‹ Le vicomte de ChâteaubrunChapitre 9 sur 13 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Le spadassift.

Comme rien au dehors n'indiquait la destination de cette baraque, il n'y avait que les adeptes des mystères du passage qui fréquentassent le calé borgne.

Il y était question de la hausse subite des fonds. Les uns l'attribuaient à une forte hausse du trois pour cent anglais, d'autres parlaient d'un message de pigeons — quoique, pour nous servir d'un terme trivial les joueurs fussent les seuls pigeons dans cette affaire. C'était un tohu-bohu de nouvelles absurdes, parmi lesquelles on allait même jusqu'à donner pour certain qu'Abdel-Kader sollicitait du roi des Français le commandement d'un régiment de spahis.

Boncourt haussait les épaules, tout en prenant un modeste verre de grog, lorsque deux individus entrèrent bruyamment dans le café.

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L'un d'eux loi < ' t ; i ï t connu comme un spéculateur de bas aloi qui fréquentai! d'ordinaire le passage; mais la vue de l'autre le fit tressaillir; c'était précipémept le racoleur du roi de Lahore, le capitaine Pillavidas. Sa physionomie sinistre était aniic e par les libations de la soirée, et, soit qu'il ne reconnût pas Boncourt , soit qu'il dédaignât de le reconnaître, il vint s'asseoir avec son compagnon à une table vide tout près de lui sans l'honorer d'un seul regard.

Il se fit servir un énorme bol de punch au kirch, et son ami et lui commencèrent à s'en verser de larges rasades. Le courtier était mal à l'aise dans ce voisinage el il in«-

ditaitde le quitter au plus vite, quand, aux premiers mots d'une conversation qui paraissait se continuer au café après avoir commencé dans la rue , Boncourt réfléchit qu'à tout prendre il ne courait là aucun danger et il résolut de rester à sa place. Un sentiment de curiosité vague le retint presque malgré lui.

— Comme je te le disais, contiuua le capitaine, j'étais donc dans cette auberge perdue, et, quoique j'eusse fortement modéré mes dépenses, je me trouvais dans l'impossibilité complète de m'acquitter envers l'aubergiste. Ma seule fortune consistait en cette paire d'épées que je porte tou-

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jours avec moi. Que faire, me deuiandais-je?

— T'en aller, donc, parbleu, reprit son compagnon, — l'en aller sans tambour, ni trompette.

— Eh! mon cher, la petite me tenait au cœur, et puis, yois-tu, c'est plus fort que moi, mais je ne sais fuir aucun danger. Donc, je restais, et par manière de passetemps, j'épiais le beau fils dont je t'ai parlé. Je ne sais pourquoi j'espérais tirer de lui pied ou aile. Je savais ses allures par cutur. Une nuit, je le vis escalada le

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mur du parc. Bon, me dis-je, il est probable qu'il reviendra par le même chemin, et j'attendis là son retour. Pourquoi ? je n'en sais rien. C'était un pressentiment, que sais-je? Une heure, deux heures, trois heures s'écoulent vainement, et pourtant j'attendais toujours, et même plus j'attendais plus je me piquais au jeu. Toutefois, comme j'avais à peine fermé l'œil la nuit précédente, je m'étais endormi vers le matin au pied du chêne qui avait servi à mon jeune homme à escalader les murs du parc.

Au point du jour, je fus éveillé par un bruit de voix venant de l'autre côté du

mur. Je me levai bien file, j*1 secouai de mon mieux le brouillard e\ les feuilles

mortes dont j'étais couvert^ — car ('riait, s'il te plaît, | ar une nuit de septembre, —

et je lis semblant de me promener, tout en prêtant une oreille attentive aux voix <|ue j'avais entendues.

Ici, Boneonrl lui-même écouta avec plus d'attention encore, car le mot : Vne nuit de scplcwJnc, \< naît dV\viller en lui un vague soupçon que le vicomte de Chàteaubrun pou riait bien ne pas se trouverétrnnger aux événements que racontait le capitaine.

Celui-ci continua ;

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— Il paraît que je n'avais pas été seul à surveiller mou jeune fat. — Monsieur le vicomte, — disait une des voix, — j'aurais pu vous traiter comme un voleur de nuit qui s'introduit dans une habitation paisible, mais...

— Mais, mon cher comte, — répondit l'autre, — vous êtes victime d'une fatale erreur. Je suis coupable, il est vrai, dans tout ceci, mais je le suis seul.

— 11 suffit, monsieur, — reprit d'un ton hautain la première des voix ; — un homme d'honneur devrait à votre place s'incliner

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devant ma générosité, et ne pas chercher à donner le change par des mensonges indignes d'un gentilhomme.

— Mais, mon cher comte, je vous le répète, laissez-moi parler, vous expliquer...

— Brisons là, monsieur, s'il vous plaît; la pointe d'une épée vous fait donc peur ? N'ajoutez pas un mot ou je le croirais.

Le vicomte se tut, — reprit le narrateur, — l'autre continua : Votre complice, vous et moi, savons seuls que vous avez apporté

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le déshonneur dans ma maison ; ce soir vous ou moi l'aurons oublié dans le sommeil de la mort. C'est à cette condition que je ne veux pas abuser de mes avantages pour vous tuer comme un voleur.

Les voix continuèrent, mais sur un ton plus bas, puis elles cessèrent, poursuivit le narrateur; j'entendis alors une clé crier dans la serrure d'une petite porte cachée dans le mur, et je m'esquivai.

— C'est Châteaubrun, c'est sûr — se disait Boncourt, et voilà l'origine du duel où il a été probablement tué. Ihi mari trompé qui se venge, c'est toujours recueil des

m CHATKAUB 15U

coui'cur.s (Trfven tores, ci moi qui vais me

marier !

Boncourt but une gorgée de grog, ses deux voisins vidèrent chacun une rasade.

— Parbleu! tu étais bien avancé, — dit l'ami au capitaine, — d'avoir passé la nuit au brouillard ?

— Tu vas voir. Cependant je te laisse deviner. Qu'aurais-tu fait à ma place?

— J'aur.'.is û<; oie fourrer dans mon lit,

!G(T LE VICOMTfc

après avoir avalé un verre de grog, bien fort et bien chaud, pour faire contrepoids au brouillard que j'avais humé pendant la nuit, et rattraper le sommeil perdu. 11 n'y avait pas (Vautre parti à prendre, ce me semble.

— Le verre de grog n'aurait fait que grossir mon compte à l'auberge , voilà tout; j'avais surpris un secret de vie ou de mort, et, en homme de ressources, ce

secret devait être la vie pour moi, la mort

pour le beau-fils.

Concourt ne put s'empêcher de frémir

DK CHATKACHRIN ltil

à l'aspect du sourire qui plissa les joues flétries de PillaviJas, qui, en effilant ses moustaches, continua sur un ton plus bas, mais cependant assez haut pour que le sens de ses paroles ne demeurât pas obscur :

— Voici le raisonnement que je fis : un

homme, me dis-je, peut être brave, se

battre avec courage, et cependant nôtre

pas fâché qu'on lui évite ce désagrément

en sauvant toutefois son honneur. Le

maître du château est fort riche, dit-on, et,

quand le diable y serait, il ne regardera

pas à un billet de mille francs lorsque je

viendrai lui dire : votre ennemi est a l 11

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l'ombre, et c'est moi qui l'y ai mis. Il criera d'abord, s'apaisera ensuite, puis il paiera, ou sinon...; mais je reviens à mon affaire.

Au moment où je rentrais à l'auberge, le jeune homme y rentrait également. Je le vis assis d'un air assez triste à une table de la salle à manger, car, dans notre auberge, on ne servait pas les voyageurs dans leur chambre. Je demandai à déjeûner et me plaçai non loin de lui. J'avoue que je me sentis le cœur ému à l'aspect de ce jeune homme et je le considérai avec tendresse.

— Bah! vraiment,! — interrompit l'ami

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du nanalnir, qui semblait le croire peu

susceptible d'un pareil sentiment.

— Est-ce que tu ne considères pas un billet de mille francs avec amour?

— Oui, parbleu ! avec adoration.

— Eh! bien, je considérais le jeune homme avec la tendresse qu'exciterait en toi le billet de banque. On a bien raison de d^re qu'il n'y a pas d'homme inutile dans le inonde, ajouta philosophiquement le capitaine qui poursuivit :

— Coiu provenait sans doute de ce que

j'avais mal dormi, mais je ne me sentais pas en veine pour commencer. Je me contentai donc de jurer entre mes dents, de faire un affreux bruit de chaises, puis enfin de jeter sur Je jeune homme de ces regards de mépris qui arrachent les épées du fourreau. Le jeune homme semblait n'y pas prendre garde.

Allons, pensai-je, j'ai du guignon; cet homme est un lâche et j'aurai de la peine à le faire venir où je veux.

D'un autre côté, je me contenais encore, car je n'étais pas sans quelques remords

DK ClIATHAlUniN \<)l\

de conscience; ma moralité s'insurgeait, et, puisque je devais tuer ce jeune homme pour mille francs, ne devais-je pas lui faire grâce s'il m'en donnait quinze cents. Ma conscience m'avait fourni mon entrée en matière.

— Dites donc, monsieur, — m'écriai-je brusquement, — n'auriez-vous pas quinze cents francs à me prêter sur ma signature?

— Non, monsieur, — me répondit le jeune homme en regardant les solives du plafond

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— Ma signature est connue à la Banque, — repris-je.

— Il serait à craindre qu'elle ne Yy fût pas, monsieur.

Je sentais la moutarde me monter au nez.

— ■ Vous paraissez vous estimer et vous aimer beaucoup, — continuai-je d'un ton blessé.

— Eh bien! quand ce serait par comparaison avec bien d'antres, aurais-je tort?

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Cette fois le jeune homme venait du moins de nf honorer d'un regard d'une impertinence satisfaisante.

— Cette franchise me plaît, — repris-j«\ — eh hien ! je serai franc à mon tour, — vous avez bien fait de ne pas me prêter quinze cents francs, car je vous tuerais pour ne pas vous les rendre.

— Ça ne me surprend pas, monsieur.

Le vicomte, ajouta le narrateur en forme d'apologie, ne semblait s'étonner de rien.

— Eh bien ! monsieur, je vous tuerai pour rien.

— Ça m'étonne.

— Je vous tuerai loyalement.

— Ah! voici qui devient merveilleux.

— Mais, monsieur, — m'écriai-je, — vous m'insultez grossièrement.

— Vous croyez?

— J'étais outré de ce sangfroid, continua le narrateur.

&* Le fait est, — reprît son ami, — que

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tu n'avais pas le dessus, mon pauvre Pillavidas !

— Mais j'étais enchanté de la résolution que dénotait ce sangfroid, je tenais mon homme.

— Voici ma carte, monsieur, et vous allez me rendre raison tout de suite.

— Le capitaine don Octavio César Zampa Pesos y Pillavidas , — lut tout haut le jeune homme ; — que de noms !

«■*» Ma mère, monsieur, était une Zampa

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Pesos et mon père un Pillavidas, — dis-je, en appuyant sur chaque mot.

— Si je comprends bien l'espagnol, — dit le vicomte, — votre mère était alors une... et voire père un coupe-jarret. Eh bien ! monsieur, je crois que nous ne nous battrons pas.

Et il me jeta ma carte au nez,

— C'en est trop! — m'écriai-je au comble de la joie, car je voyais bien qu'il se battrait, — si vous avez du sang dans les veines, si vous n'êtes pas un lâche, vous m'attendrez ici dans cinq minutes.

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Je courus chcrclier une paire dVpces et la lui montrai.

— Partons, monsieur, — dit-il, — gartons, un homme ne peut refuser de se battre devant deux éjpées.

Lo vicomte était un homme prudent, il me demanda une de mes armes. Je la lui donnai et nous sortîmes: puis comme il était en outre fort poli, il insista courtoise— meut pour que je marchasse 'devant lui.

il ne voulut même pas consentir à ce que je marchasse à son côté.

— Eh ! monsieur, — lui fis-je observer,

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— on vous prendra pour mon valet si vous marchez ainsi derrière moi.

— Cela me regarde, monsieur; c'est peu flatteur, il est vrai, mais, dans ces chemins couverts, où personne ne nous voit, c'est plus prudent.

— C'était, en effet, agir en homme sensé, pensa Boncourt, en jetant, à la dérobée, un coup-d'œil, sur la sinistre figure du capitaine espagnol.

Nous n'échangeâmes plus un mot, — continua Pillavidas, — jusqu'au moment oû noué parvînmes h ufl efâdrott èéun j

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des sapins croissaient parmi des rocs éboulés et, à quelques pas d'une pelouse unie, s'ouvrait le gouffre d'un ravin d'une centaine de pieds de profondeur. Au fond du ravin, on entendait le bruit sourd d'un torrent.

— Ce lieu me semble parfait, — dit le vicomte, — j'ose espérer que vous serez de mon avis.

— Sans doute ; personne ne viendra nous déranger.

Nous mîmes babil bas , n je remarquai

que mon adversaire faisait ployer son épée

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sur la pointe pour en essayer la trempe et la solidité, avec un air d'aisance qui trahissait une certaine habitude du terrain ou de la salle d'armes.

Il était en garde que je n'avais pas songé à m'y mettre encore. Ma conscience fit sur elle-même un nouveau retour.

— Voyons, — dis-je au jeune homme, — prêtez-moi quinze cents francs, et nous serons les meilleurs amis du monde. J'ai eu dix-sept duels, vicomte, et j'ai tué seize hommes.

— Je vous attends, monsieur, — dit le vicomte, avec un tranquille sourire.

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— Vrai, — continua le capitaine Pillavidas, — j'admirais cette contenance héroïque , el mon cœur t'attendrit presque à l'aspect de ce beau et brave jeune homme; mais j'avais tant be&frin d'un billet de mille francs !

— Monsieur le vicomte , — lui dis-je , — si vous me tuez, vous me rendrez le même service qu'un l rainais rendit a l'un de mes ancêtres à la bataille de Roncevaux ; vous jetterez mon corps dans le précipice, et moi, dans le cas contraire, que fcrai-je de vous ?

— Vous me laisserez à la place où je

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serai tombé; j'ai quelques raisons de désirer qu'on enterre mon cadavre.

J'en avais aussi, pour ne pas faire disparaître en lui la preuve qu'il me faudrait donner au mari outragé; néanmoins je fus aise de prendre mes sûretés.

— Ce sera fait comme vous désirez, — répondis-je, — mais alors j'ai besoin d'une attestation en règle.

— C'est bien naturel, — dit le vicomte.

*- II planta alors son épée en terre, lira

DK CUÀTEAI'DIUN i7T

son carnet Je sa poche et d'une main ferme, que rien ne semblait pouvoir faire trembler, il écrivit rapidement au crayon , sur une feuille qu'il détacha: « le présent est à » l'effet de certifier que, bien que le capi- » taine Pillavidas soit l'agresseur, c'est » dans une franche et loyale rencontre, à p armes égales et sans témoins, qu'il m'a > donné la mort. » Il date, signe et me remet l'attestation.

— Le diable m'emporte, — dit Pillavidas en repliant le papier dont il venait de donner lecture, je crois que ma main tremblait plus que la sienne. La bravoure

du vicomte me lit éprouver un démit r l \i

Lli VICOMTE

scrupule, et j'aurais mieux aimé mille francs de lui que le double du mari. Je tentai un dernier effort.

— Peut-être, ^- lui dis-je, -— ne pouvezvous pas disposer de quinze cents francs; en ce cas, je me contenterai de mille; vous aurez ma signature, que craignez-vous?

— Je crains, reprit le vicomte avec un sourire calme, — qu'un morceau de papier timbré qui vaut dix sous quand il est blanc, ne vaille plus rien avec votre signature. Allons, monsieur, en garde.

— G'estbien ce pauvre Châteaubrun, —

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pensa BoMOUrt avec m gros soupir, — brave comme son épée, mais la langue acérée comme elle.

Je fis comme le désirait mon adversaire; nous échangeâmes un salut et nos épées se croisèrent. Nous étions presque de force, ma foi. i^ vicomte avait sur moi l'avantage de la taille; je résolus alors de faire disparaître celte m égalité en me repliant sur moi-même, toujours sans quitter son fer et de manière à me tenir presque accroupi. Eu fait d'armes, je suis éclectique, et j'emprunte parfois cette manière à l'école italienne.

Ainsi ployé, je n'exposais que le haut de mon corps et j'avais à choisir dans toute la hauteur de celui du vicomte dont le jeu se trouvait dérangé. Il tint bon néanmoins, deux ou trois minutes; si bien même que je vis qu'il fallait jouer le tout pour le tout, et au moment où, par une vigoureuse parade en prime, je relevais son épée, j'en sentis la pointe effleurer mes reins dans toute leur longueur, mais mon fer s'enfonçait de bas en haut dans la poitrine du vicomte.

11 chancela, ferma les yeux et tomba.

Le sinistre capitaine se tut pour boire un

DE I M v IL M IBRUN

verre de punch, tandis que tes yeux louches brillaient d'un feu semblable .» celui

que lancent les prunelles d'une hyène i jeun. Un frisson parcouru! le corps de Boncourt qui n'avait pas perdu un mol de la dernière partie du récit que le coupe-jarret animé par l'alcool et le souvenir du sang versé, avait fait à haute voix.

— Eh! bien? — reprit l'ami du spadassin.

— Eh! bien, j'arrangeai de mon mieux le vicomte sur le gazon, quoique son affaire

fût à peu près claire. Je repris mes deux épées et j'allai trouve» le niai i II juia«

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s'emporta, voulut, me faire chasser de chez lui... Je lui poussai un dernier et irrésistible argument:

— Écoutez, monsieur, — je vais d'abord vous dire que, vu la force du vicomte a l'épée, vous me devez la vie; puis, qu'en outre j'ai votre honneur entre mes mains, car j'irai dire partout, et je le soutiendrai de mon épée, que vous m'avez payé pour attaquer ce jeune homme. J'ai là un certificat du vicomte qui déclare que je suis l'agresseur; or, je ne lui avais jamais parlé avant ce jour. Que diable ! tout cela vaut bien mille francs !

D8 Cti .n IUBHUN loS

Lp mari s'exécuta ; je payai l'aubergiste et j'emmenai la petite. Voilà mon histoire ou plutôt un»1 partie de mon histoire. Je t'ai dit «jue j'avais obtenu un commandement à Lahoie; c'est le mari en question qui me l'a fait obtenir. Le noble seigneur craignant que je n'allasse divulguer et I" secret de sa mésaventure conjugale et celui de mon duel à ce sujet, qu'on ne manquerait pas de lui reprocber comme une là cheté indigne d'un homme d honneur, est bien aise de se débarrasser de moi. QdOl qu'il en soit, ce duel m'a rapporté quatre mille francs. Maintenant... écoule-moi bien...

Mais sans doute Cette seconde partie de

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l'histoire du coupe-jarret n'était pas de nature à être entendue comme la première, car il baissa la voix, et Boncourt, malgré tous ses efforts prudemment déguisés pour écouter, ne put saisir que quelques mots insignifiants, tels que ceux de débiteur récalcitrant, — de monument funéraire dans le cimetière Montmartre et autres ne présentant pas plus de sens.

— Corbleu ! s'écria l'aventurier quand il eut achevé et en avalant une rasade de punch, ce kirsch est fade comme une bavaroise.

Cependant rien ne prouvait que le per-

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onnage qualifié de vicomte dans le récit du spadassin fût réellement le vicomte de Châtcaubrun, quoique cela se rapportai évidemment au peu de renseignements fournis par la comtesse Fœdora.

Pendant que les deux amis achevaient leur bol de puncb , Boncourt avait eu dix fois l'envie d'interroger Pillavidas, mais l'aspect du terrible capitaine l'effraya chaque fois qu'il voulut ouvrir la bouche. Le capitaine, d'ailleurs, eût-il écouté de sangfroid une question de Boncourt sur un secret quil n'avait pas conté pour lui? Les deux vauriens sortirent du café sans qu'il eût osé faire la moindre interrogation

Comme il allait sortir aussi, un papier qui se trouvait sur la banquette qu'occupait le spadassin frappa ses yeux. 11 le ramassa ; c'était l'attestation que le capitaine avait cru remettre dans sa poche; elle portait bien en effet la signature du vicomte de Châteaubrun.

Boncourt s'en alla triste et rêveur, mais d'autres événements qui devaient l'emporter dans leurs tourbillons ne lardèrent pas à effacer momentanément chez lui le souvenir du malheureux jeune homme.

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