‹ Le vicomte de BéziersChapitre 8 sur 22 · LE COMTE DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE TOULOUSE

Nous n'expliquerons pas à nos lecteurs les causes de l'humeur de Roger : ils auront occasion de les apprendre bientôt de sa bouche ; mais nous dirons que cette colère qu'il avait gardée durant toute la cérémonie avait pris naissance après un entretien assez long qu'il avait eu avec Arnaud de Marvoill, lorsqu'il était revenu à l'hospice du Saint-Esprit. A la suite de cet entretien, il avait fait venir Kaëb, et ce que l'esclave lui avait raconté avait, à ce qu'il semble, augmenté encore cette colère. Arnaud de Marvoill, d'après les ordres du vicomte, avait interrogé Dominique et quelques chevaliers de la sainte maison. Le ton de réserve dédaigneuse qu'ils avaient gardé avec lui l'avait étonné, et il en avait fait part au vicomte. Des mots épars çà et là, des appels à l'avenir, des affectations de pitié pour la jeune vicomtesse, tout cela l'avait frappé sans qu'il pût se l'expliquer. De son côté Kaëb avait accompli déjà la promesse faite à Roger dans la nuit de leur départ de Carcassonne ; il avait écouté et surpris des propos leuus imprudemment devant lui. Ce qui n'avait semblé que vague et incohérent à chacun d'eux s'était assemblé et coordonné dans l'esprit de Roger, et probablement il y avait compris quelque complot, quelque trahison, dont il ne pouvait cependant deviner l'auteur, lorsqu'un homme, vc-tu comme un marchand, demanda à l'entretenir secrètement. Leur entrevue fut longue, et sans doute elle jeta un grand jour sur les soupçons de Roger, car ce fut alors que, coutrairement à la promesse faite à ses chevaliers au moment de son départ, de donner quelques jours aux plaisirs, il avait fait dire à tous ceux de sa suite son dessein de se

*^4 LK VIOOMTK DK BÉZIERS.

présenter à la lice du Pré Marie en équipage ordinaire de guerre, et qu'il avait tait ajouter qu'il lui serait agréable que chacun l'imitât. Tous avaient obéi sans demander la cause de cette résolution. Mais, à la quantité des messagers qu'il avait expédiés dès le matin, on peut juger qu'elle devait être grave.

Toutefois, ni le comte de Toulouse ui Pierre d'Aragon ne soupçonnaient rien ; et, quand ils virent arriver le vicomte si singulièrement accoutré pour une lice si splendide, ils supposèrent que, n'ayant pas espéré les vaincre en magnificence, il voulait les surpasser en singularité. Cependant, la persévérance de son humeur et l'étrangeté de ses paroles et de ses actions avaient fini par les occuper, et ce l'ut sans étoïuinment qu'ils reçurent tous deux une demande d'entrevue delà part de Roger avant l'heure du banquet. Ils se retirèrent donc dans une chambre séparée de l 'hôtel-deville, et firent bientôt annoncer aux consuls qu'ils désiraient être dispensés d'assister au banquet. Alors les chevaliers prirent place autour de la table qu'on leur avait préparée, et le repas s'ouvrit sous une impression d'étonnement et d'inquiétude qui arrêta pendant quelques instants la gaieté des convives. Bientôt, cependant, le feu des vins du Midi alluma les esprits, et le festin, joyeux et bruyant, devint ce qu'il eût dû être dès le commencement.

Pendant ce temps, Roger était enfermé avec Pierre d'Aragon et le comte de Toulouse. Quand ces derniers entrèrent dans la salle où le vicomte les attendait, ils le trouvèrent assis près d'une table qu'il battait du poing avec colère, tandis qu'il frappait de même la terre du pied. A cet aspect, Raymond et Pierre échangèrent un regard. Dans celui de Raymond, il y avait une véritable expression de terreur ; celui de Pierre prit seulement un caractère plus sérieux. Ils approchèrent de Roger, qui, de la main, les salua sans relever la tète, contint' ' à donner des signes non équivoques d'une fureur violente. Cependant il ne leur adressa pas la parole. On cM dit qu'embarrassé parmi les flots de pensées qui se pressaient dans son esprit, il ne savait pur où les faire déborder. Ce fut la première question du roi d'Aragon qui détermina l'épynfhement de ce courroux, et qui, pour ainsi dire, ouvrit iiii(3 saignée dans cet océan turbu-

LE VICOMTC DE RÉZiKns. Hb

lent lie reproches et d'accusations qui bouillonnaient dans l'âme de Roger.

— Quelle nouvelle étrange et quel événement soudain obligent donc le vicomte de Béziers à nous faire manquer à l'hospitalité de notre ville de Montpellier?

— 11 n'y a ni événements, ni nouvelles, répondit Roger, l)albutiant presque de rage; il y a que la Provence est perdue, et que vous êtes des traîtres.

En disant ces paroles, il se leva, mesurant d'un regard terrible le roi et le comte, qui demeurèrent stupéfaits, nonseulement de l'injure qui leur était faite, mais encore de l'assertion extraordinaire de Roger, à propos de la Provence. Us s'entreregardèrent, et demeurèrent muets tant la surprise les tenait violemment. Quant à Roger, satisfait de leur avoir, d'un trait, jeté à la face le résumé de toutes ses pensées, il se croisa les bras pour attendre leur réponse. Raymond baissa les yeux, et Pierre d'Aragon soutint un moment les regards du vicomte de Béziers. Mais sentant sa propre colère s'enflammer à l'audace insultante de ce regard, il détourna la tête comme un homme résolu à être calme, et il répondit à Roger :

— Vicomte de Béziers, voilà des paroles pour lesquelles vous nous devez une explication comme vicomte souverain, une réparation comme chevalier.

— Et je vous donnerai l'une et l'autre, répliqua fièrement Roger, mais non pas en ce heu, mais pas à celte heure. L'explication géra donnée en face de tous les comtes et chevahers de la Provence. La réparation, si vous l'exigez après, vous viendrez la chercher à Béziers ou à Carcassonue, ou j'irai vous la porter à Toulouse ou à Saragosse.

— Quel est donc voire dessein, beau neveu ? dit Raymond, insinuant sa voix obséquieuse entre la hautaine colère de Pierre et de Roger, et quel est le sujet de vos plaintes?

Au mépris qui se peignit sur le visage du vicomte, le roi devina quelque nouvelle insulte dans sa réponse, et voulant donner à la fois un avertissement au vicomte, et une excuse à sa propre patience, il se hâta d'ajouter :

— Et j'espère que notre frère n'oubliera pas qu'il parle à son seigneur suzerain, le comte de Toulouse, et à son hôte, le roi d'Aragon,

— Je n'ai plus de suzerain, dit Roger, et personne ici n'est mon hôte. A moins que le marché qui doit livrer lios comtés ne soit conclu et exécuté, et que la cellule qu'on veut bien accorder au vicomte dégradé ne soit déjà prête à l'hospice du Saint-Esprit.

Une partie de cette accusation fut comprise seulement de Pierre d'Aragon, et il s'imagina que ce qu'il avait dit au souper du sire de Rastoing avait été répété à Roger. Mais Raymond en sentit mieux toute la portée, car une rougeur soudaine couvrit son visage aux derniers mots du vicomte.

Le roi, ne voulant pas laisser sans réponse ce qui le concernait, et se trouvant découvert, sinon dans ses projets, du moins dans ses vœux, réphqua aigrement :

— Il parait que Catherine Rebuffe fait plus d'un métier. Roger, qui avait vu les diflerents effets que ses paroles

avaient produits, devina que le loi n'était pas autant qu'il le croyait complice des desseins de Raymond. Cette découverte, ou peut-être aussi l'importance de ses desseins, le laissa froid à cet outrage de Pierre envers Catherine, et il se contenta de reprendre :

— Catherine ne fait ni métier de tromper, ni métier d'être dupe. Elle laisse le premier au comte Raymond, le second au roi d'Aragon.

— Est-ce dans le but de nous insulter tous deux que vous nous avez appelés? reprit violemment Pierre d'Aragon.

— Véritablement, reprit le comte, se rassurant dans la présence du roi, quels sont vos sujets de plainte contre nous, et que prétendez-vous dire?

— Je veux dire, répliqua Roger, que je vous somme de comparaître tous deux après-demain à l'assemblée générale des seigneurs de la Provence, pour y voir exposer mes griefs conlre vous, Pierre d'Aragon, et contre vous, Raymond de Toulouse, dont je ne veux pas dire ce que je pense.

— lin quoi, sur un pareil appel, dit Pierre d'Aragon, ceux qui relèvent de nous peuvent-ils être nos juges?

— Ils l'ont été plus d'une fois, répondit Roger; et nous n'aurions pas l'exemple des jugements de 1202, rendus entre le comte de Toulouse et le comte de Foix, par Vital de Montaigu, Gauthier de Noë, Aymery de Verfeuil, et autres simples chevahers ; nous n'aurions pas celui des plaids et

accords passés sous Tarbitragc du comte de Gomminges ci du comte de Rous?illon, vos vassaux l'un et l'autre, que, dans cette circonstaoce, il faut croire que, l'iulérét de tous étant compromis, c'est à tous à décider des mesures à prendre pour le salut commun. Si je vous ai priés de venir avant de vous faire cet ajournement par la voix de mes hérauts, c'est que j'ai espéré que vous l'accepteriez sans que je sois obligé de le faire publier à son de cor et proclamer dans les rues.

— Vous avez bien fait, répondit le roi, et je l'accepte • mais n'oubliez pas que vous m'avez dit que j'étais un traître ; et quoique ce mot n'ait eu pour témoin que le comte de Toulouse, souvenez- vous qu'il lui faudra une preuve ou une réparation.

— Il suffit, dit Roger ; puis, se retournant vers le comte de Toulouse, il ajouta : Et vous, comte, acceptez-vous mon ajournement?

— Je n'en reçois point de mon vassal, répondit hautainement Raymond, dont le caractère indécis se trouvait en ce moment dans un accès de fermeté.

Roger sentit sa colère renaître à cette réponse, et il se hâta d'ajouter :

-- Je le supposais ; mais alors ne vous étonnez pas si je fais proclamer votre nom comme infâme dans toutes les villes de mes comtés, et si j'appelle à se retirer de votre suzeraineté tout chevalier loyal et tout châtelain qui déleste la trahison.

— Raymond 1 dit alors Pierre d'Aragon, vous ne pouvez vouloir vous soustraire à votre justification. Le nom de traître vous a été donné ainsi qu'à moi.

— Et il va être répété dans le banquet des chevaliers, s'écria Roger en s'élançant vers la porte.

Le comte de Toulouse, à ces mots, s'approcha de Roger et lui dit, en paraissant consulter sa pensée .*

— Et votre ajournement est pour après-demain?

— Pour après demain ! dit Roger, la main sur la clef de la porte qu'il allait franchir.

Raymond réiléchit encore un moment après cette réponse, puis il dit d'un air sombre comme un homme qui a fixé ses indécisions : — J'y serai.

Roger sortit; le roi et le comte demeurèrent seuls. Dans un nouvel entretien qu'ils eurent ensemble, Raymond eut à subir les reproches du roi ; car celui-ci avait appris de Marie, sa femme, la proposition qu'elle en avait reçue, et il avait supposé, d'après les paroles de Roger, qu'il avait été beaucoup plus loin encore. Mais il ne put rien apprendre du comte de Toulouse, Raymond s'étant retiré avec empressement.

A peine fut-il sorti qu'il entra dans la maison qui lui avait été assignée pour demeure. 11 lit aussitôt entrer Aymery de Narbonne et Bernard de Gomminges, et demeura longtemps enfermé avec eux. Il eut aussi une longue entrevue avec Etiennette de Penaultier. Elle l'avait à peine quitté, que Dominique, qu'on avait envoyé chercher, fut introduit. Raymond le reçut avec les marques d'un respect extraordinaire; il ordonna à ses serviteurs de se retirer, ferma exactement les portes, fit signe au religieux de s'asseoir, et, lui-même ayant pris un siège, il lui dit tristement :

— Eh bien! mon père, les sacrifices nombreux que j'ai faits à la cause du triomphe de l'Eglise ne serviront de rien, et les mesures que j'ai prises dans son intérêt tourneront aujourd'hui contre moi.

— Comte de Toulouse ! répondit sévèrement Dominique, les sacrifices faits à moitié avortent toujours dans leurs effets, et les mesures d'une ambition personnelle déguisée sous le faux semblant de la rehgion ne sont pas agréées du ciel et retombent sur ceux qui les emploient.

— Mon père! répliqua le comte, je pensais que la cour de Rome devait être satisfaite de ma condescendance à ses désirs. Tout ce que sa politique a exigé, je l'ai fait. N'ai-je pas livré Pierre Mauran à la justice de l'official, l'enlevant malgré ses droits bourgeois au tribunal des capitouls, ses seuls juges? Combien de peines ne m'a-t-il pas fallu pour que cet acte exorbitant n'excitât pas une rébellion dans Toulouse ! Combien de reproches n'ai-je pas eu h subir de mes seigneurs, qui voient avec raison dans cet exemple l'introduction de la justice cléricale sur les crimes des laïques I

— Quelle autre justice que celle des évoques, reprit Dominique, peut valablement connaître et punir les crimes contre lu rellL'iouV Mais cet acte, comte de Toulouse, n'était

pas ce que le saint-pôre attendait de vous en réparation du meurtre de Pierre de Gastelnau, assassiné par un de vos gens.

— N'ai-je pas oil'ert de le lui livrer ? dit le comte ; n'ai-je pas offert de le punir moi-même de la manière la plus éclatante ? et doit-on m'imputer ce crime, parce que le meur- Irier s'est échappé?

—Et vous ne lui en avez pas facilité les moyens, sans doute ? dit Dominique, en clignant à moitié ses yeux sombres, et en laissant percer un sourire amer sur ses lèvres.

— Par la croix du Seigneur ! répliqua vivement Raymond, je ne l'ai pas fait ; et fallût-il le prouver par le serment de tous mes chevaliers, je soutiens que j'ai mis la plus grande activité à sa poursuite.

— Et vous ne savez pas ce qu'il est devenu? ajouta le religieux.

— Je le sais maintenant; mais depuis quelques heures seulement ; et la meilleure preuve que je puisse donner à Innocent III de mes efforts à l'égard de cet homme, c'est qu'il est actuellement mon plus mortel ennemi, et que c'est à lui que je dois le renversement de tous nos plans.

— Dites des vôtres, comte Raymond ! si vous aviez obéi aux volontés de l'Église, vous n'en seriez pas où vous êtes.

— Et que peut-elle exiger de moi? s'écria Raymond avec colère, et en se levant soudainement. Tout ce qu'elle a obtenu jusqu'à présent, vous me le devez. Car enfin, les commissaires du pape prêchent depuis plus de six mois la croisade contre les hérétiques, et cependant pas un seigneur ne s'est encore levé et n*a marché à leurs voix, et aucun d'eux ne le fera tant qu'ils n'en auront pas obtenu la licence du roi Philippe II, ou de Jean d'Angleterre. Et pensez-vous que le roi de France, dont le saint-père a fait en 1201 casser le mariage au concile de Soissons, soit disposé à donner cette permission pour être agréable à son ennemi ? Pensez-vous aussi que Jean, que la cour de Rome a forcé à rendre à ses évoques et barons les droits qu'il leur avait enlevés, consente à laisser armer les chevaliers pour sa cause? Non certes; l'un est mon souverain et l'autre mon allié, et ni l'un ni l'autre ne le feront si moi-même je ne les y sollicite, et ne leur demande aide et appui pour l'extirpation de l'hérésie.

150 LF VICOMTE DE BÉZIRRS.

— Ne vous y êtes-vous pas engagé? reprit Dominique, et n'aviez- vous pas promis au légat-cardinal de lui remettre ici , à Montpellier, l'autorisation des rois de France et d'Angleterre, auquel cas il vous relèvera de l'interdiction prononcée contre vous ?

— J'ai fait ce que j'avais promis, répondit Raymond, et cette autorisation, je la possède, elle est dans ce coffre; et je l'eusse remise à Milon dès son arrivée ; mais ce que je n'ai pu obtenir, c'est d'entraîner le roi d'Aragon dans cette sainte ligue, et j'ai dû alors prendre une autre voie.

— Et vous avez trouvé commode, dit Dominique, celle d'une répudiation du roi, et d'un mariage avec sa femme?

— Non , dit le comte à son tour en regardant d'un œil de dédain le religieux ; ce n'était pas ainsi que je comptais m'assurer le comté de Montpellier : c'était un droit plutôt qu'une possession que je voulais établir. Voici quels étaient mes projets : le plus considérable des ennemis de l'Église est, à coup sûr, Roger; mais le plus redoutable, c'est Raymond Roger, le comte de Foix. Chez lui, il n'y a pas seulement tolérance pour l'hérésie, il y a protection éclatante et armée. Soit qu'il s'assure dans la position presque inexpugnable de ses châteaux, toit que le courage indompté de ses montagnards lui paraisse i:n rempart invincible, toujours est-il qu'il brave les arrêts de Rome ; et vous n'ignorez pas que, bien qu'il soit mon vassal, il m'a imposé plus d'une fois des conditions d'égal à égal ; par exemple, lorsqu'en 1202, soutenu par le vicomte de Béliers, il me ht comparaître devant des juges à lui vendus pour décider entre nous de la possession du château de Saverdun, qui lui resta. Cet ennemi, mon père, il faut que son secours soit ravj au vicomte de Béziers au moment où nous attaquerons ses terres, et pour cela il faut qu'il ait lui-môme à se défendre d'un autre côté.

A cette exposition de la situation des affaires, le religieux rapprocha son siège de celui de Raymond, et devint plus attentif qu'il ne 1 avait été jusque là : le comte lui-même, dominé par l'importance du secret qu'il allait révéler, baissa la voix et continua ainsi :

— Nous avions compté que Pierre d'Aragon occuperait le romte de Foix par une attaque faite à propos, tandis que nous détruirions dans les comtés de Roger le foyer d'hérésie

LE VICOMTF DE BÉZIRRS. 151

qui y brûle incessamment; pour cela, j'ai tâché de fnlre entemire au roi que les comtés de Razoz et de Garcassonne le dédommageraient des frais de son expédition. Mais il n'a pas vo!]lu me comprendre, et non-seulement nous ne pouvons compter sur lui, mais encore nous devons craindre qu'il n'ofire à Roger son alliance et l'appui de ses armes ; ce sont donc deux ennemis à neutraliser au lieu d'un. Voici quelles mesures j'ai prises vis-à-vis de TAragonnais : j'ai écrit nos desseins à Alphonse IX, roi de Castille, qui, vous le savez, convoite les belles provinces de l'Aragon, et je n'ai pas craint de m'engager à lui assurer la possession des villes dont il pourra s'emparer au nom de la sainte croisade. Alphonse est votre souverain ; il a dans vos lumières une extrême conliaiice, puisque c'est à votre garde et à celle de l'évoque d'Osma qu'il avait confié la fiancée de son fils. Un mot de vous, et il se décide.

— Je le donnerai, reprit le religieux; mais qu'avez-voiis fait contre le comte de Foix?

— J'ai mandé à Locart, marquis de Barcelonue, qu'il pouvait attendre à la fois et le concours des seigneurs de toute la Provence et la protection particulière de Rome, s'il se décidait à attaquer Raymond Roger. Leurs hommes d'armes ont la même manière de combattre ; ceux de Barcelonne sont, comme ceux de Foix, accoutumés aux marches des montagnes et aux embûches derrière les rochers et parmi les sentiers : ils leur donneront beaucoup à faire ; et pour peu que nous harcelions le comte du côté de ses châteaux de Saverdun, de Mirepoix et de Fanjaux, tandis que Locart, aidé de son brave comte dUrgell, ennemi du comte de Foix, attaquera par les montagnes Cuell et Lordat, il est perdu. Gomminges lui-même poussera le comte de Gonscrans sur le Mas d'Ail, et la bête fauve sera traquée à ne pouvoir bou-

Dominique considéra le comte Raymond, et l'astuce religieuse du moine s'étonna en elle-même de l'habileté du politique. Il demeura un instant muet, repassant en lui-même les ressources que l'intrigue avait fournies au comte de Toulouse ; et dès ce moment il en porta un jugement qui eût llatlc la vanité du comte, mais qui l'eût épouvanté, à coup sûr. Dominique estima qu'il pouvait êlre dangeureux. Mai^^

U^2 LE VTCOMTK HE BÉZllRS.

cette pensée, mal examinée, resta au fond de son âme ; et il invita le comte, après un moment de silence, à continuer et à lui dévoiler le reste de ses plans, en le complimentant sur leur adresse.

— Eh bien ! dit Raymond, toutes ces précautions ont échoué contre un de ces accidents que nulle prudence humaine ne peut prévoir. La réponse du marquis de Barcelonne est tombée aux mains de Roger ; je ne la connais pas, et je ne sais si elle est favorable ou non ; mais au peu de paroles que m'a dites le vicomte, je devine qu'elle doit s'expliquer clairement sur nos desseins, car il m'a parlé en termes fort clairs du projet de le réléguer dans l'hospice des chevaliers du Saint-Esprit: je crains même que Locart ne reproduise tous les articles de mon message, car Roger paraît persuadé que Pierre est ligué avec nous, et c'est une assurance que j'avais moi-même donnée au marquis de Barcelonne pour le décider, attendu que sa capitale est sous la main du roi d'Aragon, et qu'il n'eût osé remuer s'il avait craint une attaque de ce côté.

— Mais, ajouta Dominique, avec des fils si bien tendus, que vous importe que Roger sache ou ignore vos desseins, et que peut -il faire?

— Ce qu'il peut faire? repartit avec humeur le comte de Toulouse, il la déjà fait. Il m'a ajourné de comparaître devant l'assemblée générale de tous les nobles de la Provence. Il leur dévoilera toutes ces intrigues: et ce que cliacun eût fait peut-être en particulier et dans l'ombre, aucun ne l'osera plus à la face de tous et au grand jour. Roger fera un appel à tous les chevaliers présents ; il leur offrira tout haut ce que je leur olîrais tout bas : le partage des domaines du vaincu ; et peut-être ceux sur qui je comptais le plus seront les premiers à m'attaquer. D'ailleurs, vous ne connaissez ni l'audace de Roger, ni son ascendant extrême sur tous ceux qui l'entourent: il les entraînerait contre Rome même s'il le voulait...

Et comme Raymond allait contiuuer, Dominique se leva soudainement et s'écria:

— Eh bien ! donc, c'est à Rome à se défendre.

Le comte de Toulouse tressaillit à l'aspect de Dominique debout, le poing fermé sur le b;as de son faulèuil et le rc-

gard éclairé d'une sombre joie. A l'agitation des muscles du visage du moine on devinait facilement que toutes les parties d'un projet décicif se déroulaient rapidement devant lui. Raymond le considérait attentivement sans oser lui demander letbndde ses pensées, mais s'armanten lui-même de précautions et de subtilités contre tout ce que le religieux allait sans doute exiger de lui. Enfin Dominique rompit de luimême ce silence exalté, et , comme un homme qui donne des ordres plutôt que des avis, il s'adressa ainsi à Raymond.

— Comte de Toulouse, tu viens de me développer un plan dont l'habileté humaine peut sans doute tirer vanité, et cependant il s'est brisé contre le premier obstacle qu'il a rencontré. Il n'en est pas ainsi de ceux que Dieu inspire. Engage ici ta foi et ta parole à faire ce que je vais te demander, et je t'engage ici ma parole et ma foi qu'après-demain tu n'auras rien à craindre des révélations du vicomte de Béziers.

— Un crime ! s'écria vivement Raymond, épouvanté du sombre fanatisme qui brillait dans les yeux de Dominique; je n'en veux pas. Etiennette de Penaultier l'a tenté, et, si je n'avais besoin d'elle pour un dessein qui peut me sauver, je l'en aurais fait punir par son seigneur le comte de Narbonno-

— Un crime peut-il être conseillé par l'Eglise ? répondit froidement Dominique : comte de Toulouse, celte supposition est une insulte.

— Quel est donc votre projet ? demanda Raymond, qui désirait le connaître avant de s'engager.

— Tu le sauras, répliqua Dominique ; mais, sur ta foi, promets de me livrer l'assassin de Pierre de Gr.stelnau, ou de faire pour lui pénitence publique et amende honorable comme son seigneur et maître.

— L'assassin de Pierre de Castelnau n'est pas en mon pouvoir, et je ne puis faire pénitence d'un crime qui n'est pas le mien.

— Tu m'as dit cependant que tu savais où il était maintenant. Songe que ton silence est une protection aussi coupable que l'asile que tu lui otTrirais dans ton château narbonnais. Allons 1 dis-moi ce qu'il est devenu.

— Et si je vous le dis, vous apaiserez le ressentiment du vicorat(3 de Béziers ; et, dans le cas où il saurait tout, vous me défendriez de sa colère I dit Raymond.

— Roger sera abattu comme le superbe, répondit Dominique avec une sauvage espérance dans le regard.

A cette parole le comte hésita à émettre la pensée qui lui venait à l'esprit ; enfin il se décida et dit au religieux :

— Alors la récompense qui devait être divisée entre tous ceux qui sont appelés à travailler à l'œuvre de l'Eglise appartiendra sans doute à celui qui aura tout fait. Les comtés de Roger...

, — Seront acquis au comte de Toulouse, continua le moine achevant la pensée de Raymond.

Le visage de celui-ci s'agita d'une expression de joie et de doute ; mais l'ambition l'emporta, et il dit alors en baissant la voix, comme honteux de s'entendre lui-même :

— Eh bien 1 c'est ce Buat qui s'est si insolemment montré dans la lice.

~ Buat ! s'écria Dominique, Buat ! Ce n'était pas le nom du chevalier qu'on a dénoncé au saint-siége : il s'appelait Johan de Verles. Buat n'est pas le nom du meurtrier de Pierre Gastelnau.

— Sans doute, ajouta Raymond, et Jehan de Yerles n'est pas le nom qui lui appartient.

— Quel est-il donc ? dit le raome.

— Que vous importe de le savoir, continue le comte avec un accent de douleur profonde, puisque je le livre à votre juRlice? Sou nom ne serait pas un bouclier contre vous, puisqu'il n'a pas été sacré pour moi. Qu'importe donc son nom? Ce jeune homme vivait loin de ma cour, et il arrivait à peine, lorsqu'après une discussion avec le malheureux frère Pierre de Gastelnau, il le frappa d'un coup de poignard. 11 s'enfuit alors et s'associa avec les routiers que commandait Perdriol. Il fallait bien qu'il fit ainsi; car il n'y avait plus d'asile pour lui sur la terre de la chrétienté. Oh ! si alors je lui avais accordé la protection qu'il me demandait, le malheur qui me menace aujourd'hui n'arriverait pas; car c'est lui, mon père, qui a livré à Roger la réponse de Locart,

— Où donc l'a-t-il surprise? demanda vivement Domi-

niquo, qui semblait ajouter la plus grande importance à ces détails.

— Hélas! mon pore, dans ces temps de guerre et parmi les chemins impraticables des Pyrénées, il est bien difficile d'envoyer d'un pays à un autre des messagers qui ne soient pas exposés à être égorgés; on choisit qui l'on peut, et les plus détestables sont souvent les plus sûrs, et ceux qui appellent le moins les soupçons. C'est Perdriol qui avait porté ma lettre à Barcelonne : c'est encore lui qui me rapportait la sienne, et devait me la remettre ici.

— Et je comprends maintenant comment Buat s'en est emparé après avoir massacré Perdriol et sauvé le vicomte de Béziers.

— 11 a sauvé le vicomte ! s'écria vivement Raymond ; puis il ajouta par réflexion et après un moment de silence : Il sait donc le secrel que je n'ai pas voulu lui dire ! Oh ! Adélaïde! Adélaïde? était-ce là ce que je t'avais promis!

Le comte eût pu ajouter encore beaucoup de réflexions capables d'éclairer Dominique sur l'histoire de Buat, que le religieux ne les eût pas entendues. Il avait repris sa singulière méditation et cette discussion intérieure du projet qu'il avait annoncé; mais cette fois on eût dit que tout lui paraissait lucide et complet. Raymond de son côté, gardait le silence comme un homme entraîné dans une voie fatale et qui ne sait comment en dévier. Enfin Dominique lui dit pour adieu :

— Comte de Toulouse, le cardinal-légat est, au moment où je vous parle, arrivé secrètement à l'hospice du Saint- Esprit. Puis-je lui dire que vous vous soumettez à ses ordres? et promettez-vous ce que je vous ai demandé comme je vous ai promis ce que vous avez voulu?

Raymond balança un moment. Dominique, qui le considérait comme un oiseau de proie fait de sa victime, ajouta cruellement :

— L'anathème de l'Eglise pèse sur toi. Avant deux jours la vengeance d'un ennemi puissant planera sur ta tête, et l'appui dont tu te sentiras fort contre Rome se brisera sous ta main; et tu tomberas alors en exécration au ciel, en mépris aux hommes, sans asile pour ta vie mortelle, sans espérauce pour ta vie future; un mot de repentir, une péûi-

tence sincère te placent d'an coup parmi les fils ctirris de l'Eglise et à la tête des seigneurs de la Provence, et tu hésites !

Raymond n'était pas homme à se laisser épouvanter de ces menaces d'anathème ou d'excommunication; mais il répugnait à son orgueil d'obéir aux exigences du moine, d'autant plus qu'il savait que c'était une vengeance de Foulques, son évêque, qui, d'intelligence avec Dominique, voulait ainsi rhurailicr aux yeux de toute la Provence. Mais, tout habile qu'il fût, il avait mal deviné les projets de la cour de Rome. Il se taisait donc plus par vanité que par prudence ; car, à son compte, le plus grand danger était la révélation faite à Roger. Enfin la crainte l'emporta, et, lorsque Dominique lui dit : « Milon m'attend, » le comte reprit avec un profond soupir :

— Que la volonté de Dieu s'accomplisse! J'obéirai. Puis il se hâta d'ajouter :

— Et vous me tiendrez les promesses faites.

— C'est le comte de Toulouse, marquis de Provence, duc de Carcassonne, et, s'il faut, comte de Béziers, de Razcz et de Carcassonne, que l'Eglise veut pour pénitent.

Ces paroles n'éclairèrent pas Raymond, occupé qu'il était des faux-fuyants de son étroite politique. Il ne pensait qu'à ce qu'il avait dit lui-même, et sa réponse évasive lui paraissait satisfaire à la fois à l'exigence du moine et à la retraite habile qu'il pourrait faire si l'occasion de se rétracter se présentait favorablement. Le moine le devina, et, ne voulant pas le pousser plus loin, sur de l'entraîner où il vou- Jrait, après tout ce qu'il lui avait déjà fait faire, ils se séparèrent. Dominique rentra à l'hospice du Saint-Esprit, et le comte de Toulouse vit entrer enfin l'homme qu'il désirait voirie plus; c'était Raymond Lombard. La première question que lui adressa le comte eût paru bien obscure à tout autre; mais Lombard l'entendit suffisamment, comme on en pourra juger.

— Eh bien! que fait-il? dit le comte.

— Il prépare votre accusation, répondit Lombard.

— r Ah ! ce Buatj reprit Raymond en se levant, il nous a perdus. Roger sait tout.

— Non pas tout, répliqua froidement Lombard, puisque je

suis ici. Croyez-vous que je serais encore en liberté si Perdriol avait dit à cet écervelé de Buat que c'est moi qui l'avais prévenu du passage de ce damné vicomte?

— C'était toi? dit Raymond en regardant Lombard avec une surprise épouvantée. Ainsi l'arrivée d'Etiennette...

— Simple hasard, interrompit Lombard. La bonne dame amusait sa route en faisant chasse d'hommes. Elle a rencontré le vicomte, et ajouté vingt pièces d'or à ses recommandations, pour quelque impertinence qui l'aura blessée au vif.

A cette confidence faite d'un ton bourru, le comte regarda autour de lui, comme s'il craignait que l'on pût en entendre un mot, et il se rapprocha de Lombard avec une curiosité alarmée et soupçonneuse. Bien qu'ils fussent seuls, il se pencha presque à son oreille, et lui dit en pesant chacun des mots qu'il laissait échapper :

— Quoi ! Béranger, son évêque !...

Puis il s'arrêta comme s'il craignait d'achever sa phrase et de prononcer le mot falal. Lombard l'écoutait d'un air sinistre et se taisait. Raymond ajouta :

— Leur haine en est-elle arrivée à ce point, qu'il ait ordonné?...

— Ce n'est pas lui, interrompit violemment Lombard, c'est moi. Ce n'est pas sa haine, c'est la mienne qui avait dressé cette embûche.

— C'est un assassinat! s'écria soudainement le comte.

— Enfin le mot vous sort de la gorge, reprit Lombard en ricanant ; vous trouvez pour moi le mot, et vous n'eussiez osé le dire si ce projet eût été conçu par une tête mitrée. Oui, répondit-il en s'animant, c'est moi qui ai tenté cette vengeance, moi dont il a permis à son esclave de souiller l'amour. Car ne pensez pas que le vicomte de Béziers ait descendu jusqu'à prendre lui-même dans le lit de son vassal la femme qui faisait sa vie et son bonheur... Non, c'eût été trop d'honneur pour le vassal qu'un affront de Roger. H a chargé son serviteur de ce soin. Va de ta main d'esclave insulter et souffleter ce chevalier de ma comté. L'infâme ! et pense-t-il que lorsqu'il me donnerait son Kaëb, le favori de ses débauches, à torturer et fouler sous mes pieds, ce serait vengeance pour moi 1 non, par l'enfer l non. C'est lui qu'il

l'8 LE VICOMTE DE BÉZIERS.

me faut vivant, à égorger; mort, à traîner dans la boue.

■— Pauvre Roger ! s'écria le comte à cette violente im.précation ; pauvre Roger ! répéta-t-il, que d'ennemis ! et comment y échappera- t-il?

Singulier sentiment de pitié qui s'éleva alors dans l'âme de Raymond. Il conspirait la perte de son neveu ; mais tous les détours par où il voulait y arriver lui cachaient pour ainsi dire son but, ou le lui déguisaient sous un aspect d'habile politique; et il s'épouvanta presque de tout ce qu'il faisait lorsqu'il en vit le rcsullat si horriblement exposé par la colère de Lombard. Après cette exclamation, le comte continua :

~ Mais comment se fait-il que Roger se soit mêlé à cette ailaire? et d'où le sais-tu?

— Je l'ai deviné à un mot imprudent du maître, à un regard involontaire du serviteur ; et puis n'ai-je pas reconnu l'esclave, lorsqu'il emmenait Foë, comme s'il l'avait liée à lui? et Perdriol ne les a-t-il pas vus passer ensemble? Depuis deux jours que ma vengeance m'est échappée, je cherchais comment je pourrais la ressaisir, lorsque j'ai reçu votre invitation de vous venir voir, et j'ai espéré que je trouverais ici ce que je cherchais vainement.

— Une vengeance ! dit le comte en consultant de son regard furtif reflet de, ses paroles sur le viguier; une vengeance! je n'en ai point à exercer contre Roger. Je puis vouloir apprendre tout ce qu'il fait et dit, afin de me tenir sur mes gardes pour ma défense et celle de mes terres; c'est pour cela que je te paye, maître Lombard, et non pas pour une vengeance.

— Appelez votre but du nom qu'il vous pluira, répliqua Lombard; il est le môme que le mien : vous voulez ses comtés, et moi son sang; vous par ambition, moi par vengeance; vous, quoiqu'il soit votre neveu, moi, parce qu'il m'a outragé. S'il y a uu crime juste des deux, c'est le mien.

Raymond, qui voulait tirer de cet entretien un tout autre parti que d'entendre les doléances et les menaces de Lombard, ne répondit pas tout de suite. L'inimitié d'un homme comme le viguier n'était pas pour lui d un secours important, assuré qu'il était de sa vénalité. Quant à se défaire du vicomte par un coup de poignard, il n'entrait ni darjs les

sentimenfs, m dans l'esprit du comte de Toulouse de l'employer. Soii honneur de suzerain et de chevalier s'y refusait absolument ; et son naturel rusé, et qui se plaisait aux difficultés d'une intrigue, l'eût dédaigné comme indigne d'un homme politique. Pour lui, l'intrigue était presque un combat loyal, parce que, disait-il, chacun a les mêmes armes pour se défendre et pour attaquer; et il considérait les maladroits qui y succombaient, comme fait un guerrier des faibles qui périssent sur un champ de bataille : c'est que les uns et les autres ont rencontré des adversaires supérieurs. Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'il reprit la parole après un moment de silence.

— 11 n'est pas question, dit-il, de vengeance ou d'ambition : il s'agit de me défendre. L'accusation sera portée aprèsdemain, et j'ai besoin de connaître ceux des chevaliers de la Provence qui seront pour moi ou contre moi. Comminges s'est chargé de visiter secrètement tous ceux de mes comtés et du comté de Foix qui pourraient être douteux, et Narbonne en fait autant pour ceux d'Aragon. Mais on ne peut voir ni moi, ni un de mes hommes dans le quartier du vicomte, et cependant il faut que je sache quelles sont les dispositions des siens.

— Bonnes et mauvaises, répondit Lombard -, les trois quarts de ses châtelains le maudissent, et le défendront si on le menace.

— Ce n'est pas lui, mais moi qu'il faut défendre.

— A ce compte, dit le viguier, vous ne manquerez pas d'appui, ne fût-ce que pour lui donner une leçon et rabattre son orgueil. D'ailleurs je' crois que notre aiglon a arraché la meilleure plume de son aile : il s'est brouillé avec le vieux Saissac, et toutes les moustaches grises du comté on murmurent -, ajoutez à cela que le vieux Pierre de Cabaret est malade, et qu'il n'assistera pas à l'assemblée. Si l'on pouvait le dégarnir aussi de quelques jeunes lances, vous le laisseriez débiter sa harangue, et il en serait comme des sermons de monseigneur Béranger, qui donne envie de l'enfer quand il vante le paradis.

— Crois-tu, dit Raymond, que si Pons de Sabran était à nous?

— Pons de Sabran '^ répliqua Lombard en souriant d'un

air d'intelligence, c'est un enfant, à la vérité, un enfant doux et facile comme une jeune fille; mais son âme appartient à Roger comme les nonnes au diable. C'est prétendre détacher le bras du corps, c'est vouloir désunir l'or et l'argent fondus dans le même vase.

Raymond sourit à son tour à la comparaison de Lombard, et se hâta de répondre :

— Je ne veux pas savoir si c'est possible, mais si c'est utile. Gomment est considéré Pons de Sabran parmi les jeunes lances?

— Gomme un chevalier aussi dur que l'acier, dont la parole est vraie comme le diamant, et l'âme pure comme le cristal. Gertainement dans une discussion où il donnerait un démenti au vicomte^ il s'en trouverait, et des plus dévoués, qui tiendraient pour Pons de Sabran.

— C'est bien, dit Raymond d'un air satisfait. Et quels sont ceux qu'on pourrait encore tenter par un appât ou d'ambition ou de cupidité?

A cette question, Lombard se prit à réiléchir; puis, se grattant le front et parlant lentement comme un homme qui tire de son cerveau ses souvenirs un à un, il répondit :

— D'abord, Amard Pelapoul est en ce moment à court de dix marcs d'argent. Il emprunte à monseigneur Déranger au denier quatre : en lui ] rotant à un intérêt judaïque, c'està-dire au denier dix, ne us l'aurions dans une heure. Pierre d'ilosloup doit se souvenir des éperons dorés qu'il a trouvés dans la chambre de sa femme; celui-là, j'en réponds. Galard Dupuy en veut encore à Roger du coup de bois de lance dont celui-ci l'a jeté en bas de son cheval à la cour pléniére de Beaucaire; un soulfie de rien sur ce vieux ressentiment, et il se rallumera bien vite. Bernard de Gampendu enrage de ce qu'il lui prend toutes les recluses de r-a seigneurie. Arnauld de Verleuil le hait, parce qu'il ne sait faire autre cho.se pour personne. Ugo Mir, Raymond de Roca, Etienne d'Agen, Goadalbert Nolit, sont vendus corps et âme à l'évéque de Garcassonne. Oue je leur dise un mot, et ils sont à vous ; ])uis nous verrons les douteux.

— Tous les noms que tu viens de me citer, répondit le comte an secouant la tête tristement, sont écrits au bas du

ficniicnt de fidélité fait à Roger sous rormcaa de son chàleau de Garcassonne.

Et le comte, dominé par ce souvenir, répéta la formule bien connue de ces sortes de serments : Et isti furaverunt in Castro de Caixassonnd sub ulmo.

— Oui, dit Lombard avec un regard de démon, c'est moi qui tenais la plume ce jour-là, et je la tenais aussi le jour où vous signâtes dans votre château narbonnais l'engagement de défendre les comtés de votre neveu.

Et Lombard, imitant le comte de Toulouse dans ses souvenirs textuels, répéta les mots consacrés dans ces sortes d'engagements qui, on le voit, étaient tantôt écrits en latin barbare et tantôt en langue d'oc :

ii E le defendren^ ab tant de campanhos^ ab tant d'ar^ maduras , ab tant de monda che ne caldra en la defenza. »

Raymond n'entendit pas ou ne fit pas semblant d'avoir entendu ; mais, ayant ouvert la précieuse cassette qui était près de lui et où se trouvaient les lettres des rois de France et d'Angleterre, il en tira un parchemin scellé de son sceau croisé, et, le donnant à Lombard, il lui dit :

— Tu m'as nommé huit chevaliers sur lesquels je puis compter, voici pour mon argentier.

— C'est bien, dit Lombard en ricanant ; mais à propos, il faut que je vous dise que Peillon, l'argentier du vicomte, est à nous, et qu'au premier ordre qu'il vous plaira de donner, le trésor et le trésorier disparaîtront. Ne serait-il pas plaisant d'acheter les chevaliers de Roger avec son argent, et puis de juger le voleur et de l'innocenter avec la justice que monseigneur lui a achetée avec ce même argent.

Raymond sourit à cette singulière proposition, et il dit à Lombard d'un ton moitié gai, moitié sérieux :

— C'est une pauvre conquête, je pense, que celle du trésor de Roger, et je n'en serai guère plus riche pour l'avoir pris.

— Je le crois, répliqua le viguier en reprenant sa sinistre figure ; mais il en serait beaucoup plus pauvre.

A ces mots, ils se séparèrent.

Page 1