gar en causant tous deux, ils s'éclairèrent mutuellement sur quelques points qui étaient demeurés obscurs pour chacun d'eux. Ainsi, Roger apprit que Rastoing avait fait signer l'acte de la veille à la comtesse, par l'assurance qu'il lui avait donnée de la remettre en bonne intelhgence avec son mari ; et il comprit, d'après les projets de mariage de Raymond, de quel intérêt avait dû être pour lui la remise des châteaux de Lates et d'Omelas, et pourquoi il s'était si vivement opposé à l'entière destruction du château de Montpellier. Après avoir longtemps discouru ainsi, Roger, voyant la douleur de la comtesse calmée par l'occupation et l'intérêt de ces confidences, aborda eniin le sujet qui l'amenait. D'abord, la comtesse sembla refuser entièrement ce qu'on lui proposait; puis, elle ne put s'empêcher de sourire à la pensée de ce singulier moyen: puis elle écouta sérieusement, et euliu ce fut en riant aux éclats qu'elle dit à Roger.
— Eh bien! je le veux, Roger ; ce sera comme vous dites, et que Dieu nous aide !
— Il nous aidera, dit le vicomte, car nous travaillons dans sa voie.
— Mais que ceci demeure un secret entre nous...
— Un secret! s'écria Roger, un secret! non point, sur
mon àmo, ma sœur! Et à quoi cela nous servirait-il si demain chacun ne le savait, et si les principaux de la ville ne l'avaient vu?
— \'u, dit Marie en rougissant jusqu'au blanc des yeux. ~ Vu, belle sœur, dit Roger en la baisant au front, oh!
îe rouge de pudeur vous rend vos quinze ans, et Comminaos avait raison. Que Pierre vous voie ainsi, et tout sera dit. Comtesse, ajouta-lril après un moment de silence, j'entends les nobles de votre maison, et les consuls de la ville assemblés par mon ordre : je vais leur faire part de vos intentions.
— Qu'allez vous faire ? s'écria Marie en feignant de le retenir.
— Ordonner la cérémonie, s'écria le vicomte en s'échappant; et il laissa la comtesse seule, préoccupée, mais souriant par intervalles à sa pensée. A plusieurs fois, elle passa devant un miroir d'acier poli où elle se regarda longtemps •* on eût dit qu'elle hésitait.
— C'est une folie, pensait-elle, qui ne me mènera à rien. Puis elle appela la femme qui peignait ses cheveux avec des aiguilles d'or, et lui donna quelques ordres. Je n'en recueillerai qu'une nouvelle humiliation, ajouta-t-elle encore en sa pensée; et baigna ses bras dans une eau de rose distillée chez les moines de Maguelonne. Pierre est perdu pour moi, murmurait-elle devant un miroir, et elle fermait à mi-partie ses yeux pour faire glisser son regard sous ses longs cils, et elle mordait doucement ses lèvres pour dessiner le blanc éblouissant de ses dents sur le rose éblouissant de ses lèvres ; puis triste, mais une espérance au cœur, elle s'avança, la tête penchée, vers la chambre secrète où, dans une vaste baignoire venue des marbres de Bayonne, l'altendait un bain frais et parfumé. Puis elle s'y plongea toute nue. Se posant avec grâce, et se regardant à travers le voile de l'eau, s'étudiant à être belle; et enfin, après s'être ainsi longtemps considérée, elle se laissa aller à dire tout bas avec un sourire presque heureux:
— Peul-ètre!
Pendantes temps, Roger continuait à ourdir tous les lils de son j)rojet; mais loin de le présenter comme une idt'e qui lui fût propre, il parvint à persuader au sire de Rastoing que c'était lui-même qui avait eu le premier cette pensée,
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el véritablement elle était une si naturelle conséquence de ce qu'il avait fait la veille, que d'abord le vieux consul s'étonna de ce qu'il n'avait pas songé à la mettre sur-le-champ à exécution. Tout en la discutant avec Roger, il s'en enthousiasma au point qu'elle devint pour lui la grande solution des difficultés qui existaient entre tous les seigneurs de la Provence, et qu'en entrant au chapitre il était résolu à traiter de mauvais citoyen tout noble ou bourgeois qui eût fait la plus légère objection.
Ce fut donc un curieux spectacle que de voir proposer et discuter sérieusement l'étourderie de jeune homme la plus complète, par les têtes les plus graves du comté de Montpellier. Douze consuls bourgeois prirent part à cette discussion, avec quatre chevaliers, un évêque et le recteur de l'hôpital du Saint-Esprit. Tous signèrent l'arrêt par lequel on régla la façon dont se passeraient les choses et le cérémonial qui y serait observé. Nous allons le rapporter ainsi qu'il est attesté par plus d'un auteur contemporain.
Dès que la décision fut prise, l'évêque de la cathédrale de Maguelonne ordonna à tous les moines et prêtres de parer les églises et de se mettre en prières pour l'accomplissement d'une sainte et divine entreprise. Dès le milieu du jour, les cloches retentirent et appelèrent de toutes parts les chrétiens dans le temple. A mesure que la nef se remplissait, un prêtre, monté sur les marches de l'autel, disait avec une sorte d'inspiration confiante, car il ignorait ce dont il s'agissait :
— Chrétiens, habitants de Montpellier, vos consuls assistés de votre évêque et des chevaliers de la lance de madame Marie, notre comtesse, ont conçu et arrêté, dans leur sagesse, un projet qui doit ressusciter MonipeUier comme Jérusalem Ta été. Priez pour le succès de leurs desseins, et confiez-vous en Dieu et en leur prudence.
Peu à peu le bruit de cette grande nouvelle se répandit par la ville, et de tous côtés, on s'assembla dans les églises; le peuple déserta son travail, les marchands abandonnèrent leurs bouliqut^s. Ce fut un immense concours de toute sorte de gens, se hâtant et se communiquant les plus folles conjectures sur le sujet probable de leurs prières. Les plus sages supposaiejit qu'il s'agissait des afïaires qui devaient se dis-
Ciller entre les comtes assemblés à Montpellier; d'autre?, informés vaguement de l'arrivée des légats, soupçonnaient qu'on allait prendre quelque cruel arrêté contre les hérétiques, afin de les expulser tous du territcire du comté. Les marchands espéraient qu'on supprimerait les droits de souquet sur le vin et autres marchandises ; mais aucun ne put pénétrer dans la profonde politique des consuls ; et en définitive, chacun se mit en prière avec l'onction d'un bon chrétien plein de foi dans une promess 3 ou une espérance.
Cependant le son des cloches ébranlait la ville, et Pierre d'Aragon, ayant appris ce dont il s'agissait, en rit de tout son cœur, s'imaginant que c'était une ruse de la part des consuls pour faire valoir au peuple de Montpellier l'arrangement que Rastoing lui avait fait signer la veille. A l'hôpital du Saint-Esprit, on ne s'en alarma pas, quoiqu'il ne fût pas d'usage d'implorer si solennellement le Seigneur pour le succès d'une cour plénière. Cependant la nuit vint, et Catherine, qui avait entendu tout ce bruit et avait vu passer sous ses fenêtres tous les habitants de son faubourg se rendant à la cathédrale, se souvenant en même temps de ce qu'elle avait dit à Pierre d'Aragon, et n'osant aller s'informer de ce qui arrivait, devint fort soucieuse de l'imprudence qu'elle avait eue de servir les projets de son tuteur et d'avoir cédé aux désirs de Roger.
Toutefois son inquiétude était traversée d'un soin qui la lui rendait moins assidue à l'esprit. Son oncle, Pierre Mauran, s'était fait transporter chez elle en arrivant à Montpellier, et le misérable état où l'avaient mis sa pénitence, le rude traitement des brigands cl les terreurs dont l'avait frappé Dominique, l'avaient jeté dans une ardente fièvre que suivit bientôt un terrible délire. Toute la lutte des brigands et du rehgieux se retraçait à son esprit, niais sous les formes agrandies et gigantesques d'un cerveau malade. Ce n'était plus Buat ni Dominique, c'était l'enfer et le ciel qu'il croyait entendre ; ses douleurs étaient devenues les acres morsures du démon ou les llèches brûlantes de la foudre. Il implorait à la fois Dieu et Satan, puis il appelait, pour le sauver de leurs mains, le vicomte Roger, et maudissait Raymond tout en pleurant comme un enfant. Catherine, épouvantée de cet état, avait envoyé clicrclier (luelques médecins de l'école do
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Montpellier, mais tous étaient à l'église, priant le Seigneur, et nul n'avait voulu se déranger pour un étranger condamné, d'ailleurs, pour hérésie. La nuit vint ainsi, et lan:alheureuse Catherine se trouvait dans un embarras auquel auraient succombé une moins jeune tête et un esprit plus ferme, lorsque Roger arriva chez elle. Informé de l'arrivée de Pierre Mauran, il sehàla d'ordonner qu'on allât chercher Nathanias de Chypre.
— Celui-ci, dit-il à Catherine, ne sera pas, à coup sûr, à prier à l'égUse ; et, d'ailleurs, il est le plus savant médecin de la Provence, au dire même des plus ignorants, ce qui est un hommage rare à obtenir.
— Oh! dit Catherine alarmée, un juif dans ma maison, Roger, je ne le veux pas. Les saints canons du concile de Lombcrs l'ont défendu sous peine d'excommunication.
— Mais non pas sous peine de mort, reprit le vicomte, et ton oncle en est là ; d'ailleurs, ajouta-t-il, le misérable a besoin du salut de son corps pour travailler au salut de son âme, car il est sous la malédiction du ciel. Laisse donc commencer le juif, le moine viendra après.
Catherine, dont la foi était fervente, mais dont l'humanité ne cherchait qu'un appui pour s'affranchir des terreurs religieuses qui la retenaient, envoya quérir Nathanias. Ce premier soin accompli, elle s'informa curieusement de la cause de cet appel général des fidèles, et sa surprise fut bien grande lorsque Roger lui répondit qu'il s'agissait du rendez- vous qu'elle avait donné au roi d'Aragon, et qu'il fallait qu'elle songeât à accomplir sa promesse, Elle se mit à considérer Roger avec un étonnement qui portait en soi un charme d'amour inouï. Dans le regard qu'elle lui jeta, il y avait tout ce que son âme concevait à peine, tout ce que sa bouche n'eût osé dire, même pour se défendre de la mur t. Ce regard disait :
— Toi ! Roger, toi, me mener au rendez-vous du roi d'Aragon ! Un autre que toi eût pu me jeter à cet homme ; un autre, pour une vaine ambition, eût pu me prendre innocente dans tes bras et mettre sous son pied la couronne blanche que tu as respectée ; mais toi! toi ! Oh ! si la pudeur et la vie d'une pauvre hlle ne le sont rien, à toi qui as coutume de jouer l'existence des hommes pour une passion et lia caprice, du moins ce n'était pas à un autre que tu devais
lessacrilier.... et, tout en pleurant ma vie innocente que je sentais chaque jour s'en aller, du moins je calmais icsrraintes de mon cœur en pensant que c'était toi qui me perdais ainsi; et aujourd'hui... Oh ! malheureuse Catherine ! malheureuse que je suis ! Tu ne m'aimes donc pas?
Et après ce regard où Roger vit tant d'étonnement s'effacer dans un amer désespoir, Catherine se mit à pleurer avec une douleur qui le ravit.
— Catherine, lui dit-il en se mettant à genoux devant elle, enfant, es-lu folle d'avoir ces pensées? car il l'aimait trop pour ne pas les avoir devinées. Ecoute, je vais tout te raconter : j'avais voulu faire de ceci une bonne leçon à mon frère d'Aragon, et je voulais même t'en cacher les moyens pour t'en faire une joyeuse surprise; mais je te dirai tout si tu pleures ainsi.
— Vous voulez que j'aille chez ce roi que je hais! répondait Catherine, s'obstinant dans ses larmes qu'elle voyai] bien que Roger saurait essuyer, mais à qui elle voulait rendre un peu de la douleur qu'elle avait soufferte.
— Mais non, entant, disait le vicomte en lui séparant les mains dont elle cachait ses yeux, c'est une folle plaisanterie, et tu sauras...
— Je ne veux rien savoir, interrompit Catherine, qui eût été sans cela forcée à pardonner trop vite. Ce que je sais, c'est que vous ne m'aimez pas et que je ne suis pour vous qu'un jouet que vous briserez dès qu'il ne vous sera plus utile.
— Catherine, reprit le vicomte d'une voix profondément émue, lu dis que tu n'es pour moi qu'un jouet que je briserai ! Oh ! regarde ma vie, et, parmi tous ces hommes qui gouvernent la Provence, vois si ma couronne de vicomte n'est pas restée pure de tout autre malheur que du mien ! Tu dis que je ne t'aime pas : eh bien ! ordonno-le, et celte couronne, que j'ai dépensé mon sang à faire respecter, je t'en ferai un jouet, et tu pourras la briser et la jeter à ton gré.
Pendant ces paroles, Catherine avait écarté d'elle-même ses mains de ses yeux : elle s'était reprise à regarder son beau vicomte, un genou à terre devant elle, la main sur le cœur, l'œil superbe et triste, la tète haute, la voix profonde :
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LE VICOMTE DE P.FlZtERS. JO'J
et, se laissant aller à sou amour d'enfant, elle l'altira sur son cœur; et, l'enlaçant de ses bras, imprudente et naïve, elle appuya son cœur sur celui de Roger et lui dit seulement : • Oh ! je t'aime ! »
Mais aussitôt elle se dégagea, avant que Roger tul revenu du trouble où ce mouvement l'avait plongé, avant qu'il pùl lui-même l'entourer de ses bras et l'attacher palpitante à son cœur, dont les bonds eussent frappé au sien ; et elle lui dit avec la sérieuse légèreté d'un enfant qui balance entre un devoir et un plaisir :
-- Mais je ne peux pas laisser mon oncle seul : comment ferons-nous ?
Oh 1 ce n'est pas toujours un calcul de coquetterie que ces rapides variations du cœur des femmes, qui nous brisent et nous relèvent ; ces caprices qui nous rejettent, ces caprices qui nous rappellent, ces larmes et ces rires, ces douleurs et ces joies; tout cela mêlé sans raison et nous dominant sans raison : tout cela c'est la femme telle qu'elle est et qu'il faut qu'elle soit. Car demandez à ceux qui ont maudit, pendant sa durée, ce temps de printemps, tout de soleil, d'orages, de pluies, de froid et de chaudes haleines, où, dix fois le jour, le cœur s'épanouit et se resserre comme une fleur ; demandez plus tard à ceux-là si ce n'est pas cette vie qu'ils redemanderaient au ciel, s'ils osaient, au lieu de la quiétude de la vertu. Puis, lorsque le cœur se laisse aller aux sortilèges d'une coquette, c'est qu'elle imite bien cette nature inconstante et impérieuse ; c'est qu'elle joue, en comédienne habile, le rôle passé de sa jeunesse ; c'est qu'elle l'ait de l'amour le même semblant que le fourbe de la vertu : hypocrites tous deux ; tous deux d'autant plus dangereux qu ils ressemblent davantage à la vérité.
Cependant Roger et Catherine discutaient rapidement les moyens de sortir convenablement de la maison, parlant tous doux à la fois, ne s' écoutant ni l'un ni l'autre, annonçant à chaque mot une heureuse idée qui ne venait pas, lorsqu'enlin ils entendirent arriver Nathanias. On ruitroduisit près du malade, et les premiers ordres qu'il donna furent qu'on établit autour de lui le plus complet repos. Ensuite il s'engagea à demeurer près de lui jusqu'au lendemain ; et Catherme, insouciante enfant qu'appelait une ardente curiosité, se trouva
tlO LE VICOMTE DE BÉZIERS.
suffisamment justifiée de son absence, car, disait-elle : ~ Il faut du repos à mon oncle et je ne puis rester près de lui; d'ailleurs, les soins de Nathanias valent mieux que ceux que je pourrais imaginer.
Et aussitôt, après avoir recommandé à ses serviteurs de rester à portée d'obéir aux moindres ordres du médecin, elle fit semblant de se retirer dans sa chambre. Quelques minutes ensuite, aidée de sa vieille nourrice, elle sortit avec Roger par la porte secrète du jardin, tous deux enveloppés de larges mantes à capuchon, de façon qu'il était impossible de les reconnaître.
C'était dans une nuit du samedi au dimanche que ?c passèrent les événements que nous allons raconter. Si jusqu'à présenl, nous avons suivi la marche des choses, comme simple narrateur, sans y mêler quelques réilexions, c'est que chacune des circonstances où nous avons trouvé le vicomte de Béziers, fut un des antécédents de sa courte et fameuse histoire ; c'est qu'il arriva que chacun de ses actes et chacune de ses paroles, durant ces deux jours que nous venons de peindre, fut le principe de quelque malheur, et que nous avons craint d'eu tirer trop vite les conséquences. Cette nuit appartient encore à cette partie de notre récit où nous établissons la scène, les hommes et les passions de l'époque : ne nous arrêtons donc pas, et continuons notre exposition.
LE RKNDIiZ-VOUS.
[iirift ait ai blé le plus grand concours des lidéles. Eu y péuétrant, ils lu-
Dès que Catherine et Roger furent sortis, ils se dirige.'. (ut vers l'église de Sainl-Pierre de Maguelonne, où était aèsem-
LE VICOMTE DE BÉZIERS. Vil
rent éblouis de l'éclat des lumières qui resplendissaient de toutes parts. C'étaient de nombreux flambeaux de cire de dilTérentes hauteurs, et qui, disposés les uns au-dessus des autres, r veloppaient l'autel d'un réseau merveilleux de lumière. Ces flambeaux étaient fournis à l'évêque de Saint- Pierre par les juifs de la ville, d'après l'accord passé en 1198. En vertu de cet accord, ils payaient à TÉglise une taxe de quarante-quatre livres de cire à Noël et au vendredi saint : et, pour ce tribut, ils étaient soufferts dans la ville, ils pouvaient y posséder une synagogue et avaient le droit d'y enseigner la médecine , à la grande colère de l'université de Montpellier, qui réclamait déjà pour elle seule le privilège exclusif des sciences humaines. Ce jour-là on avait rendu l'église resplendissante de toutes ses beautés. De jeunes arbres, tout couverts de leurs feuillages et de leurs fleurs, étaient rangés sur les basses ogives des côtés de l'église ; des serges éclatantes enveloppaient les piliers en montant en spirale jusqu'à leur sommet, et le chœur était brillant de tapis. Dans les stalles de chêne bruni qui enveloppaient l'autel, étaient réunis les somptueux chanoines de Maguelonne, le capuce rouge en tète et la croix d'or sur la poitrine. Au milieu du chœur s'ouvrait un riche missel sur un pupitre immense-, ce pupitre représentait une sorte de serpent ailé dont le corps tortueux formait le pied de cette machine, et qui, ainsi dressé, déployait de vastes ailes merveilleusement travaillées, sur lesquelles reposait le saint livre. Le missel, avec ses vignettes éclatantes, était écrit sur deux colonnes séparées par les plus magnifiques travaux de peinture : et ses pages, où le texte se dessinait en noir, au milieu de ces arabesques, semblaient un parterre avec ses plates-bandes brunes, bordées de fleurs jaunes et brillantes. C'était un don du cardinal Néapoléon de Lara à l'église de Saint-Pierre, et il avait été béni par le pape Célestin 111. L'encens venu de Narbonne, où l'apportaient les nombreux Pisans qiù en faisaient le commerce, brûlait à la fois dans les vases d'or que la cathédrale tenait des riches dons de GuilUiume Vil, et dans les encensoirs que balançaient incessamment les jeunes clercs qui venaient deux à deux s'agenouiller devant l'évêque. A la droite, était assis Guy, recteur des hospitaliers du Saint- Esprit, portant une mitre dont le sommet laissait entrevoir
la calotte d'acier ; la croix pastorale pendait sur son sein, et la ceinture militaire serrait son surplis de lin sur une cuirasse ; il reposait ses pieds sur un vasle coussin de drap rouge, où était brodée, en argent, une crosse en sautoir avec une lance. A la gauche, à genoux, les yeux levés au ciel dans une sainte extase, immobile et comme plongé dans un monde qui le détachait de sa nature présente, Dominique attirait l'admiration craintive des habitants de Montpellier qui l'avaient vu partir, trois ans avant, le front et les pieds nus, et qui le retrouvaient, après trois ans de combats et d'épreuves, plus ardent et plus résolu qu'à cette époque.
Cependant les chants remplissaient la nef de leur harmonie. Les voix, unies ensemble, tantôt faibles et retenues, se développaient quelquefois dans une puissante expansion pour se calmer de nouveau, se levant et s'abaissant si harmonieusement, que l'on eût dit un flot de la mer, qui murmure puis &c gonfle conune pour se briser, et qui s'abaisse insensiblement; si bien qu'en écoutant ce chant doux et fort, cette sourde et harmonique prière, et cette immense et mélodieuse acclamation se succédant l'un après l'autre, il arrivait que l'àme, balancée à ce chant, s'élevant et s'abaissant avec lui, se troublait peu à peu, s'amollissait doucement et finissait par se perdre dans une ivresse indicible, dans une volupté ineffable où la pensée n'a pas d'objet, comme les yeux point de but, mais où la vie inonde l'âme par tous les sens qui mènent à sa mystérieuse demeure.
Ainsi, Catherine et Roger, si rapides, si joyeux durant la marche qui les avait menés à l'église, l'esprit si dégagé dans leur moqueuse convcrsalion, s'étaient laissés surprendre et attendrir. L'un sur l'autre appuyés dans la chapelle de Saint- Cyprien, se sentant vivre ensemble sans penser qu'ils étaient ensemble, confondant leur âme dans ce même bonheur qu'ils ne se disaient pas et qu'ils n'eussent pu exprimer, ils avaient oublié leurs projets et leur curiosité, lorsque les portes de la sacristie s'ouvrirent. Le silence qui s'établit tout à coup les rappela à eux-mêmes, et ils se prirent à regarder ce qu'ils voyaient.
Aussitôt parurent douze jeunes filles vêtues magnifiqueineut, portant chacune un cierge ;aprè> elles, vinrent douze damca des plus nobles et des plus riches; douze chevaliers
LE VrCOMTE DE br-AiERS. ÎÎ3
et l'official de Tévéque. Toute cette troupe fit le tour de la nef et vint se placer devant Tévêque, qui la bénit et lui commanda d'aller accomplir sa sainte mission. Catherine ne comprit rien à ce qui se passait; mais elle était résolue à se confier à Roger, et ils suivirent la procession lorsqu'elle sortit de l'église et se dirigea vers l'hôtel de ville, tandis que tous les assistants demeuraient dans le temple, sur TinvitatioD précise de Tévêque. La marche de cette procession, à travers les rues de Montpellier, fut calme et solennelle; un recueillement profond, une sainte espérance brillaient sur tous les visages. Roger quelquefois ne pouvait retenir un moqueur sourire, mais alors Catherine lui reprochait la gaieté qu'elle ne pouvait partager, et ce fut ainsi qu'ils arrivèrent à l'hôtel de ville.
De nombreuses lumières brillaient aussi aux fenêtres de ce château, où l'on semblait attendre la procession. Elle s'arrêta à la principale porte, et les chanoines qui composaient l'oftical de Tévêque montèrent seuls dans l'intérieur. Bientôt après ils reparurent. Le cortège s'augmenta des consuls de la ville, des chevaliers de lance, conduits par le comtor d'Hauterive, et une litière, exactement fermée, portée par quatre hommes, fut placée au centre du groupe composé par les dames nobles et les demoiselles de la ville. Aussitôt on prit en bon ordre la direction du château d'Omelas.
— Vont-ils donc ainsi chez le roi? dit tout bas Catherine à Roger.
— Oui, répondit le vicomte, chez le roi qui t'attend.
■— Vont-ils l'inviter à quelque cérémonie? reprit Catherine.
A ce moment, Roger, devenu attentif à ce qui se passait, ne répondit pas à la jeune fille; car le cortège était arrivé à l'embranchement d'une route dont un côté menait à la porte principale du château et dont le second, après avoir tourné â gauche , aboutissait à une poterne ; on s'arrêta et le comtor regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un. Roger poussa un léger sifflement, et, sur un signe du chevalier, la litière fut apportée près de lui. Le sire de Rastoing l'accompagna, et Catherine, en le reconnaissant, se prit à trembler.
— Que vais-je devenir? dit-elle tout bas à Roger.
— Tu vas monter dans cette litière, et dans une neiire je te rejoins.
La pauvre Catherine était sur le point de se trahir lorsqu'elle vit descendre une femme de cette litière. Cette femme, soigneusement enveloppée d'une cape, s'élança vers Roger, en lui disant d'une voix tremblante ;
— Est-ce vous, mon frère?
— Je m'appelle Baptiste, dit tout bas le vicomte, et je suis votre serviteur.
A ce mot, Catherine comprit le dessein de Roger, et ce fut en riant, à son tour, qu'elle prit la place de Marie. On ferma la litière de nouveau très-exactement, et on la replaça au centre du cortège qui attendit longtemps avant de se remettre en marche. Enfin, minuit arriva, et la procession reprit sa route, non pas vers Montpellier, comme Catherine se l'était imaginé, mais vers le château. Elle ouvrit à plusieurs fois les rideaux de sa prison et vit, malgré l'obscurité, qu'on approchait des murs d'Omelas, dont la masse noire se dessinait sur un ciel éclatant d'étoiles. Une nouvelle appréhension la saisit alors. Elle se figura que Roger avait mal pris ses mesures et se crut sur le point d'être ainsi solennellement livrée au roi. Cependant en rélléchissant au pompeux appareil qui l'accompagnait, elle se rassurait en elle-même, ne jugeant pas qu'un rendez-vous d'amour se passât ainsi. Cependant, toute confiante qu'elle était dans la protection de Roger et dans les assurances qu'il lui avait données, elle commença à craindre sérieusement quelque singulier événement, lorsque, le cortège étant arrivé au château d'Omelas, elle en vit baisser le pont-levis. La marche de ceux qui suivaient la htière n'était point changée ; seulement ils avaient cessé leurs chants et leurs prières à une certaine distance du château, et ce fut dans un profond silence qu'ils en franchirent la porte principale.
A ce moment , une véritable frayeur s'empara de Catherine, si violente qu'elle appela le sire de Rastoing. Un si^aie (jui lui imposait silence fut toute la réponse du vieux consul, dont la ligure rayonnait d'importance et de finesse à la fuis. On lit descendre Catherine de sa litière, et, aux salutations qu'elle reçut de tous ceux qui composaient la
LE VICOMTE DE BÉZIERS- I l^^i
procession, à l'état de reconnaissance dont paraissaient pénétrés pour elle les vénérables consuls de Montpellier, les chanoines et les chevaliers, elle pensa qu'elle avait fait quelque digne action dont elle ne pouvait se rendre compte. Elle vit aussi que chacun savait qui elle était, et que le soin qu'elle avait mis à se cacher était peine perdue. A chaque instant son embarras et sa surprise redoublaient ; mais elle se crut le jouet d'une illusion, lorsqu'elle vit monter d'abord tout le cortège dans la partie du château où se trouvait l'aj)partement du roi » puis pénétrer doucement jusqu'à la grand'salle qui précédait sa chambre, et là, dajis un silence profond , se ranger à genoux devant la porte de cette chambre sur plusieurs lignes et y demeurer dans un profond recueillement.
La salle était ornée de cierges; un vaste bénitier avait été placé à droite de la porte, et le doyen de l'offîcial se tenait à côté. Catherine fut placée la première à genoux sur un carreau de fourrures, en face de la porte ; les jeunes filles se mirent derrière elle ; ensuite venaient les dames ; les consuls, les chevaUers et les chanoines, debout, bordaient au fond ce groupe de femmes. Catherine, en levant les yeux, aperçut, à l'un des angles de la salle, Roger qui avait gardé son déguisement, et sa présence suffit pour la rassurer.
Arrivé à ce point de notre récit, nous craindrions de le continuer, tant il y a de singularité dans ce qui nous reste à dire : mais ce temps que nous cherchons à décrire serait mal connu si nous n'en rapportions pas une des plus singulières histoires, si nous ne montrions pas jusqu'où s'égarait le zèle de la religion, si, obligé de peindre bientôt le christianisme dans sa fureur fanatique, nous ne devions pas d'abord faire voir par quelles puérités indécentes il avait perdu ce beau caractère qui doit partout l'accompagner.
Le siLnce était donc complet dans la grand'salle, le recueillement profond ; et la plupart des cœurs, exaltés sur les ailes de la prière, invoquaient pieusement le ciel. Si une excuse peut se donner à cette étrange cérémonie, c'est la bonne foi de ceux qui y participaient. Roger seul peut-être en comprenait tout le plaisant ; et Catherine même se laissa séduire à ia solennité que chacun semblait y mettre. Gepen-
Iffi LE VICOMTE \)iZ RÉZIKUS.
(iaiit enti'ouvrons la porte qui sépare cette réunion de la ciiambre du roi d'Aragon.
Pierre avait reçu, des mains de Baptiste, à la poterne du château d'Omelas, une femme tremblante et silencieuse \ il Tavait lui-même guidée à travers les détours secrets du château jusqu'à sa chambre, où il n'y avait qu'une lueur imperceptible, fournie par une lampe chargée d'une huile odorante et enveloppée dans une sorte de lanterne à pans d'ivoire tout couverts de peintures. Cette lampe, suspendue au plafond par une poulie, comme nos réverbères, pouvait se monter et se descendre à volonté, et le cordon qui la retenait aboutissait ordinairement au chevet du lit. Durant le trajet de la poterne à la chambre, le roi avait voulu essayer de faire rompre le silence à la belle jeune fille qui allait enfin lui appartenir; mais à chaque question on ne répondait que par un mouvement de tête. D'ailleurs un trouble, qui n'était pas joué, un tremblement presque convulsif de celle qu'il entraînait aussi, tout ravissait Pierre, et son amour était devenu du délire lorsqu'il arriva enfin dans cette chambre fortunée.
Soit véritable désespoir, soit comédie, en entrant dans cette chambre, la prétendue Catherine tomba dans un fauteuil, et, cachant sa tête dans ses mains, elle se mit à pleurer avec violence. Pierre se mit à ses pieds : il la consolait, lui parlait de son amour en termes si ardents, qu'elle sembla plusieurs fois prête à céder à ses vœux. Tantôt il l'attirait dans ses bras, et elle lui laissait couvrir ses mains de baisers, et bientôt elle le repoussait vivement. Il est difficile de dire si tous les sentiments de l'âme ont une pantomine particulière comme ils ont une physionomie distincte; mais ce qui (!st certain, c'est que le roi d'Aragon prit l'abandon décidé de sa femme, qui d'abord l'écoutait, et ses soudains accès de dépit qui le faisaient repousser ensuite, pour le combat de la pudeur contre l'amour dans l'âme d'une jeune fille.
Cependant l'heure se passait, et Pierre d'Aragon, plus amoureux, plus entreprenant, semblait ne plus vouloir tenir compte de la résistance trop longue de sa belle maîtresse, lorsque, tout à coup, elle s'arracha de ses bras, ^acha son visage dans l'une de ses mains, et de l'autre lui montra la fatale lampe qui les éclairait.
0 divine pudeur! amour inconnu l Que ce geste parut à la fois amoureux et chaste au bon roi Pierre d'Arragon ! 11 comprit, et détacha le cordon qui soutenait l'impudique lumière : la lampe tomba et se brisa en éclats, et une obscurité impénétrable enveloppa tout ce qui se passa alors dans la chambre.
Cette obscurité, nous ne la percerons pas non plus, et nous reviendrons à notre grand'salle, toujours magnihquement éclairée, où Ton voit tout ce qu'il s'y fait, ce qui peu! par conséquent se raconter.
Au bruit de la lampe brisée, Roger fait un signe, et une sourde rumeur court et bourdonne dans l'assemblée. C'est une prière à voix basse, une prière fervente ; chacun s'y anime, et, les yeux tendus vers la chambre du roi d'Aragon, semble implorer l'assistance divine pour l'accomplissement de quelque saint miracle. Roger seul, l'oreille au guet, parait attendre un nouveau signal. Cependant la prière continue ; le premier élan de l'invocation passé, il ne demeure plus qu'on sourd murmure ondulé par la voix grave de quelque chanoine qui reprend haleine; déjà même les lèvres légèrement agitées attestaient seules la préoccupation pieuse de l'assemblée, lorsqu'un nouveau son se fit entendre ; c'est le son du timbre aigu qui appelle les esclaves. A ce bruit, comme à un coup de baguette magique, toute l'assemblée se lève en masse, et chacun, d'une voix retentissante, entonne un chant sublime avec un accent prodigieux de joie et de félicitations. Le doyen de TofficiaUté ouvre la porte et s'avance dans la chambre du roi d'Aragon, et jeunes filles, dames, chevaliers, chanoines, le suivent aussitôt chacun un cierge à la main.
A ce chant, à cet aspect, Pierre, surpris et épouvanté à la fois, s'élance hors de son lit, cherche et trouve ses armes à son chevet ; il s'avance l'épée à la main, vers la porte de la chambre et se trouve face à face du doyen armé d'un goupillon. Foudroyé de cette étrange et nombreuse apparition, le roi veut s'écrier et interroger; mais les voix des assistants, lancées dans leurs sublimes actions de grâce, ne lui répondent que ])ar de nouveaux chants. Pierre veut se précipiter vers le doyen, l'épée haute; mais celui-ci, d'un coup de son large goupillon, l'inonde et le glace sous sa
chemise fine de lin. H recule; alors la masse chantante avance ; et le roi, loujours inondé et béni, est forcé de se rejeter dans son lit, autour duquel se range le cortège.
Enfin le silence se rétablit, et il reconnaît bientôt tous ceux qui l'entourent; il reconnaît surtout la belle Catherine RobufTe, et commence à soupçonner le tour qu'on lui a joué. 11 en demeure convaincu lorsqu'il aperçoit la figure railleuse de Roger sous l'habit du serviteur qui lui a remis sa prétendue jeune maîtresse. A cette découverte, on ne peut assurer que Pierre accepta comme une joyeuse plaisanterie une si publique révélation de ses intrigues ; mais s'il ne le fît pas sincèrement, du moins il en prit le semblant; et ce fut d'une voix calme qu'il dit à sa femme qui se cachait tremblante :
~ Eh bien ! madame Marie, ne voulez-vous pas saluer vos amis et les miens qui viennent si tard nous rendre visite ?
La reine montra alors son visage couvert de rougeur, et que tous les regards interrogèrent curieusement ; puis le roi continua :
— Messieurs, dit-il aux consuls, avertissez nos sujets de Montpellier que nous entrerons demain dans leur ville avec madame Marie, notre épouse, à notre droite, et notre fille Catherine, à notre gauche, montée sur une belle haquenée dont nous lui faisons présent.
Aussitôt après, le cortège se retira dans l'ordre où il était venu, laissant la reine avec son mari.
Faut-il raconter, pour bien persuader à nos lecteurs que ceci est pure vérité, comment le roi fit son entrée à Montpellier, ainsi qu'il l'avait annoncé? Cette circonstance trouvera sa place plus tard. Toutefois, ce que nous devons dire, c'est que la haquenée sur laquelle rentra Catherine, fut acquise à la ville de Montpellier par les soins du sire de Rasloing ; qu'elle fut nourrie aux frais des habitants et tous les ans promenée en grande pompe, du château d'Omelas jusqu'à l'hôtel-de- ville, avec des chants et des fleurs. Lor.-que cette haquenée, qui était exactement blanche, mourut, sa peau fut empaillée, et la cérémonie continua de môme. Elle s'est conservée jusqu'à nos jours, sous le titre de fôte du Chevalet, et beaucoup d'hommes vivent encore qui en ont été témoins.
l'hérétication.
A la jonction des deux chemins, le sire de Rastoing remit à Pioger, qui avait toujours conservé l'habit et la tournure de Baptiste, la garde de Catherine, et les jeunes amants reprirent ensemble le chemm de Montpellier. Ils se hâtèrent d'y rentrer, et, par un ordinaire événement de toutes les espérances humaines, ils se trouvèrent tristes d'une aventure qui leur avait paru devoir être si plaisante. Un sentiment de crainte se formait au cœur de Catherine, sentiment confus à la vérité et sans reproche véritable de sa conscience ; mais il lui semblait, quelle que fut son innocence, que si c'est un malheur pour une jeune fille d'attirer, malgré sa volonté, les regards sur elle, c'était une grave faute de les y avoir appelés. Roger surtout, maintenant que le premier entraînement de sa folle idée s'était éteint dans son succès, Roger se faisait un crime de s'être servi du nom de Catherine et de la sotte adresse du consul pour donner une leçon au roi d'Aragon. Il prévoyait qu'il faudrait une expUcation à sa participation à ce rendez-vous, et comprenait que les propos les plus hardis seraient tenus sur la pauvre Catherine. Sans doute il savait que la pire chose qu'on pût dire serait de prétendre qu'elle était sa maîtresse, et sans cloute aussi il y avait cette espérance, au fond de 1 âme de Roger, qu'elle pourrait le devenir ; mais jusqu'à ce moment il ne s'était pas traduit à lui-môme sa pensée aussi lucidement ; il s'était donné à aimer Catherine sans vouloir regarder où il allait. Uu jour serait arrivé où elle fût coupable, et bientôt après un jour qui eût Uvré ce secret à la curiosité publique. Alors les mêmes propos eussent été tenus-, mais alors il eût semblé à
Roger que Taccusation eût été moins cruelle, parce qu'elle eût été vraie, et que lui-même eût été moins criminel envers Catherine de lui faire mériter un reproche juste, que de lui en faire subir un qui ne l'était pas : rendant ainsi un hommage intime à la vertu qu'on peut dédaigner quand elle n'existe plus, et qu'on est forcé de respecter quand elle est encore debout.
Cependant l'espérance de voir se perdre cette frivole circonstance parmi les intérêts pressants qui devaient s'agiter à la réunion de Montpellier, le rassura un peu. 11 devina à sa propre préoccupation la cause du silence de Catherine ; et lorsqu'il lui adressa la parole pour l'en arracher, il ne s'étonna ni de la voix altérée de la jeune fille, ni du mouvement plus tendre et plus familier avec lequel elle s'appuya sur lui. C'était déjà une prière et une invocation; c'était une femme qui disait déjà : « Protégez-moi, vous qui m'avez perdue. »
La pensée de Catherine allait-elle aussi loin? Non, sans doute. Sa pensée raisonnée ne pouvait et ne devait pas tirer une si terrible conséquence d'une démarche imprudente. Mais l'àme, à notre insu, a une logique invisible qui semble prévoir tous les malheurs futurs d'une faute, et qui nous donne des craintes vagues qu'on veut faire taire vainement. On appelle ces effrois soudains de puérils pressentiments ; mais le plus souvent ce ne sont que les murmures sourds d'une conscience clairvoyante.
Cependant ils arrivèrent enfin dans la rue où était située la maison de Catherine, et la quantité de personnes qui se trouvaient rassemblées devant le seuil appela leur attention. Par suite de la disposition où se trouvait le vicomte, il ne put s'empêcher de craindre quelque fâcheuse aventure, il se hâta de faire rentrer Catherine par la porte dérobée et revint aussitôt voir par lui-même le motif de ce rassemblement. Il n'avait rien de tumultueux ; car l'effroi paraissait dominer tous ceux qui, en rentrant des églises où ils avaient passé une partie de la nuit en prière, étaient arrêtés devant la maison ; ou se parlait à voix basse en se montrant la porte du doigt, et l'on s'éloignait en faisant de nombreux signes de croixi Roger s'approcha assez pour entendre les propos.
— Y comprenez- vous quelque chose? disait l'un : Gathe-
riue est unefille un peu trop belle et un peu trop riche peutêtre pour n'en être pas iière, mais c'est une sainte chrétienne.
— Vous ne savez donc pas, répondit un autre, que Pierre Mauran est dans sa maison 1
— Eh bien ! répondit le premier, n'a-t-il pas fait amende honorable ?
— Sans doute, mais on dit qu'hier il a été arrêté par Perdriol et qu'il a rompu sa pénitence.
— Gela est si vrai, ajouta un troisième, que frère Dominique, qui s'était voué à son salut, était seul à l'église ce soir, sans chaîne ni pénitent.
— Sainte Vierge! reprit un de ceux qui avaient parlé d'abord, et comment a-t-eile osé ainsi recevoir Pierre Mauran, sans qu'il fût dégagé par la main de l'Eglise de son vœu de visiter tous les pèlerinages portés dans l'arrêt de l'oflicialité de Toulouse?
— Il a été blessé et frappé par les routiers, au point qu'il a failli expirer en entrant dans Montpellier. Devait-elle le laisser mourir à sa porte ? Bien qu'il lui soit presque inconnu et comme étranger, n'est-ce pas son oncle, le frère de sa mère? et la malédiction ne l'eût-elle pas frappée pour un si cruel refus?
— La malédiction de Dieu ne frappe que ceux qui désobéissent aux saintes lois de son Eglise.
Cette réponse tit taire tous les commentaires, et Roger reconnut le visage sombre du moine d'Osma. Cette apparition l'irrita plus qu'on ne saurait dire. Jusqu'à ce moment, l'aspect de cet homme, tout en l'importunant, ne lui avait semblé qu'une rencontre désagréable que le hasard seul avait renouvelée ; mais cette fois il lui parut qu'il avait une intention de mêler à sa vie une persécution tacite, exprimée par une présence obstinée : c'était déjà un accomplissement des paroles de Monl-à-Dieu. 11 ne put résister à ce premier mouvement de colère.
— Moine, lui cria-t-il, est-ce toi qui as osé désigner cette maison à la malédiction céleste et à la colère du peuple?
— C'est moi, répondit Dominique, car cette maison cache un hérétique, et je lai marquée du sceau de la réprobation jusqu'à ce que le maudit en sorte ou qu'il en soit chassé.
Roger vit alors en s'approchant la cause du rassemblement. C'était une bière vide qu'on avait posée en travers de la porte d'entrée, et une croix rouge qu'on avait dressée au chevet de cette bière.
— Misérable, dit Roger oubliant toute prudence, c'est toi qui as placé à cette porte cet insigne de mort et de supplice? La ville de Montpellier appartient-elle à Innocent?
— Ni à Innocent ni au vicomte de Réziers, répondit froidement le moine ; mais l'homme qu'enferme cette maison appartient à l'Eglise, et lui avait été livré par son seigneur, le comte Raymond, et l'Eglise l'atteindra partout, eût-il caché son retour à l'hérésie dans les villes de Béziers ou de Carcassonne, sous la protection du noble Roger.
— Et à Carcassonne et à Béziers, répliqua violemment le vicomte, Roger eût fait ce qu'il fait ici.
A ces mots, il arrache la croix plantée devant la porte, la renverse et la foule aux pieds, prend la bière, la brise et en disperse les lambeaux avec des cris de colère qui épouvantent les habitants et qui semblent ravir Dominique d'une sainte joie. A peine le vicomte a-t-il cédé à ce mouvement irréfléchi qu'on entend les pas précipités d'un concours tunmltueux, et aussitôt on voit arriver un nombre considérable d'hommes vêtus de noir, les pieds nus dans des sandales, la tête découverte, le corps serré d'une corde de chanvre, presque tous les cheveux en désordre et les vêtements sales et déchirés. C'étaient les bonshommes de la ville de Montpellier, les prêtres de l'hérésie, et à leur tête marchait Guillabert de Castres, leur évêque, le plus fameux hérésiarque de la Provence, et qui avait déjà soutenu plus d'un combat spirituel contre Dominique. En se voyant, ces deux fiers rivaux se mesurèrent de l'œil, et Guillabert s'écria :
— Je vais montrer le vrai chemin à l'âme qui va s'en-,,:,.» aller.
— Ce chemin est facile à suivre, répondit Dominique, et le vicomte de Béziers vient de te l'ouvrir.
Roger, qui, à l'aspect de Guiilaberl, avait craint de voir se renouveler au chev(!t de Mauran entre ces deux fanatiques la scène de Mont-à-Dieu, ne lut pas peu surpris quand le nioiue s'éloigna sans engager le combat, sans essayer même
d'enlever à Guillabert une conquête pour laquelle il avait montré tant de sollicitude. Il dut penser que Dominique comptait tirer un meilleur parti de cet événement, et, sans trop se rendre compte de ce qu'il pouvait avoir à craindre, il suivit Guillabert dans la maison où il venait d'entrer. Il le précéda de quelques pas dans la chambre où était Pierre Mauran, et trouva celui-ci étendu sur une couchette trèsélevée, ayant à ses côtés Nathanias qui l'observait d'un air soucieux , et Catherine qui semblait toute tremblante de ce qui se passait au dehors. Roger, sans rien lui dire de ce qu'il avait fait, lui conseilla de se retirer, et, usant de cette autorité qu'il savait prendre même avec ceux qu'il aimait le plus, il la fit rentrer dans sa chambre et donna l'ordre à sa nourrice et au vieux Baptiste de ne pas l'en laisser sortir quoi qu'il arrivât et quoi qu'elle pût entendre. Il crut qu'il était prudent de l'éloigner des scènes qui allaient se passer, autant pour l'aspect horrible qu'elles offraient, que pour les conséquences qu'elles pourraient avoir. Lui-même, sentant qu'il était mal à propos mêlé à toutes ces disputes, fut à plusieurs fois tenté de se retirer; mais la crainte de laisser Catherine seule dans une maison ainsi envahie et le désir de voir pour lui-même la fin d'un événement où l'on pourrait peut-être essayer de la compromettre plus tard, le décidèrent à rester.
A peine Guillabert fut-il entré dans la chambre du malade, que celui-ci parut se ranimer en sa présence.
— Mon père, lui dit-il d'un accent de prière, les prêtres pervers de la prostituée de Babylone ont égaré ma raison, venez à moi et consolez-moL
— Pécheur, répond l'évêque hérétique, voici venir les fils majeurs et les fils mineurs de la véritable Eglise, ils t'apportent la consolation que tu demandée.
Aussitôt deux des acolytes de Guillabert saisirent Pierre Mauran, et, le plaçant malgré sa faiblesse et ses douleurs sur son séant, ils voulurent commencer la cérémonie de la consolation. Nathanias, qui était demeuré dans la chambre, s'approcha alors et dit à Guillabert :
— Frère, il ne faut point penser à tourmenter le malade d'aucune façon; les secours de la médecine senties seuls qu'il puisse recevoir en ce moment.
— Dieu du ciel ! s'écria le prêtre hérétique, le misérable Pierre Mauran a-t-il encore subi cette souillure? Après avoir livré son âme aux perditions de Rome, son corps est-il tombé aux mains de ce juif? Arrière, mécréant! fils du fils rebelle du Seigneur, rejeton de Satan, je t'exorcise ! arriére l'impur!
Cette malédiction prononcée par un prêtre de l'Eglise romaine, sans épouvanter précisément Nathanias, l'eût cependant réduit au silence. A coup sûr, il n'eût osé braver un anathème qui pouvait être suivi d'une plus efficace persécution. Mais, vis-à-vis d'un hérétique, c'était bien différent ; car la haine que leur portait le clergé catholique dépassant de beaucoup celle qu'il avait contre les juifs, il les abandonnait volontiers à l'outrage et à l'insulte de quiconque voulait les insulter. Ainsi en est-il dans toute discussion intestine : l'animosité est airreuse entre enfants d'une même nation ou d'une même famille, et la haine est d'autant plus ardente qu'elle a eu des liens plus forts à briser. Enfin, soit désir de venger sur un chrétien, quel qu'il fût, l'humiliation constante où on les tenait, soit par motifs d'humanité, Nathanias s'élança sur Guillabert de Castres au moment où il s'approchait de Pierre Mauran.
— Cet homme est mourant, s'écria-t-il, et vous le tuerez si vous lui faites subir la moindre de vos stupides momeries.
Ce propos alluma la colère des parfaits^ mais il ne fit briller sur le visage de Tévêque qu'une joie singulière et une espérance dont Nathanias eût frémi de connaître le but. Cette espérance s'attachait à un objet bien désiré, puisqu'elle apaisa les scrupules de Guiliabert, et qu'il demanda vivement au médecin s'il était vrai que Pierre Mauran fût si malade qu'il le disait, et s'il mourrait véritablement dans le cas d'une épreuve ou d'un peu d'aide.
Nathanias répondit allirmativement sans se rendre compte (lu sens des derniers mots de l'hérétique; mais à peine eut-il Uni, que voilà Guillabert qui élève les bras vers le ciel et ([ui, saisi d'un tremblement universel, se prend à crier :
— La mort vient, la vie la suit, l'épreuve sera dure, l'aide sera bonne, la victime agréable au Seigneur.
Nathanias se rappela alors avoir entendu raconter les plus
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étranges choses sur les épreuves et les aides des hérétiques; et lorsqu'il vit l'élat d'extase frénétique où tomba Guillaberl s'emparer des autres parfaits, il entraîna Roger dans un coin et lui recommanda la plus exacte prudence. Bientôt, tandis que Guillabert immobile, les bras étendus en l'air, mais agité d'un tressaillement convulsif, était, selon leur expression, envahi par l'Esprit, les autres assistants se prirent à déchirer leurs habits avec fureur, se prosternant et se relevant tour à tour devant Guillabert avec de grands cris.
Dans notre siècle de passions raisonnées, personne ne pourra s'imaginer comment Roger put être le témoin impassible de la scène que nous allons décrire ; parce que personne ne peut se figurer peut-être le délire où peut mener une superstition. Les histoires des convulsionnaires et celles des religieuses de Loudun en sont un exemple épouvantable. Dans ces circonstances, non-seulement les puissances irritables de l'esprit arrivent à un degré d'exaltation et de férocité incroyables, mais encore les forces physiques et vitales, soumises à la même excitation, s'exagèrent à un te point, qu'il en résulte des actes prodigieux de vigueur accomplis par des corps faibles et chétifs. Ce fut donc un étrange spectacle pour Roger que ce qui se passa alors sous ses yeux ; et la surprise, le doute même de la réaUté de ce qu'il voyait le rendirent bien plutôt silencieux que la crainte qu'il eût pu éprouver de se trouver au milieu des hérétiques.
Gomme nous l'avons dit, ils étaient presque nus. Guillabert, toujours à la place où l'extase l'avait saisi, avait perdu ce tressaillement qui annonçait, disaient-ils, l'invasion de l'Esprit-Saint. Il était devenu complètement immobile, l'œil tendu et les bras levés. A cet aspect, les bonshommes s'agenouillèrent , et l'un d'eux, Benoît de Termes, le plus révéré après Guillabert, s'écria:
— La coupe est remplie, l'âme du saint nage dans l'âme de l'Esprit; à l'œuvre, pour que l'hostie soit prête quand Dieu débordera.
Aussitôt Pierre Mauran fut enlevé de son lit et placé sur le plancher: tous se rangèrent autour de lui, deux diacres ou fils mineurs tenant un Evangile ouvert, Benoît se plaça en face du malade et commença l'interrogatoire suivant :
— Tu as demandé à être consolé, Pierre Mauran?
— Je l'ai demandé, répondit le malade qui parut subir lui-même cette influence extraordinaire et se ranimer à ce commun enthousiasme.
— Ton âme a-t-elle besoin d'être puriflée des erreurs où elle s'est replongée ? demanda le prêtre.
— Mon âme en a besoin, répondit Mauran.
— Réponds donc aux vrais articles de la foi. Quel est ton Dieu?
— Mon Dieu est le créateur du bien , c'est lui qui a l'ait la pensée, l'amour et les choses invisibles, aidé de son premier fils Jésus-Christ, dont l'esprit a habité trente-trois ans sur la terre dans la personne et le corps de saint Paul.
— C'est le seul que tu adores ? reprit Benoît.
— Le seul, répondit Mauran ; et je renonce Satan, son second fils, qui a fait le corpus, les désirs charnels , et toutes les choses matérielles qui servent à la tentation.
— Très bien! s'écria Benoît à cette réponse ; et tous ceux qui étaient présents répondirent en faisant une génuflexion à chaque exclamation : Sois béni ! sois béni ! sois béni !
— Quelles sont tes croyances sur cette terre?
— Que chacun, homme ou femme, peut prêcher l'Evangile quand l'Esprit-Saint le domine; qu'il peut consacrer le pain et le vin en un cas pressant, sans avoir été revêtu (ordonné), pourvu qu'il porte les sandales.
— Que détestes-tu sur la terre? demanda encore le prêtre. •— Je déteste Rome, qui est la protectrice de l'Apocalypse.
— Je déteste le serment comme impur. — Je déteste l'adoration des images comme une invention du diable. — Je déteste les églises où Rome enferme l'immensité de Dieu.
— Sois béni ! répondit encore Benoît de Termes.
Et les assistants recommencèrent encore trois fois la même exclamation avec les mêmes génuflexions. L'interrogatoire continua, mais avec ordre, quoi(iu'on pût s'apercevoir que la voix de l'interrogant arrivait par degrés à une vibration forte et éclatante qui annonçait une exaltation croissante.
— Et que crois-tu que deviendra ton âme après ta mort ?
— Elle ira au paradis ou en enfer : car le bien est le bien, 'et le mal est le mal, et le purgatoire est une invention drs hommes.
— Et tu ne crois pas comme nos frères les Insabattez, qu'elle attendra jusqu'au jugement dernier?
•— Le jugement dernier est une impiété : car Dieu est infaillible, et après nous avoir jugés à notre trépas, ilne changera pas son jugement ! et la résurrection des morts n'est point écrite dans TEvangile.
— Sois béni ! répéta encore Benoît.
Et encore cette fois on lui répondit comme on avait fait. Tous alors se tournant vers Guillabert se mirent à genoux devant lui et commencèrent une prière à laquelle il paraissait insensible ; cependant, comme un coursier indolent entouré de chevaux fougueux et qui se laisse enlin entraîner à leur impétuosité, les lèvres de Guillabert remuèrent insensiblement, puis s'agitèrent de paroles presque muettes. Bientôt sa voix et ses prières s'unirent à celles des autres, et dans peu d'instants elles les dominèrent toutes.
— L'Esprit déborde 1 s'écria Benoît ; que le croyant soit consolé !
A ces mots, on s'empara de Pierre Mauran et on le plaça debout, en le soutenant vis-à-vis de Guillabert. Deux parfaits tinrent suspendu sur la tête du malade le livre des Evangiles, et l'évêque prononça une prière les mains étendues sur lui. La prière finie, il lui imposa les mains et le livre sur la tête, et Pierre Mauran récita un Pater en tenant ses mains étendues en croix. Dès qu'il eut fini, on l'approcha de Guillabert, et on le plaça encore en face de lui, mais de côté, de façon que l'épaule gauche du malade touchât l'épaule gauche de l'évêque, et celui-ci récita une prière commençant par ces mots :
— Cor meum in corde tuo.,.
Lorsqu'il eut fini, on replaça Pierre Mauran tout en face de lui, et aussitôt Guillabert se pencha jusqu'à lui, et, par sept fois ditférentes, lui souffla dans la bouche en lui répétant à chaque fois :
— Dominus tecum.
— Et cum spiritu tuo, répondaient à chaque fois les assistants : et, à chaque insufflation, ils faisaient mettre Pierre Mauran à genoux et le relevaient ensuite. Toute cette pantomine, exécutée d'abord assez solennellement, prit un caractère de violence à cette dernière cérémonie. Ainsi on
pr(^cipitait le malheureux malade et on le relevait brutalement. En etïet, on pouvait lire sur les visages que les esprits s'exaltaient : celui de Mauran surtout avait l'expression d'une joie sauvage et infinie, et ce ne fut pas sans une sorte de terreur qu'à la dernière de ces génuflexions Roger le vit se redresser de lui-même et se tenir debout sans le secours de ceux qui l'entouraient. Un long cri de joie accueillit cette victoire de l'Esprit-Saint, et ce fut le tour de Mauran d'élever la voix et de se faire entendre,
— Frères, s'écria-t-il, l'heure est venue, la mort approche, la vie la suit Ouvrez à l'âme de larges chemins
Dieu m'invite et il m'appelle
Benoît, alors à genoux entre le malade et Guillabert, se retourna vers celui ci et lui dit d'une voix farouche : — - Père, le frère Mauran demande l'épreuve.
— Est-il préparé? demanda Guillabert, retombé dans sa sainte extase.
— Je suis préparé, répondit Mauran.
— Il est préparé, répéta Benoît...
— Non ! non I s'écria Guillabert, je n'entends que la voix de Benoit et non celle du croyant. Son esprit n'est pas le mien; je ne l'entends pas
— Que faut-ii à l'Esprit? s'écria Mauran ; que faut-il pour avoir l'épreuve ?
— Il faut maudire, dit Benoî^, maudire et mépriser les images de la Prostituée.
— Qu'on m'apporte ses images et ses idoles ! s'écria Mauran.
Et l'un des acolytes détacha du mur un Christ qui s'y trouvait suspendu, et le présenta à Pierre Mauran qui prononça sur lui des paroles d'exécration, lui cracha au visage et le foula aux pieds.
— J'ai maudit et méprisé... dit alors Mauran.
— Je t'entends, je t'entends, répondit Guillabert. Qu'on cède à sa prière; et qu'on ouvre les voies à l'âme du croyant !
A ces mots, un hurlement sauvage répondit à l'évéque hérétique, lui-môme élevant la voix fit entendre une invocation retentissante ; et Mauran, l'œil animé, le visage exalté, debout au milieu de ce cercle furieux, leur cria :
— Voici ma poitrine, voici mes veines et mes membres ! Que moQ bien- aimé commence ! que le plus charitable m'éprouve !
Cependant on demeurait immobile, et, les yeux fixés sur Pierre Mauran, chacun semblait hésiter ; les poitrines haletantes laissaient échapper une rauque et courte respiration.
— Père! père! s'écria Mauran; les frères sont faibles; TEsprit-Saint n'est qu'en nous.
Guillabert à cette interpellation répondit aussitôt :
— Que les frères obéissent ! que l'épreuve soit faite ! cum manu, cum gladio, cum lingud, animam libéra !
Cette exhortation n'était pas achevée, qu'un des plus jeunes de la troupe s'élance et frappe Mauran au visage : celui-ci demeure immobile. L'exemple n'est pas plus tôt donné que chacun s'excite et lui porte des coups terribles ; mais Pierre Mauran sourit à chaque nouvelle blessure, et, par un prodige de la nature humaine, il soutient, malade et mourant, mais sous l'empire d'un enthousiasme fanatique, des atteintes qui l'eussent renversé et brisé en pleine santé.
Cette circonstance que la physique et la médecine actuelle ont eu occasion de reconnaître, cette insensibiUté à la douleur, résultat d'une tension extrême des forces morales, avait plus d'une fois épouvanté les ennemis des vaudois, et fait croire, sinon à leurs miracles, du moins à la sorcellerie dont on les accusait. Ce fut donc avec un véritable effroi que Roger vit commencer cette lutte; mais sa terreur devint extrême lorsque cette insensibiUté s'augmenta pour ainsi dire sous la violence des coups. Ainsi, à plusieurs fois, un des plus furieux de la troupe qui s'était emparé d'une barre de bois en avait frappé Pierre Mauran dans la poitrine et l'avait renversé; mais celui-ci, repoussé de la terre comme par une force invisible, se retrouvait aussitôt debout, excitant l'ardeur de ses bourreaux par ses cris, les insultant, leur reprochant leur faiblesse et leur lâcheté. Enfin cette salle devint une véritable arène de bêtes féroces se ruant avec des hurlements affreux contre le malheureux Pierre Mauran; on le frappa de tous les objets dont on put s'armer. Les uns le déchirèrent de leurs ongles; d'autres lui ouvrirent la poitrine avec des clous; on lui creva les yeux; la rage devint telle, que quelques-uns la tournèrent contre
eux-mêmes, et il s'en trouva qui se firent aussi de cruelles blessures. Pendant ce temps d'une frénésie incroyable, la voix de Guillabcrt ne cessait de prier et d'invoquer le Seigneur. Roger etNalhanias, épouvantés, se tenaient silencieux dans un coin obscur de ce repaire. Eo/i i la ra Drt de Pierre Mauran mit fin à cette horrible cérémonie; et L'-^xaltation des bonshommes ayant cessé avec la vie de la victime, ils la confièrent à quatre d'entre eux qui l'emportèrent dans leur cimetière particulier, oû le cadavre fut jeté sans cérémonie dans une fosse, attendu que la prière pour les morts était, selon la secte vaudoise, une insulte à la justice divine.