‹ Le vicomte de BéziersChapitre 7 sur 22 · LA LICE · texte numérisé non relu

LA LICE

Le matin qui suivit cette nuit, Montpellier se leva retentissant du son des cloches, parfumé de fleurs aux murs el aux fenêtres de ses maisons, jonchées par toutes les rues. Les habitants avaient revêtu leurs plus beaux habits; presque tous avaient fermé leur demeure et circulaient par la ville. Un grand nombre se dirigeait vers les portes par où devait entrer le cortège des seigneurs; d'autres se portaient en masse vers le Leude du Pérou, où devait se tenir la foire libre proclamée depuis huit jours : l'aspect de la ville était animé et joyeux. L'hôlel-de-ville, magnifiquement tendu de serge de couleur, était encombré de marchands qui, moyennant six sous, se faisaient délivrer une permission de vendre.

Cette permission consistait en une plaque de plomb qu'ils portaient durant toute la foire. Il reste à Montpellier une de ces plaques attachée à une des chartes de la ville. D'un côté est représentée la Vierge, assise dans une chaise el tenant son lils sur ses genoux. Cette chaise est très-profonde, et, au lieu de bras, elle a deux côtés aussi élevés que le dossier. Ces côtés avancent jusqu'au bord du siège et se développent à droite et à gauche comme les feuilles d'un para-

vent. Un des pieds de la Vierge est posé sur un coussin, qui nous a paru être un écusson de comte. A droite de la Vierge est gravée en caractère goth la lettre A, à sa gauche la lettre M. Cette figure est entourée d'un cercle composé de la réunion de douze petits arceaux terminés chacun par un trèfle : c'était le nombre des consuls de la ville. Entre ce premier cercle et celui qui entoure le sceau et qui représente parfaitement la couronne murale des anciens , se trouve sur le plat de Terapreinte l'exergue suivant en caractères romains :

Virgo mater, natum ora Ut nos juvet omni horâ.

Cette phrase, rimée et syllabiquement mesurée comme nos vers de huit pieds, est peut-être une preuve que ce n'est point aux Normands que la poésie française doit sa rime, car on voit par cet exemple que la Provence avait deslors soumis à cette règle d'harmonie la barbare latinité du xne siècle, bien avant que les poètes français fussent sortis des bourgs de la Normandie et des échoppes de Paris.

De l'autre côté de cette plaque de plomb, on voit la ville de Montpellier enceinte de ses murs, soutenus de loin en loin de tours énormes. Au milieu est une porte basse. Au-dessus des murs on aperçoit les toits des bâtiments considérables, l'immence clocher de Saint-Pierre de Maguclonne et les deux tours de la citadelle qui domine la ville. L'exergue de ce côté du sceau municipal est celui-ci :

Sigilluin duodccim consulum Monîispessulani.

Chaque marchand recevait ce sceau attaché à une corde plate de laine et le pendait à son cou. Tout homme étranger à la ville de Montpellier qui eût voulu vendre le moindre objet sans ce signe de la permission des magistrats, pouvait être saisi sur-le-chanip par les sergents d'armes, et toutes ses marchandises conCisquées au prolit de la ville. Cependant l'alfluence diminua bientôt du côté des marchands, et chacun d'eux alla prendre la place qui lui fut assignée par les juL^es do la foire. Les bateleurs vinrent à leur tour

LE VICOMTE DE ftÈZlEHS- 133

demander le droit de s'établir dans les divr. s (juartiers de la ville.

On y remarquait bon nombre d'Italiens de Gènes et particulièrement des Avignonnais. Des jongleurs venus de tous les côtés de la Provence abondaient aussi dans la ville, mais, grâce à la protection que les seigneurs accordaient alors ;". tous ceux qui cultivaient la poésie, ils étaient dispensés de toute formalité. Une table particulière était même servie pour eux dans l'une des grandes salles de l'hôtel-de-ville. Elle était presque toujours déserte, parce qu'en général les jongleurs étaient riches des munificences des princes qu'ils louangeaient dans leurs vers. Quant à ceux qui n'avaient pas de patrimoine, ils gagnaient presque toujours assez d'argent dans les repas où ils étaient admis, pour ne pas être réduits à accepter cette hospitalité.

Les places des marchands et celles des bateleurs étant distribuées, chacun d'eux se rendit en la grande place du Pré- Marie, située sur le bord de la petite rivière dite le Merdançon^ et où s'étendait une lice immense. Cette lice était close sur trois côtés par des gradins qui s'élevaient à une grande hauteur. Le quatrième côté était bordé par la rivière. Les gradins étaient destinés aux seigneurs et bourgeois qui devaient prendre part à la fête, et de l'autre côté de l'eau se pressait le menu peuple et les serfs accourus de tous les environs. Grâce à une petite colline qui se trouvait en face de la lice, ils pouvaient voir la lete aussi bien que les plus favorisés. Chacun des trois gradins était coupé au milieu par un pavillon plus élevé destiné à l'un des principaux seigneurs de la cour. Celui qui faisait face à la rivière était pour Pierre d'Aragon ; celui de droite pour le comte de Toulouse. Roger devait occuper celui de gauche. Des deux côtés de chaque pavillon un certain espace du gradin était réservé pour la suite de ces divers seigneurs.

A dix heures, un massager vint annoncer aux cjusuIs que le cortège du roi était prêt à sortir du château d'Omelas, et que les autres seigneurs et leurs suites, les uns partis des châteaux de Lates, de Substantion, de Tortanne, les autres de l'hôpital du Saint-Esprit, seraient arrivés à midi dans le Pré-Marie. Les habitants, selon qu'ils jugeaient de la magnificence des seigneurs, se perlèrent par où ils devaient

entrer, impatients de voir ouvrir la foire et la cour pléuière. Nous ne les suivrons pas dans leurs diverses marcbes, et nous resterons au centre de cet immense concours avec les plus patients.

Les gradins, tels que nous les avons décriL^, iiu se louchaient pas aux angles du carré qu'ils formaient avec la rivière. A cet endroit, une barrière fermée par une simple pièce de bois ou lice maintenait une foule assez grande. C'était celle des marchands et bateleurs qui avaient la prétention d'être nommés maîtres de la fôte ou rois des jeux.

Bientôt tous les nobles de la ville et les libres bourgeois s'emparèrent des gradins qui leur étaient destinés, et y placèrent leurs femmes et leurs lilles, après avoir déclaré leurs noms aux sergents de la garde des consuls qu'on n'ose pas appeler garde municipale, quoique ce fût là leur vrai nom. Enfin, tous les gradins se remplirent de gens de toute sorte, magnifiquement vêtus, et l'heure de la cérémonie arriva. Les cris du peuple qui accompagnait les divers cortèges, unis aux retentissements de trompettes, les annoncèrent enfin, et chacun se leva pour les voir passer successivement et en admirer ou critiquer l'ordonnance. On écarta des barrières ceux qui s'y pressaient, et les trompettes du roi d'Aragon parurent les premières.

Dix arbalétriers de front, achevai, ouvraient la marche; tous le casque en tête, la visière haute, montés sur des chevaux couverts de housses magiiiques et de diverses couleurs, qui leur revêtaient le cou, le poitrail, et descendaient presque jusqu'à leurs pieds. Après eux venaient les chevaliers de la lance du roi, c'est-à-dire ceux qui, sans autre fief que leur épée, lui appartenaient plus parliculièrenient, et qui étaient pour un seigneur suzerain ce que sont les cavaliers pour un simple chevalier. Les consuls de la ville de Montpellier parurent ensuite vêtus de leurs dalmatiques vioî",ltes, garnies de fourrures, et portant chacun à la main un bâton d'ivoire, au bout duiiucl è(ait sculptée une petite Vierge. Le roi les suivait moulé sur un cheval couvert d'un filet fait de rubans d'or qui l'enveloppait tout entier. A chaque nœud du filet était attachée une ])ierre précieuse; ' le mors ûi\ la bride était duré, les étricrsde même, de façon que» lorsque le coursier eu Ira dans la hce, piafiant et s'agi-

LE VICOMTE DE BÉZIEl'S. 135

tant an soleil sous la main habile du roi, il ponnbla voir une masse vivante de lumière et do couleurs resplendissantes qui jetait sans cesse un éclat prodigieux et varié. La reine était à la droite sur un coursier non moins magnifiquement vêtu, et Catherine parut, à sa gauche, sur une haquenée blanche, toute resplendissante d'ornements d'argent. De longues acclamations accueillirent le souverain qui, après avoir fait le tour de la lice, alla prendre place dans le pavillon du milieu. Près de cent chevaliers qui le suivaient se rangèrent de chaque côté de lui, après avoir remis leurs chevaux à leurs écuyers.

Dès que !e roi eut pris place, il fit signe au comtor d'Hauterive de se tenir prêt à ouvrir la barrière de droite au vicomte de Béziers, dès que Hugues Sanche, comte de Roussillon, aurait introduit Raymond de Toulouse par celle de gauche.

L'entrée du comte fut le signal des cris les plus tumultueux, car jamais rien de plus magnifique n'avait été montré aux peuples de la Provence. Dès que les trompettes furent entrés, on vit s'avancer des hommes qui portaient deux à deux des litières dont les brancards appuyaient sur les épaules. Chacune de ces litières soutenait l'image en relief d'un des châteaux appartenant au comte de Toulouse, les uns dorés, d'autres couverts d'argent, quelques-uns en ivoire, la plupart peints de couleurs éclatantes. Il défila deux cent quatre machines aussi supérieurement travaillées. Le comte parut ensuite, non pas sur un cheval, mais sur une mule d'Espagne, blanche et sans caparaçon. Les rênes dont il se servait étaient faites de fils de soie blanche tordu? ensemble, et lui venaient de Raymond 11, comte de Tripoh, son oncle; Saladin, le tenant enfermé dans Tyr, après la bataille de Tibériade, lui avait envoyé ce cordon comme dernier présent, et lui avait ordonné de s'en servir comme eût fait le dernier de ses sujets, c'est-à-dire de s'étrangler luimôme s'il ne voulait subir un épouvantable supphce. Raymond, pour tout réponse, fit attacher ce cordon au mors de son cheval de bataille en guise de rênes, et soudainement, à la tête de quelques cavaliers, il s'élança contre l'armée de Saladin et ne rentra qu'après avoir tué plusieurs hommes de sa main. Ce trophée d'une uoble répartie à une insulte

Liuello, était venu dans la famille des comtes de Toulouse après la mort du comte de Tripoli, dernier de sa branche. Mais revenons au comte Raymond.

Les chevaliers qui le suivaient étalaient comme lui un luxe prodigieux. Presque tous , vêtus de brocart d'or ou d'argent, montés sur des chevaux couverts de housses flottantes, agitaient dans leurs mains de courts bâtons d'ivoire, étincelants de pierreries, tandis que des plumes de diverses couleurs ombrageaient leurs toques; quelques-uns, comme fils de la savante ville de Toulouse, avaient pendu à leur côté une harpe à quatorze cordes. Tous ces instruments, froissés par la marche des chevaux contre le corps du cavalier, rendaient un gémissement harmonieux qui saisissait doucement le cœur. On remarqua que, lorsque le plus brillant d'entre eux, le comte de Gomminges, passa devant le pavillon du roi, la reine Marie détourna la tête et parut très-attentive à parler à Catherine Rebuffe. Dès que le comte de Toulouse et les siens eurent pris place, le comtor d'Hauterive ouvrit la barrière au vicomte de Béziers, et chacun s'empressa de regarder de ce côté, car Roger était renommé pour la pompe de ses armes et l'éclat de ses cavalcades, et l'on présumait qu'il allait, comme toujours, surpasser ceux qui l'avaient précédé.

Ce fut donc une grande déception lorsqu'on le vit entrer, lui premier, à la tête de cinquante clîevaliers, tous simplement et sévèrement vêtus. Son costume consistait en une camise de maille avec son capuchon, qu'il avait laissé tomber sur ses épaules, ce qui laissait voir sa tête nue et ses cheveux blongs légèrement soulevés par le vent. Son pantalon était d'une peau fine et souple, tel que celui sur lequel on laçait les armes d'acier un jour de combat. A sa ceinture pendaient son épée et son poignard, et presque tous les chevahers avaient suivi son exemple dans leur habillement. Il entra au galop de son cheval, passa rapidement sou.i les pavillons, salua légèrement et de la tête le roi d'Aragon et le comte de Toulouse, et se mit fièrement à sa place où il se tint debout, entouré de ses chevaliers. 11 parut jeter alors un regafd scrutateur sur tous ceux qui occupaient les gra- 'dins. Il vit aussitôt eu face de lui Airaery de Narbo/jne, causant conlidentiellemcnt avec le comte de Toulouse, .-ou

suzerain : Etiennette était près d'eux, et plusieurs fois il aperçut ses regards atteutivement dirigés sur Pons, qui se tenait à quelques pas de lui. A cet aspect, un amer sourire agita le visage de Roger. Il eût été diflicile de dire quel sentiment dominait son àme en ce moment; mais personne n'eût pu se méprendre à celui qui vint éclaircir sa sévérité, lorsqu'il aperçut Catherine pâle et les yeux fixés sur lui, et semblant lui demander si elle était coupable de cette tristesse. A cet aspect, il quitta son courroux pour un regard de tendresse et de protection qui devait la rassurer. Comme il s'oubliait à la regarder ainsi, il vit un léger tumulte s'élever dans le pavillon du roi d'Aragon : on s'empressait autour d'une femme qui entrait en ce moment; et bientôt une jeune fille d'une charmante beauté vint s'asseoir entre le roi et la reine Marie de Montpellier. A l'aspect d'Arnaud de Marvoill qui l'accompagnait, à la consternation de Catherine, le vicomte devina que c'était Agnès, cette enfant détestée qu'on lui avait fait épouser et qu'il avait toujours refusé de voir.

L'idée que le roi d'Aragon avait voulu lui rendre en partie la leçon qu'il avait reçue lui eût peut-être paru plaisante en toute autre circonstance ; mais, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, il y vit une insulte, une désobéissance inouïe de son épouse, et la colère la plus violente s'empara de lui. Il se contint néanmoins, malgré les rires moqueurs d'Etiennette, qui manifestement dénonçait son trouble à ceux qui étaient assis près d'elle. Le commencement de la fête mit lin à cette position cruelle en appelant l'attention des spectateurs sur d'autres objets. Toutefois, l'arrivé de Roger en équipage guerrier, son maintien sombre, la brusquerie de son action avaient jeté une contrainte glacée sur les dispositions du peuple, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il se remit à s'intéresser aux débats, qui d'ordinaire faisaient toute sa joie.

Il fallut d'abord élire le roi de la cour, non pas celui qui la tenait, car ce ne pouvait être que Pierre d'Aragon, mais celui qui serait estimé y faire la plus grande largesse, et mériter par là de prononcer sur les jours et l'ordonnance des fêtes et les heures des festins, celui qui devait y occuper la première place et qui était en droit d'y présider. Il est à

remarquer que l'offre faite par chaque seigneur devait (5lre exécutée, bien qu'elle ne lui acquît pas le titre de roi de la cour.

Voici comment la cérémonie se passa :

Les sénéchaux du roi et de la reine, accompagnés de hérauts, faisaient le tour de la lice, et chacun des chevaliers qui désiraient concourir pour cette place se levait à leur approche et faisait son otfre (|ue les sénéchaux recueillaient et écrivaient sur un parchemin. Ils commencèrent par la droite du roi d'Aragon, en marchant au pas de leurs chevaux.

Lepremierquiselevafut Bernard Got, bourgeois et seigneur de Mont-à-Dieu. Il déclara qu'il donnerait un vêtement de drap de laine de Tunis à tous jongleurs assistant à la cour pléniôre, fussent-ils au nombre de trois mille. L'offre, quelque riche qu'elle fût, n'eut point de succès. Après lui se leva la comtesse d'Urgel, veuve et douairière : elle proposa une couronne d'or de la valeur de quatre mille sols, pour couronner le vainqueur du tournoi. De nombreuses acclamations accueillirent cette prétention; les sénéchaux l'enregistrèrent et continuèrent leur marche le long des gradins du milieu. Personne ne se leva, et ils allaient passer du côté où se trouvait le comte Raymond de Toulouse, lorsqu'un homme, qui se trouvait derrière la lice, se présenta hardiment, et tout aussitôt il fut accueilli de rires et d'applaudissements; puis, quand on eut beaucoup crié: — Oh! c'est Guillaume Mite, le bateleur 1 on lit silence pour entendre ce qu'il allait dire. Le drôle, fier de l'accueil qu'il recevait, sauta légèrement sur le bord de la lice, et, après avoir doctoralement salué l'assemblée, il s'écria d'une voix retentissante :

— J'offre à vos seigneurs de toutes classes, ici rassemblés, une chose qui est hors du pouvoir des plus puissants : c'est de faire rire le vicomte Roger.

A ces mots, tous les yeux se reportèrent sur le seigneur de Béziers qui, la tète dans sa main, semblait absorbé dans une profonde tristesse. Le trait porta, et Roger fut tiré de sa rêverie par le bruit des rires universels. Il se vit l'objet de tou.s les regards sans en comprendre la cause, qu'il se hâta de demander, et qui redoubla sa fureur ?ilenrieuse. Mais il savait que la licence des fêtes autorisait ces sortes de plaisanteries, et force lui fut de se contenir.

l.E VICOMTE DE BÉZIERS. . 130

L'enquête des sénéchaux continua. Bernard de Comminges s'onj^agea à faire brûler trente chevaux tout armés sur un bûcher de bois de cèdre, et Raymond annonça qu'il ferait labourer tout le Pré-Marie et le ferait semer de deniers croisés aussi dru que le seigle, et que la récolte en serait ouverte trois jours aux plus besoigneux de la ville. Rien ne semblait devoir surpasser cette offre, et d'unanimes battements de mains Taccueillirent. Les sénéchaux longèrent la rivière, arrivèrent au côté de Roger et s'avancèrent jusqu'à lui sans que personne se levât. Quoique Roger demeurât assis, ils n'osèrent passer devant lui sans s'arrêter. Il les considéra un moment avec colère, puis il se leva soudainement, el, d'une voix menaçante, il dit alors :

— 3 'offre une ville, un toit, un habit et un pam à tous les proscrits qui erreront bientôt dans la Provence, sans ville, ni toit, ni habit, ni pain.

Une singulière stupeur répondit à cette offre, et ce fut à peine si l'on entendit celle de Bozon, abbé d'Alet, qui offrit à tous les chevaliers de la cour un festin préparé au feu de flambeaux de cire. Les di\ erses offres furent apportées au roi d'Aragon, qui jugea que le comte de Toulouse était à la fois le plus magnifique et le plus bienfaisant. Raymond fut donc proclamé roi de la cour.

A la suite de cette élection on ouvrit la barrière aux prétendants pour les autres royautés. D'abord il fallut décider quel serait le maître de la foire -, cette distinction était accordée à celui qui offrait en vente la chose la plus curieuse et la plus magnifique. Dès qu'on eut annoncé que le concours était ouvert, plusieurs marchands se présentèrent à la barrière. L'un d'eux, venu de la côte d'Afrique, présenta dans la lice un lion d'une taille énorme et qui obéissait à la parole comme un chien soumis. Le second, dont l'histoire nous a gardé le nom, Âmet, Grec de Candie, surnommé Upsilon, lit apporter un manuscrit des Evangiles dans un étui odorant. Ce manuscrit, roulé sur un bâton d'ivoire, se développait sur une longueur de dix pieds au moins ; les coutures des peaux dont on l'avait composé étaient couvertes de dorures et de peintures si riches qu'elles les déguisaient complètement. Cet ouvrage parut merveilleux et sembla devoir emporter la balance en faveur de celui qui le présentait. .Mais

à l'instant parurent deux nouveaux concurrents, qui fixèrent l'attention de toute l'assemblée. Le premier était un pauvre marchand, d'une misérable apparence, qui s'avança vers le milieu de la lice au grand étonnement de tous les spectateurs. Aussitôt arrivé en présence du roi d'Aragon, il s'inclina et annonça qu'il était possesseur d'un morceau de la vraie croix, qu'il avait lui-même rapporté de la Terre- Sainte à travers mille dangers. 11 raconta comment il avait été présenté au Saint-Père, qui en avait autorisé la vente par bref qu'il produisait ; ce bref exprimant que le Saint-Père tiendrait pour fils chéri de l'Eglise le prince qui ferait acquisition et donation de cette relique à quelque monastère. A cette déclaration toute l'assemblée se signa religieusement, et le roi d'Aragon était prêt à prononcer en sa faveur, lorsque le second concurrent demanda à parler. Ce concurrent était Buat.

— J'offre en vente, dit-il en se posant fièrement au milieu de l'enceinte, pour en jouir pendant cinq ans, une compagnie de ribauds et routiers du nombre de cent cinquante hommes, tous montés en chevaux, armes et suivants. Celte belle compagnie m'appartient, et chaque homme s'en est vendu à moi, pour une part du butin fait au château de Mont-à-Dieu, et une autre part des trésors du nommé Pierre Mauran, dont voici la donation, que je somme le comte de Toulouse, son seigneur, de reconnaître pour valide.

Cette insolente déclaration excita les murmures des chevaliers ; et la fureur de Bernard Got, à la nouvelle de la surprise et du pillage de son château , s'exhala en insultes les plus amères. Le tumulte devint même si grand, que l'ordre fut donné par Pierre d'arrêter le prétendant. Nul cri ne s'éleva parmi le peuple ni les bourgeois pour réclamer le privilège de la foire libre, tant l'impudence du brigand paraissait extrême, et tant ces troupes de bandits avaient inspiré d'effroi et de haine à toute la population. En ce moment Buat, sur le point d'être saisi par les sénéchaux, s'élanca vers le pavillon de Roger, et s'adressant fièrement à lui!

— Vicomte, dit-il, voici l'heure de dégager ta parole de chevaher !

-- Sans doute, répondit Kogor dont le visage attestait une joie amère, sans doute.

Après ces mots, il se leva, et, étendant la main sur Buat qui était devant lui , il s'écria avec un accent presque insultant :

-- Je réclame les privilèges de la foire libre. H est singulier, messieurs, que ceux qui en profitent les rompent, et que ceux qui en soutfrent y soient soumis. La ville a payé pour cette foire et son seigneur en a reçu le prix : la ville a perçu les droits de vente des marchands, et la ville et le roi leur doivent protection.

Pierre d'Aragon, irrité de cette leçon, se leva à son tour :

— Ni le roi, ni la ville ne doivent protection à celui qui les insulte, dit-il fièrement, et c'est les insulter que de proposer en vente ce qui ne peut être vendu.

— Vous vous trompez, Sire, répliqua hautainement le vicomte de Béziers, cela peut être vendu, car je l'achète.

Ce que Roger avait remarqué , malgré la préoccupation qui l'absorbait, et qui avait échappé à tous les yeux, c'étaient le trouble de Raymond à l'aspect de Buat, son effroi et la pâleur qui couvrait son visage à la résolution soudaine du vicomte.

La fête, depuis l'entrée de Roger, avait sinistrement commencé ; ce nouvel incident lui porta le dernier coup. Chacun se prit à parler bas à celui qui était à ses côtés ; et lors du choix du roi des bateleurs, Guillaume Mite et ses courtisans eurent beau se démener en tours de force et eu bonds les plus extraordinaires, ils eurent beau assaisonner leurs grimaces des plus grotesques plaisanteries, ils ne purent nullement exciter l'attention. 11 en fut de même pour le roi des jongleurs et ïabbesse des ribaudes, qui furent nommés en hâte et sans qu'on daignât y faire attention. Celle qui fut choisie à cette occasion, et qui s'appelait la Castana, à cause de la couleur de ses cheveux, était une fille de Saverdun , dont le vrai nom était Pernette Abrial. Quoiqu'elle ne soit pas destinée à jouer un grand rôle daus cette histoire, nous ne pouvons n sister au désir de la faire connaître. Etant fort jeune encore, elle avait plaidé, par l'entremise de sa mère, Martlie Abrial, pour se faire reconnaître fille légitime de Guillaume de Torlose, oncle maternel de Marie de Montpellier. Si

le procès qu'elle soutint à cette époque ne lui valut pas de faire reconnaître ses droits, du moins il fournit la preuve que Guillaume avait eu pour maîtresse Marthe Abrial à l'époque de la naissance de Pernetle, et il passa pour certain qu'elle était sa tille naturelle. Aussi le menu peuple l'appelait indifféremment la cousine de la reine ou la Gastana. Elle-même nommait le roi d'Aragon et Roger ses cousins et alliés, dans ses orgies de la rue Ghaude, où l'Un et l'autre avaient souvent compromis leur dignité, comme on a pu le voir dans les reproches de Saissac au vicomte. Sa figure n'était pas citée comme très-remarquable ; mais la perfection de sa taille et la beauté particulière de ses cheveux lui avaient valu une réputation qu'elle soutenait par un esprit dont on racontait les traits les plus hardis. Contre l'ordonnance des consuls, elle se montra dans la lice avec une robe fendue sur les côtés et qui laissait voir la jambe jusqu'au genou, et réclama selon le privilège de son état, pour elle et ses compagnes , la protection particulière du roi et de la cour; et, ce qu'on ne saurait aujourd'hui croire véritable, un écuyer, ayant six sergents sous ses ordres, lui fut donné pour lui obéir et faire tous ses commaudements pendant les jours de la foire libre. Grâce à cette mesure, elle répondait personnellement de l'ordre parmi les femmes ribaudes de Montpi'lUer. Du reste, l'élection de chaque roi n'avait pas d'autre but, et chacun recevait de même un écuyer et un nombre de sergents pour la police de ceux dé sa profession.

Tous les choix étant faits, on proclama la cour piéniere ouverte ainsi que la foire, et l'on se rendit à l'hôlel-de-ville, où devait avoir lieu le dîner offert par la ville de Monlpelier aux prUicipaux chevaliers de la cour.

L£ VICOMTE DE BÉZIEUii. 143

Page 1