‹ Le vicomte de Bragelonne; ou, Dix ans plus tard; complément des Trois mousquetaires et de Vingt ans aprèsChapitre 7 sur 25 · I.B YICOUXB es BRAGBLOMNB · texte numérisé non relu

I.B YICOUXB es BRAGBLOMNB

LA lALOUSIE DB M. DE LORRAQU;

Le duc d'Orléans poussa un cri de satisfaotion eu apuréenuit obev^er de Loimne«

— Ah ! c'est heureux, dit-il, par quel hasard vous voitK)Ut NttAz-vous pas disparu^ eosme tu le diaait?

— Mais, oui. Monseigneur.

••UacapriceT

^^u capnee ! mo^ avoir da8caprica»avec Votre Altesse? Le respect...

«* Laisse là le re^pe<^ auqael tu manques tous les jours. h fabsous. Pourquoi étais-tu parti?

«- Pmree que l'étais parfaitement inutile à Moneeigneur.

— ExpliqÔMoi?

•^Menseifneur a près de lui des gens plus divertissants que je ne le serai ]amiâs. Je ne me sens pas de forée à luttar> ittoi; îe me suis retiré.

— Toute cette réserve n'a pas le sens commun. Quels aomces gei^ contre (pu tuneveiu: pas lutter? Guiche?

-« Je ne nomme persctnme.

— C'est absurde I Guiche te gêne ?

«<^ Je ne dis pas cela> Monseigneur; ne me fiaites pas parler: vous savei bien qM de Gui^ke est de nos bons amis.

— Qui, alors ?

^ De grâee» lfo«stt|»eiiiv brisom là, ie vous on supplie.

Le chevalier savait bien que l'on irrite la curiosité comme laioif en éloignant le breuvage ouVespUoation.

•>• Non, ie veca savoir pourquoi tu as disparu.

<«* Eh bien î je vais vo«e 1a dm; mm ne le prenez pas «mauvaise part

-•Parle.

-i- Je me sais aperçu que j e gOnaia,

^Quiî

«•^MadaoM»

** Geinmeni celât dit la due éto»ni6>.

— C'est tout simple : Madame e^ peat-être jalouse de rattachement que vous voulez bien avoir pour moi

— Elle te le témoigne ?

— Monseigneur^ Madame ne m'adresse jamais la parole^ surtout depuis un certain temps.

— Quel temps ?

— Depuis que^ M. de Guiche lui ayant plu mieux que moi^ elle le reçoit à toute heure.

Le duc rougit.

— A toute heure... Qu'est-ce que ce mot-là^ chevalier? dit-il sévèrement.

— Vous voyez bien. Monseigneur, que je vous ai dépta; j'en étais bien sûr.

-- Vous ne me déplaisez pas, mais vous dites les choses un peu vivement. En quoi Madame préfère-t-elle Guiche à vous?

— Je ne dirai plus rien, fit le chevalier avec un salut I^ein de cérémonie.

— Au contraire, j'entends que vous parliez. Si vous vous êtes retiré pour cela, vous êtes donc bien jaloux?

— Il faut être jaloux quand on aime. Monseigneur; est-ce que Votre Altesse n'est pas jalouse de Madame? est-ce que Votre Altesse, si elle voyait toujours quelqu'un près de Mar dame, et quelqu'un traité favorablement, ne prendrait pas de l'ombrage? On aime ses amis comme ses amours. Votre Altesse Royale m'a fait quelquefois l'insigne honneur de m'appeler son ami.

— Oui, oui, mais voilà encore un mot équivoque ; chevaUer, vous avez la conversation malheureuse.

— Quel mot. Monseigneur?

— Vous avez dit : Traité favorablement.,. Qu'enten4ezvous par ce favorablement?

— Rien que de fort simple. Monseigneur, dit le chevalin avec une grande bonhomie. Ainsi, par exemple, quand un mari voit sa femme appeler 4e préférence tel ou tel homme près d'elle; quand cet homme se trouve toujours à la tête de son lit ou bien à la portière de son earrosse; lorsqu'il y a toujours ViUe petite place pour le pied de cet homme dans la circonférence des robes de la femme ; lorsque )es gens se renodutreui hors des appels de la conversation ; lorsque le bouquet de celle-ci est de la couleur des rubans de celuirlà;;

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. i(m

tersqae les mnsiqaes sont dans rappartement^ les sotqpers dans les roelles ; lorsque^ le mari paraissant, tool ie tait diex la faume ; lorsqae le mari se trouYe avoir soudaKû pour compagnon le plus assidu^ le pins tendre des hommes^ qoi^ huit jours auparavant^ semblait le moins à lui... alor»...

— Alors, adiève.

—Alors, je dis. Monseigneur, qu'on est peut-être jaloux; nais tous ces détails-là ne sont pas de mise, il ne s*agit en lien de cela dans notre conversation.

Le duc s'agitait et se combattait évidemment

— Vous ne me dites pas, finit-il par dire, pourquoi vous ions éloignâtes. Tout à l'heure, vous disiez que c'était dans k crainte de gêner, vous ajoutiez même que vous aviez reiBarqué de la part de Madame un penchant à fr^enter un deG^mcihe.

— Ah! Monseigneur, je n'ai pas dit cela. -Si fiait.

^ Mais, si je l'ai dit, je ne voyais rien là que d'innocent

— Enfin, vous voyiez quelque chose?

— Monseigneur m'embarrasse.

-- Qu'importe ! parlez. Si vous dites la vérité, pouvquoi TOUS embarrasser t

— Je dis toujours la vérité. Monseigneur, mais j'hésite tOQjours aussi quand il s'agit de répéter te que disent les antres.

— Ah ! vous répétez... Il paraît qu'on a dit alors?

— J'awoue qu'on m'a parlé.

-Qui?

Le cheyalier prit un air presque courroucé.

— Monseigneur, dit-il, vous me soumettez à une question, tons m6 traitez comme un accusé sur la sellette... et les bruits qui effleurent en passant l'oreille d'un gentilhomme n'y séjournent pas. Votre Altesse veut que je grandisse le nîiit à la hauteur d'un événement

<-- Enfin, s'écria le duc avec dépit, un fait constant, c'est 91e vous vous êtes retiré à cause de ce bruit.

^ Je 4ois dire la vérité : on m'a parlé des assiduités de M. de 0!iidie prés de Madame, rien de plus ; plaisir innocent, je le répète, et, de plus, permis ; mais. Monseigneur,' ne soyez pas injuste et ne poussez pas les choses à l'excès. Cela ne vous regarde pas.

106 11 VICOMTE DE BRA&ElONNt

«<» H B« me i«gante pas qu'on parl« âot assMtaité» i^

-^ Noa^ Monseifnecu% noa; et ce qut« je voai) dis» ]t I^ durais à ^ Goiche luwftèvô. Uni je Toi9 eii beau la @(iQr qs*tt fait à Madame; je le lui dirais i eUfr-mâme. Seutoscieiil rom comprenez ce que je crains? Je crains de pasaerpouroii jatoox de fsiYenr, qxianë je ne 9uia qu'un jaloux d*aôiMé. Je CiHMiais Yo^e fatt^e» jecouaaiaqiM^ quand TOu^aime^T^iM êtes exclasif. Or^ Yons aittâa Madame» ce d*attleura qui m Taimerait pas? Suivet bien Ift euttà» où je tous promdiâ : Madame a distingué da»& Yoa aoua le phia beau et le ^os attrayant; elle va bous iuflaeneev de teUa feçoa an sujet Ait o^ui-là» que youa négtigereilea antres. Uu dîdain dt tqua me ftodt iQ^orir ; e*est asses déjà de supporter eeux de M»dame. J*ai donc pris ipon parti» Monseigneur» de oéder k place au faYori iont J*eni^ le bonb^ir» tout eu professant pour lui une amitié sincère et une sincère admîialioii. Yo^Hms» aYe]>*Youa quelque chose ooutre ooi n^aenueneut? Est-il d*un galant hommef Ia, ettuduile est^Ue d*u& braye ami? Répondez au moins» Youa qui m'ayea ù rudenaent in« terrofé.

Le duc s'était assis» il tenait sa tête à deux maiu&el raY»giait sa eotftar#. Api^èe un sâeuee assez lonf pour qae le dMYaBer eût pu aj^inréder tout felfet de 9t» Aonrt)inaie<wi% oratoires» Monseigneur se releya.

— Voyons» c^il» el sois franc.

— Gomme toujours.

— Bon ! Tu sais que nous aYons déjà remarqué ^^oe diose au sujet de eet extraYagant de Bnckin^^iaiB.

— Ob! Monseignenr» n'aeeuseï pas Ma4a»e> ou jeprend» •ongéd^Yous. Quoil YOueaMeiàoeaayatèMeatquoîlYoos {KX^çennei' r

— NoB^ Boiiy ebeYaMer» je ne itm^om^ paa Madame; mais enfin... je YOis... je eon^tare...

^ Buckingbaiu était ma léu )

— Un fou sur lequel tu m'as parftdtenenleuYert legyaux.

— INon ! non ! dit YiYemeBt le ebeYali«r» ce n*est pas moi foi Yous ai ouYert les ^ux» c^est de Guiehe. Oh ! ne eoufbu* dons pas.

Et il se mk à rire de ee rbre stridem qui ressemiUe an sifflet d'une ^ouléuYre.

LE TlCOMtB Dfi SRÂCIELONNE* W

^ Oûl^ oui^ eu 6f6U.> ta dis quelques ïm% mais Guiche ^ montra le plus jaloux.

«^ lé cmi^ biôûj eoûtifiua le «^vaUer bot te môme ton ; il o(»nbâttai» {K)tQ' Fântel et le foyer»

-^Plaît^l? fit le due knpérieâseiâelit et révolté de cène plaiMmetlé perfide.

— Sans doute^ M. de Gniche û'esWl pas ptemier gentAbomme de yotre mâiêoftt

— Enfin^ répliqua le due un peu pins calme> cette passicm de Buddngh^uû Atcdt été remarquée ?

— Certes I

— Ëh bien ! dit-on que celle de M. de Guiche 6oit remar* (^ééàutatàt?

— Mais^ Monseigneur^ tous retombefc encore; on ne dit ^ ipd M. de Gtédi» ait de la pai^il.

^ C^t bien ! e*eit bien I

— Vous Yoyez^ Mon8eigneiir> qu'il taldt mieui^ cent fcte fl^ettx^ me laisser dana ma retraite que d'allé voua fofger avec mes scrupules des soupçons que IbAiimé regardera comme des crimes, et elle êxsn raiioQt

— Que fersds-tu, toi t

•^ Une chose r&iioiM(iiM«»

— Laquelle?

^ Je ne feraispMdlafliOiflâi^e&ttimtionàkt iociété deees ëlttcoriens nouveaux^ et de cette laçon les brûlis tôtnbenrâàt

— Je verrai, je me consulterai.

— Oh ! vous ayez le temps^ le danger n'^t pas grand, et ^pàÈ il tie s'agit ni de danger ûi de t)as^ffii| il s'agit d'tme cnaute que j'fti eue de voir s'ftffaibllr votre amitié pour moi Dès que tous me Id rendez Avec une aseura&ce aasû gr»dense, je n'ai ping d'àUO'i idée eâ tèté.

Le duc secoua la tête, ecmaB s'il voulait dire :

—Si tu n'as plus d'idées, moi, j'en ai.

Mais l'heure du dîner étant arrivée, Moûsmgheur cdivoya lirévenir Madame. Il fut répondu que Madame ne pouvait ^issister au grand CôUVOrt et qu'elle dînerait chez elle^

— Gela n'WsX fifti ma tftute, dit le duo ; ce matin, tombant au milieu de toutes leurs musiques, j'ai fait le îalou»> et ou iQe boude »

— Nou5 dînerons seuls, dit le chevalier avec un soup» te regrette Guidi«.

«— Oh ! de Guiche ne boudera pas longtemps^ c'est on bon naturel.

— Honsdgneur^ dit tout à coup le chevalier^ il me vient une bonne idée : tantôt^ dans notre conversation^ j'ai pu aigrir Votre Altesse et donner sur lui des ombrages. U convient que je sois le médiateur... Je vais aller à la reaherche du comte et je le ramènerai.

— Ah! chevalier^ tu es une bonne âme.

— Vous dites cela comme si vous étiez surpris.

— Dame I tu n'es pas tendre tous les jours.

— Soit; mais je sais réparer un tort que j'ai fait^ avouez.

— J'avoue.

— Votre Altesse veut bien me faire la grâce d'attendre ici quelques moments?

— Volontiers^ va. .. J'essayerai mes habits de Fontainebleau.

Le chevalier partit^ il appela ses gens avec un grand soin^ comme s'il leur donnait divers ordres.

Tous partirent dans différentes directions; mais il retint son valet de chaiSbre.

— Sacbe^ dit-il^ et sache tout de suite si M. de Guiche n'est pas chez Madame. Vois ; comment savoir cela ?

— Facilement^ monsieur le chevalier; je le demanderai à Malicome^ qui le saura de mademoiselle de Montalais. Cependant je dois dire que la demande sera vaine^ car tous les gens de H. de Guidie sont partis : le maître a dû partir avec eux.

— Informe-toi^ néanmoins.

Dix minutes ne s'étaient pas écoulées^ que le valet de chambre revint. Il attifa mystérieusement son maître dans un escalier de service, et le fit entrer dans une petite chambre dont la fenêtre donnait sur le jardin.

— Qu'y a-t-il? dit le chevalier; pourquoi tant de précautions ?

— Regardez^ Monsieur, dit le valet de chambre.

— Quoi?

— Regardez sous le marronnier, en bas.

— Bien... Ah! mon Dieu! je vois Manicamp qui attend ; qu'attend-il?

— Vous allez voir, si vous prenez patience... La! voyezvous, m4»mtenant?

— Je vois un, deux, quatre musiciens avec leurs instro-

iienls, et derrière eux, les poussant, de Guiche en personne. -;- Mais que fait-il là?

— Il attend qu'on lui ouvre la petite porte de Fescalier des dames d'honneur; il montera par là chez Madame, où Ton va faire entendre une nouvelle musique pendant le dîner.

— C'est superbe, ce que tu dis \k

— N'est-ce pas. Monsieur?

— Et c'est M. Malicome qui t'a dit cela?

— Lui-même.

— Il t'aime donc?

^ Il aime Monsieur.

— Pourquoi?

— Parce qu'il veut être de sa maison.

— Mordieu ! il en sera. Combien t'a-t-il donné pour cela?

— Le secret que je vous vends. Monsieur.

— Je te le paye cent pistoles. Prends !

— Merci, Monsieur... Voyez-vous, la petite porte s'ouvre, âne femme fait entrer les musiciens...

— C'est la Montalais?

— Tout beau. Monsieur, ne criez pas ce nom ; qui dit Montalais dit Mahcorne. Si vous vous brouillez avec l'un, vous serez mal avec l'autre.

— Bien, je n'ai rien vu.

— Et moi rien reçu, dit le valet en emportant la bourse. Le chevalier ayant la certitude que de Guiche était entré,

revint chez Monsieur, qu'il trouva splendidement vêtu et rayonnant de joie comme de beauté.

— On dit, s'écria-t-il, que le roi prend le soleil pour devise ; vrai. Monseigneur, c'est à vous que cette devise conviendrait.

— Et Guiche?

— Introuvable ! Il a foi, il s'est évaporé. Votre algarade (b matin l'a effarouchée On ne l'a pas trouvé chez lui.

-Bah! il est capable, ce cerveau fêlé, d'avoû* pris la poste pour aller dans ses terres. Pauvre garçon ! nous le rappellerons, va. Dînons.

— Monseigneur, c'est le jour des idées ; j'en ai encore une. —Laquelle?

*- Monseigneur, Madame vous boude, et elle a raison Vous lui devez une revanche ; allez dîner avec elle. -^ Oh! c'est d'un mari faible.

iiO LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

— C'est d'un bon mari. La princesse s'ennuie : elle va pleurer dans son assiette^ elle aura les yeux rouges. Un mari se fait/*^ «Qx qui rougit les yeux de sa fenmie. Allons^ Monseigneur^ allons !

•^ Non^ mon service est conmiandé pour icL "^

— Voyons, voyons. Monseigneur, nous serons tristes; j'aurai le cœur gros de savoir que Madame est seule; vous, tout féroce que vous voudrez être, vous soupirerez. Emmenez-moi au dîner de Madame, et ce sera une charmante .surprise. Je gage que nous nous divertirons; vous aviez tort ce matin.

— Peut-être bien.

— Il n'y a pas de peut-être, c'est un fait.

— Chevalier, chevalier! tu me conseilles mal.

— Je vous conseille bien, vous êtes dans vos avantages: votre habit pensée, brodé d'or, vous va divinement. Madame sera encore plus subjugée par l'homme que par le procédé. Voyons, Monseigneur.

— Tu me décides, partons.

Le duc sortit avec le dievalier de son appartement, et se djrigea vers celui de 'Madame.

Le chevalier glissa ces mots à l'oreille de son valet :

— Du monde devant la petite porte! Que nul ne puisse s'échapper par là! Cours.

Et derriâre le duc il parvint aux antichambres de Madame.

Les huissiers allaient annonce.

— Que nul ne bouge, dit le chevalier en riant. Monseigneur veut faire une surpnse.

MONSIEUR EST JALOUX 0B fiOlCBB.

Monsieur entra brusquement comme les gens qui ont ane bonne intention et qui croient faire plaisir, ou comme t^ux

LE YICPMTS DE BRAGELONNEo 114

gai espèrent sorprendre qaelqod secret^ triste aot^aine des jalotuL

Msuàame, enivrée par les premières mesures de la muâqae^ dansait comme mie (olle, laissant là son dîner commencé.

Son dansemr était H. de Guiche^ les bras en Fair^ les yeux & demi Dermes, le genou en terre^ comme ces danseurs espa- {Dols aux regards voluptueux, au geste caressant hi princesse tournait autour de lui avec le même sourire et la même séduction provocante.

Montalaîs admirait La Yallière> assise dans im coin, r^ gardait toute rêveuse.

n est impossible d'exprimé Teffet que produisit sur ces gens heureux la présence de Monsieur. U serait tout aussi tDopossible d'exprimer Teffet que prodolsit sur I^^pe la >m& ^ ces gens heureux.

Le ccfBïXe de Guidie n'eut pas la force de se relever; Madame demeura au milieu de son pas et de son attitude, sans pouvoir articuler un mot.

Le chevalier de Lorraine, adossé an chambranle de la porte, souriait comme on homme plongé dans la plus naïve admiration.

la pâleur du prince, le tremblement convulisf de ses mains et de ses jambes fut le premier symptôme qui frappa les assistants. Un profond silence succéda au hmit de la

Le chevalier de Lorrsdne profita de cet intervalle pour v^ur saluer respectivement Madame et de Guiche, en affectant de les confondre dans ses révârences, comme les de^ix maîtres de la m^ùson.

Monsieur, s'approchant à son tour:

— Je suis enchanté, dit-il d'une voix lao^pie ; j'arrivais ici croyant vous trouver malade et triste, je vous v<hs livrée à de nouveaux plaisirs; en vérité, c'est heureux! Ma maison estla plus joyeuse de l'univers.

Se retournant vers de Guiche:

— Comte, dit-il, je ne vous savaispas si brave danseur. Puis, revenant à sa femme :

— Soyez meilleure pour moi, dit-il avec une amertnne qui voilait sa colère; chaque fois qu'on se réjouira chez vous, invilez-moi... Je suis un prince fort ab^xdonné.

ut LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

De Guiche aysdt repris toute son assurance^ et^ avec une fierté naturelle qui lui allait bien :

— Monseigneur^ dit-il^ sait bien que toute ma vie est à son service; quand il s'agira de la donner^ je suis prêt; pour aujourd'hui il ne s'agit que de danser aux violons^ je danse. ' — Et vous avez raison, dit froidement le prince. Et puis. Madame, continua-t-il, vous ne remarquiez pas que vos dames m'enlèvent mes amis : M. de Guiche n'est pas à TOUS, Madame, il est à moi. Si vous voulez dîner sans moi, vous avez vos dames. Quand je ^ne seul, j'ai mes gentilshommes ; ne me dépouillez pas tout à fait.

Madame sentit le reproche et la leçon.

La rougeur monta soudain jusqu'à ses yeux.

— Monsieur, répliqua-t^elle, j'ignorais, en venant à la <^ur de France, que les princesses de mon rang dussent être considérées comme les femmes de Turquie. J'ignorais qu'il fût défendu de voir des hommes; mais, puisque teHe est votre volonté, je m'y conformerai; ne vous gênez point si vous voulez faire griller mes fenêtres.

Cette riposte, qui fit sourire Montalaîs et de Guiche, ramena dans le coeur du prhice la colère, dont une bonne partie venait de s'évaporer en paroles.

— Très-bien ! ditril d'un ton concentré, voilà comme on me respecte chez moi !

— Monseigneur! Monseigneur! murmura le chevalier à l'oreille de Monsieur, de façon à ce que tout le monde remarquât bien qu'il le modérait.

— Venez! répliqua le duc pour toute réponse, en l'entraînant et en pirouettant par un mouvement brusque, au risque de heurter Madame.

Le chevalier suivit son maître jusque dans l'appartement, où le prince ne Tût pas plus tôt assis, qu'il donna un libre cours à sa fureur.

Le chevalier levait les yeux au ciel, joignait les mains et I \e disait mot.

— Ton avis? s'écria Monsieur.

— Sur quoi , Monseigneur?

— Sur tolit ce qui se passe ici.

— Oh! -Monseigneur, c'est grave.

— C'est odieux! la vie ne peut se passer ainsi.

— Voyez, comme c'est malheureux! dit le chevalin. Nooi

eqp^érions avoir la tranquillité après le4épart de ce fou de Sockingbam.

— Eté est pire!

— Je ne dis pas cela^ Monseigneur.

— Non> mais je le dis, moi, car Buckingham n*eùt jamais osé foire le quart de ce qae nous avons vu.

— Quoi donc?

— Se cacher pour danser, feindre une indisposition pour Sner tête à tête.

— Oh !, Monseigneur, non ! non I

— Si ! si ! cria le prince en s'excitant lui-môme comme les enfants volontaires; mais je n'endurerai pas cela plus longim^ il faut qu'on sache ce qui se passe.

— Monbieigneur, un éclat...

— Pardieu! dois-je me gêner quand on se gêne si peu avec moi ?Âttends-moi ici, chevalier, attends-moi!

Le prince disparut dans la chambre voisine, et s'informa de Thuissier si la reine mère était revenue de la chapelle.

Anne d'Autriche était heureuse : la paix revenue au foyer de sa famille, tout un peuple charmé par la présence d'un sonverain jeune et bien disposé pour les grandes choses, les revenus de l'État agrandis, la paix extérieure assurée, tout Ijliieprésageait un avenir tranquille.

j^e se reprenait parfois au souvenir de ce pauvre jeune bonmie qu'elle avait reçu en mère et chassé en marâtre.

Un soupir achevait sa pensée. Tout à coup le duc d'Orléans entra chez elle.

— Ma mère, s'écria-t-il en fermant vivement les portières, les choses ne peuvent subsister ainsi.

Anne d'Autriche leva sur lui ses beaux yeux, et, avec une inaltérable douceur:

— De quelles choses voulez-vous parler? dit-elle.

— Je veux parler de Madame.

— Votre femme î

— Oui, ma mère.

— Je gage que ce fou de Buckingham lui aura écrit quelque lettre d'adieu.

— Ah bien, oui, ma mère, est-ce qu'il s'agit de Buckingbam!

— Et ûe qui donc alors? Car ce pauvre garçon était bien à tort le point de mire de votre jalousie, et je croyais...

H4 LE VICOptfTE DE BRAGELONNE.

— Ma mére^ Madame a déjà remplacé M. deBaekii^ham.

— Philippe, que dites-vous? Vous prononcez là des paroles légères.

— Non pas, non pas. Madame a si bien fait, que }6 sois encore jaloux.

— Et de qui, bon Dieu?

— Quoi ! vous n*avez pas remarqué ?

— Vous n'avez pas vu que M. de Guiche est toi^onrs chez elle, toujours avec elle?

La reine frappa ses deux mains l*une contre Tautre el se mit à rire.

— Philippe, dit-elle, ce n'est pas un défaut que vous avez là; c'est une maladie.

— Défaut ou maladie. Madame, j*en souffre.

— • Et vous prétendez qu'on guérisse un mal qui existe seulement dans votre imagination? Vous voulez qu'on vous a^ prouve, jaloux, quand il n'y a aucun fondement à votre jalousie ?

— Allons, voilà que vous allez recommencer pour celui-d ce que vous disiez pour celui-là.

— C'est que, mon fils, dît sèchement la reine, ce que vous jEsdsiez pour cehn-là, vous le recommence pour cekd-d.

Le prince s'inclina un peu piqué.

— Et si je cite des faits, dit-il, crcHrez-vous ?

— Mon fils, pour tout autre chose que la jalousie, je vous croirais sans l'allégation des faits; mais, pour la jalousie, je ne vous promets rien.

— Alors, c'est comme si Votre Majesté m'ordonnait de me taire et me renvoyait hors de cause.

— Nullement; vous êtes mon fils, je vous dois toute Hndulgence d'une mère.

— Oh! dites votre pensée : vous me devez toute Ilndolrgence que mérite un fou.

— N'exagérez pas, I^ilqjpe, et prenez garde de me rejffésenter votre femme comme un esprit dépravé...

— Mais les faits !

— J'écoute.

— Ce matin, on faisait de la musique chez Madame^ à dix heures.

— Cest innocent.

--- M. de Goiche causait senl avec elle... Ah ! j'oublie de TOUS dire que^ depuis huit jours^ il ne la quitte pas plus que son ombre.

^ Mon ami^ s'ils faisaient mal^ ils se cacheraient.

-- Bon ! s'écria le duc; je vous attendais là. Retenez bien ce que vous venez de dire. Ce matin^ dis-je^ je les surpris;^ et témoignai vivement mon mécontentement.

—Soyez sûr que cela suffira; c'est peut-être môme un peu ^. Ces jeunes femmes sont ombrageuses. Leur reprocher le mal qu'elles n'ont pas tsât, c'est i^ois leur dire qu'elles pourraient le faire.

— Bien^ bien^ attendez. Retenez aussi ce que vous venez dédire, Madame : « La leçon de ce isatin eût dû suffire^ et, f^ taisaient mal^ ils se cacheraient v

— Je l'ai dit.

— Qr^ tantôt^ me repentant de cette vivacité du matin et sa^nt que Guiche boudait chez lui^ j'allai chez Madame. D^ vinez ce que j'y trouvai? D'autres musiques^ des danses, et Gcdehe ; on l'y cachait.

Anne d'Autriche fronça le sourcil.

— C'est imprudent, dit-elle. Qu'a dit MadaméT

— Rien.

— Et GuicheT

— De môme... Si fait., il a balbutié quelques impertlr nences.

— Que concluez-vous, Philippe?

— Que j'étais joué, que Buckingham n'était qu'tm prétexte, et que le vrai coupable, c'est Guiche.

Aime haussa les épaules.

— Après?

— Je veux que Guiche sorte de chez moi comme Buddng* liam, et je le demanderai au roi, à moins que...

— A moins que?

— Vous ne fassiez vous-même la commission. Madame, imis qui êtes si spirituelle et si bonne.

— Je ne la ferai point

— Quoi, ma mère !

— Ecoutez» Philippe, je ne suis pas tonales jaofsdfsposfti à Wre aux gens de mauvais compliments; f ai de l'autorité aur cette jeunesse, mais je ne saurais m'en prévaloir sans ta

f«6 LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

perdre; d'ailleurs, rien ne prouve que M. de Guiche soit coupable.

— Il m*a déplu.

— Cela vous regarde.

— Bien, je sais ce que je ferai, dit le prince impétueusement.

Anne le regarda inquiète.

— Et que ferez-vous? dit-elle.

— Je le ferai noyer dans mon bassin la première fois que je le trouverai chez moi.

Et, cette férocité lancée, le prince attendit un effet d*effîroi. La reine fut impassible.

— Faites, dit-elle.

Philippe était faible comme une femme, il se mit à hurler.

— On me trahit^ personne ne m'aime : voilà ma mère qui passe à mes ennemis !

— Votre mère y voit plus loin que vous et ne se soucie pas devons conseiller, puisque vous ne l'écoutez pas.

— J'irai au roi.

— - J'allais vous le proposer. J'attends Sa Majesté ici, c'est l'heure de sa visite; expliquez-vous.

Elle n'avait pas fini, que Philippe entendit la porte de l'anlîchambre s'ouvrir bruyamment.

La peur le prit. On distinguait le pas du roi, dont les semelles craquaient sur les tapis.

Le duc s'enfuit par une petite porte, laissant la reine aus prises.

Anne d'Autriche se mit à rire, et riait encore lorsque le roi entra.

Il venait, très-affectueusement, savoir des nouvelles de la santé, déjà chancelante, de la reine mère. Il venait lui annoncer aussi que tous les préparatifs pour le voyage de Fon*tainebleau étaient terminés.

La voyant rire, il sentit diminuer son inquiétude et l'interrogea lui-même en riant.

Anne d'Autriche lui prit la main, et, d'une voix pleine d'enjouement :

— Savez-vous, dit-elle, que je suisfière d'être Espagnole.

— Pourquoi, Madame ?

— Parce que les Espagnoles valent mieux au moins que ks Anglaises.

— Expliquez-vous.

— Depuis que vous êtes marié> vous n*ayez pas un seul reprochp à faire à la reine?

— Non, jertes.

— Et voilà un certain temps que vous êtes marié. Votre frère^ au contraire^ est marié depuis quinze jours...

— Ehbienî

— U se plaint de Madame pour la seconde fois.

— Quoi! encore Buckinghamf

— Non, un autre.

-Qui?

— Guiche.

— Âh cà! mais c'est donc une coquette que Madame?

— Je le crains.

— Mon pauvre frère! dit le roi en riant.

— Vous excusez la coquetterie, à ce que je vois?

— Cbez Madame, oui; Madame n'est pas coquette au fond.

— Soit; mais votre frère en perdra la tête.

— Que demande-t-U?

— n veut faire noyer Guiche.

— C'est violent.

— Ne riez pas, il est exaspéré. Avisez à quelque moyen.

— Pour sauver Guiche,. volontiers.

— Oh! si votre frère vous entendait, il conspirerait contre TOUS comme faisait votre oncle. Monsieur, contre le roi Totre père.

— Non. Philippe m'aime trop et je l'aime trop de mon côté, nous vivrons bons amis. Le résumé de la requête ?

— C'est que vous empêchiez Madame d'être coquette et Goîdie d'être aimable.

^ Rien que cela? Mon frère se fait.une bien haute idée du pouvoir royal... corriger une femme! Passe encore pour un konune.

— Comment vous y prendrez-vous?

— Avec un mot dit à Guiche, qui est un garçon d'esprit, le persuaderai.

—Mais Madame?

— C'est plus difficile; un mot ne suffira pas; je composefaiunb homélie, je la prêcherai.

—Cela presse.

— Oh! j'y mettrai toate la diligence possible. Noos avom lépétîtion de ballet cette après-^Bnée»

— Vouh prêcherez en dansant? *•

— Oui, 7 Madame.

— Von& v^omettez de convertir?

— J*exttrperai Fhérésie par la conviction on par le tea.

— A la bonne heure! Ne me mêlez point dans tout cela. Madame ne me le pardonnerait de sa vie; et^ belle-mère^ Je dois vivre avec ma bru.

-- Madame, ce sera le roi qoi prendra tout sur loi. Voyoni^ je réfléchis.

— A quoi?

— II serait pent-fttre miem: qoe faHasse trouver Ibdame chez elle?

— C'est un peu solennel.

— Oui, mais la solennité ne messied pas aux pré^cateurs^ et puis le violon du ballet mangerait la moitié de mes argor ments. En outre, il s'agit d'empêcher quelque violence de mon frère... Mieux vaut nn pea de précipitation..* Ibdame est-elle chez elle?

— Je le crois.

— L'exposition des griefs, s'il vous plaît.

— En deux mots, vœci : Ibisîque perpétuelle... assiduité de Guiche... soupçons de eadioteries el de complots...

— Les preuves?

— Aucunes.

— Bien; je me rends chez Madame.

Et le roi se inrit à regarda, dans les glaces, sa tdiette qui était riche et son visage qoi resplendâsait comme ses dto*

— On éloigne bien un peu Monsieur? ^t-41.

— Oh! le feu etreau ne se Itnent pas avec plus d'adiarç»iBent.

— Il suffit Ma mère. Je vous baise les mains... les i^ belles mains de France.

— Réussisses, sîre... Soyei le pacificateur du mén^e.

— > Je n'emploie pas d'ambassadeur, répliqua Louis. CTesl vous dire que je réussirai.

n sortit en rîmt et s'épousseta soigneusement tout le long du chemin.

.LE yi€OMTE DE BRAGELONNE. Il»

LE HÉDUTEUl.

h Boovelle dtrae seëne conjugale arâit dissénnnés autoor des appartements^ commencèrent à concevoir les pins graves iMliâélDdes.

U se formait aussi de ce eôté nn orage dont le chevalier de LurrslBe^ au mitiea des gnmpes^ analysait avec joie tons les éléments^ grossissant les plus faibles et manoefovrant^ selon sesmaociais desseins^ les plus forts^ afin de produire^, les plos mécliaDts effets possibles.

Ainsi qae Favait annoncé Anne d*Antrîdte^ la présence du roi donna nn caractère solennel à Févénement.

Gè n^étiôt pas une petite s^^re^ en 1669^ fse le méconfBBtement de Monsienr contre madame^ et finterventi(m dn roi dans les affaires privées de- Monsieur.

Aussi Tit-on les pins bardis qui entouraient le comte de Guiche dès le premier moment, s'éloigner de lui avec une sorte d'épouvante; et le comte lui-même, gagné par la panique générale, se retirer cbez hû tout s^.

Le roi entra cbez IM^ame en saluant, comme Q avait tou* jours Fhabitude de le faire. Les dames d'honnemr étaient rangées en ffle sur son passage dans la galerie.

Si fort préoccupée que fût Sb, Bfejesté, elle donna un coup d*(Bil de maître à ces deux rangs de jeunes et diarmantes ieeunes qui baissaient modestement les yeux.

Toutes étaient rouges de sentir sur elles le regard du roi. !hie seule, dont les longs cheveux se roulaient en boucles soyeuses sur la plus belle peau du monde, une seule é^ pâle et se soutenait à peine^ malgré les coups de coude de sa AMnpagne.

C'était La Yalfière, que Montalafs étayait de la sorte en M soufflant tout bas le courage dont elle-même était si abondammen« pourvue.

Le roi ne put s*empêcher de se retourner. Tous les fironts^

qoi déjà s'étaient relevés^ se l)2àssèrent de noaveaa; mais la seule tête blonde demeura immobile^ comme s;' elle eût épuise tout ce qui lui restait de force et d'intelligence,

£n entrant chez Madame^ Louis trouva sa belle-sœur à demi-couchée sur les coussins de son cabinet. Elle se souleva et fit une révérence profonde en balbutiant quelques remerciements sur Thonneur qu'elle recevait. i^

. Puis elle se rassit^ vaincue par une faiblesse^ affectée sans doute, car un coloris charmanttinimait ses joues, et ses yeux, encore rouges de quelques larmes répandues récenmient, n'avaient que plus de feu.

Quand le roi fut assis et qu'il eut remarqué, avec cette sûreté d'observation qui le caractérisait, le désordre de la chambre et celui, non moins grand, du visage de Madame, il prit un air enjoué.

— Ma sœur, dit-il, à quelle heure vous plaît-il que nous répétions le ballet aujourd'hui î

Madame, secouant lentement et languissamment sa tête *chàmiante :

— Ah! sire, dit-elie, veuillez m'excuser pour cette répétition ; j'allais faire prévenir Votre Majesté que je ne saurais aujourd'hui.

— Gomment! dit le roi avec une surprise modérée; ma sœur, seriez-vous indisposée?

— Oui, sire.

— Je vais faire appeler vos médecins, alors.

^ Non, car les médecins ne peuvent rien à mon mal.

— Vous m'effrayez !

— Sûre, je veux demander à Votre Majesté la permission de m'en retourner en Angleterre.

Le roi fit un mouvement.

— En Angleterre ! Dites-vous bien ce que vous voulez dire. Madame ?

— Je le dis à contre-cœur, sire, répliqua la petite-fille de Henri IV avec résolution.

Et elle fit étinceler ses beaux yeux noirs.

— Oui, je regrette de faire à Votre Bfajesté des confidences de ce genre ; mais je me trouve trop malheureuse à la cou: dft Votre Majesté; je veux retourner dans ma famille.

— Madame ! Madame !

Et le roi s'approcha.

— ÉeomezHQioi, sûne, continiia la jeune femme en prenant pea à peu sur son interlocutenr Fascend^t que lui donnaient S9 >eaaté^ sa n^ryense nature; je suis accoutumée à aonfiGrir. Jeune encore, j*ai été humiliée, j'ai été dédaignée. Oh ! ne me démentez pas, sire, di^elle avec un sourire.

Le roi rougit.

— Alors, dis-je, j'ai pu croire que Dieu m'ayait fait naître pour cela, moi, fille d'un roi puissant; mais, puisqu'il avait kappé la vie dans mon père, il pouvait bien frapper en moi Forgueil. J'ai bien souffert, j'ai iùen fait souffiir ma mère; mais j'ai juré que, si jamais Dieu me rendait une position ind^ndante, fdt-ce celle de l'ouvrière du peuple qui gagne son pain avec son travail, je ne souffrirais plus la moindre hon^liation. Ce jour est arrivé ; j'ai recouvré la fortune due a mon rang, à ma naissance ; j'ai remonté jusqu'aux degrés da trône; j'ai cm que, m'alliant à un prince français, je trouverais en lui un parent, un ami, un égal ; mais je m'aper- ^ que je n'ai trouvé qu'un maître, et je me révolte, sire. Ma mère n'en saura rien, vous que je respecte et que... faime...

Le roi tressaillit; nulle voix n'avait ainsi chatouillé son . oreille.

— Yqus, di&-je, sire, qui savez tout, puisque vous venez m, vous me compreniîrez peut-être. Si vous ne fussiez pas venu, j'allais à vous. C'est l'autorisation de partir librement que je veux. J'abandonne à votre délicatesse, à vous, l'homme par excellence, de me cUsculper et de me protéger.

— Ma sœur! ma sœur! balbutia le roi courbé par cette rode attaque, avez-vous bien réfléchi à l'énorme difficulté da projet que vous formez ?

— Sire, je ne réfléchis pas, je sens. Attaquée, je repousse dinstinct l'attaque; voilà tout.

•- Mais que vous a-t-on fait? Voyons.

La princesse venait, on le voit, par cette manœuvre par-

tedière aux femmes, d'éviter tout reproche et d'en formuler

on plus grave ; d'accusée elle devenait accusatrice. C'est un

tigne infaillible de culpabihté ; mais de ce mal évident, les

femmesj. même les moins adroites, savent toujours tirer

parti poui- vaincre.

Le roi ne s'aperçut pas qu'il était venu chez elle pour lui dire:

in LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

— Qa^a^ez-Yons fkit à mail frôreî Et qa*h se réduisait à dire ?

— Que Tons a-t-on fait ?

— Ce qa'oD m*a MtT répl!q[aa Madame^ Obî il fsot 6tre femme pour le c(miprenâre^ sire : on m*a fait pleurer.

Et d'un doigt qui n*ayait pas son égal en finesse et en blMdienr naorée^ elle montrait des yeux brillants nojés dan» le fluide^ et elle recommençait à pleurer.

— Ma sœar, je tous en supplie, dit le roi en s'avançaDI pour lui prendre mie main qu'elle lui abandonna moite et palpHante.

— Sire, on nf a tout d*iatbord privée de la présence 9tm ami de mon frère. Mtlord de Buckingliam était pour moi un hèle agréaMe, enjoué, un compatriote qui connaissait mei habitudes, je ^rai presque un compagnon, tant nous avons passé de jours ensemble arec nos autres amis sur mes belles eam de Saint-lames.

— Mais, ma sœur, Yffîers était amoureux de vous?

— Prét^rte ! Que laif cela, dit-^!e sérieusement, que M* Ae Buckingham ait été ou non amoureux de moi? Est-ce donc dangerrax pour moi, «m homme amoureux ?... Ah ! sire, il ne suffit pas qu'un honune vous aime.

Et elle sourH ^ tendrement, si finement, que le roi sentit

s^i eoBur balto'e et défaillir dans sa poitrine. -^ E^n, si mon frère était jaloux? interrompît le roL «-- Bicm, j'y cemsens, voâà une raison; et Yon a chassé

M. de Bdckinghan.

— Gliasséî... oh! non.

— fixpiâsé, évincé, eoi^iéâié, sî vous afmez mieux, sire; un des premiers gentilshommes de l'Europe s'est vu forcé /d» qmtler la cour éanâ ée franee, de Louis XIY, comme un manant, à propos d'une œiHade on d'un bouquet. Cest peu digne de la cour la plus galante... Pîsrdon, sire, j'oubBais qu'en parla»! am^, f attemtais à votre souverain pouvoir.

— - Ma foi! non, oui aaeur, ce n^est pasmoi qui ai congédié M. de Bnckhighan... B me plaisait fbrt.

-*- Ce n'est pas vous? &ê habOenirat Madame. Ahl tant mlraxî

Et elle accentua ce tant mieux comme st c!|e eût, à la place de ce mot, pposoneé celui de tant pig.

Il y eut un silence de quelques minutes.

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. m

Elle reprit :

— M. de Buckingham parti... Je sais â présent pourquoi et par qié^. je croyais avœr reconrré fat tranquillité... F^int.. V(M que Monsieur trouve un autre prétexte; yoilà que...

— Voilà que^ dit le roi avec enjouement, un autre se présente. £t c'est naturel; tous êtes beBe^ Madame; on vous amera toiôonrs.

— Alors, s'écria la princesse^ je ferai la solitude autour de moi. Oh ! c'est bien ce qu'on veut, c'est bien ce qu'on me prépare ; mais, non, je préfère retournera Londres. Là, on me connaît, on m*apprMe. J'aurai mes amis sans craindre q» Pen ose les nommer mes amants. Fi ! c'est un indigne 80Dpç(m, et de la part d^nn gentilhomme ! Oh! Monsieur a teoiperda dans mon esprit depuis que je le vois, depuis qofi s*est révélé à moi comme le tyran d'une femme.

«- lâ! la! mon frère n'est coupad^le que de vous aimw.

— M'aimer! Monsieur m'aimer? Ah ! are... fiefie rit aux éclats.

— Monsieur n'aimera jamais une femme, dit-elle; Hcmaeor s'aime trop lui-m^e ; non, malheureusement pour moi. Monsieur est de la pire espèce des jaloux : jaloux sam amour.

— Avouez cependant, dit le roi, qui commençait à s'animer dans cet entretien varié, brûfamt, avouez que Guidie vous aime.

—Ah! shre, je n'en sais rien.

— Vous derez le voir. Un homme qui anne fie trahit

— M. de Gmche ne s*est pas trahi.

—Ma SQ0iir, ma sovur, vous défendez M. de Guiche. —Moi ! par exen^le; moit Oh! sire, il ne manquerait [dos à mon infortune qu'un soupçon de vous.

— Non, madame, non, reprit vivement le roi. Ne vous aiffligez pas. Oh! vous pleurez! Je vous en conjure, calmez-

Efte pTenucait cependant de grosses larmes coulaient sur ses mains. Le roi prit une de ses mains et but une de ses lannes.

Elle le regarda tA tristement et si tmidrement, qu'il en M flrapné au cœur.

— Vous n'avez rien pour Guiche? fit-fl irfus inquiet qu'il ne convenait à son rôle de médiateur.

— Mais rien, rien.

— Alors je puis rassanr mon frère.

— Eh\ sire, 'rien ne le rassurera. Ne croyez donc pas qn il soit jaloux, Uonsieur a reçu de mauvais conseils, et Monsieur est d'un caractère inquiet.

— On peut rôtre lorsqu'il s'agit de vous.

Madame baissa les yeux et se tut. Le roi fit comme elle. U lui tenait toujours la main.

Ce silence d'une minute dura un siècle.

Madame retira doucement sa main. Elle était sûre désormais du triomphe. Le champ de bataille était à elle.

— Monsieur se plaint, dit timidement le roi, que tous préférez à son entretien, à sa société, des sociétés particulières.

— - Sire, Monsieur passe sa vie à regarder sa figure dans on miroir et à comploter des méchancetés contre les femmes avec M. le chevalier de Lorraine.

— Oh ! vous allez un peu loin.

— Je dis ce qui est. Observez ; vous verrez, sire, si j'ai raison.

— J'observerai. Mais, en attendant, quelle satisfaction donner à mon frère?

— Mon départ.

— Vous répétez ce mot ! s'écria imprudemment le roi, comme si depuis dix mioutes un changement tel eût été produit, que Madame en eût eu toutes ses idées retournées.

— Sire, je ne puis plus être heureuse ici, dit-elle. M. de Quiche gêne Monsieur. Le fera-t-on partir aussi?

—S'il le faut, pourquoi pas? répondit en souriant Louis XIV.

— Eh bien ! après M. de Guiche ?... que je regretterai, du reste, je vous en préviens, sire.

— Ah ! vous le regretterez?

— Sans doute ; il est aimable, il a pour moi de l'amitié, il me distrait.

— Ah ! si Monsieur vous entendait! fit le roi piqué. Savezvous que je ne me chargerais point de vous raccommoder et que je ne le tenterais même pas ?

— Sire, à l'heure qu'il est, pouvez-vous empêcher Monsieur d'être jaloux du premier venu? Je sais bien que M. de Guiche n'est pas le premier venu.

— Encore ! Je vous préviens qu'en bon frère^ Je vais prendre M. de Guiche en horreur.

— Âh ! sire^ dit Madame^ ne prenez^ je vons en sapplie^ ni les sympathies^ ni les haines de Monsieur. Restez li joi ; mieiix vaudra pour vous et ponr tout le monde.

» Yon^ êtes une adorable railleuse^ Madame, et je cornpr^ds que ceux même qae vous raillez vous adorent.

— Et voilà pourquoi, vous, sire, que j'eusse pris pour mon (iéfenseur, vous allez vous joindre à ceux qui me persécutent, dit Madame.

— Moi, votre persécuteur? Dieu m'en garde !

-Alors, continua-t-elle languissamment^ accordez-m(^ ma demande.

— Que demandez-vous ?

— A retourner en Angleterre.

—Oh! cela, jamais ! jamais l s'écria Louis XIV. — le sois donc prisonnière î -En France, oui.

— Qae faut-il que je fasse alors ?

-à bien ! ma sœur, je vais vous le dire.

-J'écoute Votre Majesté en humble servante.

*- An lieu de vous livrer à des intimités un peu inconséquentes; au lieu de nous alarmer par votre isolement, montre^voas à nous toujours, ne nous quittez pas, vivons en Mlle. Certes^ M. de Guiche est aimable ; mais, enfin, si lOQs n'avons pas son esprit...

— Oh! sire, vous savez bien que vous faites le modeste.

— Non, je vous jure. On peut être roi et sentir soi-même 406 l'on a moins de chances de plaire que tel ou tel gentil» tonme.

*- Je jure bien que vous ne croyez pas un seul mot de ce ^ TOUS dites là, sire.

Le roi regarda Madame tendrement.

^Voulez-vous me promettre une chose? dit-il.

^Laquelle?

* C'est de ne plus perdre dans votre cabinet, avec des orangers, le temps que vous nous devez. Voulez-vous qtia ^Dsfassions contre l'ennemi commun une alliance offensive <* défensive?

^ Une alliance avec vous, sire ?

^ Pourquoi pas ? N'ôtes-vous pas une puissance?

— Mais vous, sire, êtes-vous un allié bien fidèle ?

— Vous verrez. Madame. /

-- Et de <iael jour datera cette alliaiice?

— D'aujoord'hm.

— Je rédigerai le traité?

— Très-bien! ''

— Et vous le signerez?

^ Areuglément.

— Oh l alors, sire, je vons promets merveille; vons Fastre de laconr, quand vous paraîtrez...

— Eh bien?

— Tout resplendira.

— Oh ! Madame, Madame, dit Louis XTV, vons savez bien que toute lumière vient de vous, et que, si* je prends le soleil pour devise, ce n'est qu'un emblème.

— Sire, vous flattez votre alliée; donc, vous voulez la tromper, dit Madame en menaçant le roi de son doigt mutin.

— Gomment! vous croyez que je vous trompe^ lorsqae je vous assure de mon affection?

— Oui.

— Et qui vous ftdt douter?

— Une chose.

— Une seule?

— Oui.

— Laquelle? Je serai bien malheureax si Je ne triom^te pas d'une seule chose.

— Cette chose n*est point en votre pouvoir^ sîre> pas mfima an pouvoir de Dieu.

— Et quelle e^ eette chose ?

— Le passé.

— Madame, je ne comprends pas, dit le roi, justement parce qu'il avait trop bien compris.

La princesse lui prit la main.

— Sire, dit-elle, j'ai eu le malheor de vous déplaire ai longtemps, que j'ai presque le droit de me demander anjonrd*hui comment vous avez pn m*accepter comme beO^ soeur.

- Me déplak*e ! vous m'avez dépln?

— Allons, ne le niez pas.

— Permettez.

— Non non, je me rappelle.

-- Notre alliance date d'aujoiif dirai, décria le roi avec nne chaleur qui n'était pas ieinte; vous ne vous souvene-* donc

pltts dn passée ni moi noir ph»^ maàs je me souviens du présent 4e Tai sons les yenx, le voici ; regardei.

Et il wena la princesse devant nne glace, où dHe se vit rongîssante et belle à ftôre saccomber un saint.

— C*est égal,murmara-4-elle, ce ne sera point là une bien vafllante aR^nce.

— Faut-il jurer? demanda le roi, enivré par la toumniB votçtneuse qu'avait pris tout cet entretien.

— OIi î je ne refile pas un bon serment^ dit Hadamo^ Cest toujours un semblant de sûreté.

Leroi s'agenouilla surun carreau etprit la main de Madame.

râe, avec un sourire c[u*un peintre ne rendrait point et qo.'im poète ne pourrait qu'imaginer^ lui donna ses deux BBonsdans lesquelles il caeba son firent brûlant.

ÎU Von nî Fantre ne purent trouver une parole.

le roi sentit qae Afeàaine retirait ses mains en lui dfleonot les Jones.

il se releva aussitôt et sortit de Tappartement.

Les eoortisâns femarqu^nt sa rougeur, et en conchirent que la scène avsàt été orageuse.

Mais le chevalier de Lorraine se Mta de dâre :

— Ot ! non, Nessian^ rassurei-vous. Quand Sa Bfojesté est en colâre, eBe estp^

Ls ro! quitta VMxne dans eut étal d'agitatkm qu'il eéi ea peôie à s'explkpier lui-BiêiBe.

B esliiiipo6Si3l>i^> en eifef; d'aspfiqver le jeu secret de ces sympaHiies étranges qui s*aUuBieiit subitement et sans cause après fe n€HidMr0Qses années passées dans le {dus grand eakae^ âans la pto grande indifféruMede deux coeurs de»tmésàs*îiÉaier.

Ponrqaoi Louis avait-il autrefois dédaigné^ presque haï Mar dame ? Pourquoi maintenant trouvait-il cette même femme si belle^ s"» désirable^ et pourquoi non-seulement s'occuRait-il^ mais encore étaiv-il si occupé d'elle? Pourquoi Madam(> enfin^ dont les yeux et Fesprit étaient sollicités d'un autre côté^ avait-elle^ depuis huit jours^ pour le roi^ un semblant de faveur qui faisait croire à de plus parÊûtes intimités.

n ne faut pas croire que Louis se proposât à lui-même un plan de séduction : le Ûen qui unissait Madame à son frère était^ ou du moins lui semblait une barrière infranchissable; il était même encore trop loin de cette barrière pour s'apercevoir qu'elle existât. Mais sur la pente de ces passions dont le cœur, se réjouit, vers lesquelles la jeunesse nous pousse, nui ne peut dire où il s'arrêtera, pas même celui qui, d'avance, a calculé toutes les chances de succès ou de chute.

Quant à Madame, on expliquera facilement son penchant pour le roi : elle était jeune, coquette^ et passionnée pour inspfrer de l'admiration.

C'était une de ces natures à élans impétueux qui, sur on ^éâtre, franchiraient des brasiers ardents pour arracher on cri d'applaudissement aux spectateurs. .

U n'était donc pas surprenant que, progression gardée, après avoir été adorée de Buckingham, de Guiche, qui était supérieur à Buckingham, ne fdt-ce que par ce grand mérite si bien apprécié des femmes, la nouveauté; il n'était donc pas étonnant, disons-nous, que la princesse élevât son ambition jusqu'à être admfrée par le roi, qui était non-seulement le premier du royaume, mais un des plus beaux et des pins ^irituels.

Quant à la soudaine passion de Louis pour sa belle-sœnr^. la physiologie en donnerait l'explication par des banalités, et La nature par quelques-^unes de ses affinités mystérieuses. Madame avait les plus beaux yeux nofrs, Louis les plus beaux yeux bleus du monde. Madame était rieuse et expansive, Louis mélancolique et discret. Appelés à se rencontrer ponr la première fois sur le terrain d'un intérêt et d'une curiosité communs, ces deux natures opposées s'étaient enflammées par le contact de leurs aspérités réciproques. Louis, de retour chez lui, s'aperçut que Madame était la femme la plus séduisante de la cour. Madame, demeurée seule songea, toute joyeuse, qu'elle avait produit sur le roi une vive impression*

Maïs ce sentiment chez elle devait être passif, tandis que chez le roi il ne pouvait manquer d'agir avec toute la véhémence naturelle à l'esprit inflammable d'un jeune homme, et d'un jeune honmie qui n'a qu'à vouloûr peur yoir ses volontés exécutées.

Le roi annonça d'abord à Monsieur que tout était pacifié; que Madame avait pour lui le plus grand respect, la plus sincère affection ; mais que c'était un caractère altier, ombrageux même, et dont il fallait soigneusement ménager les susceptibilités. Monsieur répliqua sur le ton aigre-doux qu'il prenait d'ordinaire avec son frère, qu'il ne s'expliquait pas bien les susceptibilités d'une femme dont la conduite pouvait, à son avis, donner prise à quelque censure, et que, si quelqu'un avait droit d'être blessé, c'était à lui. Monsieur, que ce droit appartenait sans conteste.

Mais alors le roi répondit d'un ton assez vif et qm prouvait tout l'intérêt qu'il prenait à sa belle-sœur :

— Madame est au-dessus des censures. Dieu merci !

— Des autres, oui, j'en conviens, dit Monsieur, mais pas dfis miennes, je présume.

— Eh bien, dit le roi, avons, mon frère, je dirai que la oonduite de Madame ne mérite pas vos censures. Oui, c'est sans doute une jeune femme fort distraite et fort étrange, mais qui fait profession des meilleurs sentiments. Le carac^ tère anglais n'est pas toujours bien compris en France, mon frère, et la liberté des mœurs anglaises étonne parfois ceux qoi ne savent pas combien cette liberté est rehaussée d'innocence.

— Ah ! dit Monsieur, de plus en plus piqué, dès que Votre Majesté absout ma femme, que j'accuse, ma femme n'est pas coupable, et je n'ai plus rien à dire.

— Mon frère repartit vivement le roi, qui sentait la voix de la conscience murmurer tout bas à son cœdr que Monsieur n'avait pas tout à fait tort; mon frère, ce que j'en dis et surtout ce que j'en fais, c'est pour votre bonheur. J'ai appris que vous vous étiez plaint d'un manque de confiance ou d'égards de la part de Madame, et je n'ai point voulu que votre inquiétude se prolongeât plus longtemps. Il en^e dans mon 4evoir de surveiller votre maison comme celle du plus humble Je mes sujets. J'sd donc vu avec le plus grand plaisir que vos alarmes n'avaient aucun fondement.

lâO LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

»Ety continua Monsieur d*un ton interrogateur et en fixant les yeux sur son frère^ ce que Votre Majesté a reconnu pour Madame^ et je m'incline devant votre sagesse royaie^ Tavezi-vous aussi vérifié pour ceux qui ont été la cause du scandale dont je me plains.

— Vous avez raison, moA frère, ^t te roi ; j'aviserai.

Ces mots renfermaient un ordre en même temps qu'une consolation. Le prince le sentit et ae retira.

Quant à Louis ^ il alla retrouver sa mère; û sentait qa*il avait besoin d'une absolution plus complète que celle ijpi'il venait de recevoir de son frère.

Anne d' Autiîche n'avait pas pour M. de Guidie les mêmes raisons d'indulgence qu'elle avait eues pour Budsingham*

Elle vit^ aux premiers mots, que Louis n'était pas disposé à être sévère^ elle le fut.

C'était ujae des ruses habituelles de la bonne reine pour arriver à connsûtre la vérité.

Mais Louis n'en était plus à son £4[)prentissage : depms près d\m an déjà» il ^U roi. Pendsmt cette samée, il avait en le temps d'apprendre à dissimuler.

Écoutant Anne d'Auttiche, afin de la laisser dévoiler toute sa pensée^ l'approuvant seulement du regard et du geste, U se convainrpiit^ à certains coups d'oeil profonds, à certsùnes insinuations habiles , que la reine, si perspicace en matière de galanterie, avait, sinon deviné, du moins soi^)çonné sa faiblesse pour Madame.

De toutes ses auxiliaires, Anne d'Autriche devait être la plus importante : de toutes ses ennemies, Anne d'Autriche eût été la plus dangereuse.

Louis changea donc de manœuvre.

11 chargea Madame, absout Monsieur, écouta ce que sa mère disait de Guiche comme il avait écouté ce qu'elle avait dit de Buckingham.

Puis, quand il vit qu'elle croyait avoir remporté sur lui une victoire complète, il la quitta.

Toute la cour, c'est-à-dire tous les favoris et les familiers, et ils étaient nombreux, puisque l'on comptait déjà cinq maîtres, se réunirent au soir pour la répétition du ballet.

Cet mtervalle avait été rempli pour le pauvre d,e Guiche par quelques visites qu'il avait reçues.

Au nombre de ces visites, il en était une qu'il espérait et

aà^ùait presque d'an égal sentiment. C*était celle da dievafier de Lorraine. Vers les trois heures de raprè»-midi^ le cb0fv»Ker de Lorraine entra chez de Guiche.

Soik aspect était des plus rassurants. Monsieur, dit-il à de GMche, était de charmante humeur, et Ton n*eût pa« dit que ]^ moindre nuage eût passé sur le ciel conjug^.

D'ailleurs, Monsieur avait si peu de rancune !

Depuis^très-longtempg à la cour le dievalier de Lorraine Hait établi que, des deux fils de Louis XIII, Monsieur était (fM qui avait pris le caractère paternel, le caractère flottant^ ipésolu; bon par élan, mauvais au fond, mais certainement qU pour ses amis.

n avait surtout ranimé de Guiche en lui démontrant que

ladame arriverait avant peu, à mener son mari, et que, par

conséquent, celui-là gouvernerait Monsieur qui parviendrait

igaiivemer Madame.

Ce à quoi de Guiche, plein de défiance et de présence d*es-

prtl, avait répondu :

-* Oai^ chevalier; mais je crois Madame fort dangereuse.

--Et en quoi?

— En ce qu-^elle a vu que Monsieur n'était pas d'un earactêre très-passionné pour les femmes.

— Cest vrai, dit en riant le chevalier de Lorraine.

— Et alors...

— Eh bien ! Madame choi^t le premier venu pom* en tiire l'objet de ses préférences et ramener son mari par la

•- Profond ! profond ! s'écria le chevalier.

— Vrai! répondit de Guiche.

Et ni l'un ni l'autre ne disait sa pensée.

De Guiche, au mOlnent où il attaquait ainsi le caractère de Madame, lui en demandait mentalement pardon du fond du WBor.

Le chevalier, en admh^nt la profondeur de vue de Guiche, te conduisait les yeux fermés au précipice.

De Guiche alors l'interroga plus directement sur l'effet produit pa"^ la scène du matin, sur l'effet plus sérieux encore produit pur la scène du dmer.

— Mais je vous ai déjà dit qu'on en riait, répondit le che- Talier de Lorraine, et Monsieur tout le premier.

— Cependant^ hasarda de Guiche^ on m'a parlé d^tme visite du roi à Madame.

— Eh bien^ précisément; Madame était la seule qtd ne lît pas^ et le roi est passé chez elle pour la faire rire.

— En sorte queî.^

— En sorte que rien n'est changé aux dispositions de la journée.

— Et Ton répète le ballet ce soir?

— Gertaihement

— Vous en êtes sûr?

— Très-sûr.

En ce moment de la conversation des deux jeunes gens^ "Raoul entra le front soucieux.

En Tapercevant, le chevalier, qui avait pour lui, comme pour tout noble caract^e, une haine secrète, le chevalier se leva.

— Vous me conseillez donc, alors?»., demanda de Guicbe au chevalier.

-r Je vous conseille de dormir tranquille, mon cher comte. ^ Et moi, de Guiche^ dit Raoul, je vous donnerai un conr séil tout contraire.

— Lequel, ami?

— - Gelui de monter à cheval, et de partir pour une de vos terres; arrivé là, si vous voulez suivre le conseil du chevsH lier, vous y dormirez aussi longtemps et aussi tranquillement lïue la chose pourra vous être agréable.

— Comment, partir? s'écria le chevalier en jouant la surprise; et pourquoi de Guiche partirait-il?

— Parce que, et vous ne devez pas l'ignorer, vous surtout, parce que tout le monde parle déjà d'une scène qui se serait passée ici entre Monsieur et de Guiche.

De Guiche pâlit.

— Nullement, répondit le chevaUer, nullement, et vous avez été mal instruit, monsieur de Bragelonne.

— J'ai été parfaitement instruit, au contraire. Monsieur, répondit Raoul, et le conseil que je donne à de Guiche est xm conseil d'ami.

Pendant ce débat, de Guiche, un peu atterré, regardait alteni?Hv^ment l'un et l'autre de ses deux conseillers.

Il sentait en lui-même qu'un jeu, important pour le reste ^e sa vie, se jouait à ce moment-là.

— N'est-ce pas, dh le chevalier interpellant le comte luimême, n'est-ce pas, de Guiche, que la scène n'a pas été aussi orageube quer semble le penser M. le vicomte de Bragelonne, fd, d'ailleurs, n'était pas là?

— Monsieur, insista Raoul, orageuse ou non, ce n'est pas précisément de la scène elle-même que je parle, mais des suites qu'elle peut avoir. Je sais que Monsieur a menacé; je siais que Madame a pleuré.

— Madame a pleuré? s'écria imprudemment de Guicbe en joignant les mains.

— Ah ! par exemple, dit en riant le chevalier, voilà un détail que j'ignorais. Vous êtes décidément mieux instruit que moi, monsieur de Bragelonne.

— Et c'est aussi comme étant mieux instruit que vous, chevalier, que j'insiste pour que de Guiche s'éloigne.

— Mîds non, non encore une fois, je regrette de vous contradire, monsieur le vicomte, mais ce départ est inutile.

— Il est urgent.

— Mais pourquoi s'éloignerait-il? Voyons.

— Mais le roi? le roi?

— Le roi! s'écria de Guiche.

— Eh ! oui, te dis-je, le roi prend l'afifaire à cœur.

— Bah! dit le chevalier, le roi aime de Guiche et surtout son père; songez que, si le comte partait, ce serait avouer qu'il a fait quelque chose de répréhensible.

— Comment cela?

— Sans doute, quand on fait, c'est qu'on est coupable ou qu'on a peur.

— Ou bien que l'on boude, comme un homme accusé à tort, dit Bragelonne; donnons à son départie caractère de la bouderie, rien n'est plus facile; nous dirons que nous avons fait tous deux ce que nous avons pu pour le retenir, eiTous au moins vous ne mentirez pas. Allons! allons! de Guiche, vous êtes innocent: la scène d'aujourd'hui a dû vous Wesser; partez, partez, de Guiche.

— Eh! non, de Guiche, restez, dit le chevalier, restez, justement, comme le disait M. de Bragelonne, parce que vous êtes innocent. Pardon, encore une fois, vicomte; mais je sois 4'un avis tout opposé au vôtre.

— Libre à vous. Monsieur; mais remarquez bien que l'exil que de Guiche s'imposera lui-même sera un ^xil de courte

T. nu S

dnrëe. H le fera cesser lorsqa'il Toudra, et, reyenanl d'an exil volontaire^ il tix)uyera.le sourire sur toutes les bouches; tandis qu'au ccmtraire une mauvaise humeur du roi peut amener un orage dont personne n'oserait prévoir le terme. Le chevalier sourit.

— Cest^ pardieu! bien ce qœ je venx^ murmura-t-il tout bas» et pour lui-même.

, Et^ en même temps^ il haussât les épaules. Ce mouvement n'échappa point au comte; il craignit, sH quittait la cour^ de paraître céder à un sentiment de oainte.

— Non, non, s*écna-i-a; c'est décidé. Je reste ^ Bragelonne.

— Prophète je suis, dît tiislem^t Raoul. Malheur à toi^ de Guiche, malheur !

— Moi aussi, je suis prophète, mais pas prophète de malheur ; au contraire, comte, et je vous dis, restez, restez,

— Le ballet se répète toujours, demanda de Guiche, vous esi êtes sûr?

— Parfaitement sûr.

» Eh bien, tu le vois, Raoul, reprit de Guiche en s'effor- Cant de sourire ; ta le vois, ce n*est pas une cour bien sombre et bien préparée aux guerres intestines qu'une cour où Ton danse avec une telle assiduité. Voyons, avoue cela, RaooL

Raoul secoua la tête.

— Je n'ai plus rien à dire, répliqua-t-il.

— Mais enfin, demanda le chevalin, curieux de savoir à quelle source Raoul avait puisé des renseignements dont il était forcé de reconnaître intérieurement l'exactitude^ vous vous dites bien informé, monsieur le vicomte; comment le seriezvous nûeux que moi qui suis des plus intimes du prince?

—Monsieur, répondit Raoul, devant une pareille déclaration, je m'incline. Oui, vous devez être parfaitement informé, je le reconnais, et, conmie un homme d'honneur est Incapable de dire autre chose que ce qu'il sait, de parler autrement qu'il ne le pense, je me tais, me reconnais vaincu, et vous laisse le champ de bataille.

Et effectivement, Raoul, en homme qoi paraît ne désirer qpae )ô repos, s'enfonça dans un vaste fauteuil, tandis que le comte appelait ses gens pour se faire habiller.

Le chevalier sentait l'heure s'écouler et désirait partir;

mais il craignait aussi qae Raool^ demeuré seul avec de Giûdie, ne le décidât à rompre la partie.

Il usa ûunc de sa dernière ressource.

—Madame sera resplendissante^ dit-il; elle essaye aujourdlmi son costume de i^omone.

— Ah ! c'est vrai, s*écria le comte.

— Oui, oui, continua le chevalier : elle vient de donner ses ordres en conséquence. Vous savez, monsieur de Bragelonne, que c'est le roi qui fait le Printemps.

— Ce sera admirable, dit de Quiche, et voilà une raison meilleure que toutes celles que vous m'avez données poui rester; c'est que, comme c'est moi qui lait Vertumne et qui danse le pas avec Madame, je ne puis m'en aller sans un ordre du roi, attendu que mon départ désorganiserait le ballet.

— Et moi, dit le chevaher, je fais un simple égypan ; U estyrai que je suis mauvais danseur, et que j'ai la jainbe mal faite. Messieurs, au revoir. N'oubliez pas la corbeille de fruits que vous devez oiïrk à Pomone, comte.

— Ohl je n'oublierai rien, soyez tranquille, dit de Guiche transporté.

—Je sois bien sûr qu'il ne partira plus maintenant, murmnra en sortant le chevalier de Lorraine.

Raoul, une fois le chevalier parti, n'essaya pas même de ^amader son ami ; fl sentait que c'eût été peine perdue.

— Comte, hn dit-il seulement de sa voix triste et mélodieuse, comte, vous vous embarquez dans une passion terrible. Je vous connais; vous êtes extrême en tout; celle que vons aimez Test aussi... Eh bien! j'admets pour un instant qtfelle vienne à vous aimer...

— Oh ! jamais, s'écria de Guiche.

—Pourquoi dites-vous jamais?

— Parce que ce serait un grand malheur pour tous deux. --Alors, cher ami, au heu de vous regarder comme un Inçmdent, permettez-moi de vous regarder comme un fou.

— Pourquoi?

— Êtes-vous bien assuré, voyons, répondez firanc^emem de ne rien désirer de celle que vous aimez ?

— OhtxAiî, bien sûr.

— Alors, aimez-la de loin.

— Comment, de lom?

— Sans doute ; que vous importe la présence ou Fabsence, puisque vous ne désirez rien d'elle. Aimez un portrait^ aimez un souvenir.

— Raoul!

— Aimez une ombre, une illusion, une chimère; aimez Famour, en mettant un nom sur votre idéalité. Ah ! vous détournez la tête î Vos valets arrivent, je ne dis plus rien. Dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, comptez sur moi, de Guiche.

— Pardieu ! si j*y compte.

— Eh bien ! voilà tout ce que j'avais à vous dire. Faites vous beau, de Guiche, faites-vous trèi beau. Adieu !

— Vous ne viendrez pas à la répétition du ballet, vicomte?

— Non, j'ai une visite à faire en Ville. Embrassez-moi, de Guiche. AcQeu !

La réunion avait lieu chez le roi.

Les reines d'abord, puis Madame, quelques dames d'honneur choisies, bon nombre de courtisans choisis également, préludaient aux exercices de la danse par des conversations comme on savait en faire dans ce temps-là.

Nulle des dames invitées n'avait revêtu le costume de fête, ainsi que l'avait prédit le chevalier de Lorraine; mais on causait beaucoup des ajustements riches et ingénieux dessinés par différents peintres pour le ballet des demi-dieux. Ainsi appelait-on les rois et les reines dont Fontainebleau allait être le Panthéon.

Monsieur arriva tenant à la main le dessin qui représentait son personnage ; il avait le front encore un peu soucieux; son salut à la jeune reine et à sa mère fut plein de courtoisie et d'affection. Il salua presque cavalièrement Madame, et pirouetta sur ses talons. Ce geste et cette froideur furent remarqués.

M. de Guiche dédommagea la princesse par son regard plein de flammes, et Madame, il faut le dire, en relevant les paupières, le lui rendit avec usure.

Il faut le dire, jamais de Guiche n'avait été si beau, le regard de Madame avait en quelque sorte illuminé le visage du filb du maréchal de Grammont. La belle sœur du roi sentait un orag,e ^^ondant au-dessus de sa tête; elle sentaitaussi que pendant cette journée, si féconde en événements ftH

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. f37

tars^ elle avait^ envers celui qui Faimait avec tant d^ardeur et de passion, commis une injustice^ sinon une grave trahison.

Le moment lui semblait venu de rendre compte au pauvre sacrifié de cette injustice de la matinée. Le cœur de Madame parlait alors^ et au nom de de Guiche. Le comte était sincèrement plaint, le comte remportait donc sur tous.

n n'était plus question de Monsieur, du roi, de milord de Baddngham. De Guiche à ce moment régnait sans partage.

Cependant Monsieur était aussi bien beau; mais il était impossible de le comparer au comte* On le sait, toutes les femmes le disent^il y a toujours une différence énorme entre la beauté de Tamant et celle du mari.

Or, dans la situation présente, après la sortie de Monsieur, après cette salutation courtoise et affectueuse à la jeune reine et à la reine mère, après ce salut leste et cavalier fait à Madame, et dont tous les courtisans avaient fait la remar que, tous ces motifs, disons-nous, dans cette réunion, donnaient Favantage à Famant sur Fépoux.

Monsieur était trop grand seigneur pour remarquer ce détail, n n'est rien d'efficace comme Fidée bien arrêtée de la sapériorité pour assurer Finfériorité de Fhomme qui garde cette opinion de lui-même.

Le roi arriva. Tout le monde chercha les événements dans le coup d'oeil qui commençait à remuer le monde comme le sourcil du Jupiter Tonnant.

Louis n'avait rien de la tristesse de son frère; il rayonnait

Ayant examiné la plupart des dessins qu'on lui montrait de tous côtés, il donna ses conseils ou ses critiques et fit des beureux ou des infortunés avec un seul mot.

Tout à coup, son œil, qui souriait obliquement vers Madame, remarqua la muette correspondance établie entre la piincesse elle comte.

la lèvre royale se pinça, et, lorsqu'elle fut rouverte une fois encore pour donner passage à quelques phrases banales :

— Mesdames, dit le roi en s'avançant vefs les reines, je reçois 1^ nouvelle que tout est préparé selon mes ordres à Fontainebleau.

Un murmure de satisfaction partit des groupes. Le roi lut

sxxr tons les visages le désir violent de recevoir tme invtotion pour les f Ôtes.

— Je partirai demain, ajouta-t-il.

Silence profond dans rassemblée.

— Et j'engage^ ten&ina le roi, les personnes qui m'entoiïrent à se préparer pour m'accompagner.

Le sourire illuminait toutes les physionomies. Celle de Monsieur seule garda son caractère de mauvaise humeur.

Alors on vit successivement déûler devant le roi et let dames les seigneurs qui se hâtaient de remercier Sa Ma|esté du grand honneur de Finvitation.

Quand ce fut au tour de Guiche :

— Ah ! Monsieur, lui dit le roi, je ne vous avais pas vu. Le comte sahià. Madame pâht.

De Guiche allait ouvnr la bouche pour formuler son remerdement.

— Comte, dit le roi, voici le temps des secondes semailles. Je suis sûr que vos fermiers de Normandie vous verront avec plaisir dans vos terres.

Et le roi tourna le dos au malheureux après cette bmtàle attax[ue.

Ce fut au tour de de Guiche à p^ ; il fit deux pas vers le roL oubliant qu*on ne parle jam^ à Sa Majesté sans avoir é^ interrogé.

— Pai mal compris, peut-être, balbutia-t-dl.

Le roi tourna légèrement la tête, e^ de ce regard flroid et fixe qui plongeait comme une épée inflexible dans le ccoor des disgraciés :

— J*ai dit vos terres, répéta-t-il lentement en laissant tomber ses paroles une à une.

Une sueur froide monta au front du comte, ses mains s'ouvrirent et laissèrent tomber le chapeau qu*il tenait entre ses doigts tremblants.

Louis chercha le regard de sa mère, comme pour lui montrer quH était le maître. II cfaerdia le regard tnomphant de son frère, connue pour lui demander si la vengeance était de son goût

Enfin, n arrêta ses yeux sur Madame.

La princesse souriait et canisait avec madame de Nosffles.

Elle n*avait rien entendu^ ou plutôt avait fdnt de ne rien entendre.

Le dievalier de Lorraine regardait aussi avec une de ces insistances ennemies qui semblent donner m regard d*un bomme la puissance du levier lorsqu'il soulèye^ arrache et fait jaiUff au loin Tobstaele.

M. dh Guiche demeura seul dans le cabinet du roi ; tout le monde s'était évaporé. Devant les yeux du malheureux danaaâent des <Hiibre».

Soudain il s^arraeha au ûie désespoir qui le dominait; et courut d'un trait s'enfermer chez lui^ où l'attendait encore KwA, tenace dans ses sond[)re3 pressentiments.

— Eh bien? murmura celui-ci en voyant son ami entrer Uto nne^ Tœil égarée la démanche chancelante.

— Oui, oui, c'est vrai, oui...

Et de Guiche n'en put dire âavantage;il tomba épuisé sur tes coussins.

— Et elle?... demanda Raoul.

•^ Elle ! s'écria llnfortuné en letrant vers le ciel un poing €nq)épar la colère. Elle!...

—Que dit-elle?

— EDe dit que sa robe hn va bien.

— Que fait-elle?

— Eaie rît.

Et un accès de rire extravagant fit bondir tcus les nerfs du pauvre exilé. Il Unnba bientôt à ht renverse; il était anéanti-

Depuis quatre joinrs, tous les enchantements réunis ùsam les magnifiques jardins de Fontainebleau faisaient de ce séjour un K«u de délice».

IL Colbert se multipliait.. . Le mafin^ comptes des dépenses de la nuit ; le jour, programmes, essais, eiûpôlements, payements.

M. Colbert avait réuni qoatre millions^ et les disposait a7«e une savante économie.

Il s'époavanuit des frais auxquels conduit la mythologie. Tout Sylvain, toute dryade, ne coûtait pas moins de cent livres par jour. Le costume revenait à Vcois cents livres.

Ce qui se brûlait de poudre et de soufre en feux d'artifice montait chaque nuit à cent mille livres. 11 y avait en outre des illuminations sur les bords de la pièce d'eau pour trente mille livres par soirée.

Ces fêtes avaient paru magnifiques. Colbert ne se possédait plus de joie.

Il voyait à tous moments Madame et le roi sortir pour das chasses ou pour des réceptions de personnages fantastiques, solennités qu'on improvisait depuis quinze jours et qui faisaient briller l'esprit de Madame et la munificence du roi.

Car Madame, héroïne de la fête, répondait aux harangues de ces députations de peiq;)les inconnus, Garamanthes, Scythes, Hyperboréens, Caucasiens et Patagons, qui semblaient sortir de terre pour venir la féUciter, et à chaque représentant de ces peuples le roi donnait quelque diamant ou quelque meuble de valeur.

Alors les députés comparaient, en vers plus ou moins grotesques, le roi au Soleil, Madame à Phœbé sa sœur, et l'on ne parlait pas plus des reines ou de Monsieur, que si le roi eût épousé madame Henriette d'Angleterre et non Marie- Thérèse d'Autriche.

Le couple heureux, se tenant les mains, se serrant imperceptiblement les doigts, buvait à longues gorgées ce breuvage si doux de l'adulation, que rehaussent la jeunesse^ la beauté, la puissance et l'amour.

Chacun s'étonnait à Fontainebleau du degré d'influence que Madame avait si rapidement acquis sur le roi.

Chacun se disait tout bas que Madame était véritablement la reine.'

Et, en effet, le roi proclamait cette étrange vérité par chacune de ses pensées, par chacune de ses paroles et par chacun de ses regards.

Il puisait ses volontés, il cherchait ses inspirations dans les yeux de \fadame, et il s'enivrait de sa joie lorsque Madame «aignaiv sourire.

Madame, de son côté, s'enivrait-elle de son pouvoir en

yoyant tout le monde à ses pieds? Elle ne ponyait le dire eUe-niême; mais ce qu'elle savait, c'est qu'elle ne tonnait ïQCun désir, c'est qu'elle se trouvait parfaitement heureuse.

U résultait de toutes ces transpositions, dont la source était ûans la volonté royale, que Monsieur, au lieu d'être le second personnage du royaume, en était réellement devenu le troisième.

C'était bien pis que du temps où de Guiche faisait sonner ses gdîtares chez Madame. Alors, Monsieur avait au moins la safisfaction de faire peur à celui qui le gênait.

Mais, depuis le départ de l'ennemi chassé par son alliance avec le roi. Monsieur avait sur les épaules un joug bien autrement lourd qu'auparavant.

Chaque soir. Madame rentrait excédée.

Le cheval, les bains dans la Seine, les spectacles, les dîners soos les fouilles, les bals au bord du grand canal, les concerts^ c'eût été assez pour tuer, non pas une femme mince et frêle, mais le plus robuste Suisse du château.

II est vrai qu'en fait de danses, de concerts, de promenades, une femme est bien autrement forte que le plus vigour^ix enfant des treize cantons.

Mais, si étendues que soient les forces d'une femme, elles, ont un terme, et elles ne sauraient tenir longtemps contre un pareil régime.

Quant à Monsieur, il n'avait pas même la satisfaction de voir Madame abdiquer la royauté le soir.

Le soir. Madame habitait au pavillon royal avec la jeune rràie et la reine mère.

n va sans dire que M. le chevalier de Lorraine ne quittait pas Monsieur, et venait verser sa goutte de fiel sur chaque blessure qu'il recevaiti

Il en résultait que Monsieur, qui s'était d'abord trouvé tout liilare et tout rajeuni depuis le départ de Guiche, retomba dans la mélancolie trois jours après l'installation de la cour à Fontainebleau.

Or, il arriva qu'un jour, vers deux heures. Monsieur, qui s'était ^'evé tard, qui avait mis plus de soin encore que d'habitDde À sa toilette; il arriva que Monsieur, qui n'avait entendu parler de rien pour la journée^ forma le projet de Déonir sa conr à lui et d'emmener Ma&ime souper à Moret, où il avait une belle maison de cami;Agne.

n Vacbemina donc vers le pavillon des reines^ et entrai, fort étonné de ne trouver là aucun homme du service royaL

n entra tout seul dans l'appartement.

Une porte ouvrait à gauche sur le logis de Madame^ une à droite sur le logis de la jeune reine.

Monsieur apprit che2 sa femme, d'une lingère qui travaillait, que tout le monde était parti à onze heures pour s'aller baigner à la Seine, qu'on avait fait de cette partie une grande fête, que toutes les calèches avaient été disposées aux portes du parc, et que le départ s'était effectué depuis plus d*une heure.

— Bon! se dit Monsieur, l'idée est heureuse; il faSx une chaleur lourde, je me baignerai volontiers.

Et il appela ses gens... Personne ne vint.

Il appela chez Madame, tout le monde était sorti.

11 descendit aux remises.

Un palefrenier hii apprit qaH n'y avait plus de calèches ni de carrosses.

Alors, il commanda qu'on lui sellât deux chevaux, un pour lui, un pour son valet de chambre.

Le palefrenier lui répondit poHment qu'il n*y avait phis de dievaux.

Monsieur, pâle de colère, remonta chez les reines.

U entra jusque dans l'oratoire d'Anne d'Autriche,

De l'oraton^, à travers une tapisserie entr'ouverte, il aper^ çut sa jeune belle-sœur agenouillée devant la reine mère^ et qui paraissait tout en larmes.

Il n'avait été ni vu ni entendu.

n s'approcha doucement de fouvertnra et écouta : le spectacle de cette douleur piquait sa curiosité.

Non-seulement la jeune reine pleurait, mais encore eOese plaignait.

•— Oui, disait-elle, le roi me néglige, le roi ne s*occupe plus que de plaisirs, et de plaisirs auxquels je ne participe point.

— Patience, patience, ma fille, répliquait Anne d*Autriche en espagnol.

Puis, en t^spagnol encore, elle ajoutait des conseils que Monsiem ùe comprenait pas.

La reine y répondait par des accusations mêlées de souphrs et de larmes, parmi lesquelles Monsieur distinguait souvent

le mot banos qae Mârie-Tbérèse accentuait avec le dépit de la colère.

— Les bams^ se dissdt Monsieur^ les bains. H paraît qde c^est aux bains qu'elle en a.

£t il cherchait à recoudre les parcelles de phrases qu*il cornporenait à la suite les unes des autres.

Toutefois^ il était aisé de deviner que la reine se i^aignmt amèrement^ et que^ si Anne d'Autriche ne la consok^t points elle essayait au moins de la consoler.

IConsieur craignait d'être surpris écoutant à la porte^ il prit le parti de tousser.

Les deux reines se retournèrent au bruit.

Monsieur entra.

A la Tue du prince^ la jeime reine se releva précipitamment, et essuya ses yeux.

Monâeor savait trop bien son monde pour questionner, et savait trop bien la politesse pour rester muet, il salua donc.

La reine mère lui sourit agréablement.

— Que voulez-vous, mon fils? dit-elle.

— Moi?... Rien... balbutia Monsieur; je cherchais...

— Qui?

— Ma mère, je cherchais Madame.

— Madame est aux bains.

^ Et le roi? dit Monsieur d'un ton qui fit trembler la reine. -^ Le roi aussi, toute la cour aussi^ répliqua Anna d'Autddie.

— Hors vous. Madame? dit Monneur.

— Oh! moi, fît la jeune reine, je suis Yettroi de tous ceux qui se divertissent.

— Et moi aussi, à ce qu'il parait, reprit Monsieur. Anne d'Autriche fit un signe muet à sa bru, qui se retira

en fondant en larmes.

Monsieur fronça le sourcil.

— Voilà une triste maison, dit-il. Qu'en pensez-vous, ma mère?

— Mais... non... non... tout le monde ici cherche son

— C'est pardieu bien ce qui attriste tous ceux que ce plaisir gène.

— Comme vous dites cela, mon cher Philippe!

— Ma foi ! nia mère^ je le dis comme je le pense.

144 LE VICOMTE DE 6BAGEL0NNB.

•--• Expliquez-vous; qu'y a-t-il?

— Mai« demandez à ma belle-sœur^ qui tout à l'heure vont contait sers peines.

— Ses peines... quoi?...

— Oui, j'écoutais; par hasard, je Favoue, mais enfin j'écoutais... Eh bien! j'ai trop entendu ma sœur se plaindre des fameux bains de Madame.

— Ah! folie...

— Non, non, non, lorsqu'on pleure, on n'est pas toujours fou... Banosy disait la reine; cela ne veut-il pas dire bains?

— Je vous répète, mon fils, dit Anne d'Autriche, que votre belle-sœur est d'une jalousie puérile.

— En ce cas. Madame, répondit le prince, je m'accuse bien Immblement d'avoir le même défaut qu'elle.

— Vous aussi, mon fils ?

— Certainement.

— Vous aussi, vous êtes jaloux de ces bains ?

— Parbleu I

— Oh!

— Comment! le roi va se baigner avec ma femme ei n'emmène pas la reine? Comment ! Madame va se baigner avec le roi, et Ton ne me fait pas l'honneur de me prévenir? Et vous voulez que ma belle-sœur soit contente ? et vous voulez que je sois content ?

— Mais, mon cher Philippe, dit Anne d'Autriche, vous extravaguez; vous avez fait chasser M. de Buckingham, vous avez fait exiler M. de Quiche ; ne voulez-vous pas maintenant renvoyer le roi de Fontainebleau?

— Oh ! telle n'est point ma prétention. Madame, dit aigrement Monsieur. Mais je puis bien me retirer, moi, et je me retirerai.

— Jaloux du roi ! jaloux de votre frère !

^ Jaloux dé mon frère ! du roi! oui. Madame, jaloux! jaloux! jaloux!

— Ma foi. Monsieur, s'écria Anne d'Autriche en jouant l'indignation et la colère, je commence à vous croire fou et ennemi juré de mon repos, et vous quitte la place, n'ayant pas de défense contre de pareilles imaginations.

Elle dit, leva le siège et laissa Monsieur en proie au plus furieux binportement.

Monsieur resta un instant tout étourdi ; puis, revenant i

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. i43

lai^ pour retrouver toutes ses forces^ il descendit de nouveau à récurie^ retrouva le palefrenier^ lui redemanda un carrosse^ lui redemanda un cheval ; et sur sa double réponse qu'il n*> dvait ni cheval ni carrosse^ Monsieur arracha une chambrière aux m^ns d*un valet d*écurie et se mit à poursuivre le pauvre diable à grands coups de fouet tout autour de la cour des communs^ malgré ses cris et ses excuses; ^, essoufflé^ hors d*haleine> ruisselant«de sueur^ tremblant de tous ses membres^ il remonta chez lui^ mit en pièces ses plus charmantes porcelaines^ puis se coucha^ tout botté^ tout éperonné dans son lit, en criant :

— Au secours ! •

U IkAnf.

A Valvins, sous des voûtes impénétrables d*osiers fleuris, de saules qui> inclinant leurs têtes vertes^ trempaient les extrémités de leur feuillage dans Tonde bleue^ .une barque^ longue et plate, avec des échelles couvertes de longs rideaux bleus, servait de refuge aux Dianes baigneuses que guettaient à leur sortie de Teau vingt Actéons empanachés qui gàlopaieut, ardents et pleins de convoitise, sur le bord moussu et parfumé de la rivière.

Hais Diane, même la Diane pudique, vêtue de la longue cUamyde, était mâns chaste, moins impénétrable que Madame, jeune et belle comme la déesse. Car, malgré la fine toiùcpie de la chasseresse, on voyait son genou rond et blanc; malgré le carquois sonore, on apercevait ses brunes épaules; tffîdis qu'un long voile cent fois roulé enveloppait Madame, alors qu'elle se remettait aux bras de ses femmes, et la rendait inabordable aux plus indiscrets comme aux plus pénétrants regards.

Lorsqu'elle remonta l'escalier, les poëtes présents, et tous étaient poètes quand il s'agissait de Madame, les vingt poëtes

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