I.ps d'mx jeunes gens, qile noUI fte
8 LE VICOMTii
vops pas plus longtemps oublier sur leur balcon, offraient entre eux, quant à l'expression du visage et à la tournure, un contraste frappant.
L'un ne jetait sur le paysage qui se déroulait devant lui qu'un œil préoccupé, qu'un regard presque soucieux. Sur sa physionomie expressive il était facile de lire une apparence d'embarras et d'hésitation, comme celle d'un homme contraint à quelque humiliant aveu et qui cherche en vain la force de le faire en dépit de sa résolution de ne pas faiblir.
L'autre, petit et blond, commençait à
1)1. Cl vu Al BU UN y
épaissir, quoiqu'il n'eût encore que vingthuit ans, comme il arrive souvent à ceux que la bise de l'adversité n'a jamais secoués. Son regard errait aussi avec distraction autour de lui; niais avec cette placidité de l'homme qui n'a jamais eu un terme de loyer en retard et qui a le bonheur de se sentir parfaitement bien dans ses affaires.
Le premier s'appelait Alfred Boncourt, le second Ulysse Morisset. Boncourt était l'un dé ces rivaux clandestins des agents de change, dont, de temps à autre, une ordonnance de police vient modérer les opérations incessantes.
10 LK VICOMTH
Etranger — il était Belge — Boncourt élail un jeune homme de l'âge de Morisset, brun contre l'habitude qu'ont tous les Belges d'être blonds, et d une physionomie prévenante, pleine de vivacité et d'intelligence, Il habitait la France depuis plusieurs années, et, quoique lancé seul et sans appui sur le pavé de Paris, il avait fini par se faire à la Bourse, dans ce qu'on appelle la coulisse, une certaine position, précaire il est vrai, mais qui ne laissait pas que de lui donner parfois des bénéfices assez satisfaisants.
Cependant, le soir dont ii s'agit, Bon-
court a rail, non
sujet d'inquiétude. I! éi
risse!, et <iiviM s billets qu'il lui avait suu.s-
crits pour une Somme de six mille fi
allaient écheoh le lendemain, sans qu'il
eût osé encore, depuis une heure i
étaient ensemble, lui demander un re
ment obligé. Morisset lut avait bien quelques obligations, il est vrai, mais elles nétaien' pas de celles qtti p uveni etémp-
4, # ici du paiement de billets à ordre. A la veille tous deux de se mari >r ei à la v d'épouser lèS de^ix sœurs, Boncourl avait aidé Morisset à rompre une lé des liaisons de femmes qu'on appelle éphémères, par abtipbrase sans doute, ( ar il dei ieui pi
que loujours fort difficile de les briser, et il ne se dissimulait pas que le seul profit qu'il dût attendre de ce service était la haine invétérée que lui avait vouée l'exmaîtresse de son ami.
Il faut en finir cependant, — se disait Boncourt en ramassant son courage; car enfin, pour lavoir débarrassé de Paméla, Morisset ne me tient pas quitte de ses six mille francs, quoique, le diable m'emporte ! je ne m'explique pas comment il est si tranquille la veille de cette échéance. Allons! je romps la glace.
Et, avec un héroïsme tranquille, Bon-
01 CHATI \UBRUM 1 3
court continua de garder 1«* plus profond silence.
— A tout prendre, j'attendrai qu'il m'en parle. Ce ne peut tarder;* je suis sûr qu'il est plus inquiet que moi.
Rassuré par cette composition avec luimême, le coulissier se mit à siffler l'air de lioberl-le- Diable analogue à la circonstance : Uor esi une chimère!
— Boncourt, dit tout à coup M<>ri^ (
• I un ion grave.
— Morissrf ! reprit Boncourt d'une voix émue en songeant que son ami allait ouvrir le feu.
— Si nous examinions notre contrat, dit Morisset.
— Quel contrat? — s'écria Boncourt.
— Parbleu ! notre contrat de mariage, car enfin, pourquoi te maries-lu?
— Bon ! — répondit Boncourt — te voilà encore avec tes questions captieuses!
Pourquoi je nie marie ?... eh ! bien, je vais te le dire.
Il réfléchit un insu il, 9i>il qu'il lui embarrassé du choix de mille raisons, toutes
excellentes, ou qu'en réalité il ne pût BB trouver une valable.
— Eh! bien je in<i marie, reprit-il, —
e que j'habite un entresol.
Morisset, qui s'attendait à une toute autre réponse, haussa les épaules.
— Tu as beau faire le dédaigneux, mon Hm'i Ulysse, c'esl la vérité Je pourrais te pré i
don
su lieu de la verdure de la boutique de fruitière dont je jouis de mon entresol de la rue de Grammont, j'avais sous les yeux ce magnifique panorama, je ne serais pas aujourd'hui à discuter avec toi un contrat de mariage.
— Ah! tu appelles cela discuter, tu ne fais que divaguer depuis deux heures; eh! bien, moi.,.
— Toi, — interrompit Boncourt, — toi, c'est différent. En le mariant, lu ne changes pas d'état, lu ne fais que changer de femme; c'est quoique chose, mais ...
DK GHAflAUMURI 11
— Assez d'interruptions, Alfred; f€ tu, oui ou non, examiner le contrat a> i moi?
— Allons, j'y consens, — interrompit Boncourt en soupirant, — quoique peutêtre... y aurait-il d'autres affaires... plus pressantes.
— Je ne te comprends pas ..
— Ni moi non plus, le diable m'emporte, pensa le coulissier. — Je ne comprends pas la quiétude de Moiisseï en face d'un
<l«;l>iir ir tel ijiiq moi. — Puia loul hau( :
18 LU YICOMTli,
— Ainsi, tu ne vois pas d'autre affaire entre nous que la discussion du contrat?
— Aucune.
— Il a perdu mes billets, c'est sûr, se dit Boncourt.
— Enfin, s'écria Morisset impatienté, veux-tu, oui qu non, je te le répète, que nous examinions...
— Je le veux bien; mais avant de nous mettre à parcourir les paperasses, es tu Lien sûr d'abord de Pénélope...
1>K CHAT I Al Ml .\ Hl
— Qu'est-ce «ju<* Pénélope ' mUnompil s Morisset.
— Parbleu I la femme d'Ulysse. Ton nom nie fait toujours tromper. As-tu, dis-je, la certitude que nous sommes à l'abri d'une
invasion de Paméla?
— Je ne la vois que de loin en loin depuis ma rupture, comme bien tu penses, el puis elle ne moule jamais sans s'iut'ormer au portier si tu n'es pas chez moi. Si l'amour quelquefois commence par la haine. Paméla est destinée à l'aimer furieu.^cmeni un jour.
— La crois-lu capable de me jouer quelque mauvais tour? — derranda Boncourt avec une nuance d'inquiétude, — de faire savoir, par exemple, au sergent de ma compagnie que je ne monte pas ma garde.
— Je n'en répondrais pas; une femme en fureur est capable de tout.
En disant ces mots, Morisset quitta la terrasse pour aller chercher au fond de sa chambre le contrat projeté, dont il commença de lire les premières clauses; mais Boncourl ne I écoutait guère. Ses yeux
DB ami ACiuiN îi
erraient sur les grands jardins ravagés qui s'étendaient au-dessous «le lui.
— Regîwde donc, Morisset, — interrompit Boncourt, regarde ces vertes pelouses où les arbres du voisinage ont été les discrets témoins de tant de passagères amours et ou, bientôt sans doute, une foule de ménages sout destinés à étouffer vertueusement dans les étroits réduits que l'art moderne s'apprête à y élever.
— Mais écoute-moi donc, je t'en suppli» !
— Je ne fais que cela,
Et, taudis que Morisset reprenait sa lecture, les regards de son auditeur, toujours inattentif, se fixaient encore sur d'autres points de la perspective, ou erraient vaguement sur les tonnelles aériennes dont la brise agitait les rideaux mobiles de gobéas et de volubilis, à l'ombre desquelles se montraient parfois les bras nus, les épaules blanches et les robes flotantes de mainte et mainte Madeleine loin encore d'en être au repentir.
Morisset cependant continuait sa lecture,
DE CHVTI. Vl'BRr* 2
que son ami paraissait s'être enfin décidé à ri miter, quand l'apparition d'une femme resplen<Ji>sanh' de beauté lit tressaillir Boncourt et lui ai radia un cri d'admiration.
— Vois donc, Ulysse, comme elle est belle! - s'écria-t-il.
iVIorisset porta maigre lui ses regards dans la direction qu'indiquait Boncourt.
Du côté opposé de la rue, et presque 6Q face des deux jeunes gens, s'élevait un petit et élégant hôtel de construction moderne. Au fond d'une cour, juste B spa<ipus<' poxil qu'une voiture pûi j lotir-
ner à l'aise, un corps de logis à deux étages avec une terrasse en retour de chaque côté en composait l'ensemble. Sur l'une de ces terrasses des faisceaux de lances dorées formaient les quatre angles d'une serre chaude dont une végétation tropicale garnissait l'intérieur et se montrait dans tout son éclat à travers les châssis encore ouverts à la brise tiède de l'après-midi?*
Au-dessus des cactus aux fleurs de pourpre, qui serpentaient sur le sol ou dardaient leurs pointes aiguës, des lataniers d'Amérique étendaient leurs longues
DU CHATIAUB1UM 28
palmes vertes. Des magnolias aux (lins blanches, des daturas aux bllDCS cornets, des rhododendrums aux Heurs multicolores en corymbes mariaient leur feuil lage et leurs tiges aux arabesques que formaient des orchildées grimpantes et des volubilis aux clochettes de toutes nuances. On aurait dit un de ces pans de splendide végétation qu'arrachent parfois à leurs rives les ileuves du Nouveau-Monde, et sur lesquels sifflent le Moqueno ou le Bengali en se laissant balancer au cours des eaux.
Mais tout ce luxe de plantes et de fleurs
exotiques fut bientôt oublié, quand, au milieu d'elles, parut tout à coup une jeune femme. La fleur des magnolias n'était pas plus blanche sur sa tige verte que cette ravissante apparition, vêtue, malgré l'heure avancée de la journée, d'un peignoir de mousseline blanche et transparente. Ses cheveux d'ébène, négligemment roulés sur sa tête, ses bras, dont la blancheur effaçait celle de la mousseline, et sa taille élancée lui donnaient la grâce chaste et provoquante à la fois des femmes des tropiques. Elle semblait une de ces visions des rêves que la nature réalise si rarement, et, au milieu de cette luxuriante végétation des climats chauds, un poète l'eût corn-
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parée au génie de la molle el brûlante Amérique.
Un air de mélancolie profonde ajoutait encore à tous ses charmes.
A peine Concourt avait-il eu le temps de s'extasier sur sa beauté que, après avoir cueilli une des fleurs pourpres d'un cactus, la blanche vision disparut derrière le rideau de verdure.
— Tu ne connais pas cette femme ?
demanda Morisset à Boncourl.
— Quels beaux cheveux î quelles éblouis-
28 Llï VICOMTE
santés épaules laissait entrevoir le léger tissu qui les couvrait ! s'écria Boncourt avec enthousiasme. — Mais tu la connais donc, toi?
— Qui ne connaît Camélia , la plus belle des femmes galantes de Paris? Elle et cet hôtel appartiennent à un seigneur russe dont je n'ai pu retenir le nom.
— Ah ! qu'elle est belle en effet, — reprit Boncourt, — et que cet air de mélancolie profonde lui sied bien !
— Oui , — un amour contrarié. Je sais
DE CMATKAUimUN 'iO
cela par Paméla, qui la rencontre parfois; la belle Camélia aime et pleure un beau jeune homme, un certain Châteaubrun.
Morisset allait reprendre sa lecture interrompue, quand le coulissier s'écria sans vouloir l'entendre :
— Châteaubrun ! le vicomte Tancrède de Châteaubrun qui, depuis un an, a disparu sans que personne sache où il est.
— Oui, eh bien !
— Mais je le <<>nn;i;>, c'est un de mes
bons amis, un ancien client que je regrette tous les jours, et comme client et comme ami.
— 11 a dépensé pour Camélia des sommes énormes; puis un beau jour il la plantée là et n'est plus revenu. Alors elle s'est mise à l'aimer avec fureur, mais trop tard. Elle le pleure tous les jours à présent.
— Pauvre Tancrède, — dit Boncourt avec un soupir de regret sincère, — il est peut-être mort. Eh bien ! mon cher Morisset, je soupçonne qu'une autre femme
Dl (Il VI» Al liKl s 51
plus belle encore q e Camélia, car die
était adorahb'iue.il cbasle, celle-là, aimait aussi le vicomte, avec cette dillVrenee encore quelle ne le lui laissait pas voir, Hé ! continua Concourt sur un petite <]up lit son ami. être aimé à la fois des deux plus réduisantes el des plus belles femmes d Paris î Tu trouves ce soi t-là un peu digne d'envie, mon gros Morisset.
— Sans doute, et pourquoi ne m'arriverail-il pas semblable bonheur à moi?
répondit Morisse t d'unair d'envie.
— Lh ! mon cher , — reprit Boncourt,
7)t LU YICOMTK
en étouffant, au souvenir du renouvellement de ses billets, une épigramnie prête à s'échapper de sa bouche — la récolte est presque toujours en raison du labeur et ces suprêmes félicités ne sont jamais le partage que de ceux qui , comme Tancrède, par exemple, sont prêts à chaque instant à sacrifier leur fortune pour un sourire, à jouer leur vie pour un baiser. Qui sait maintenant par quelles souffrances, par quelles tortures le pauvre Châteaubrun n'a pas expié ses félicités passées? Est-il mort, est-il vivant? 11 est mort sans doute.
1 ne larme brilla dans les yeux de Bon-
DE CU kTl AlUlu N 53
court au souvenir de la mystérieuse di rition de son ami. — Pauvre Tancrède,
celui du Tasse n'était ni plus brave ni plus chevaleresque que lui. Un jour Châteaubrun se prend de querelle avec l'amant de la marquise de Rochedieu à laquelle il avait vainement lait la cour. La veille de la rencontre, une femme voilée se présente chez lui; c'était la marquise elle-même. — Oh î monsieur, — s'écria-tr elle en fondant en larmes — vous ave/, dit-on, une irrésistible épéel De grâce! monsieur, épargnez-le; m vous !<• luez, vous me luez avec lui! — Qu'il me fasse alors, — dil Tan< i J'ai-
nierais mieux le savoir lUOrl que là ï 3
34 lî? mcomti:
5*ecria fièrement la marquise, — Diable, c'est embarrassant. Tancrède, par délicatesse, n'osait pas lui rappeler qu'il l'aimait aussi, et qu'épargner son rival était bien généreux de sa part. Néanmoins la douleur poignante de la marquise le toucha, et, malgré les représentations furieuses de ses témoins, le chevaleresque vicomte ne se battit que de la main gauche. Il fut blessé, cela va sans dire. Sa blessure, toutefois, était légère et à peine fut-elle guérie que la marquise se mit à l'aimer ©perduemenl et fut la première à se jeter à sa tète. Que veux-tu , mon cher, les femmes ïie raffolent qr.e de ces hommes-là, et elles put raison, car elles les trouvent préfé-
UK i IUTKA1 [jri > S$
rables aux deux biens les plus précieux de ce monde, l'existence el la rich
Nous ne sommes, ni toi, m moi, -le cette trempe-là, aussi faut-il nous contenter «l'une Pénélope ou d'une Pam : quelconque qui ne nous aime jamais et se fait un .lovoir de nous tromper toujours.
11 y eut entre les deux amis un moment de silence, pendant lequel, pour la première fois de sa vie. Morissel sentil âme s'élever jusqu'au monde des poètes en action donl les strophes sonl «les coups llvl,,:<~, *>oi ta s mnets amo \r\ ux sonl defl prodigalités effi Q< ,( (,U1 n QQ^
50 Lfc VICOMTE
naissent de la vie que la félicité suprême ou les plus cruelles souffrances.
Pendant ce court espace de temps, l'homme qui s'engage dans les liens de ce triste et prosaïque mariage par devant M. le maire lui apparut comme un humble passereau mouillé, tremblant sur une gouttière en comparaison de l'aigle qui plane au haut des airs. Mais sa nature timide et bourgeoise le ramena bientôt aux réalités de la vie positive et, s adressant brusquement à Boncourt:
— As-tu beaucoup gagné ce mois-ci?
demanda-t-il.
DF CHATIAI DTUN "7
— Aie! pensa Boncourl, Nous y roi là. Moi, dit- il, presque rien.
— C'est étonnant '
— Mais non. Dans ce mois-ci, les gros joueurs sont à la campagne, c'est plus douloureux que surprenant. Puis, s'armant de courage: C'est à propos de mes billets que tu me fais celle question ?
— Oui, et, en pensant à toi, je me disais : heureux ceux qui n'attendent pas le jour do l'échéance pour... — Pour renouveler, interrompit le débiteur, je faisais
la même réflexion précisément en pensant à toi.
— Qm te parle de renouvellement, — dit le créancier, — un honnête homme ne renouvelle jamais, il paye.
— Comme tn y vas, — s'écria Boncourt qui voyait que son affaire prenait une fâcheuse tournure et frémissait de la sévérité des principes de Morisset: — Je voulais, reprit-il d'une voix humble, te dire, mon cher Ulysse, à propos de mes billets... que, craignant de ne pas... me trouver en mesure... Je n'en dormais pas, ma parole
I>1 ( H \ I r. \ l'BKUM o\)
d'honneur; je me «lisais : Morfsset va être furieux... mais entre amis... c'est une belle
chose que l'amitié, vois-tu.
— Ah ça ! <(ue diable est-ce que tu me chantes là, et où veux-tu en venir a\ec tes aphorismes renouvelés des (ire.
— Corbleu ! interrompit Concourt, me prends-tu pour u n grec. Où j'en veux Tenir? Au renouvellement de mes I»
par Dieu ! puisque je ne pois pas les payer.
— Mais, mal h urem , lu perds la tê'»-, —
40 L!i VICOMTE
s'écria Morisset exaspéré, — ces billets,
— Eh bien ! oui, ces billets.
— Tu les as payés hier, ces billets, et je ne comprends pas...
Et moi donc! — s'écria Boncourt, foudroyé par la surprise. — Quoi! moi, j'ai payé hier six mille francs ?
— Non, pas loi, mais un monsieur fort bien vêtu, que je supposais ton mandataire
Dl < n vu \utru m il
ou l'un de tes clienls*qui ost venu me les payer, et auquel j'ai remis tes effets contre la somme due par toi. Voilà pourquoi je
n avais pas songe à t'en parier plus tut.
— Grand Dieu! — reprit Concourt enthousiasmé de ce bienfait anonyme, — que ne donnerais-je pas pour pouvoir serrer la main de ce galant homme! Que dit-on donc que nous vivons dans uu siècle d egoisme, dans un âge de fer? C'est un trait digne de l'âge d'or, s'il y avait eu des échéances à cette époque.
— ("est singulier^ — ajouta Mortes* t.
42 LK VICOMTli
— Cest sublime, — reprit Boncourt.
— A moins que ce soit une vengeance de Paméla.
— Généreuse Pénélope, elle en est bien capable !
— Hum ! dit sentieusement Morisset, tout ce qui reluit n'est pas or.
Comme les deux amis en étaient là de leurs conjectures à l'égard d'un événement inexplicable, un homme vêtu de noir de la têie aux pieds, à l'exception d'une cravate
DU CIIATKAUBIU'N 45
blamhe, apparut un instant à l'une des fenêtres rie Camélia.
— - Précisément, dit Moi isset le débitant au doigt, le voilà.
— Le seigneur russe ?
— Eh non I son mandataire.
— Je ne l'ai jamais vu, répondit Concourt plus surpris que jamais.
I/homme vêtu de noir salua Camélia ou quelqu'un qu'on ne pouvait voir du
balcon de Morisset, el, selon toute apparence, s'apprêtait à sortir.
— Cest égal, — s'écria Boncourt, — je cours exprimer toute ma reconnaissance à ce galant homme.
Le coulissier reprit précipitamment ses gants el son chapeau, et s'élança hors de l'appartement. Mais, comme on descend quatre fois plus vite d'un premier étage que d'un cinquième, Boncourt n'était encore qu'au troisième quand l'inconnu sortit de l'hôtel et se dirigea vers la barrière Blanche. Arrivé daus la rue, Boncourt ne
1)K CHATl Al IJIU'N i<*)
vil plus personne el leva les yeux d"un air désappointe vers le balcon où liorissel
était resté, comme [)our lui demander la direction prise par le mystérieux inconnu. Ulysse- la lui indiqua du doigt, et Boncourt courut à son tour vers la barrière Blanche.
Une fois son premier mouvement d'allégresse passé, le coulissier éprouvait plus vivement que jamais le désir de rejoindre l'inconnu; et à son impatience se mêlait un vague sentiment d'inquiétude en face d'un événement dont rien ne pouvait lui expliquer l'étrange singularité.