‹ Le vicomte de ChâteaubrunChapitre 11 sur 13 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

vu

Un déjeuner «Je prison.

Le baron de Valmesnil était un jeune homme de Tingtrhuil ans environ, et cependant déjà quelques cheveux blaucs se laissaient voir dans sa chevelure d'un châtain clair. Ses yeux, du l»U-u tendre de la

pervenche, étaient d'une douceur et d'une beauté presque féminine. Leur expression de mélancolie racontait des déceptions trop dures pour n'avoir pas brisé l'âme qu'abritait un corps frêle, mais souple et gracieux encore, comme il avait dû l'être dans l'enfance.

Pareil à ces fleurs que Dieu fait pour s'épanouir aux rayons du soleil, mais qui, jetées au creux de quelque rocher où règne une ombre éternelle, s'étiolent à peine ouvertes, le jeune homme portait sur sa figure languissante l'empreinte de cruelles souffrances intérieures. Ainsi, comme ces pauvres fleurs qui ne passent pas, du prin-

DR CHATIA UB1U N 271

temps OÙ elles sont écloses, a la saison prochaine, te jeune poète (il l'était pins encore en pensée qu'en parole), semblait près «!<' faire entendre le chant du cygne. Ou

eût dit que st^s regard humides se tournaient déjà vers un meilleur monde.

La prison était pour lui ce qu'était pour les fleurs l'ombre éternelle d'un rocher.

— Soyez le bien venu, mon cher convive, — dit le Russe en lui tendant la main.

— In bien triste convive, mon cher

272 LE V1C0MTK

comte, — - répondit le baron de Valmesnil, tandis qu'un pâle sourire effeurait ses lèvres.

— Et pourquoi cela, à moins que ce ne soit la joie qui vous ôte l'appétit, n'est-ce pas aujourd'hui que s'achève votre dernier jour d'aliments? Si ce soir à neuf heures l'impitoyable créancier qui vous retient ici depuis deux ans, n'a pas npporté une nouvelle provision, ne serez-vous pas libie?

Votre infaillible et mystérieuse divination m'effraye parfois, mon cher comte, dit Yalmesnil, — Qui a pu vous dire un secret

Iilî CIlA'lFAl'IUU >

que |>ar prudence je cachais à loul le monde? Dans celte froide prison, où le> murs ont des oreilles, une indiscrétion, la malveillance ou l'espoir d'une récompense, peut faire parvenir un avis à nies créanciers, qui peut-être oublient le terme fatal. Encore trois ans de captivité ou la liberté, la mort ou la vie, tel est l'enjeu de la parlie que je joue en ce moment. Néanmoins,

— ajouta le poète, — j'ai là, au coin. comme un joyeux pressentiment.

— Dieu vous entende! — dit le comte,

— mais soyez tranquille, je connais ces messieurs plus qu'ils ne le pensent peutêtre, et je réponds de leur discrétion.

Morigny et Boncourl remercièrent le Russe de la bonne opinion qu'il avait d'eux. Ce n'était que justice, car ni l'un ni l'autre n'avait l'air d'un traître.

— J'attends encore deux convives, — reprit M, de Roscoff.

— M. de la Tournaye, — fit Valmesnil.

— Vous l'avez dit. — Puis se tournant vers les nouveaux arrivés : . — M. de la Tournaye est un homme pieux, respectable sous tous les rapports, mais que je ne puis pas toujours m'empècher de plaisanter.

DM U1AII.AIBIUN 2TÔ

— El à quel suje) ■ — demauda le poète.

— En ce qu'il est l'un des membres de la société pour le rachat des captifs.

— Vous savez tout, mon cher comte, — dit Valmesnil; c'est effrayant, je vous le répète.

— C'est vrai; mais n'est-il pas bizarre qu'un homme qui fait métier de racheter h liberté d'autrui soit détenu lui-même? Je dois ajouter que le brave homme n'o^e pas faire connaître Sa détention à ses co-soeiélaires, qui le croient à la campa-ne.

"216 LU VIC0MTK

— Sic vos non nobis, — hasarda Boncourt.

— C'est toujours l'histoire de l'astrologue qui, en lisant dans le ciel, tombe dans un puits, — dit le comte ; — je frémis parfois en pensant qu'il n'y a, en général, personne qui voie moins clair dans ses propres affaires que celui qui s'occupe trop de celles des autres.

A cetie allusion qu'il semblait s'adresser à lui-même, le front du Russe se rembrunit. Un instant le Kalmouck se montra sous le masque du grand seigneur, mais ce ne

i>k uivn-AiimuN il!

fut qu'un éclair. Le comte reprit bientôt son empire sur lui-même.

— J'attends encore une autre confire, — continua-t-il; — c'est une femme, messieurs; mais elle ne peut venir qu'après dix heures.

— Quelque actrice, sans doute, célèbre par ses diamants et par sa beauté, dit Valmesnil.

— Fi donc! cher baron, — répondit M. de Uoseoiï, — j«' suis à la fois trop riche et trop pauvre, trop vieux et trop jeunç

278 Lîî VICOMTE

pour ces sortes de créatures. Leurs diamants n'ont pour origine que la dissipation d'une foule de petits patrimoines indignes de regrets, les fortunes princières ne sont pas faites pour elles, leur beauté n'a pour admirateurs que les collégiens émancipés ou les vieillards vaniteux. Non! quand on a cinq cent mille francs de rente, et qu'on est vieux de trente-cinq ans de plaisir, on cherche et on n'a pas de peine à trouver mieux.

— ■ Bravo! s'écria Boncourt, qui gardait rancune à une actrice du Théâtre-Français avec laquelle il avait englouti le produit de

DE CDATKAUBRUN 270

quelques heureuses liquidations, — voilà

mon opinion à moi.

— Je ne veux pas dire cependant, — reprit le coinir, — que je ne he sois pas permis quelques fantaisies de coulisses, mais j'ai toujours préféré donner plutôt que de recevoir des leçons, et la femme que j'aurai tout à l'heure l'honneur de vous présenter e^t mon élève. Je l'aime 1» ancoup, peut-être pane que c'esl un p<i i in< imeme que j'aime en elle. Celle-là, du moins, n'a pas besoin du prestige de la

seène et de l'éclat de la rampe Vous en JU ■ ère/, tfeessieui

— M. le marquis de la Tournayeî — annonça le valet de chambre du comte.

— Mais c'est tout le faubonrg Saint-Germain, le diable m'emporte î qui s'est donné rendez-vous à Clichy. — dit Boncourt bas à l'oreille de Morigny.

Le membre de la société du rachat des captifs était un homme de cinquante-cinq ans, portant à la boutonnière d'une veste d'été une rosette multicolore qui semblait formée de tous les ordres de chevalerie du globe. De longs cheveux gris, séparés par une raie sur l'un des angles d<s son front»

Dl (IIUI UIHUN !

donna i en I au marquis un air de naïveté] en harmonie avec sa Ggure soigneusement rasée et sou négligé «le campagne.

Peut-èlre M. de Roscoff l'avait-il flatte en prétendant que M. de la Tournaye voyait plus clair dans les affaires d'autrui que dans les siennes; l'excellent marquis paraissait bien homme à ne pas juger mieux des unes que des autres. Un des mots du Russe l'avait plus exactement dépeint.

— Le seul trait d'esprit dans la vie de M. de la Tournaye, — avait-il dit,— a élé

282 le VlGOMTÎi

de se faire incarcérer pendant l'été, pour faire attribuer son absence à un séjour dans quelque château.

Et Dieu sait si le garde du commerce qui l'avait arrêté n'avait pas fait à lui seul tous les frais de cet unique trait d'esprit.

— Eh bien! — dit le marquis en se frottant les mains, après avoir souhaité le bonjour au comte de Roscoff et à ses convives; nous avons un nouveau prisonnier libéré aujourd'hui, et je me sens tout heureux d'y avoir contribuer quelque peu.

— Comment cela, mon cher marquis?

DR CttAfftAUnftUN

— Eh! mob cher comte, en l'avertissant

que, le mois <faoù! avant ru trente-tin jours, la période d'aliments Baissait le

\G septembre au lieu du 17.

— Grand Dieu! s'écria le comte, — voyez-vous ? si vous ne l'aviez [i;h av rli!

-—Mais vous m'effrayez! Que serait- il donc arrivé? — demanda naïvement l'excellent homme, mis hors de garde par le ton sérieux du comte.

— Ce qu'il srr.-iit armé? Mais, parbli u! quo ce malhroreux... ne itrail pas sorti

un quart d'heure plus tard. Le directeur n'a pas, que je sache, l'habitude de nourrir les prisonniers que leurs créanciers ne nourrissent plus.

L'horloge de la prison sonnait dix heures au moment où le membre de la société pour le rachat des captifs apprenait aux convives du Russe son acte de dévouaient philanthropique. Quelques minutes après, un garçon du café Anglais, — le plus voisin et le plus digne de lui qu'eût trouvé le comte, — disposait, sur une table qu'il déploya, une profusion d'argenterie dont il s'était muni, et, quand un couvert aussi

DK CHATKUBfUN 288

somptueux que le permettait retendue de

Il cellule fut dressé :

— Monsieur le comte, — dit le garçon,

— me donnera, quand il le jugera à propos, l'ordre de lui servir le déjeûner que nous tenons tout chaud, sur les fourneaux, en bas.

— Tout à l'heure, — répondit le lUi^s

— cela ne sora pas long; — puis s'adressant à ses convives, — je ferai, — reprit- il,

— l'apologie du repas que j'aurai l'honneur de voiis offrir, pendant qu'il < st encore absent. Je n'en fais qu'un par JOUT, et Ce

%&6 LK YlCOMTi;

sera mon excuse pour vous faire servir plutôt un dîner qu'un déjeûner.

Ceci s'adressait à Boncourt et à Morigny, moins au courant que les deux autres invités des mœurs du seigneur russe, mais dans la position où se trouvaient les deux nouveaux détenus la perspective d'un dîner en règle n'avait rien qui les effrayât.

— Vous reconnaîtrez, messieurs, dit-il, — que, quand la première fougue de l'appétit qu'apportent tous les nouveaux hôtes de Clichy se sera calmée dans l'inaction de la captivité, un seul repas un peu subs-

Dl CHATKÀ1 BRUN

UDtiel est j lus que suffisant pour un

Page 1