‹ Le vicomte de ChâteaubrunChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

La coulisse en déshabillé.

Il est peu d'endroits de Paris aussi tristes selon noua — et surtout parle < e du

quai lici i ' çi animé qui l'enloiu que l'espèce de préau formé par les deux

galeries de l'Opéra, ei le théâtre rfo l'Opéra lui-même, qui le ceint de tous côtés.

Cinq issues différentes aboutissent à cette cour qui s'étend en parallélogramme le long des grands bâtiments du théâtre. Les deux galeries de l'Opéra, d'abord, qui s'ouvrent sur les boulevarts; un passage vitré qui conduit à l'entrée du théâtre et à la rue Lepelletier ; un couloir sombre qui mène à la rue Pinon, aujourd'hui Rossini; puis enfin une espèce de souterrain plus sombre encore qui débouche dans la rue Drouot, naguère rue Grange-Batelière.

Cour, galeries, passage, couloir, soûler-

1)1 CflATEAURRUN 1()|

min, tout cela se ressent des mœurs el des allures du théâtre voisin. Quelques boutiques que nous voulons bien appeler suspectes par courtoisie, un splendide magasin

de diamants faux, d'autres encore, où s'étalenl a profusion des masques, des dominos, la plupart enfin de luxe ou d'utilité; voilà pour les deux galeries dites l'une de \ Horloge, l'autre du Baromètre.

Quelques rares passants, des vendeurs de

billets <n foule, les jours d'Opéra; — marchent ou stationnent dans le passage de la rue Lepelletier.

I ne boutique de pai apltties 1 • h

triste et nue d'un écrivain public, se regardent têle à tête dans la solitude à l'entrée du couloir par la rue Rossini.

Le souterrain obscur, puant et hideux qui mène à la rue Drouot, et dans lequel une lampe sépulcrale jette sa lumière indécise sur des immondices, semble ne donner passage qu'à des ombres qui avancent lentement dans les ténèbres. De temps à autre quelques-unes de ces ombres se choquent, et un tartan, un paletot ou un habit disparaissent, comme par magie, par des portes latérales que le simple passant ne soupçonne pas, car la nuit éternelle du souterrain les rend invisibles.

1»! CHAI I Al MU N

Ce sont les ditertes etitfféei des artistes.

Tous ees endroits que nous venons de décrire sont tristes et déserts pendant le jour, le soir seul la vie y circule avec le bruit. La cour où ils viennent aboutir n'est pas moins déserte et silencieuse, à une heure près de la journée et pendant l'été.

Une demi-douzaine d'arbres aui feuilles précoces et prématurément flétries languissent a la file l'un d<- l'autre parallèlement à la sentiin* dont Je^ COadnUs I m leb murs extérieurs de l'Opéra, (es grands

104 Llî VICOMTE

bâtiments nus et escarpés comme les falaises de Normandie, et sur les flancs desquels s'ouvrent des jours de souffrance et se dressent d'immenses tuyaux de fonle ou de tôle, ne donnent pas seuls au préau l'aspect de tristesse de mauvais lieu qui le caractérise. Des pavillons de bois qui s'étendent de droite et de gauche, en accolade, à la sortie de chacune des galeries de TOpéra, y ajoutent encore. Ces pavillons de planches, maladroite imitation des pans de toiles d'une tente, semblent un décor flétri vu de jour et de près.

À la gauche du couloir qui débouche dans* la cour en venant de la galerie du

nr. c!i\ ri v brun ! i>'.

Baromètre ou de relie de l'Horloge, .î-mix cor[)s de logis à trois étages* peints d'un jaune maculé par le temps, forment entre eux lr passage vitré qui conduit à l'Opéra.

Au pied du corps de logis de droite, une baraque oblongue en bois, surmontée de quatre tuyaux de tôle, et dont l'intérieur est éclairé par des vitres, non pas dépolies, mais barbouillés de blanc, s'étend comme une boîte en bois sale.

Cette bnîte était jadis un café; aujourd'hui Hic n'est plus, ou pour mieui dire à l'heure

1 06 le vrco^i!!-

où nous écrivons, elle est de nouveau transformée en café les nuits de bals masqués.

Enfin, vers le milieu du corps de logis de gauche, et sous le vitrage transparent du passage, s'ouvrait, à l'époque où la coulisse n'avait point encore été de Tortoni au café de l'Opéra, une porte bâtarde qui conduisait au deuxième étage où se tenait la petite Bourse (i).

Dans le cours de cette même soirée, la

(1) Depuis que cette œuvre est écrite, par suite des ordres donnés par M. Cartier pendant qu'il était préfet de police, la coulisse a été expulsée de ce cercle.

{Note de l'éditeur.

ïjn 10 t

fouir des promeneurs suivi

admiration une élégante calèche qui venait du coté de la Madeleine et longeait le boulcvari des Italiens, au trot allongé de deux magnifiques chevaux çris-pommelé. Deux femmes en toilette de promenade étaient assises dans ia voiture, dont les panneaux étaient ornés d'armoiries étrangères.

L'une d'elles, à son air de distinelion et à l'élégance de sa tournure, pouvait passer pour belle. Llle paraissait avoir vingt-huit ans. L'autre] avec non moins d'élégance et de distinction que sa compagne, élail une blonde dont lu beauté pouvail soutenir

l'analyse la plus complète. On ne se serait pas trompé de beaucoup en lui donnant vingt-deux ans tout au plus.

De grands yeux bleus et humides, comme ceux des filles du nord de l'Europe, s'ouvraient sous l'ombre de boucles de cheveux blonds qui tombaient sur ses joues et en caressaient les contours délicats. Un voile du plus beau point d'Angleterre, dont la brise du soir agitait légèrement les plis onduleux, laissait voir son gracieux visage comme à travers une 'vapeur transparente et ajoutait encore à ses charmes.

- Mais ne tremblez donc pas ainsi, ma

DK CHATUAl B! I > I OH

chère petite — disait la moins jeune; — peut-être apprendrons-nous quelque bonne nouvelle de votre beau vicomte I

— Mais je n'en veux aucune, répondit une voix douce qui tâchait en vain d'être ferme; que m'importe que M. de Châteaubrun...

— Mon Dieu, ma chère enfant, je ne vous demande pas de me confier les peines de votre cœur, reprit !a première ; mais, si vous voulez les taire, parlez du moins autrement.

— Gomment cela, ma chère comtei

liô LE V1C0MTK

dit la jeune blonde en ouvrant ses grands yeux étonne's.

— Mais, certainement, petite, vous me les dites, ces secrets. Comment! un jeune homme, que moi je trouve fort beau, et je vous le dis franchement, parce que moi je ne l'aime pas , se fait donner , pour ces beaux yeux avec lesquels vous me regardez si naïvement , un grand coup d'épée en pleine poitrine; depuis un an il a disparu, sans que nous sachions s'il est mort ou vi vant, et, quand l'humanité seule vous fait un devoir de chercher à obtenir sur son compte les renseignements que vous demanderiez s'il s'agissait de l'un de vos valets

Dl ( HAÏ BAI BRI N 111

de pied qui se serait blesse à votre sertit e,

vous venez me dire à moi que peu vous importe qu'un homme soil mort pour vous avoir trop aimée!... Mais autant vaudrait me dire: Fœdora, je pleure tous les joui- la mort du beau vicomte de Châteaubrun.

— Chère Fœdora, vous êtes cruelle, répondit la jeune femme, et cependant vous ave/ été si bonne, ajouta-t-elle, en pressant de sa petite main gantée les mains de la comtesse...

— Oui, repni Fœdora en souriant, je puis cmellede lire dans votre pauvre i ceur,

1 12 LE VICO.VlTii

et je suis bonne de vous forcer à une démarche dont le résultat vous intéresse si fort.

— Mais les convenances! ajouta timide meut la compagne de la comtesse.

— Et où est l'inconvenance, je vous prie, petite, que je cherche a savoir ce qu'est devenu M. de Château brun, qui m'a fait cent fois l'honneur de me visiter? Et puis — ajoula la comtesse d'un ton "sérieux — il est des circonstances où, se l^nir dans un cercle étroit des convenances, c'est se perdre. Je suis dans l'un de ces cas; il faut que

iih CHATCAUMUN i 1"»

je retrouve votre chevalier blessé , s'il est vivant, s'il est...

— Oh! ne dites pas ce mot , Fœdora , je ne l'aime [>as... mais, si j'étais cause de sa mort, je ne m'en consolerais... que bien difficilement.

— Jamais, allait dire votre pauvre cœur.

En ce moment, la comtesse donna l'ordre d'arrêter. Le cocher n'eut qu'à tirer légèrement les guides et les deux gris pommelés s'arrêtèrent brusquement, le jarret vibrant,

et des flocons d'écume à la bouche. 1 i

calèche était devant le passage de l'Opéra.

114 Lii vicomtî;

Le valet de pied vint prendre à la portière les ordres de la comtesse.

— Venez, Clément — dit-elle; vous allez aller jusqu'à la cour qui est au bout de ce passage; la ? vous demanderez à tout le monde M. Boncourt jusqu'à ce que vous l'ayez trouvé, puis vous me l'amènerez.

— Dirai-je le nom de madame la comtesse, ou celui de madame la princesse? — demanda le valet de pied.

— Vous donnerez celui de la princesse de Lulzeff.

DU i lUTliAUimUX 1 1 4>

— Y pensz-vous! — dit à mi-voix madame <lc Lulzeff, en secouant le bras de son amie.

— Mais, cher enfant, M. Boncourt ne me connaît ^as.

La belle blonde soupira, sans oser répliquer; le valet de pied s'éloigna.

La nuit était venue. Déjà les lanternes des vendeurs de journaux du soir s'allumaient sur le boulevart. La foule des promeneui - (ait de moment en moment,

chacun iiiyanl la chaleur des ^appartements,

pour aller chercher quelque fraîcheur en plein air.

fp Parmi tout ce monde, plusieurs curieux s'étaient arrêtés pour voir les deux femmes dans leur calèche, mais leur air noble et distingué, le luxe de l'attelage, la contenance imposante d'un cocher à perruque blanche sur son siège garni de crépines de soie, tout cela avait si grand air, sentait si bien la bonne maison que cette curiosité se maintenait forcément dans les bornes d'une respectueuse discrétion.

Pendant ce temps, dans les deux gale-

hV. CHATI IUIWUÏ1 1 1"

r\o<, |< s spéculateurs et les courtiers échangeaient ou fabriquaient «les nouvelles. Les plus hardis baissiors tuaient le r<>i, ou pour le moins un prince de la famille royale (1); les plus timides changeaient le ministère.

Les haussiers, de leur côté, peignaient avec tendresse la santé florissante du roi, le dévouaient de la majorité conservatrice, prédissaient une pluie de millions qu'allait répandre l'empereur Nicolas, et chantaient, sur tous les tons, les bienfaits de renient»1 cordiale.

Quant a Concourt, de retour de la bar-

(1i Ccri se passait eu 1Sk

1 18 LE V1C0MTH

rière Blanche, il était seul dans la cour du passage , humilié au vain résultat de ses deux tentatives et soupirant parfois au souvenir du vicomte de Châteaubrun , qui jadis brassait des affaires avec lui; tandis que ce soir-là le coulissier n'avait qu'un ordre si loin du cours qu'il désespérait de pouvoir l'exécuter.

Il y avait jusle un an, ce même mois de septembre, avons-nous dit, que le vicomte avait subitement disparu. Un ordre par lui donné à Boncourt de vendre cent mille francs de rentes trois pour cent, en liquidation, et que le courtier marron avait exé-

m en \" u i'.hin ! !'.)

cut<:. laissait au profil du vicomte on bénéfice fort important

En vain Concourt avait remaé ci< I terre pour apprendre ce qu'était devenu

son client; tout ce qu'il put savoir se réduisait à être informe' par le concierge du vicomte qu'un matin une chaise de poste <'tait venue le chercher et qu'il avait pris la route de Grenoble.

Quelle pouvait rtre la cause de ce départ précipita M. de Châteaubrun <:(ait un jeune homme qui menait, il es( vrai, un train audessufl de sa fortun< : cependant l'embarras

J20 le vïcomti:

ou la gêne n'étaient point encore venus frapper à sa porte.

Jeune, beau, brave et loyal, le vicomte jouissait d'une réputation sans tache, sous le rapport de la probité, et d'un assez brillant renom d'élégance et d'esprit.

Huit mois s'étaient passés sans qu'aucun de ses amis eût reçu de lui signe de vie. Alors Boncourt s'était décidé à placer , en rente sur l'État, le capital qu'il tenait a la disposition du vicomte. Quatre mois de plus avaient complété l'année, et l'absent n'avait pas reparu, il était mort sans doute.

1)1 (Il ^ l! \'.!UU N I 2\

Voilà ce que disait Boncourt, mi pensanl

à son unique et inexécutable mandat du

soir, quand le valet de pied de la princesse de Lulzeff, poussé par ^a bonne étoile, vint interrompre sa méditation et lui demander

s'il pouvait lui faire trouver M. Honcourl.

— .M. Boncourt, dites-vous ?

— Oui, monsieur,

— C'est moi-même.

Le valet s'acquitta de sa commission.

Boncourt le suivit, fort intrigué de <■<• rjue pouvait lui vouloir la piim ■• ss€ de Lutceiï

122 L8 vicomt:-:

Il se rappelait bien que M. de Châteaubrun l'avait conduit à un bal qu'elle donnait, mais depuis il n'avait jamais osé la revoir seul, sans l'appui tutélàïre du vicomte.

En quelques instants il se trouva devant la calèche.

Quoiqu'un peu timide dans un monde qui n'était pas le sien, Boncourt, sans être bien né, savait vivre.

îl se tint donc respectueusement, la tête découverte, devant les deux dames.

La princesse avait instinctivement baissé

son roi ta !• n'npei !.

à travers le nuage de dentelle, qu'une G

pleine de grâce i t fle I liarme dans soi: I n- Bemble, >ans pouv Bâisif les dé-

tails.

Mais quand elle l'eut levé pour lui adresser un salut ot un sourire, bien quVIle se rappelât à peine sa figure. Boncourt put la voir dans tout l'éclat de sa beauté et la trouva plus séduisante encore qiie la première fois qu'il l'avait vue.

La comtesse ^<- hâta de prendre la \<\role.

— Monsieur — dit-elle — la princesse de Lutzeffvous est caution que si, sans avoir l'honneur d'être connue de vous, j'ai eu l'indiscrétion de vous mander en son nom, j'ai pour cela quelque motif qui n'est pas sans importance.

— Oh! madame — répondit Boncourt — je serai toujours trop heureux si je puis vous être bon à quelque chose , ainsi qu'à madame la princesse.

— Vous êtes le seul, monsieur — reprit la comtesse — des amis de M. le vicomte de Châteaubrun, que nous n'ayons pas interrogé sur sa disparition.

M CIlAll AllUU N 1 -■»

— Ln ctlet, madame, elle est aussi mystérieuse qu'inquiétante.

— Plus inquiétante que mystérieuse — reprit Fœdora avec un sourire — car vous n'ignorez pas, sans doute, qu'à la suite d'un... je ne sais si je dois appeler cola un duel, il a reçu un coup d'épée dans la poitrine.

— Je l'ignorais — reprit Concourt.

— Alors, monsieur, je crois qu'il ne me reste qu'à vous prier d'agréer mes excu de ?oi a avoir ilérang»?, car je vois que vous ne... que j'en sai^ plus que vous.

j2(5 LR V1C0MTK

— C'est vrai, madame, mais, si vous le permettez, j'intervertirai les rôles, et je vous prierai de me faire l'honneur de m'apprendre ce que vous en savez vous-même.

— C'est là que se bornent mes renseignements. Le vicomte a reçu un coup d'épée, et j'avais espéré que vous auriez pu me dire s'il était mort ou vivant.

Boncourt sentit qu'il n'avait plus de motifs pour prolonger une conversation désormais sans but, et, après quelques mots de politesse, il salua tes deux femmes que l'attelage emporta en traçant sur le pavé un large sillon d'étincelles.

in en \ n h i i 1-27

Le cou nier rupril, ',! i( p mi >if, le cbemio

du la petite Ijuiuïc. 11 traversa J | ic de

l'Horloge, puis la cour devenue d< gagna, sous le vitrage, la porteront nous

avons parlé el qui s ouvrait SOUS le Ionisa gauche. Il monta deu (S, ne fit

passer dans une salle longue et droite, où, solitairement assise, la demoiselle de comptoir n'avait guère à servir, en fait de rafraîchissements, que des papiers Lianes et eux de dominos. Puis il pénétra dans la salie voisine.

i n billard la remplissait pn sque tout entière. Une estrade, de chaque côté, el des

bancs de eriu sur celte esli ado. | arnis de

1 JS LE VICOMTE

clients ou d'agents inactifs, rétrécissaient l'espace réservé aux joueurs de billard.

Dans un renfoncement, espèce d'alcôve située a l'extrémité gauche de la salle de billard, d'autres clients et d'autres coulissiers jouaient bourgeoisement aux dominos, tout en parlant hausse, baisse, fin de mois, reports et compensation.

Deux coulissiers enfin jouaient au billard en attendant le cours d'ouverture. En un mot, c'était un jour de stagnation complète. Les bonnes nouvelles contrebalançaient si exactement les mauvaises que dans cet équilibre parfait nul n'osait s'aventurer.

01 cil \ M M BRU5 t 29

— Allons! se dit Roncourl — dussé-je faire crier liaru! sur moi, c'est peul-cliv le moment de proposer mon ordre.

— Je prends trois mille à soixante-qum/< cinquante, et les rends à prime dont deux pour demain — hasarda Boncourt, d'une

voix mélancolique.

— Qu'est-ce que c'est que ça? qu*e$t-C juc c'est que ça? s'écria un des joueurs Je doniino — liens! il n'est p;is dégoûté le Boncourt, on a Fait, à quatre heures, soixante-quatorze quatre-vingts , dernier

cours.

150 Li<: VICOMTE

— J'ai irois mille francs à soixantequinze — dit une voix partie du billard.

— - Oui, avec le rhume du duc de Nemours, on va se jeter dessus.

— On achète de la pâte Regnault, et c'est fini, dit un haussier.

— Un rhume peut dégénérer en fluxion de poitrine, et le régent futur y succomber, voilà la France dans un beau gâchis — reprit un baissier.

— Bah! le roi vivra cent ans ; le comte de Paris sera majeur à sa mort.

1)1 CIIATEAlbKl.N 131

— Louis-Philippe baisse, messieurs — s'écria un spéculateur — l'entente cordiale branle au manche.

— La France est heureuse !

— La France est ruinée!

Ce fut pendant un quart d'heure un flot d'observations et de nouvelles toutes contradicloiies qui se heurtaient en tous seu^f et pas une affaire ne s'était encore engager.

— Puisque le rhume «lu duc de Nemours eki officiel — reprit enfin l'alarmiste qui le

premier avait parlé, je donne trois mille à soixante-quatorze cinquante.

— Je prends — s'écria le couiissier qui gratifiait le roi de cent ans de vie. — Je prends six mille à soixante-quatorze cinquante.

— Neuf mille;

— Douze mille :

— Quinze mille ;

— Vingt-quatre mille.

— (.'est fait — reprit l'alarmiste — en

DE G ui u UtUN 1 53

tirant son carnet, vous avez vingt-quatre mille à soixante-quatorze cinquante.

— Allons — se dit Bonçourt — je n'at plus que vingt sous de distance à franchir; peut-être pourrai-je exécuter mon ordre.

Ah! si le due avait une iluxion de poitrine !

En ce moment, un nouveau personnage entrait dans la salle, et son arrivée (it une sensation profonde parmi les assistant.

C'était un homme au Iront bombé, à l'œil cave, à la figure énergique, un de ces joueurs intrépides, dont la témérité entravait souvent les cours suit en hausse^

j"4 LE VICOMTIÏ

soit en baisse, quand il n'y avait pas sur le tapis quelque nouvelle officielle, ou s'il yen avait, lorsqu'il lui donnait son appui.

— Eh bien! que fait-on? demanda le spéculateur.

— Soixante -quatorze cinquante est le cours.

— Quoi ! de la baisse, et pourquoi cela? — reprit-il d'un ton qui donna froid au baissier vendeur de vingt-quatre mille francs de rente sur la nouvelle d'un rhume princier. — 11 va y avoiudeux francs de hausse, pensa ce dernier, mon client gagnera seize mille francs de moins.

DB (\l\ i: wiiiiiN 1 '.'»

Le haussier, mu contraire s<k frotta les

inaiu.s.

— Pourquoi fait-on la baisse? — répondit un autre courtier — parce que le gouilre du déficit est béant.

— Eh ! bien, à mon avis, la France est on ne peut plus prospère, et ça me suffit — dit

orgueilleusement le nouveau venu

Il y eut un moment de profond silence, pendant lequel les dominos cessèrent de

grincer sur le marbre des tables, el tes boules d'ivoire de rouler sur le lapis de billard.

136 LU VICOMTIi

Le joueur tira sa montre, frappa sur 1 epaule d'un gros homme qui jouait aux dominos, et lui fit un signe. Le courtier vint se mettre debout, son carnet à la main, le long des bandes du billard, comme les agents de change autour de la corbeille.

On n'entendit plus que le roulement sourd des voitures, qui grondait au loin et s'engouffrait dans les galeries de l'Opéra pour monter jusqu'à la chambre silencieuse. Coulissiers et clients, tous se regardaient sans parler. On connaissait l'audace de ce joueur, et chacun s'attendait à quelqu'une de ses témérités habituelles, mais il devait

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