IV
248 LE VICOMTE DE tAUNAY
son cœur, mais daas le genre de la Nouvelle ffélolîse. 11 y avait chez son père un jeune artiste dont la vue la faisait rougir et trembler; ce n'est pas lui qu'elle veut épouser, son idéal est un vieux philosophe, car elle rêve Tennuyeux ménage de Julie; mais la pauvre Julie est forcée à ce triste mariage, et sa fausse imitatrice le fait volontairement; l'amante de Saint-Preux subit la chaîne, la républicaine choisit froidement; elle croit flatter Jean- Jacques, elle Tof-^ fense, et lui prouve lourdement qu'elle ne le comprend pas^ car Julie avait aimé une fois; son cœur, brisé par le désespoir, consumé par l'amo^ir, pouvait espérer le repos; mais sa folle plagiaire n'avait jamais aimé; son vieux époux, elle le dit elle-même, ne pouvait suffire aux ardeurs de son âme, et c'est pour employer cette ardeur inactivé, pour assouvir s^s passions dévorantes, qu'elle a renversé le trône, soulevé la populace hideuse, ensanglanté la France, épouvanté le monde. Voyez un peu ce que c'est que de ma lire!... Elle emprunte à Julie son vieux Wolmar, et elle lui laisse Saint-Preux ! Si, plus imprudente ou moins généreuse, elle avait fait seulement le contraire... peut-être la royauté était sauvée !... femmes ! défiez-vous de vos lectures, et puisque vous voulez absolument lire, au moins lisez bien 1 Imiter à demi les auteurs qu'on adore, ce n'es pas même les parodier, c'est les trahir!... Que de jeunes filles ont fait maudire Jean-Jacques pour l'avoir travesti dans leurs sottes et froides folies!... Que d'auteurs seraient justement aiinés s'ils n'étaient pas maladroitement admirés !
Les femmes littéraires sont un des fléaux de l'époque; les plus (doux sentiments sont gâtés, dénaturés, frelatés par ces souvenirs de lecture qui vous poursuivent partout; l'amour n'est plus l'amour, c'est une occasion de phrases
romanesques; on n'aime plus un beau jeune homme parce qu'il plaît^ parce que sa voix trouble, parce que son regard enivre, on Taime parce qu'il a imité 1^ héros du roman à la mode dans une aventure quelconque. Les femmes littéraires, en disant : a Je vous aime, n pensent toujours à un auteur en vogue. Ce tiers de lettres est toujours là entre la femme aderée et vous; toutes les faiblesses de ces femmes ont un prétexte littéraire; il n'est pas une seule de leurs fautes qui n'ait un précédent dans la littérature : pour les entraîner, on n'a pas besoin d'être aimable, séduisant, passionné; il sufût d'être érudit et de leur décrire à propos ca que le héros de leur roman favori dit à Théroïne qui est leur modèle. Jeunes soupirants, aspirants, prétendants, ne perdes pas vos jours en vœux naïfs, en regards suppliants. Voulez-vous être aimés, entrez dans un cabinet de lecture^ demandez de l'encre et du papier, et copiez tranquillement la page décisive de l'ouvrage que vous entendez citer le plus souvent ; page 204, tome II, copiez lisiblçment, espérez. Elle attend la dernière période pour être attendrie; votre bonheur est au verso de la page; vous n'aurez pas soupiré, c'est-à-dire copié en vain.
Ces femmes littéraires ont encore une manie qui nous est plus insupportable. Qu'elles soient littéraires en amour, tant pis pour l'amour; mais elles sont littéraires en religion, c'est plus triste. Elles emportent à Téglise de petits albums barbouillés de leurs propres mains, où sont recueillis les passages frappants des auteurs que leur foi préfère. 0ht que nous armons cent lois mieux une grande niaise qui emporte avec elle à la messe tout bêtement V Évangile l Mais à ces femmes éclairées, le saint Évangile ne suffit pas; elles ne le trouvent pas assez littéraire. Bladame Roland emportait de 'même à l'église les Gra/nds Hommes de Plih
tarque; aussi toute sa vie a ressenti l'influence de cet étrange livre de piété. Si elle avait préféré VÉoangile, quelle différence dans sa destinée 1 Plutarque lui a enseigné Forgueii^ le Christ lui aurait jenseigné Thumilité; Plutarque lui a inspiré la haine et la vengeance^ le Christ lui aurait inspiré Tamour et le pardon; les héros ^e Plutarque né savent que tuer, le Christ ne sait que mourir. Cest hien ihalheureux pour la France que mademoiselle Philippon ait eu une piété si littéraire.
Mais le secret de sa rage n'est pas \k, et trois lignes de sa. biographie nous révèlent le fond de son cœur.
« M. Roland avait déjà parcouru la Suisse et ritalie, 9 quand il fit, en 1784^ avec sa femme» un voyage en An- » gleterre. L'ayant envoyée à Paris à son retour pour soUi- » citer des lettres de noblesse, mais sans succès, il obtint, » par elle, sa translation à Lyon, ce qui la rapprochait de » son pays et de sa famille. »
Cest là le vrai mot de Ténigme; une femme qui a épluché des carottes, et qui n'en est pas fière, ce qui eût été spirituel; car jamais une personne intelligente, parvenue par son intelligence, n'a rougi de son origine; au contraire, elle 6ent que ces souvenirs font sa force; plus l'échelon d'où elle est partie était bas, plus il lui a fallu de courage et de talent pour atteindre le sommet de Féchelle. Donc, une femme qui a épluché des carottes et qui en rougit est à jamais implacable. Un ambitieux qui ne se pardonne pas à lui-même son passé ne le pardonnera jamais à personne; il en voudra toute sa vie à ceux qui ont le bonheur de n'avoir pas fait ce qu'il a fait. L'addition est bien simple à faire : une femme orgueilleuse qui a lavé de la salade, qui a demandé des lettres de noblesse, et qui ne les a pas obtenues^
cela donne^ au total, une farouche républicaine. Non^ non, Tauteur des Girondii^ ne l'aime pas; la preuve, c'est qu'il ne la fait pas aimer. Quelle différence ! comme on voit qu'il lui préfère madame de Staël ! de quilles couleurs diverses il dépeint liÈurs deux salons I Gomme l'une est bien reine, hospitalière, dans le sièii^ éclairant tout de son génie, surveillant, attisant, inspirant la conversation, tout occupée à faire valoir son esprit et celui de ses amis, partageant franchement sa gloire avec Thomme qu'elle aime et le créant à son image I... Comme l'autre, au contraire, a une attitude pédante et vulgaire dans son salon ! On dirait une maîtresse de pension bourgeoise donnant à dîner à des étudiants mal élevés, une^sordide gouvernante de vieillard tout occupée de cacher les infirmités du bonhomme aux imprudents qui travaillent à faire sa fortune. Vous dites que le chantre à'Elvire a déifié madame Roland, il a plus noblement déifié Elvire. Madame Roland, malgré les belles phrases du grand poète, paraît encore dans son livre telle qu'elle est à nos yeux, peut-être prévenus, un mauvais bas bleu éclaboussé de sang. Non, non, ce n'est pas là le rôle de la femme dans les révolutions; demandez à Jeanne d'Arc, demandez même à Charlotte Gorday. La mort de madame Roland est belle sans doute, nous l'admirons comme un beau rôle bien joué; mais cette mort elle-même était un châtiment; l'Ëgérie des Girondins avait ouvert l'abîme, elle y tombait, c'était justice. Nous l'avouons, dût-on nous accuser de cruauté, nous ne pouvons nous intéresser au sort d'un incendiaire qui se brûle.
Si nous vous parlons uniquement des Girondins, c'est que depuis quinze jours on ne parle plus d'autre chose; il y a eu des concerts, nous ne sommes allé nulle part, nous sommes resté seul au coin du feu à lire, à commenter ce
livre plein d'enseignements et de prophéties. Ceux qui venaient nous interrompre étaient tes mal venus; M. de Lamartine lui-même passait à Fétat dlmporiun quand il nous surprenait au milieu d'une belle page; mais nous ne sommes pas les seuls lecteurs captivés si vivement; douze mille exemplaires des Girondins eat déjà été vendus, il y a bien dans le nombre quelques admirateurs qui comprennent nos préoccupations, qui partagent nos admiralions, notre enthousiasme et peut-être aussi nos alarmes.
LETTRE VI
Il avril t84
Les boargeoises sacrées. — Les dévotes rageuses. — Le rave d*aQ voja« genr. — Le coficher dn soleil. — - Épreuve.
Ces pauvres femmes littéraires î,.. nous leur devons une réparation, nous avons été injuste envers elles : nous avoas dit que cette espèce de femmes était la plus désagréable qu'il y eût au monde... Ah!... cela n'est pas exact; elles sont insupportables, c'est vrai ; mais ee ne sont pas les [dus insupportables. Nous les avons mises au premier rang des ennuyeuses; elles ne méritaient pas cet honneur. Le pM*mier rang... il appartient à une espèce bien autremeat épouvantable, hélas I... et qui se multipliç avec une rapidité inquiétante.
Cette variété n'est pas encore classée; elle n'a pas encore de nom dans la triste flore du sombre jardin de TEumii; mais nous finirons bien par lui trouver un nom qui la dé*signe. D'abord, nous somoies décidé à poursuivre la guen» à outrance; nous vouions V>iit "fflp^^ffltml )*«iterminalîaa
LETTRES PARISIENNES Si7
de sa race; elle est très-dangereuse; elle détruit tout; elle parviendrait à ruiner la France si on la laissait s'y propager plus longtemps; elle nous rendrait sots, tristes , maussades et précieux, ce serait nous perdre; les Français ne seraient plus des Français; par sa fatale influence, le sceptre des arts, des sciences, des lettres, le soeptre même de la mode, s'échapperaient de leurs mains ;-et les étràbgers qm Tiennent chercher parmi nous le plaisir, la gaieté, la vie, effrayés de notre respect prétentieusement morose et mesquinement solennel, nous fuiraient pour ne plus jamais revenir. L'extermination de cette race, vous le voyez, est une question de haute pohtique; aidea^nous donc dans notre courageitfe entreprise.
Ce qui distingue les femmes de cette espèce des autres femmes, c'est qu'elles n'ont pas du tout l'air de femmes; elles ont Tair de poupées victorieuses qui ont obtenu le mouvement et la parole ; quelque chose de guindé et de grêle se trouve toujours dans leurs manières, dans leur tournure, malgré leur intention bien constatée de dignité et de grandeur; ainsi elles sont toijjours habillées très-richement, avec un luxe splendide; eh bien, elles ne sont point parées; elles sont pimpantes, rien de plus.
U n'y a qu'un moyen de bien porter une belle robe : c'est d'oubUer qu'on la porte. Avoir l'air trop heureuse et trop fière de ses vêtements, conune Lisette dans le Jeu de l'amour et du hasard, c'est très-maladroit; c'est avouer qu'on ne s'attendait pas à l'honneur d'en être décorée; c'est avouer aussi qu'on leur emprunte une partie de sa valeur et de sa gloire; c'est proclamer un succès accidentel, imprévu, inespéré, sur lequel on ne comptait pas et qui peut échapper encore : le paon n'est si fier de son plumage que parce qu'il la perd tous les ani«
La monomanie de ces femmes est la noblesse des manières, et l'on ferait mi volume de toutes les ruses qu'elles imaginent, de toutes les peines qu'elles se donnent pour acquérir cette majesté violente et factice; mais là encore elles se trompent : elles croient avoir un air digne, elles ont un air officiel, et voilà tout. Une préoccupation continuelle les garde comme une sentinelle invisible; elles son toujours sur le qui vive, redoutant également la parole inconvenante qu'elles pourraient entendre et celle qui pourrait bien leur écbapper.
Sans être méchantes ni hostiles, elles sont toujours armées, armées d'épingles, ce qui est la plus terrible des armures. Elles ont une susceptibilité de sensitive : tout le blesse, et la délicatesse de leur esprit est telle, qu'elles voient partout des monstres. Dans les choses les plus innocentes que vous leur dites, elles comprennent des choses affreuses 1... des choses affreuses auiquelles, vous, vous ne pensiez pasl Rougissez-en, cela prouve que vous n'en avez pas peur comme elles.
Mais, dira-t-on, ce sont des prudes. — Non; au contraire, il est permis de leur parler de tout, mais dans un certain jargon et en grasseyant d'une certaine façon. — - Alors, ce sont des précieuses. — Les précieuses ont plus de distinction et plus d'esprit? Non; ce sont des femmes d'une nature commune et d'une éducation bourgeoise, que les caprices du sort ont poussées au premier rang, et qui, se voyant tout à coup livrées à elles-mêmes dans une sphère inconnue, n'ayant pas Tinstinct du noble et du beau comme les natures d'élite, n'ayant pas non plus la tradition comme les femmes d'une haute naissance, improvisent au hasard, <«ns renseignements, sans donnée aucune, sans goût natif, tans intelligence éclairée, une espèce de code d'élégance.
une étiquette de fantaisie particulière^ exceptionnelle» mais qui deviendra bientôt le code universel» l'étiqueltc gënéralemenf adoptée, si les grandes dames» les véritables élégantes» les jeunes femmes bien élevées et distinguées» les femmes comme il faut» ne protestent avec nous» courageusement» constamment» hautement» contre l'influence fatale» contre les arrêts illégaux de ces bourgeoises sucrées. Nous voulons bien qu'on nous donne le ton; mais» quand le ton est faux» nous avons le droit de réclamer.
Et cela est triste à dire» les bourgoises sucrées aujourd'hui donnent le ton presque en toutes choses : en littérature» par le théâtre ; en peinture» par les portraits» \m tableaux de genre; en musique» par des chansonnettes» des fauvettes» des brunettes intolérables; il n'est pas jusqu'à la grâce française» la beauté nationale» qui ne soit dénaturée par leur influence. Elles jouent à la Madame : cela force toutes les femmes à se mettre de la partie» et toutes res* semblent à des gravures de modes. Plus de frais sourires épanouis; plus de regards francs et naïfs» plus de tournure libre et gracieuse; cette folle préoccupation de dignité crispe les plus charmants visages» roidit les tailles les plus déliées. Cette lutte continuelle -des prétentions excitées contracte et déforme les traits. En vain nos jeunes femmes sont belles^ la vanité leur égratigne la figure avec ses grifies de chatte» l'envie plombe leur teint... Avez-vous jamais remarqué cette couleur mate» livide et verdâtre qu'on appelle un 4eint d'envieuse?... Et» au bout de quelques années» de leur éclat il ne reste plus rien; elles n'ont plus môme cet air de noblesse auquel elles ont tout sacrifié» et que la nature leur avait donné avec leur beauté; car ce n'est pas parce qu'on Teut avoir l'air noble qu'on a l'air noble» c'est parce qu'on s'occupe de nobles idées : la pensée sculpte le visage; elle
ciselle les traits^ elle refait le masque; votre physionomie vous dénonce malgré vous; à dix-huit ans on a la figure de sa nature^ à vingt-cinq ans on a la figure de ses occupations; si les pensées auxquelles on se livre bs^hituellement sont généreuses et grandes^ quelle que soit nrrégularité des traits, la physionomie sera intelligente, le regard imposant, l'attitude franche et digne ; si Ton vit, au contraire, de vanité, de niaiseries, de misères, quelle que soit la pureté des traits, la grâce de Tovale, la physionomie sera fausse, le regard sera vide, Tattitude sotte et pédante... Mais revenons aux bourgeoises sucrées : le nom est assez bon-, gardons-le.
La bourgeoise sucrée est systématiquement triste, et cependant elle sourit toujours volontairement; mais quel sourire!... Un affreux sourire earré, bridé, accroché, plus triste cent fois que le sérieux le plus glacial. Ce n'est pas tout, et ceci est le comble de Fart^ avec ce sourire carré, elle ne di t que des phrases rondes. Quand elle est partie, rien ne Tarrête; elle arrondit, il faut absolument qu'elle arrondisse sa phrase; l'empêcher d'arrondir, c'est lui manquer de respect; quelqu'un survient, elle salue, puis elle reprend sa phrase et l'arrondit; le feu pétille; un éclat de bois tombe sur le tapis; elle donne à son auditoire le temps d'éteindre le feu, et puis elle poursuit sa phrase conunencée et l'arrondit. Dans un raout, vous savez si l'on a le temps d'achever une période : on demande à un voisin de ses nouvelles, le flot l'emporte, et c'est un autre qui vous lépond; dans le monde maintenant, il n'y a pas moyen de dire quoi que ce soit, de raconter une histoire, d'exprimer une pensée, même la plus concise; chacun va là pour ses affaireSt pour rencontrer les trois ou quatre personnes dont il a befoin. Dans les salons officiels, par exemple, quelle femme
LETTRES PARISIENNES tSi
a jamaié eu la prétention d'être écoutée? Les diplomates^ les pairs de France, les députés s'agitent, ils sonVtous venus avec une idée qui les absorbe tout entiers : les uns ont à parler à M. Génie, ils cherchent M. Génie; les autres ont demandé à M. Edmond Leclerc une nomination qui con* cerne un de leurs électeurs, ils cherchent M. Edmond Leclerc!... Ceux-ci ont obtenu une promesse de M. Félix Ravaisson, ils poursuivent M. Félix Ravaisson. Regarder à qui parlent ces hommes importants, épier le moment où iU sercmt libres, c'est la seule occupation des solliciteurs de salons... Il faudrait être folle pour songer à les captiver dans de pareils moments!...
-<- Eh bien, rien ne déconcertera la bourgeoise sucrée, elle arrondira sa phrase eu face de son interlocuteur au moment même où il verra M. Ravaisson, M. Génie ou M. Leclerc tout près de la porte, disparaître dans le salon d'adieu... Le diplomate manquera sa mission, le député ne sera pas réélu, le collège n'aura pas son professeur, qu'importe?... La bourgeoise sucrée aura arrondi sa phrase: chacun son devoir, elle a fait le sien.
La bourgeoise sucrée est triste, mais elle ne pleure jamais qu'au Gymnase. Le Gymnase est son théâtre de prédilection; ses héroïnes, qui ne disent jamais Je vous aime que par antiphrase; non, môssieur, je ne vous aime pas, l'émeuvent profondément, car si elle n'a pas de sensibilité, elle a beaucoup de sensibeloterie. Toutes les douleurs la touchent , pourvu qu'elles ne soient point naturelles ; d'abord, elle ne veut pleurer que dans une loge d'avanlscène, et elle aimerait mieux ne pas pleurer du tout que d'être réduite à essuyer ses larmes avec un mouchoir garni d'une petite dentelle.
et cette femme-là est la reine du jour!... Et vous crojei
qu'une telle reine ne ruinera pas le ro]faume? Toutes sei fidèles sujettes finiront par lui ressembler. On n'osera plus rlre^ parce qu'elle ne sait pas rire; on n'aura plus d'esprit, parce qu'elle ne comprend pas l'esprit; on ne sera plai naturelle, parce qu'elle a intérêt à supprimer et à changer sa nature ; on sera ennuyeux, parce qu'elle est ennuyeuse...
Eh! mon Dieu! voilà déjà que nous-même nous cherchons à arrondir notre phrase; déjà son influence se fait sentir, elle commence par nous. G*e8t affreux I
Vous ne vous apercevez donc pas de cette triste métamor» phose! comme depuis quelque temps, depuis deux ans, pas plus, les Françaises se changent en poupées! comme tout devient mesquin, précieux et cependant pompeux et solennel dans leurs manières; comme les physionomies se compassent! comme avec de petites idées on a de grands airs! Et ces belles étrangères, qui sont là, si nobles, si calmes, si naturellement dignes, comme elles viennent cruellement faire ressortir notre petitesse prétentieuse et notre futilité agitée! Les Françaises sont donc bien humbles, qu'elles travaillent à se dénaturer; elles sont donc bien mécontentes dé ce qu'elles sont, qu'elles se donnent tant de peine pour paraître autre chose! La vanité les perd, l'orgueil les sauverait. Que faire pour les rendre orgueilleuses?
Voici une histoire qui ne confirme que trop nos jugements sévères; le héros de cette histoire nous l'a racontée lui-même; c'est un de nos amis^ un jeune homme très-spirituel et très-romanesque... Ne vous récriez pas, n'ouvres pas de grands yeux à ce mot ; rien de plus vrai ; il n'y a aujourd'hui que les jeunes gens très-spirituels qui aient le courage d'être romanesques... Après de longs voyages, il revenait en France, tout joyeux de revoir son pays et tout ému de l'idée qu'il allait vivre enfin... car voyager, ce o'est
pas vivre, c'est chercher, c'est étudier, c'est promener son rêve : ce n'est pas encore travailler à le réaliser.
Ordinairement, les voyageurs rapportent de leurs excursions lointaines l'insouciance et le doute ; lui, rapportait la volonté et la foi : il croyait au bonheur, et il était résolu à le trouver. N'oublions pas de vous dire que cet heureux entêté avait à peine vingt-deux ans; à cet âge, la foi est robuste, et comme on n'a pas encore eu l'occasion *de vouloir bien souvent ni bien fortement, surtout comme on n'a pas eu l'occasion de se repentir d'avoir voulu, on croit à la volonté.
Or, pour ce rêveur sûr de ses rêves, le bonheur, c'était d'aimer une jeune et belle femme que Ton épousait légitimement à la manière des Européens et que l'on enfermait impitoyablement à la manière des Orientaux. « Je ne comprends pas du tout , disait-il , ce sot usage qui consiste à choisir une jolie femme pour la mener tous les soirs dans le monde, parée, les bras nus, les épaules nues, et l'offrir aux regards envieux des connaisseurs désœuvrés. Je veux être heureux, mais je ne tiens pas à faire envier mon bonheur. »
Cette modestie était pleine de bon sens ; mais, s'il ne tenait pas à faire envier son bonheur sournois, il tenait à le faire partager; il rêvait aussi la joie de sa victime, il voulait que l'esclave aimât son esclavage; il voulait être un tyran, mais un tyran chéri. Là était la difficulté, le problème impossible à résoudre.
Pour qu'une femme soit heureuse enfermée, séquestrée, il faut d'abord qu'elle soit passionnée; il n'y a que la passion qui puisse vivre à toute heure d'elle-même, uniquement occupée d'entretenir le feu sacré ; de plus, il faut que cette femme ait une imagination très-riche et très-féconde,
Vf. tS
très-poétique; une femme poête^ c'est une compagnie si commode ! ... ça passe des heures entières à regarder le nuage qui fuit, l'eau qui couie^ l'arbre qui se balance, la fleur qui se penche, l'enfant qui joue. Un rien sufOt pour la captiver bien longtemps. Présent, elle vous aime ; absent, elle vous évoque, et quelquefois, quand vous revenez à elle, vous croyez qu'elle vous a suivi, tant elle a compris vos pen* sées, deviné vos actions, souffert de vos inquiétudes et de vos peines pendant les heures où vous étiez séparé d'elle; c'est la différence qui existe entre les personnes romanesques et les imaginations poétiques : les unes ont besoin d'événements 9 de variété, d*agitation; les autres ne demandent que du repos et de la confiance, elles trouvent dans leurs pensées la variété et les événements, elles trouvent dans leur cœur l'agitation qui suffît à leur vie. Une femme romanesque ne pourrait vivre enfermée; elle se révolterait et sauterait par la fenêtre; une femme poète... et l'on est poète sans faire des vers... pourrait rester des mois, des années, sous les verrous, sans s'apercevoir qu'elle est enfermée, et même, en rapprenant, elle n'aurait jamais l'idée de sauter par la fenêtre, si le paysage qu'on découvre de cette fenêtre est beau, si, dans sa prison, rien ne vient troubler la liberté de sa pensée, si son âme peut déployer ses ailes à toute heure pour s'envoler dans l'espace vers les pays rêvés, pour rejoindre et suivre en idée dans leurs actions les personnes aimées.
Elle pourrait vivre en prison seule!... Que serait-ce donc si elle devait y demeurer avec un jeune homme charmant qu'elle adorerait? Quand on est amoureuse du geôlier, il n'y a pas grand mérite à supporter patiemment la prison... Mais les femmes à imagination poétique sont rares; et d'ailleurs, à quels signes, à quels symptômes peut-on les
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reconnajitre à Pdrjs? Les cliercbera-t-on au bal? Alors, parmi celles qu^ s'y ennuient. Aurez-Tous la cruauté de choisir, parmi les jeunes filles qui s'amusent franchement au bal, celle à qui Y0^8 vpulez défendre d*y aller jamais? Les ch^rcheriez-vous dans les réunions plus intimes, parmi ces jeunes pensionnaires modestes, rangées symétrique? ment autqur delà table à thé, et qui restent là, soumises, silencieuses, ^nmot>iles, les yeux baissés sur des petits gâ-r teaux? Est-ce poétique cela?... Peut-être. Mais où est le symptôme qui doit révéler la poésie? Confinent induire ei^ poésie ces jeunes âmes si prosaïquement voilées? Comment savoir si ces Galaté^s de salons peuvent s'éveiller à la vie? Qi;el piège tendre ^. leur prudente naïveté? N*est-il pas un moyen de les forcer à s'exprimer malgré elles? N'est-il pas un sanctuaire, un ^eu privilégié, comme le palais de la Vérité, où leur patifrel puisse rayonner sans crainte, où leur flaminç ose éclater et briller?...
A réglise sans doute!... Oui, c'est là; leur imagination, exaltée par la prière, brise \es liens du monde... Là leur physionomie redevi^pt sincère; le secret de leur pensée se trahit dans leurs regards levé^ vers les cieux... Allons les chercher à l'église; c'est profane, mais le bonheur sera l'excuse... Folle démarche! profanation inutile... A l'église, toutes les femmes opt l'air méchant ; leur regard n'exprime qi|e la colère... on leur marche tant de fois sur les pieds; on leur donne tant de coups de coude; elles y é{)rouvent un si long martyre, qu'elles y sont toutes furieuses et indignées. Elles ont toutes l'air de prier contre quelqu'un. Ceci, p^f parenthèse, nous rappelle le joli mot que la duchesse de L... a dit l'autre jour. Elle arrive à l'église, la nef était pleine, plus une place. Cependant elle s'avance, et, en pre^^p^ i^i pei{ s^^ ^W^^ ^^ parvient à se ca-
ser; Vune d'elles^ impatientée, lui lance un regard courrouce et marmotte, à travers ses prières, force imprécations contre les femmes qui arrivent trop lard, dont la taille est trop riche, dont l'embonpoint devrait être calculé, etc. — <c Eh bien, madame, lui dit la duchesse d'une voix trèsdouce, priez Dieu que je maigrisse. »
Non, ce n'est pas à l'église que le jeune voyageur va chercher une extase idéale, la femme poétique capable de vivre heureuse loin du monde et par les seules joies du cœur; il a découvert un habile piège, un endroit merveilleux où tous les secrets de l'àme doivent se révéler, où les trésors d'une imagination exaltée doivent briller dans tout leur éclat. Ce lieu magique, c'est... vous ne le devineriez jamais, c'est le pont de la Concorde.
Chaque soir, en retournant dîner chez sa mère, il passait sur ce pont, et c'est là qu'il avait établi son observatoire. Comme tous les voyageurs intelligents, ce jeune touriste est amateur passionné des beaux couchers du soleil, et bien souvent, en traversant la Seine, il s*arrêtait saisi d'admiration à l'aspect de cet horizon embrasé, de ce fleuve d'or qui parcourt majestueusement la ville; poétique, malgré ces quais citadins, et mystérieux encore, malgré le mouvement et le bruit ; et, comme les amateurs passionnés, quand l'admiration était à son comble, il s'exaltait et cherchait autour de lui quelqu'un à qui la faire partager... Mais il était là seul, seul à admirer le splendide tableau ; car tous les gens qui marchaient à ses côtés couraient vite, sans s*inquiéter des beaux eflets du soleil couchant, du fleuve moiré de vagues roses, des arbres sombres qui se réfléchissaient dans l'eau, sans daigner même être éblouis par le disque flamboyant de l'astre qui descendait terribie et tout-puissant derrière les montagnes, et semblait une tête
de Méduse embrasée ^ secouant autour d'elle^ au lieu de rayons^ des serpents de feu.
Pas un homme ne s'arrêtait pour regarder... Les hommes ont tant de passions, tant d'ambitions voraces! le sentiment de la nature s'efface dans leur cœur... Mais quoi! pas une femme^ pas une seule femme ne s'arrêtait non plus; elles passaient lentement quelquefois, et l'idée ne leur venait jamais de s^occuper du soleil autrement que pour lui opposer une ombrelle... Pas une !
Les Parisiennes sont donc aveugles ! s'écriait le voyageur enthousiaste ; moi qui ai vu le soleil se coucher dans les flots bleus de la Méditerranée, dans les vagues vertes de l'Océan , moi qui Fai vu disparaître derrière les cimes de THlmalaya, je l'admire encore à Paris ! Et ces femmes^ ces jeunes femmes, passent sans le regarder ! Ces femmes sont jugées, point de poésie, point d'âme : ce sont de sottes poupées, vaniteuses et froides. Je les hais. Puis, tout à coup s'inspirant de son indignation, il s'écria, toujours en luimême : Je jure d'aimer toute ma vie la première femme qui s'arrêtera pour admirer ces beaux rayons du soleil.
Et tous les soirs il venait là, tremblant, ému, comme s'il devait ce soir-là rencomrer enfin l'idéal de ses rêves ; mais chaque soir il retournait chez lui plus triste et plus découragé ; de trompeuses espérances l'agitaient quelquefois, mais pour le mieux tourmenter. Un soir, une jeune femme charmante s'avançait vers lui; elle s'arrêtait... pour appeler son chien qui folâtrait un peu loin d'elle. Une autre fois, c'était une jeune fille , une artiste à la démarche assurée; elle s'arrêtait en clignant des yeux comme si elle allait regarder le soleil; puis elle avisait un vieux mendiant qui avait une longue barbe blanche ; elle admirait le galbe du mendiant, mais elle n'admii'ait point le soleil.
958 Le TiGoiiTE dé iAdNAY
Un jour, et fcè jour-là il fut bîeri éraù, deiix feiiimes passèrent en calèche , une jeune fille et sa mère ; la jeune fille était jolie comme une nymphe qtu atirâit pris en jouant un chapeau de bergère^ elle avait de grands ^eux noirâ et lin petit air ennuyé qui ptoinettàit bèaiicdùp. Au tnilieù du t)ônt, elle tourna là tête et regarda attentivement quelque fehose ; puis elle salua d'un ait* ^aciéùt. Hélas ! ce ne pouvait être lé âolëil, c'était im vieil élégant qui éuivait la calèche, à cheval, et àvec qui elle àVàit catîâé chiffonâ. Opéra, bais, c6tu*se§, tout le tempâ dé Sa ^roihéhàde aux Chatops-ÈlyséeS.
Un soir enfin, et cette fois c'était Tépreiive décisive, comme le jeune voyageur allait retourner chez lui, il vit venir une jeune femme. Quel bonheur ! elle était si belle ! Elle s'avance vers le milieu dû pont d'uii air distrait ; tout à coup, elle s'arrête; ce n'est pas iine illusion, ses beaux yeux sont fixés sur l'horizon, c'est le soleil qu'elle regarde, i^'est bien lui qu'elle admire! bièu! soyez béni ! comme tout dans ses traits charmants trahit son adihiration profonde ! comme son âme poétique se réveille tout entière à l'aspect de cette merveille ! qiiel enthousiasme ! et comme elle est triste aussi dans son admiration! il semble qu'ellemême s'écrie en son cœur : — Se peut-il que je sois là seule à admirer !
— Non, tu n'es pas seule, je 9uis là, et pour toi ! dit le jeune homme; et il s'avança vers elle, joyeux, empressé. Mais, pendant qu'il marchait pour la rejoindre, la jeune femme était montée sur le parapet, et déjà elle avait disparu dans les fiots. C'était une pauvre fille séduite qui venait mourir... On la sauva, mais elle avait voulu mourir pour un autre, il ne pouvait plus vivre pour elle.
Ainsi une seule femme avait admiré le soleil» c'était celle qui venait lui dire' adieu.
Le jeune homme n'est pas encore marié.
LETTRE VII
11 jatllet I84T.
La révolution de IHAH pressentie. — Les ouvriers poètes. — Les professeurs d'égoïsme et les rôvenrs de réformes. — Quand on Veut dessécher un marais, on ne fait pas voter les grenouilles. — M. Quizot, ministre, lisant à la tribune une lettre confidentielle ! — Ck>mment on gouverne la France. — Le veau froid et le veau d*or« .
Oh I que c'est ennuyeux ! Encore des révolutions !...
Depuis quinze jours on n'entend que des gémissements politiques^ des prédictions sinistres; déjà les voix lugubres prononcent les mots fatals^ les phrases d'usage > formules consacrées^ présages des jours orageux :
— L'horizon s'obscurcit !
— Le danger est imminent !
— Une crise est inévitable l
— Une fête sur un volcan !
— Nous sommes à la veille de grands événements !
— Tout cela ne peut unir que par une révolution... Les uns^ précisant leur pensée^ disent :
— Nous sommes en 4830 ! •
Les autres^ renchérissant sur la prédiction^ s'écrient :
— Que dites-vous ? bien plus 1 nous sommes en 1790 ! Ët^ empruntant à l'histoire moderne son jargon agréable^
ils ajoutent :
— Peut-être faudra-t-il un 31 mai pour renverser le 29 octol)re !
— Eh ! cela vaudrait mieux qu'un 10 août pour renverser le 9 août !
Puis les philosophes reprennent : Les ultra -boiirgeois perdront la royauté de Juillet, comme les ultra-gentilshommes ont perdu la royauté de la Restauration.
• Ëh 1 messieurs, ce ne sont ni les bourgeois ni les gentilshommes qui perdent les royautés : ce sont les rois euxmêmes. Charles X est tombé parce qu*il tenait trop à M. d^î Polignac, et qu'il a fait un coup d'État pour le garder. Mais, rassm^ez- vous : Louis-Philippe ne tient pas du tout à M. Guizot ; il ne |fera pas le moindre coup d*Ëtat pour le gai^der. Espérez donc.
On prétend même que le roi est déjà fort éclairé sur la conduite de ses conseillers habiles, et que, s'il était député, il n'aurait pas voté le plaisant satisfecit. On raconte qu'il disait, en parlant d'eux, l'autre jour : Ce sont des écoliers en retard surpris par l'arrivée du maître, ils ont passé toute lem* auinée à s'occuper des élections, rien que des élections; ils n'ont préparé aucun travail , étudié aucune question, médité aucun projet de loi; et quand les Chambres se sont ouvertes, quand les députes sont venus, ils se sont trouvés dépourvus, décontenancés, comme des écoliers qu'on interroge et qui ne savent pas leur leçon ; ils disent qu'il n'y a rien à faire pour cacher qu'ils n'ont rien fait.
Le roi a-t-il réellement tenu ce langage? Nous l'ignorons; ce qu'il y a de certain aujourd'hui , c'est que les ministres constitutionnels semblent n'avoir qu'un seul devoir à remplir : se faire une majorité à tout prix ; la grandeur du pays, le bonheur du peuple, le progrès de la civilisation, tout cela leur est indifférent : une belle majorité compacte, docile, aveugUî et bien disciplinée, c'est leur seul rêve. A quoi bon leur servira-t-elle ? — A rester. — Que lui de-
manderont- ils? — Rien, que de croître et de multi plier.
Car le gi'and malheur de notre temps, c'est que tous nos ambitieux aiment le pouvoir pour lui-même ; et le pouvoii est peut-être la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée ainsi. Aimer le travail pour lui-même, cela est noble ; aimer Tart pour lui-même, cela est grand; aimer le sacrifice pour lui-même, cela est sublime... mais le pouvoir !... c'est honteux. Monter sur le faite, non pas pour y voir de plus haut et de plus loin le destin des hommes, mais pour y languir oisif, pour s'y pavaner niaisement, c'est une ambition d'infirmes que nous ne pouvons pas comprendre. Quoi ! vous voulez la force, et vous n'avez rien de difficile à accomplir! Vous voulez l'éclat, et vous n'avez rien de beau à faire briller au jour ! Vous voulez le concours de tous, et vous n'avez aucune idée généreuse à faire triompher ! Vous voulez être ministres, et vous ne tenez pas à être d'illustres ministres comme Sully, Richelieu, Colbert! Vous voulez être des ministres de charade et de Gymnase, comme Klein et Ferville dans les vaudevilles de Scribe ! Vous voulez être ministres uniquement pour avoir le droit de tenir un portefeuille rouge sous le bras, pour avoir le plaisir d'être cajolés par quelques vieilles intrigantes, pour avoir l'honneur d'être appelés monsieur le ministre par des importuns et des laquais. L'admiration du monde n'est pas votre rêve; vous vous contentez de l'envie des sots, et vous restez là , satisfaits d'être là, n'ayant d'autre pensée que de vous y maintenir, d'autre souci que d'empêcher vos rivaux d'y arriver. En vérité, vous êtes des ambitieux bien modestes, et c'est à ce pauvre désir, à cette ambition si petite; que vous sacrifiez les grandes destinées l'un grand payfti Dans ces trente-cinq millions d'habitants»
VOUS ne comptez que deux cent vingt-cinq hommes, Vdu8 vivez par eux et pour eux; leur plaire est toute votirie gloire ; leâ affaires sont faites en leut nôtn, ou plutôt ne Sont pas faites en leur nom : intérêts généraux, diplomatie^ administration, agriculture^ bcau:8:-arts, tout est immolé à la nécessité de les séduire, à la craitite de lés irriter. Vous ne décidez aucune chose, pour lés tiburrii* d'es^iérailce, tous et toujours. Vous appliquez âveb conscience ce beau système de coquetterie ministérielle > de minauderie administrative ^ que M. Villeitiain apipelait, il y a une vingtaine d'années^ si spirituellenient et si plai^tUment : k Le grand système du bec dans Veau, v A idétté ép(»[tié^ il n6 prévoyait pas qu'il serait ministre.
Applications de ce système :
Tel changement dans tel posté dij^lomatiqùe est-il jugé indispensable et de la dernière Urgéribe?.;; vous l'ajournez... Pourquoi? Parce que dix députés boiivôitent cè posté pour un parent^ pour un àthi^ pour ëut-ttiéineâ^ et que vous êtes forts de ces dit espérances. Une nomiilatioti définitive, ^ul ne ferait qu'un heureux, t)eut-êti'e un ingrat^ mettrait neuf désespoli^ contre VoUd : cela vous épôuvaute..; Vous retardez la notninatiou : le poste teste sans cbefj les atfaires lauguisseîit, Tintérêt dé la France est abandonné, iUais vdils àVéz dix voix pour voud; que vous importe la France?
Tel préfet àui abois vous écrit pour demander son changement ; sa position n'est plus tëiiablé ; il a agi avec trop d'ardeur dans les dernières électioils ; il S'est mis à dos le tribunal, le clergé, ou tout autre pouvoir; il avoue lui-même qu'il ne peut plus rien pour le bonheur de son département. Vous le laissez gémir , vous ne tenez aucun cdmtité dé i^és gétnisseiAents, et pourtant tous seiilez qu'il
a raison; vous en convenez avec lui... Mais un remaniement dans les préfectures ^ en ce moment ^ est impossible^ lui dites-vous; le moindre changement éveillerait tant de prétentions , et la moindre chose décidée déciderait tant de mécontents! nous ne ferons rien cette année... £i le préfet , désappointé , se morfond ; le département , encore troublé de la lutte, se déchire; les affaires s'arrêtent; toul va de travers... Sans doute ; mais les députés votent avec ensemble , rien ne vient troubler la douceur de leurs faux rêves , ils espèrent et ils votent , et ils votent parce qu'ils espèrent, et vous les entretenez éternellement dans ces illusions complices; pour les retenir , vous les trompez; il le faut bien, puisque votre force est dans leur terreur, puisque vous mettez votre unique espoir dans leurs frauduleuses espérances.
Comment voulez-vous que l'on se décide jamais à donner une place qu'on a promise à dix personnes? Qu'est-ce qui empêche Célimène de donner son cœur à Âlceste, qu'elle aime un peu? C'est qu'elle a promis ce même cœur au grand flandrin de vicomte, à Clitandre, à Orgon^ à Agaste> et à bien d'autres!
Que les députés fussent la pluie et le beau temps dans l'administration, dans la diplomatie, soit!... ces choses-là sont de leur compétence. Mais les belles-lettres, mais les beaux-arts^ ça ne les regarde pas du tout. Eh bien> quand un poète de talent, un artiste célèbre, sollicitent quelque mission, quelques travaux auprès d*un ministre , on a l'insolence de leur dire : Faites- vous recommander par des députés. Ainsi leur nom aimé du public n'a aucune valeur ; il faut, pour qu'on s'en souvienne, qu'il soit accolé au nom obscur d'un député inconnu. Faites-vous recommander par des députés h.. Les malheureux 1 ils restent stupéfaits ; au
lieu de retourner à leur glorieuse besogne ^ les voilà forcés de courir la ville et de battre un rappel de députés , et s'ils parviennent, après mille ennuis, à composer un groupe influent et favorable , il leur faudra encore entraîner ce groupe de protecteurs chez le ministre à qui ils ont adressé leur demande. Vous figurez-vous ces théories de députés traversant Paris et se rendant vers les ministères , en formant des pas gracieux ! Us vont demander un bloc de marbre pour un sculpteur, la croix d'honneur pour tel peintre, une mission en Orient pour tel écrivain. C'est très-noble à eux. Par malheur , il n'y a que les artistes médiocres qui aient le loisir, le goût et le courage de faire ces promenades solliciteuses, ces démarches sans dignité. Les députés influents ne peuvent donc protéger que les artistes incapables. Cela vous explique bien des choses; par exemple, aujourd'hui on slndigne , et chacun s'écrie : a Poiirquoi cette année a-t-on donné la croix à tous les vaudevillistes? — Parce que les députés l'ont demandée pour eux. y> Comment ne devine-t-on pas qu'il n'y a au monde que des députés qui puissent demander la croix pour des vaudevillistes? Cène sont pas les poètes qui auront jamais- de ces idées-là! Non, non!
Mais c'est encore un malheur que Ton plaise aux députés en glorifiant le vaudeville ! Ces législateurs attardés ne comprennent rien au mouvement intellectuel qui s'opère dans ce pays ; ils font décorer' des messieurs, auteurs de couplets grivois, et ils ne daignent même pas remarquer de simples ouvriers : ces maçons, ces tonneliers, ces menuisiers, auteurs de poésies admirables. Ce n'est pas un symptôme pour eux que cette dignification du peuple par les lettres , que cet amour de l'étude qui fait chaque jour de nouveaux progrès. Si vous leur parlez du poête-maçon de Toulon de
Charles Poney, ils se mettent à rire dédaigneusement, et, pour vous confondre, ils citent ce \ieuï vers :
Soyez plutôt maçou, si c'est votre métier.
— Mais, dites-vous, c'est aussi son métier de faire des vei's, puisqu'il les fait excellents.
— Eh bien, c'est un original, et voilà tout.
— Un onginal? Non, car il y a beaucoup d'autres ouvriers qui ont, comme lui, un talent remarquable : un tonnelier^ nommé Germiny, a publié dernièrement un poème ravissant intitulé : le Fal de la Loire; il y a un laboureur des environs d'Arras qui fait aussi des vers charmants; il y a Savinien Lapointe, poète énergique et menaçant; il y a encore...
— Ahl quel bataillon de poètes! Les muses doivent être bien ûères d'avoir tant de nourrissons parmi les ouvriers; mais nous autres, nous n'avons pas le temps de lire les poésies fugitives des maçons et des tonneliers ; nous ne venons pas à la Chambre pour n6us occuper de poésie.
— Il ne s'agit pas de poésie, c'est de la politique, cela... Oui, c'est une question politique très-grave, et malgré votre gros dédain , il vous faudra bien trouver une autre manière de gouverner un jour ce peuple et ce i»ays, où les maçons, les tonneliers, les menuisiers sont déjà plus^ littéraires que vous.
Certes, on ne nous accusera jamais de flatter le peuple, nous ne l'avons jamais bercé de ce beau rêve d'envieux qu'on nomme égalité; nous avons toujours déclaré, au risque de lui déplaire , que l'égalité était une injustice, qu'un paresseux n'était point l'égal d'un travailleur, que le niveau universel promis par les philosophes était un mensonge; mais si nous ne croyons pas que tous ceux qui sont en haut doivent descendre, nous croyons que beaucoup, parmi ceux d'en bas, doivent monter; si nous ne croyons pas au ni-
vélleraeut par Tenvie, nous croyons à l'égalité par l'éducation. Nous ne voulons pas que les forts diseùt aux faibles : Espérez; nous travaillons à devenir chétifs comme vous; nous ne voulons pas que les hommes instruits et intelligents diàeht aux ignorants stupides : RassureÈ-vous> nous tâcherons d'oublier ce que nous savons, et nous wotà (ïtomôttôtis d'être, avant peu, ignares et stut)ides cofiime vous..: Nous vouiohs que les forts disent aux faibles : fortifiez- tous ^ et vous serez des nôtres; nous voulons que les gens instrtiits et iiilelligénts diseht àiix ignorants : Éclairez votre esprit par rétilde , agrandissez votre âme pai* là pensée , brisez , torturez votre nature comnie notis par Téducation, et^ loiti de voUs renier, de voua repousser avec dédain, nous serons les premiers à vous dire : Yehez à nbtis.
Se peut-il que les homnâes d'État de nois jours ne sentent pas que l'heure de la poUtique généreuse est êtifin venue, et qu'ils ne reconnaissent pas la stérilité de leur égoîsme? Mais il n'y a plus d'hdihmes d'État ; il y a deâ honmies qui foht leurs affaires à profios des affaires de fÉtat> et tant que leurs affaires sont bonnes, ils ne peuvent pas s'aper- (cevoiJr que celles de l'État sont mauvaises. Des gens si contents dé leur sort li'éprbuvent pas le besoin du progrès ; il ne faut donc rien espérer dé leut* ambiiidii sordide , de lem* inintelligente persotinalité. Notre èontiahce était une bhinière, et îi. de Lamartine avait bien raison lorsqu'il disait à M. de Girardin, il y a Quelques années: « N'attendez rien dit parti conservateur; il n'admettra jamais vos idées de réh)rmë; laissëz-le s'usei*, et ne voiiè uÉez pas avec lui. » En effet, c'était de la folie, nous te récohnàissôils ixiàintenant : M. de Girardin à entrepris une tâche ini(ioâsible. 11 veut souftler l'esprit dé réforme... et il s'attaque à deû gens qui viVéiit d^àbiié; il veut ^rëbber dU (^ohces^lQQS générea-