CHAPITRE CINQUIEME
L'hospitalité française.
Le lendemain de ce jour, à peine Boncourt venait-il de quitter son entresol de la rue de Grnmmont pour aller interroger de nouveau Morisseï au sujet de ses billets si
miraculeusement payés, qu'une citadine s'arrêta près de sa porte.
Un homme au teint brun, à la barbe noire, à la physionomie ouverte en apparence, mais dont certaine expression démentait au fond la franchise empruntée, entra et demanda M. Boncourt.
— Il vient de sortir, — dit le portier.
#* Ah ! vraiment, je le regrette beaucoup, — s'écria le personnage de l'air d'un vif désappointement, — mais M. Boncourt en sera plus contrarié que moi.
1)1; UlWtVI &KI N l'Ji
— C'est donc quelque afiaîre importanle?
— Oh! mon Dieu, oui, — répondit négligemment l'inconnu, — il s'agissait de cent mille Irancs de rente qu'un de ses clients le priait d'acheter pour lui; mais enfm, puisqu'il est absent, je vais aller chez un de ses confrères.
— Attendez donc, monsieur, — reprit le concierge, si vous vouliez pousser jusque chez un de ses amis, il est probable que vous l'y fcr0UY6i ie/.
— Ki ou cela* je vous pi i
192 LE VICOMTB
Le concierge donna l'adresse de Morisset à l'inconnu qui regagna sa citadine, et bientôt la voiture se dirigea vers le quartier Notre-Dame-de-Lorelte.
L'inconnu n'était pas seul dans Tinte'rieur du fiacre; deux individus l'accompagnaient, assez mal vêtus l'un et l'autre, mais sauf celte similitude ils présentaient enlre eux le même contraste que les deux exécuteurs des hautes-œuvres de Louis XI, Trois-Échelles et Petit-André.
L'un avait la physionomie revêche et pleureuse, était haut de taille, large d'épaules, avec des mains énormes; l'autre,
DE CHÂTKAUBAUN \\)~>
pelit et grêle, avait le nez fortement retroussé, et paraissait doué de la faculté d'être toujours de la plus imperturbable Loune humeur.
Tous deux mangeaient sur le pouce une volumineuse tranche de pain avec un morceau de jambon microscopique.
— Eh bien! patron, — demandèrent les deux acolytes la bouche pleine, — où allons-nous à présent chercher nos cent mille francs de rente?
— Dans le quatier des dames galantes, répondit celui-ci.
194 Lfc VICOMTlï
— Tiens, ça se trouve bien, nous allons précisément lui en faire une soignée de galanterie, — dit l'homme au nez retroussé avec un gros rire.
— Farceur d'Alphée, va ! — repartit le patron, il a toujours le mot pour rire.
— J'aimerais mieux le quartier de la galanterie, — observa le compagnon aux larges épaules, engloutissant d'un air de désespoir son dernier fragment de jambon. — Chien de métier, va ! il n'y a pas seulement de l'eau à boire.
— Allons! voilà Jean Luthier qui se plaint encore, — dit le patron.
dh CflÀriAviBi > 195
— C'est justement pour cola que je l'ai embrassé, moi, ce métier, j'aime pas l'eau, riposta gatment Alphée.
Nous ne donnons pas ces saillies comme étant d'un goût très délicat, mais les deux:
individus eu question n'étaient pas, coin. ne
nous le disions tout a l'heure, payés pour avoir de l'esprit, et le patron s'en c<>nt"iitait connue d'une chose qui ne lui coûtait absolument rien,
Nous ferons grâce au lecteur des réflexions de Jean Luthier et de téries d'Àlphée, pour conduire rapi loin mt la citadine qui contenait nos personu;i
19G Lli VICOMTE
à- quelques pas de la maison de Morissei. Là, iis mirent pied à terre; Aiphée se posta d'un côté de la rue, Jean de l'autre, et le patron se dirigea vers la maison de l'ami de Boncourt.
Dans le court trajet de la citadine à la loge du concierge, l'inconnu s'était composé la même physionomie que celle qu'il avait prise pour aborder le portier de Boncourt. il salua très poliment.
— On nous a dit chez M. Boncourt, — commença-t-i!, — qu'il était chez son ami? M. Morisset, et nous le cherchions pour
m; eu \ 1 1 tirimim 1 'T
otie affaire très importante, Ksi-il vrai qu'il
soit ici ?
— Oui, — répondit l<i concierge d'un ion bourru.
— Je suis fort pressé, — continua l'inconnu eu lui présentant une pièce <I<^ deux francs, — je n'ai pas le temps de monter le prévenir. Soyez assez bon, mon cher monsieur, pour l'avertir qu'un de ses plus riches (Tiens l*attend à la rue de
Grammont
Et l'inconnu Bi mine (La a'enfuir au plu*
vite, mais il revint proniptement sur ses pas :
— M. Boncourt, n'est-ce pas, — repritil, — est petit, gros et blond? Je tiens à le savoir, voyez-vous, parce je veux faire comme si je lui avais parlé à lui-même.
— Pas du tout, — dit le portier, — M. Boncourt est grand, maigre, brun ; il porte aujourd'hui une redingote bleu de roi.
L'inconnu, muni de ses renseignements, se précipita de nouveau hors de la loge et courut à ses acolytes.
— Grand, m ligi e, brun, redi de roi, i-t-il rapidei
d'eux, — attention. Alphée, tu mettras son compte qaiftze lianes que je viens de
donner feu concierge.
En disant ces mois, le patron se mil à quelque distance de la citadine, de manière à former un triangle avec Àlphée et Jean Luthier.
— Ebt-il généreux, le patron 1 cria AI à son camaïade.
— Pferbleu, répondit Jean Luthier, il mel
200 LE VICOMTR
au moins quatorze francs de plus qu'il n'a donne'.
En ce mement Boncourt, prévenu par le concierge, sortait de la maison de son ami.
— Ma foi, — se disait-il en se frottant les mains, — voilà une journée qui commence bien; puis la fortune ne me souritelle pas? C'est certainement Chàteaubrun qui me fait demander; on ne meurt pas toujours d'un coup d'épée, nous allons tailler des affaires; c'est lui, j'en suis sûr; et l'on dit avec raison qu'un bonheur n'arrive iamais seul; Châteaubrun retrouve',
Dl CHÀTCACBRUN 0f
ce généreux inconnu qui paie nfes billets...
Comme Bon COU ri en était là <lr son monologue, Jean Lulhier l'aborda, tandis qu'Alphée retroussait son nez de l'air le plus narquois :
— Tiens! bonjour, monsieur Boncourt, comment vous portez-vous? — dit le premier. — Pas mal, et vous? — répondit Boncourt surpris; — mais, ajouta-t-il à l'aspect de Jean Luthier, le diable m'emporte si je vous connais.
— Ce cher monsieur Boncourt. — ajouta AIpMe, — il n'est* nu foi, pas change
— Changé ! — dit Boncoùrt en se voyant si connu par des gens qu'il voyait pour la première fois, — et depuis quand, s'il vous plaît?
— Depuis une minute que vous êtes sorti du n° 86, — répondit effrontément Alphée.
— Ah ! ça, messieurs, c'est une plaisanterie, je présume ? s'écria le courtier. Oui, je suis M. Boncoùrt : Eh! bien!
— Alors, c'est bien vous qui avez oublié de solder un petit compte de la maison
Plumet, Lecoq et O? MM. Plumet et Lecoq
de iimrwnmw 20")
sont bien d&olés, al!./, — dit Alpin'.» «l'un
ton de douleur.
— M. Leroq pleure! — ajouta .Iran Luthier.
— Allez-vous-en au diable avec votre
Lecoq et Plumet, — s'écria le eoulissier exaspéré, en essayant de passer ouïr.', mais Jean Luthier et Àlphée lui barrèrent la
lue malheuiCusemenl déserte.
— Ah! fameux! fameux — dit Alphée, — le coq plumé eh! celui-là est excellent.
20 i LE VICOMTE
II fit entendre un formidable éclat dp rire. H
Cependant Boncourt sérieusement alarmé allait crier à l'aide, quand le patron s'avança à son tour, en essayant d'imprimer à son rude visage le masque d'une urbanité prétentieuse.
— Mon cher monsieur Boncourt dil-il...
— Allons! vous aussi? — interrompit
* le coulissier.
Mon cher monsieur, reprit le patron,
m; CBATKADBRVii -2o;>
— je suis désolé, mais MM. Lecoq Plomel
et C° ont obtenu requête contre vous, el en ma qualité «le garde du commerce je suis chargé de vous arrêter, faute de paiement de billets ordre Morisset.
Boncourt pâlit en entendant ces mots foudroyants.
— Mais ils sont payés, — balbutia-t-il.
— Par qui ? s'il vous plaît.
Le coui lier »< sla muel Tomber ainsi
entre les mains des recors au moment OÙ
il entrevoyait de brillantes affaires, au moment où il bénissait son bienfaiteur anonyme, voir tout à coup son avenir s'éclipser, tout cela lui semblait un rêve affreux.
— J'ai là une voiture, — reprit le garde du commerce, — montez-y avec nous, et, si je puis vous êire utile, disposez de moi comme d'un ami.
— Montez! allons! hop! rondement, — s'écria le garde du commerce changeant de ton, — ou sacrebleu !
Alphée retroussait ses manches; Jean
DU (MA 11 AlBI.l.N Wi
Luthier enfonçai! i |ue sur
— Je VOUS .suis, : lit l'in-
fqrtuné Boncourt,
— (/est bien heureux! — dit le garde
du eosimeire d'un air brûlai ; — leur/., voila aotre équip;
Les quatre acteurs d6 la scène qui se passait montèrent dans la voilure, les deux reoors d'abord, Boucourl ensuite, puis le garde du commerce.
— La preuve que nous n£ voulons pas
208 LU VICOMTlï
vous manger, — reprit le garde du commerce un peu radouci depuis qu'il tenait sa proie, — - c'est que nous ne vous conduisons à Clichy que sur un ordre du président du tribunal civil chez qui nous allons, si cela vous convient.
Boncourt, attristé, ne répondit rien.
— Rue... n°... — cria le garde au cocher qui pcrtit au grand trot.
— Il n'y a que le premier pas qui coûte, voyez-vous, — dit le garde; — j'ai arrêté ce matin un jeune homme au café de la régence. Il faisait encore plus de bruit
1>V. CHATI WBRUN Î09
que vous. Lu quart d'heure après, il nous aurait paye à boire s'il avait eu l'argent nécessaire.
— Mais je suis étranger, — fit observer Boncourt, qui ne pouvait se faire à l'idée qu'il était prisonnier, et que sa captivité allait ruiner son crédit et son avenir, — et vous n'avez pas de jugement.
— C'est pourquoi je vous arrête sur une
simple requête, — répondit le garde; —
les étrangers jouissent de cet avantage
sur les Français qu'on peut les arrêter
pour une facture et sans jugement j.réa- I M
210 le vicomtl:
lable; mais il y a pour eux une compensation à cette justice expéditive.
— Laquelle? — demanda Boncourt, qui saisissait avidement le. moindre espoir.
— C'est qu'ils demeurent le double de temps en prison.
Le courtier resta étourdi de cette triste compensation.
*■* Ainsi, — dit à son tour Alphée, — si monsieur était Français, il en aurait pour cinq ans, et en sa qualilé d'étranger il en aura pour dix.
DM UIUIAIB1U N II i
— Ah ! h I- Yan< e aime les étrangers, — ajouta Jean Luthier; — c\\o fait de son mieux pour les attirer, et, quand elle les tient, elle ne les là< he plus.
— L'hospitalité française! — murmura Boncouri, — qui, dans l'amertume de son <?œur, prit le parti de fermer les yeux pour s épargner du moins la vue des recordont il ne pouvait éviter d'entendre la conversation insultante. Il ne les rouvrit qur quand la voiture s'arrêta.
Une demi-heure après il y remontait avee ses insensibles compgQMS : le pi
skient avait confirmé l'ordonnance mise au bas de la req uête.
Alphée cligna de l'œil en regardant son compagnon qui lui répondit par un signe semblable.
— Eh! mais, — s'écria le garde du commerce, — si nous allions implorer la bonté de M. Lecoq ?
— Et de ce bon monsieur Plumet ? — dit Jean Luthier.
C'était un nouvel espoir offert au nau-
DE Cil vil ai BRUN 213
(ragé; Boocouri s'en empara avec ardeur.
— Où demeurent-ils, — demanda le pri- Bonnier.
— M. Plumet à la barrière de l'Etoile, et M. Lecoq à la barrière du Trône. Si nous ne trouvons pas l'un, à coup sûr nous trouverons l'autre, — répondit le garde.
— Lequel des deux avons-nous le plus de chance de trouver, s'enquit naïvement Boneourt.
— M. Plumet, — du AI). Ii< i
2*4 Lli VICOMTE
— M. Lecoq. — dit Jean Luthier.
— C'est la seule heure où je puisse voir la Rousse à ma barrière, — reprit Alphe'e, en argot inintelligible pour Boncourt.
— J'ai soif de bleu à six, à la barrière, — grommela Jean Luthier dans le même langage.
— Le bleu ne se gâtera pas, — dit Alphée.
— La rousse l'attendra, dit Jean Luthier.
DK CIIATKAUDR1 ÎIS
A la ban ière du Trône î cria le eard i
au cocher qui, debout sur le marchepied.
le bouton de la portière en main, attendait ses ordres.
Cette intervention du patron termina le différent, et la voiture prit la direction dn la barrière du Trône. Jean Luthier faisait claquer sa langue d'un air de triomphe
railleur; Aljihéc se consolait en chantant :
Quanti on attend sa belle, Que laltente, etc., etc
Au bout de trois quarts d'heure envii-n.
la i itadine atteignit enfin la ban
2i0 LE VlCOMTiî
— Je vais voir, — dit Jean Luthier, parlant maintenant français sans argot. — Si ce bon M. Lecoq est chez lui, vous m'attendrez bien cinq minutes, n'est-ce pas, monsieur Boncourt? Le temps de monter et de descendre.
Et Jean Luthier franchit rapidement la barrière.
Le prisonnier trouva ces cinq minutes fort longues, car une heure s'écoula presque avant que le messager revint, le recors avait la langue épaisse, le teint enflammé, son pas lourd et chancelant.
1)K CMATI AIBIUN l\ j
— Eh bien î — demanda Roncourt avec un baiicinent «le cœur qu'excitaieni chez lui la crainte < l l'espërauce.
— Eh bien ! quoi? demanda à son tour Jean Luthier avec un étonnement stupide.
— II. Lecoq était-il chez lui, animal?
— s'écria le garde du commerce pour rappeler la mémoire au recors.
— Ah! c'est vrai. Il était chez lui, je l'ai vu, je lui ai parlé, a preuve qu'il m'a dit les larmes aux veux que, si monsieur
218 Lîî viC0Mïi£
lui payait ses billets en totalité, plus les frais, il allait le faire relâcher tout de suite. Il est si bon, ce brave M. Plumet... Lecoq et compagnie... C'est tout un... Allons donc, M. Plumet m'a dit d'aller voir à la barrière de l'Étoile s'il y était.,, pour lors...
Le recors, incapable de terminer sa phrase, pencha sa tête allourdie dans un des coins de la voiture et s'endormit.
— Cette brute aura bu avec M. Lecoq, dit le garde du commerce, — ce que nous avons de mieux à faire c'est d'aller à la barrière de l'Étoile.
— Peut-être la vôtre vous protégera-
hl. ri! a I ï UT.KiW %\Q
t-clle, — s'écria AJphée. — El sans attendre la réponse de BoQCOUrt, le reçois ordonna an cocher de gagqer la barrière de l'étoile.
Ce fut autour d'Alphée d'aller rendre visite cette fois à M. Plumet.
Il ne fut pas moins diligent que son compagnon, chez qui l'instinct du métier sembla opérer tout à coup. Il s'éveilla et observa attentivement Roncourl , qui du reste ne paraissait nullement disposer à la violence pour s'évader. Une heure api l'cstafier au ne/ retroussé roenail la léte base
— On l'aura effarouché la rousse, grommela Jean Luthier, — lu as l'air d'un len
demain de mardi-gras.
— Tais-toi donc, imbécile, — reprit Alphée. — La rousse ne s'effarouche jamais. Eh bien! monsieur, — ajouta-t-ii en s'adressant à boucourt, — vous ne sauriez croire combien je suis contrarié. M. Plumet était sorti; j'ai couru après lui jusqu'à Neuilly, à preuve que je suis tout en nage.
En effet, Alphée avait l'air d'avoir pris un violent exercice.
Dli CHAH Al Bill \ 221
— Allons ! monsieur Boncourt, vous jouez de guignon, — s'écria l«- garde; —
heureusement que nous vous ferons payer la voiture au plus juste prix, aussi ne pnis-je vous trimballer plus longtemps.
Cocher, eontinua-t-il...
Le rocher s'avança.
— Rue de Clichy, 70, — s'écria le garde.
Ces mois retentirent au fond du cœur de Concourt comme un arrêt sans appel.
C'était la fin de ses espérances si perfidement excitées chez lui par ses gardiens.
.Nous ne luisons pas, en tiTa.au lecteur,
l'injure de le croire assez naïf pour se figurer que pas plus M. Lecoq que M. Plumel
eussent jamais demeuré soit à la barrière du Trône, soit à celle de l'Étoile. Ces personnages fictifs n'étaient amenés en scène que pour fournir aux récors l'occasion de satisfaire leur sensualité, et au patron le prétexte d'ajouter encore, sur le compte du malheureux détenu, une dizaine de francs de voiture de plus qu'il n'avait dépensé.
Comme l'insouciance et l'énergie formaient le fond du caractère de Boncourt, quand il vit que le mal était sans remède, il ne tarda pas à prendre bravement son parti.
bfc cttATBAUBRIM
— Je suis enchanté t\r vous voir résigné, — dit lé garde au commercé, — ci, comme nous approchons de Clichy, je ne
veux pas m'- séparer d<^ wmm sans vous donner un bon conseil : régie ; de,
quand vous aurez sur la conscience quelque échéance en retard, ne répondez à votre nom dans la rue qu'à vos plus intimes amis.
— Hélas répondit Concourt en riant, — je suis victime d'une falalité sans exemple, si je n'avai labilé un entresol foi I triste, je n'aurais jamais songer à me marier; je n'aurais pas >< m^( xil cinq mille
francs de billets pour m'acheter un mobi-
*lïb LH VICOMTE DK CHAÎÏïÀUimtJN
lier pour mon ménage; donc je vais à Clichy pour avoir habité un entresol.
Comme le coulissier tirait cette conclusion, la voiture s'arrêta devant le petit guichet de la prison pour dettes. Le garde du commerce lui présenta galamment le bras pour descendre le marchepied, et la porte se referma sur les quatres personnages.
Le numéro 70 de la rue de Clichy
Lorsqu'on venant du boulevart par la Chaussée-d'Antin on a traversé la rue Saint- Lazare, la première rue qui se présente à gauche est la rue de (Uichy.
Jadis ce n'était que le chemin qui conl 18
220 LU VICOMTK
duisait au village de ce nom ; postérieurement le chemin reçut la dénomination de rue du Coq, car elle aboutissait à un château ainsi appelé; aujourd'hui enfin, elle a repris le nom que portait l'ancien chemin.
La rue de Clichy qui monte, par une pente rapide, vers la barrière , illustrée, en 1814, par la garde nationale parisienne et le général Moncey qui la commandait, est encore déparée par d'anciennes masures, accolées aux flancs de somptueuses maisons. Ces masures, souvenir d'une époque déjà ancienne, tombent de jour en jour sous le marteau. Le temps n'est pas
in GHATBAUBRUN 221
loin, où la nio ri i Clichy ne l'enfermera pins qu'un seul des vestiges légués par l'ancienne France à la nouvelle, qu'une ('pave qui flotte encore on ne sait pourquoi, après le naufrage des idées barbares.
A peu de distance de la barrière, le promeneur trouve à sa droite une large porte peinte en vert sombre qui s'élève entr % deux petites portes latérales; des sentinelles en surveillent nuit et jour les abords, c'est le numéro 70.
Au-dessus <1<> |a porte, un lit : /'/ j)0iir Dettes, avec l'accompagnement iné-
228 LE VICOMTK
vilable de l'orgueilleuse et mensongère devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité (1), dont le premier mot, qui jure d'une manière criante avec la destination de l'édifice, n'est qu'une amère dérision. Auprès de cette fastueuse devise, l'inscription : Prison pour Dettes semble un haillon du moyen-âge cousu à la bannière philosophique, qu'arbore si fièrement le dix-neuvième siècle.
Frappons à la porte latérale de droite, et, munis d'une permission en règle, entrons. Nous voici dans une cour pavée,
(i) Le lecteur ne doit pas oublier que l'auteur, ainsi qu'on l'a déjà dil , écrivait cet ouvrage au commencement de 1831.
DE CBATBAUBtUN 21\)
dans laquelle sont les communs, commr aa temps où la prison était encore l'hôtel
Paillard; an huit do la façade principale
du bâtiment, une horloge marque le cours du temps et rappelle ces vers de Casimir Delavigne, sur l'horloge du purgatoire :
Où l'aiguille tourne 6aus fin, Sans fin sur un cadran gaus heures
Traversons cette cour, où des raies verdàtres marquent l'intervalle des pavés. Arrivons à une seconde porte, puis à une grille de fer, ensuite à une autre porte qui tourne silencieusement sur ses'gonds, entrons enfin pat une dernière porte dont
250 LE YICOMTE
les battants sont de fer, et qui se referme sur le visiteur, comme elle s'est impitoyablement refermée sur chacun des prisonniers.
Une longue galerie, qu'éclaire une suite de fenêtres grillées et de portes ouvrant de plain-pied avec le jardin, s'étend alors devant nous. Cette galerie déserte sert de promenoir, l'hiver, aux détenus.
C'est dans cette galerie, tantôt silencieuse, tantôt bruyante, que la loyauté aux abois qui étouffe ses soupirs, qui calcule le déshonneur de la faillite, comme elle cal-
BRtm
culerait l'horreur du suicide, se coudoie avec la bohème vaincue par l'usure et (jui aiguise dans on repos forcé toutes les ressources de son intelligence pour engager plus tard de nouvelles luttes.
C'est dans cette galerie aussi que le fils de famille qu'ont enfermes des fournisseurs avides après avoir mesure leur (ledit aux sévérités de la contrainte par corps et à rallection des parents, se rencontre avec l'ouvrier dont la famille nicuri de misère sans s<>n chef, et qui s'étonne que cette même loi, si pleine de mansuétude envers son rabot qu'elle res| - le dans nn<
saisie comme son gagne-pain, frappe de paralysie le corps et la main qui le faisaient mouvoir.
Singulière contradiction de la loi, qui traite le corps humain avec moins de ménagement qu'un instrument vulgaire.
Parcourons celte galerie dans toute sa longueur, et arrivons à un large escalier qui conduit à quatres étages différents. A chaque palier aboutit un corridor sur lequel s'ouvrent les cellules des détenus et qui n'est que faiblement éclairé par trois croisées grillées, dont une à chaque extrémité et l'attire au milieu*
1M-: UIUI AIURIN v27>r»
Do ces croisées la Yiie plonge sur'un jardin dépendant de rétablissement. Dos massifs d'arbres verts en ombragent les allées; au-dessus de leurs cimes on aperçoit un des coins de l'horizon de Paris, des toits, des clochers, des dûmes qui surgissent de
la brume lointaine.
Tel est l'aspect matériel, si l'on peut s'exprimer ainsi, que présente l'intérieur et l'extérieur de la maison d'arrêt pour dettes. Ce récit complétera ce que la description seule ne peut rendre , et fera connaître le coté moral, c'est-à-dire les passions qui s'agitent dans l'intérieur de la prison*
Qu'on nous permette cependant une ré- (letion encore, avant de présenter au lecteur les divers personnages dont il faut qu'il fasse la connaissance.
La nouvelle ligislation a certes adouci la rigueur de la détention pour dettes ; elle en a aussi restreint l'application, mais pour avoir abrégé le supplice jpense-t-elle avoir accompli sa tâche? Que dirait la France d'une législation étrangère qui, au lieu d'abolir la torture, si cette monstruosité existait encore dans quelque pays civilisé, se fût contentée d'en raccourcir la durée? 11 faut que, comme la question, la contrainte par corps, cont?,e-sens au milieu des idées
M châtiai -nui n . 53
nouvelles qui se font jour de toutes parts,
disparaisse aussi de nos lois.
La Irance se vante d'être le flambeau de l'Europe et du inonde, et elle est presque la seule, à l'exception de la Belgique et des provinces rhénanes, qui ait conservé cette
loi du moyen-âge.
L'Angleterre l'a rendue presque impossible, l'Espagne même, ce berceau de l'inquisition, a aboli la contrainte par corps. L'Amérique espagnole ne l'a jamais ni pra- 'ijuée, ni connue, lei États-Unis Pool repoustëej ii l'eiception de quelques Etats
256 LE VICO.UTJ!
où l'application en est entourée de tant d'entraves qu'elle est pour ainsi dire impraticable. Disons en finissant, à la louange de l'assemblée constituante, que le rétablissement de cette loi sauvage n'a passé qu'à une inûme majorité.
Mais suivons le récit de cette histoire qui signalera peut-être encore dans son développement des abus aussi criants, aussi odieux que ceux que nous avons commencé par exquisser^
C'était le lendemain de l'arrestation 4e Boiicourt, par une de ces matinées fra^
DF <H\TI vnmuN 17)1
chesct pures comme une matinée Je printemps.
Dix heures n'avaient pas sonné, et les visiteurs par conséquent n'étaient pas encore admis dans l'intérieur de la prison.
Dans la cantine, c'est l'une des cellules du rez-de-chaussée, laissée pour cet usage par l'administration, quelques ouvriers, de ceux à qui une oisiveté forcée désapprend sitôt à travailler, jouaient au piquet sur des tables graisseuses leur consommation matinale de vin blanc pour se disposera ; plus lard ii celle du vin bleu.
£58 LE VIC0MTK
Tout près de la porte de fer, quelques jeunes détenus écroués la veille au soir (1) attendaient avec impatience le moment où, dix heures sonnant, ils allaient recevoir la visite d'une maîtresse laissée pour la première fois aux ennuis d'un veuvage de vingt-quatre heures. D'autres attendaient aussi l'heure où quelque ami prévenu par les soins de l'un des commissaires attachés à l'établissement, messagers lents comme l'escargot ou boiteux comme la prière, allaient arriver pour recevoir leur confidence et soulager leur détresse du moment, car
1) Par un nouveau règlement, l'entrée de la prison est interdite aux femmes.
i)b cm vu wimux 2r>c>
les gardes du commerce sont comme la mort, qui frappe sans prévenir et sans attendre.
Sous les ombrages du jardin, des prisonniers, les journaux du jour à la main, erraient avec cette philosophie stoïque qui espère'des jours meilleurs. Ceux-là étaient reconnaissantes à leur robe de chambre flottante, comme la tunique de César.
D'autres moins philosophes, moins resignés se promenaient la tête basse dans l'allée dite des Soupirs et savouraient par passe-temps l'innocente vengeance d'ins-
240 LE VICOMTIÎ
crire sur les murs, pour livrer à l'exécration de la postérité, les noms de leurs incarcérateurs.
Ceux-là lorsqu'ils avaient cessé d'écorcher le plâtre des murailles de leurs burins vengeurs étaient reconnaissables à leur allure saccadée et aux soupirs de rage qu'ils exhalaient.
On voyait aussi parmi les hôtes de la prison quelques-unes de ces victimes d'une union mal assortie, qui bénissaient leurs créanciers (car il est des cas où on peut les bénir) de les avoir soustraits aux que-
1>K ClUTl'Aï'HRVN
relies domestiques, et de leur avoir fait changer le domicile conjugal, séjour de discorde, contre une retraite paisible où léchant des oiseaux au lever de l'aurore, et le parfum matinal des fleurs préludaient pour eux à des jours sans orages.
La plupart, enfin, résignés à accomplir la durée de la détention imposée par ' loi, trompaient le temps qui les séparai! de la seule échéance qu'ils ne redoutassent pas en se livrant bruyamment aux émotions du jeu de quilles, du jeu de siam ou de tonneau.
Parmi les détenus de fraie lie date, grou i i
pés près de la porte d'entrée, en attendant l'heure des visites, il y avait deux jeunes gens encore dans toute l'élégance de leur toilette de ville, qui erraient comme des âmes en peines, mais sans paraître attendre personne.
Arrivés tous deux le soir du jour précédent, les jeunes compagnons d'infortune se promenaient en échangeant quelquesunes des condoléances que leur suggérait leur arrestation simultanée; puis il y avait entre eux de longs moments de silence, comme il' arrive à ceux dont la préoccupation absorbe toutes les facultés. Cependant chacun d'eux semblait ramasser ses
Ul ' UATJ àUBRl 243
forces pour ènlamer ud sujci deconversatiôn fort délicat.
Tel était l'aspect que présentait le rezde-chaussée de Clichy, quand un des vantaux de la porte de fer s'ouvrit pour donner entrée à un personnage qui joue un rùle intéressant quoique muet dans la fie des détenus; nous voulons parler du facteur de la poste qui venait d'arriver un paquet de lettres à la main.
— Ayez-vous une lettre pour M. Boncourt?
— demanda l'un des deux jeunes avec qui le lecteur a déjà fait connaissance.
2i4 LE VICOMTE
— Non, monsieur, — répondit le facteur.
— -Et pour M. Morigny? — demanda l'autre jeune homme en passant sa main d'un air d'anxiété dans une chevelure noire
et bouclée qui ombrageait un front blanc et des yeux noirs, vifs et brillants.
— Je n'en ai que pour le comte de Roscoff, et les numéros 98 et 99, — répliqua de nouveau le facteur en s'éloignant d'un pas rapide.
— C'est quelque Musse, sans doute, — •
Dk Cil \T1.MIIHI N î !■>
dit Bonoourt, aussi peu soigneux de cacher
son nom que les deux autres paraissent
désireux de cacher le leur sou> des numéros. ,
— C'est probable, — répondit Morigny d'un air distrait.
Et les deux jeunes gens poussèrent un soupir, chacun de son côte'.
— Au fait, pourquoi, continua Boncourl, — ne vous dirais-je pas ce qui fait que j'attends une lettre avec tant d'impatience?
Dans les quelques jour.- qui avaient pn:-
cédé mon arrestation, j'avais déjà fort peu d'argent, mais, le jour même où je fus appréhendé au corps, je n'en avais pas du tout. Si donc, mon cher monsieur, vous pouviez...
C'était exactement la même chose que je n'osais vous dire, — interrompit Morigny, j'hésitais à vous demander le service que vous seriez bien aise que j'eusse pu vous rendre, et je regrette doublement notre impuissance à nous obliger mutuellement ? en ce qu'ayant fort peu dormi cette nuit, un horrible appétit me talonne ce malin.
— Moi aussi, et comment faire?
DU CUÀTI kUBItUN 1T,
— Attendre.
— Diable! c'est dur, si j'ai Lieu CODO pi iS| la paie n'a lieu que demain.
A celte similitude d'infortune, Morigny et Boncourt, dont la fâcheuse circonstance dans laquelle ils se trouvaient n'altérait pas la gaîté, partirent d'un grand éclat de rire.
En ce moment, un détenu vêtu d'une blouse blanche passa près des deux interlocuteurs, et les considéra quelques minutes avec attention, car il distinguait en eux deux figures nouvelles.
— Messieurs, — demanda-t-il, — l'un de vous n'est-il pas un jeune homme qui a été arrêté parce qu'il est très fort aux échecs ?
Boncourt regarda le questionneur d'un a ir étonné , tandis que Morigny répondait :
— C'est moi, monsieur.
— Comment, c'est pour ce motif que vous avez été incarcéré ? demanda Boncourt.
— C'est assez grave, ce me semble, dit
Dl CHArEAUMUm
sérieusement tforigny, el là-dessus le tribunal a établi que j'étais commerçant.
— Au fait, — ajouta Boncourt, j'ai bien été arrêté pour dette parce que j'habitais un entresol.
— Par votre propriétaire, sans doute ?
— Non, il était toujours payé à l'avance! Ah ! c'est une histoire assez originale.
— Et la mienne, donc!
Le messager en blouse blanche inler- » omph les nouveaux amis.
250 li: VICOMTE
— Eh bien ! messieurs, — dit-il, — je suis plus heureux que je nele pensais, car je suis aussi chargé de trouver le détenu victime de son entresol. M. le comte de Roscoft m'envoie vous demander si vous voulez lui faire l'honneur d'accepter à déjeûner dans sa cellule.
— Et qui est le comte de Roscoff? demanda Boncourt.
— Un Russe fort riche détenu ici pour une somme de cinq cent mille francs. Mais que vais-je lui répondre?
Les deux jeunes gens se consultèrent du regard.
DU COATI ArnnvN 251
— Dites que nous acceptons, répondit
Boncourt.
— Alors, messieiirs9 veuillez nie suivre, dit le messager, qui prit les devants.
— Tela vient forl à point, ma f«»i, murmura ttorigny à l'oreille de Boncourt.
— Clichy me semble un séjour fort hospitalier — dit celui-ci ; — à la première opération de bourse que je ferai, je rendrai au Russe son dîner providentiel d'aujourd'hui...
— Vous êtes doue spéculateur sur la rente, mou cher monsieur Boncourl ?
25v2 LE VICOMTE
— Mieux que cela ; je suis courtier marron.
Les deux invités du comte de Roscoff traversèrent la galerie, jetèrent en passant un coup d'œil satisfait sur la cuisine de laquelle s'échappaient de savoureux parfums, et montèrent au troisième étage.
Le messager en blouse s'arrêta devant la porte d'uue cellule qui portait le numéro 97, l'ouvrit et, soulevant ensuite une portière de soie rayée de bleu et de blanc, à limitation du coutil de toile, annonça, comme un valei de bonne maison, les
DE CHATBAUBEUN -33
noms que les deux convives lui donnèrent :
— M. Morigny; — M. Boncourt.
Roncourt et Morigny entrèrent l'un après l'autre, et, tandis qu'ils considéraient curieusemeul l'intérieur de la cellule du comte de RoscofT, celui-ci se leva d'un divan de soie pareille à la tenture, et d'un ton de politesse exquise :
— Vous m'excuserez, messieurs, — ditil, — si je n'ai pas été tous porter mon inviiation en personne, mais j'ai fait Tœu
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de ne pas descendre mes trois étages avant... avant.., un certain temps.
Les deux jeunes gens répondirent que le comte n'avait pas besoin de s'excuser.
— Je vous demande encore pardon, messieurs, de vous recevoir sous une tente; nous autres Tartares, nous sommes les descendants des anciens Scythes, et nous campons toujours. Cette modeste tente est du reste le seul toit que m ait laissé l'hospitalité française.
C était une tente, en effet, que représen-
DK CHATIAI BRUN ZO >
tait l'intérieur dé fa cellule dû comte; mais cette fantaisie seule d'imiter en soie les étoffes de toile et de colon <jui servent dans les camps avait dû coûter une somme
considérable au seigneur russe.
Le plafond et les parois de la chambre disparaissaient sous les plis de la soie ; la portière retombée sur la porte d'entrée la voilait en totalité, ainsi que l'armoire en bois blanc, adaptée à la muraille suivant l'ordonnance.
Des fers de lance dorés soutenaient le dôme, de lourdes crépines et 'les torsades
de soie soulevaient des deux côtés de la
fenêtre les pans de la tente, de manière que la fenêtre figurât l'entrée, qui semblait ainsi s'ouvrir sur le jardin, dont les arbres élevaient leurs cimes à la hauteur du troisième étage.
Le reste de l'ameublement répondait a la tenture.. Par un artifice ingénieux qui fut imité plus tard, le divan de soie se transformait, en faisant jouer une bascule, en un lit aussi moelleux la nuit que peu embarrassant le jour.
En un mot, dans ce luxeux réduit on oubliait la prison, que rappelaient seuls les
bi ( iivibUimiN t&ï
barreaux de la fenêtre dont l'ombre se projetait brutalement sur un store «Je taffetas bleu de ciel.
Quand Doneourt fut assis sur l'un des pliants de soie qui servaient de siège, et que, sans en avoir l'air, il eut examine autour de lui :
— • Me ierez-vous l'honneur, monsieur le comte, — dit-il, — de n'apprendre comment vous avez été si bien informe des motifs de l'arrestation de M. Mon, et de la mienne? J'avoue que ceei exrite
ma curiosité au dernier degré.
258 lk vicomte
— Eh ! messieurs, — répondit le Russe en souriaut, j'ai ma police secrète qui me tient un peu au courant de tout ce qui se passe dans Paris, — puis il ajouta d'un ton plus sérieux : — J'ai mes raisons aussi pour prendre sur mes compagnons de captivité les renseignements les plus exacts. Vous êtes très fort aux échecs, monsieur, — continua le comte en s'adressant à Morigny, — et vous, monsieur, en regardant Boncourt, vous êtes, si je ne me trompe, ce qu'on appelle un coulissier, et que je nommerai plutôt un aspirant agent de change.
— C'est répondre à une question par
pi CHATIAI BRUN
une demaude, monsieur le comte; n puisque tfous paraissez \ -uloii- éluder la mienne, j'ajourtkéfài ma curiosité, el je
vous dirai que vous ave/ été bien informé
sur mon compte.
— Et sur le mien aussi, «lit Morip-nv.
— Vous n'avez pas à ajourner1 cette curiosité à tme époque bien éloignée. Entre commensaux les confidences ne ge foûl pas longtemps attendre; je dis entre <u,nmensaux, car je compte que vous sciez ici journellement les miens.
ftforigny el Doncoorl interrompirent
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M. de Roscoff, en se récriant sur l'indiscrétion qu'il y aurait à eux d'accepter cette offre, si gracieuse qu'elle fût.
— 11 en sera comme j'ai l'honneur de vous le proposer, — insista courtoisement le Russe, je n'accepterai votre refus qu'en un seul cas, celui où ma cuisine ne vous plairait pas. Pour le moment vous ne pouvez donc encore me refuser. Notez ensuite que c'est moi qui serai l'obligé. Je suis aux échecs d'une force désespérante, et je ne puis trouver personne pour me tenir tête, M. Morigny sera mon antagoniste habituel.
— Mais, monsieur, je ne compte pas
DE CHATEAUBItim ' I
prendre l'habitude dr rester ici, — s'écria Morigny épouvanté.
— Je vous la ferai prendre, monsieur, — dit le Russe d'un ton qui semblait étrange au joueur d'échecs. — J'ose espérer vous la faire contracter, continua M. de Rosi ofl
en reprenant son rire d'amabilité, car son œil perçant avait vu la pâleur se répandre sur les joues de Morigny comme s'il eût
éprouvé un frisson. Puis, ^ adressant à Bun court :
— J'ai perdu plusieurs millions l\ la Bourse, — dit-il, — ei cela foute d'un bon
conseil. Je le trouverai dans vous. Nous tripoterons d'ici quelques centaines de mille francs de rentes. Vous avez un associé? je présume.
Boncourt s'inclina en signe d'affirmation.
— Eh bien! — continua le comte, — je lui donnerai une bonne cmiverture; vous voyez que je connais vos termes et vos usages, nous lui ferons obtenir une permission quotidienne, chaque jour il viendra prendre nos ordres, et nous ratraperons de coqçjple a demi les millions que j'ai
DU < mai; vutruN 2G3
perdus. Vous voyez bien, messieurs, que c'est moi qui sciai voire obligé.
11 y avait dans le comte de Uoseoff un tel mélange de hauteur aulocratifjuc et de courtoise bonhomie que les deux jeunes gens n'osèrent plus refuser son oifre, et il lut convenu que, dès ce moment, ils devenaient les commensaux habituels du seigneur russe.
C'était à tout prendre un homme singulier que le comte de Roscoff; il paraissait avoir à peine trente-cinq ans. SCO éducitiun brillante, son exquise | olit< ••€, Pé-
légance de ses manières, tout en lui annonçait qu'il appartenait à la classe la plus élevée de la société. Mais son teint bronzé, qui révélait son origine asiatique, ses yeux noirs, qui parfois lançaient des éclairs de feu comme l'œil d'un sauvage, son front légèrement déprimé, et ses pommettes un peu saillantes auraient laissé deviner à des observateurs moins superficiels que, sous le masque d'urbanité et de courtoisie du joueur d'échecs et du coulissier, se cachaient la souplesse et la férocité du tigre ou du Kalmoufi.
— A peine le traité venait-il d'être conclu que le domestique en blouse annonça :
— M. le baron de Vaîmesnil.
l'i uiAii iUBRUN 20S
El un jeune homme, dont la pâleur maladive et le front mélancolique Faisaient ressortir l'air distingué, enlra dans la tente dont la portière de soie se referma sur lui.