‹ Le vicomte de Launay: lettres parisiennesChapitre 9 sur 16 · IV- l · texte numérisé non relu

IV- l

Nous lui en voulons affireusement poui son impradenœ et pour son ëtourderie. Venir plaider sa cause lui-même, quelle idéel Un poète qui va se réfugier dans le temple de la chicane ! mais c'est comme un oiseau qui irait s'abriter dans une machine pneumatique. L'atmosphère d'un tribunal est funeste à qui la respire pour la première fois; il faut être né là dedans pour pouvoir y vivre; et tous cm avocats malicieux qui vous écoutent, et qui ne pensent qu'à vous déconcerter et à vous prendre en défaut, et qui tout — : bas murmurent à vos oreilles : Il a tort, il ne pourra pa»^ s'en tirer, il ne connaît pas le terrain, c'est un public à. part; ces messieurs croient qu'ils peuvent se passer de nous, ils verront; il va gâter son affaire, le voilà qui se perd complètement, et mille propos de ce genre qui vous font enrager dans l'âme et auxquels vous ne pouvez ré* pondre; il y aurait de quoi faire perdre la tête à de plus intrépides qu'Alexandre Dumas, si toutefois il en est de plus intrépides; aussi a-t*il perdu la tête, et comme il était dans la patrie des indiscrétions, dans ce sanctuaire trèssonore où se trahissent tous les secrets de la vie intime, oh se révèlent les infortunes conjugales, où se lisent tout haut, sans pudeur, les plus mystérieuses lettres d'amour; comme il était dans un endroit où tout se dit, il a cru pouvoir tout dire, et il s'est oublié jusqu'à répéter les bienveillantes paroles d'un jeune prince, jusqu'à dévoiler les flatteurs pro^ jets d'un minisire, le seul peut-être qui depuis quinze ans se soit inquiété de la gloire des lettres et du sort des écrivains en France! Ce crime est impardonnable, il n'est pas plus permis de raconter au public les choses eonfidentielles que vous ont dites à vous seul un prince dans son palais, un ministre dans son salon, que de répéter à tout le monde les choses aimables que daigne voo» dire une jolie femme

LETTRES PARISIENNES 3l)f

dans son boudoir; on ne doit pas plus compromettre ses protecteurs que ses protectrices.

On ne doi^as compromettre^ non plus, ses confrères; et quand on est^ comme Alexandre Dumas^ un des maréchaux de la littérature , on devrait se soucier im peu plus de la dignité du corps littéraire qu'on représente. Les imbéciles et les niais sont si contents quand par hasard un hcmime d'esprit se fourvoie ; ces petits écrivains qui payent bien cher le libraire qui consent à les éditer sont si envieux des grands auteurs véritables que les éditeurs payent biei) cher; ceux qui se chauffent de leurs livres sont si malveillants pour ceux qui se nourrissent de leurs œuvres! Fallait-il donc donner à tant de sots cette joie^ de déclarer de belles pages une marchandise^ et faire croire à tous ces Trissotina inconnus que leurs ouvrages sont littéraires parce que le commerce n'en veut pas I On a trouvé M. Dumas bien or* gueilleux^ nous l'avons trouvé bien humble. Il parle de lui comme d'un fabricant. La prodigieuse quantité de ses vo* lumes^ c'est là seulement ce qui le rend fier. H se pose comme un géant de parade qui écrit avec une plume de sept lieues.

Lui, le grand artiste, le poète, l'historien de Gaule et France, l'auleur de Charles FH, de Christine et de CaligiUa, il s'oublie; il n'admire plus en lui que la quantité et la rapidité ; de la qualité, il ne s'inquiète guère ; du soin qu'il apporte à écrire tous ses ouvrages, il ne vous dit rien ; et le public, qui entend ce géant extraordinaire van* ter uniquement ses tours de force, parler sans cesse des poids énormes qu'il soulève, des barres de fer qu'il fait plier^ des solives qu'il porte sur ses épaules sans fléchir^ le public fait comme lui, il oublie l'artiste, et il n'aperçoH plof derrière cet être bizarre et iantastique qui lui jette de

la poudre aux yeux^ qui l'éblouit de faux prodiges^ il n'aperçoit plus le prodige véritable, le génie puissant, le talent sérieux. N'est-ce pas qu'on est bien modeste de se poser en entrepreneur de feuilletons quand on est écrivain du premier ordre, et que nous avons bien raison de reprocher à Alexandre Dumas, malgré tout son orgueil, son étrange humilité?

Toutefois, nous sommes juste, et nous reconnaissons que, dans ses erreurs, M. Dumas a plus d'une bonne et belle excuse. Il a d'abord la fougue de son imagination, la fièvre de son sang naguère africain ; et puis il a une excuse que tout le monde n'a pas, il a le vertige de sa gloire. Nous voudrions bien vous voir, vous autres, gens raisonnables, au milieu du tourbillon qui l'emporte ; nous voudrions bien savoir quelle figure vous feriez si l'on venait tout à coup vous offrir trois francs la ligne de vos pattes de mouches ennuyeuses! Oh ! que vous seriez insolents ! Quels airs superbes vous prendriez ! quel délire serait le vôtre ! Soyez donc plus indulgents pour des égarements d'esprit, poui* des transports d'orgueil que vous ne connaissez pas et que vous ne pouvez pas comprendre.

Mais si nous trouvons des excuses aux étourderies d'Alexandre Dumas, nous n'en trouvons pas, nous, à Tattaque faite contre lui, à la Chambre des députés, par M. le marquis de Castellane. En effet, ni la fougue de l'imagination, ni la fièvre du sang africain, ni.le vertige de la gloire, ne peuvent expliquer cet étrange oubli des convenances chez un homme si bien né, si bien élevé, et qui appartient au monde le plus distingué de Paris. Entrepreneur de feuilletonsl Que le vulgaire dise cela, c'est possible; le vulgaire croit que celui qui écrit beaucoup écrit mal; le vulgaire, à qui tout est difficile, a horreur de toutes les facilitée* Les

ouvrages nombreux lui semblent toujours des œuvres de pacotille, et comme il n'a pas le temps de lire tous les romans nouveaux qu'Alexandre Dumas trouve le temps de publier^ il croit que ceux qu'il a lus sont les seuls ravissants ; que tous les autres sont détestables, et il s'explique sa merveilleuse fécondité par une imaginaire médiocrité. Que le vulgaire ne comprenne pas les facultés surprenantes de l'intelligence, c'est tout simple, c'est dans l'ordre ; mais qu'un jeune député, qui passe pour être un homme d'esprit, se mette sans réfléchir du parti du vulgaire, et s'en vienne inutilement attaquer à la tribune un homme d*un talent incontestable, d'une célébrité européenne, sans s'être rendu compte de la valeur de cet homme si extraordinaire, sans avoir étudié la nature de son talent, sans savoir s'il méritait littéralement le surnom cruel qu*il lui plaisait, dans son ironie, de lui octroyer^ c'est une imprudence dont nous soDunes encore étonné. C'est ému que nous devrions dure.

Depuis quand fait-on un crime au talent de sa facilité, si cette facilité ne nuit en rien à la perfection de Tceuvre? Quel cultivateur a jamais reproché à la belle Egypte sa fécondité? qui donc a jamais critiqué ses moissons pour leur maturité précoce, et refusé ses blés superbes sous prétexte qu'ils avaient germé, poussé, verdi, grandi, mûri en quelques heures? De même qu'il y a des terres favorisées, il y a des natures privilégiées; on n'est pas coupable parce qu'on est doué injustement ; le tort, ce n'est pas de posséder ces dons précieux, c'est d'en abuser; et d'aQleurs, pour les artistes sincères qui commentent Alexandre Dumas et qui ont étudié son merveilleux talent avec l'intérêt que tout savant physiologiste doit à tout phénomène, cette étourdissante facilité n'est plus un mystère inexplicable.

tSS LE VICOMTE DE LAUNAT

Cette rapidité de composition ressemble à la rapidité de locomotion des chemins de fer^ toutes deux ont le même principe^ les mêmes causes : une extrême facilité obtenue par d'immenses difficultés vaincues. Vous faites soixante iienes en trois heures^ ce n'est rien^ et tous riez d'un si prompt Yoyage ; mais à quoi devez-vous cette rapidité du voyage^ cette facilité du transport ? A des années de travaux formidables^ à des millions dépensés à profusion et iemés tout le long de la route aplanie^ à des milliers de hnf employés pendant des milliers de jours à préparer pour vous la voie. Vous passez^ on n'a pas le temps de vous ^ir; mais^ pour que vous puissiez passer un jour si vite, que de gens ont veillé ^ surveillé^ pioché, bêché! Que de plans faits et défaits ! que de peine^ que de souci a coûté ce tnget si facile que vous parcourez ^ vous, en quelques moments^ sans souci et sans peine t... Eh bien^ il en est ainsi du talent d'Alexandre Dumas : chaque volume écrit par lui représente des travaux immenses > 4^s études infinies, une instruction universelle. Alexandre Dumas n'avait pas cette facilité-là il y a vingt ans, c'est qu'il ne savait pas ce qii'il sait. Mais, depuis ce temps, il a tout appris et il n'a rien oablié; sa mémoire est effrayante, son coup d'œU infaillible ; il a, pour deviner, l'instinct, Texpérience, le souvenir; il regarde bien, il compare vite, il comprend involontairement ; il sait par cœur tout ce qu*il a lu, il a gardé dans ses yeux toutes les images que sa prunelle a réfléchies ; les eboses les plus sérieuses de l'histoire, les plus ftitiles des mémoires les plus anciens, il les a retenues ; il parle Ikmilièrement des mœurs de tous les âges et de tous les pays ; il saut le nom de toutes les armes, de tous les vêtements, de tous les meuMes que Ton a faits depuis la création du monde, de tous les plats que Ton a mangjs^ depuis

k stolqne brouet de Sparte jusqu'au dernier mets inTenté par Carême; faut-il raconter une chasse^ il connaît tous les mots du Dictionnaire des chasseurs mieux qu'un grand veneur; un duel> il est plus savant que Grisier; un accident de voiture^ il saura tous les termes du métier comme Binder ou comme Baptiste. Quand les autres auteurs ëcriyteni, ils sont arrêtés à chaque instant par un renseignement à chercher, une indication à demander^ un doute , une absence de mémoire, un obstacle quelconque; lui n'est jamais arrêté par rien; de plus, l'habitude d'écrire pour la scène lui donne une grande agilité de composition. Il dessine une scène aussi Tite que Scribe chiffonne une pièce. Joignes à cela un esprit étincelant, une gaieté, une verve intarissables, et vous comprendrez à merveille comment, avec de semblables ressources, un homme peut obtenir dans son travail une incroyable rapidité, sans jamais sacrifier rhabileié de sa construction, sans jamais nuire à la qualité et à la solidité de son œuvre.

Et c'est un pareil homme qu'on ose appeler un monsieur I Mais un monsieur, c'est un inconnu, un homme qui n*a jamais écrit un bon livre, qui n'a jamais fait une belle action ni un beau discours, un homme que la France ignore, dont l'Europe n'a jamais entendu parler. Certes, II. Dumas est beaucoup moins un marquis que M. de Gastellane, mais M. de Castellane est beaucoup plus un monsieur qu'Alexandre Dumas.

Maintenant, attaquons la Presse pour la façon peu courtoise dont elle a raconté la grande affaire Normanby. Blâmer ce qui se dit tout haut, c'est le droit des critiques et des publicistes; mais révéler des secrets de situation, des ^intérêts de ménage, ce n'est plus de la discussion, c'est de la personnalité, et c'est toujours une maladresse que de

rendre intéi'essants par ses attaques les gens dont on veut faire justice par ses épigrammes. Vouks-vous être fort dans votre blâme^ maintenez- vous dans votre droit; voulezvous être cruels soyez juste.

Le bal de l'ambassade d' Autriche était magnifique ; il était divisé par étages ; il y avait tout un étage où l'on dansait et tout un étage où Ton mangeait; il y avait des avenues de convives^ le iong des bibliothèques^ qui faisaient un effet superbe ; c'était babylonien.

Le bal costumé donné par madame de Gér... était aussi très-brillant; là force marquis et marquises^ deux quadrilles de mousquetaires se faisaient admirer ; le (nremiei était composé de très-jeunes gens> on les appelait les Mousquetaires d'Alexandre Dumas ; le second était composé d personnages moins jeunes^ un méchant les a intitulés Vingt ans après ! Cette malice est de monsieur... Ne nommez pas l

LETTRE IV

7 nars 1847.

Le carême. — Il est avec le ciel des accommodements. — Capitaler aa conscience, pour se persuader qu'on a une conscience. — Levasso maigri.— Théâtre gras, foyer maigre. — Chopin. — Mademoiselle Méar — > Une qualité que tout le monde peut se donner.

— Â la Bastille ! au For-1'Évêque !

— Qui donc?

— Vous !

— Et pourquoi^ s'il vous plaît?

— Pour vous punir de votre audace ; vous avez dit dct choses...

— Des vérités.

— Vous avez déplu.

— Eh bien ! nous n'avons pas la prétention de plaire en élisant dés vérilés. Et qu'importe d'avoir déplu à qui ne se ^soucie pas de plaire ? Notre situation est bien simple : nous 3ie demandons pas à écrire ; au contraire même> nous desnandons à ne pas écrire. On vous l'a dit^ nous sommes en- ^yrophobe; cette affreuse liqueur noire, cet abominable casais littéraire, nous est odieux; mais, nous l'avouons, il nous enivre comme pourrait le faire un vin délectable. Pour les buveurs, la vérité est dans le vin ; pour nous, la vérité est dans l'encre. Ne jamais respirer ce parfum nauséabond de l'écritoire; ne jamais entendre ce petit bruit taquin de la plume qui salit ces belles pages blanches, et qui qudquefois les déchire; ne jamais écrire un seul mot !... tel serait pour nous le bonheur idéal ; mais on nous met de force la plume à la main : alors il faut bien nous résigner et nous consoler un peu de l'ennui d'écrire par le plaisir de dire au moins notre pensée. Dire ce qu'on pense, exhaler son indignation, cela fait du bien, cela calme l'esprit et soulage le cœur ! Le lendemain du jour où l'on a écrit toutes ses malices, on est si bon! Et puis, en disant nettement notre pensée, nous espérons toujours qu'on nous accusera de compromettre le journal, qu'on se révoltera contre nous et qu'on finira par nous remercier. L'autre fois, nous nous flattions en secret, et voyant Teffet produit par le dernier feuilleton, nous rêvions déjà le silence, c'est-à-dire la liberté; nous disions avec un joyeux sourire : C'est un scandale ! — C'est un succès I nous a-t-on répondu sans pitié; et, loin de nous congédier, loin de nous faire taire, on nous a demande un feuiUeton nouveau. C'est désespérant ! nous avons beau être insupportable, on nous agrée !... On ne

peut pas plaire à tout le monde ^ dit-on ; il y a longtemps que cela est connu ; mais il paraît qu'on ne peut pas non plus déplaire à tout le monde^ hélas !

Le monde parisien a , depuis quinze jours^ deux physlo- Domies bien contraires. D'un côté il rit^ de Tautre il pleure; d'un côté il danse^ de l'autre il jeûne ; dans le monde piiilosefàique^ les bals sont plus nombreux pendant le eai^me qufils ne Tétaient pendant le carnaval ; dans le monde méthûdbte^ les concerts et les raouts sont seuls permis. Quelques Anglais établis à Paris Imitent les philosophes 9 as donnent des fêtes ; mais la société russe , toujours de bon goût, se règle sur les usages des salons austères et s'abstient de tous plaisirs bruyants; et de sa part c'est généreux^ car, nous Savons déjà dit^ le calendrier russe n'a aucun rapports avee le nôtre : peut-être bien que les Russes sont> à l'heure qu'il «st^ en plein carnaval; c*est aujourd'hui samedi^ peutêtre que c'est leur mardi gras !... On se rappelle Tamusant^ colère de M. de N...^ qui prétendait^ il y a deux ans^ que la jolie princesse R... in... avait refusé de le recevoir urm lundi > au milieu du mois de juillet^ parce que^ ce jour-là^ e'éts^t le vendredi saint.

11 y a des merveilleuses qui vont tour à tour dans les deux mondes^ et qui savent adroitement concilier les plaisirs défendus et les privations ordonnées; ainsi elles vont au bal, elles y dansent , mais elles y jeûnent; si le bal a lieu un samedi, elles se privent de gâteaux et de glaces jusqu'à minuit ; après minuit, c'est dimanche; quelques-unes, plus ingénieuses, se permettent les glaces aux fruits; les glaces aux fruits sont considérées comme une boisson, mais jamais elles ne se permettraient les glaces à la crème. Oh! Jamais! le lait étant généralement considéré comme une nourriture. Elles dansent... mais elles ne se permettent pas non

plus toutes les danses; il y a les danses des jours gras et les danses des jours maigres ; ne confondez pas; cela ressemble au jdi mot de la duchesse de M... On parlait d'un bal d'artistes qui devait être donné aut Variétés. — Dans la salle des Variétés? demanda quelqu'un. ^ Hoti, pas dans la salle, reprit une autre personne; on ne dansera que dans le foyer» à cause du carême. -*^ Ab ! dit la duchesse^ le foyer «si maigret

Ce» subtilité» TOUS paraissent puériles, peut-être; notis les trouvom pleines de grAce. -*^ Ce sont des niaiseries. — €e sont des scrupules !... et les ^rupules, en toutes choses, iOBi ii rares aujourd'hui, qu'il faut estimer, respecter ceux qtà 90 produisent eneers, même sous la plus petite forme. Tant de gens manquent à leurs devoirs si franchement, s hardînient , qu'on doit savoir gré à ceux qui s'ingénient à Iralihr les leurs avec délicatesse et mystère. CapMuler avec sa conscience I mais cela prouve déjà qu'on a tme confleienee> ou an moinr qu*on {Hrétend avoir une conscience, et c'est toujours ça*

Parmi les pkiisirs Mmeénts tolérés^ datis ces jours de retraite , il en est un fort apprécié , que irons ne devineriez pasi.» *^ Une kcture de tragédie? ^ En carême, cela serait trèt-naturd, ee plai»ir*là est capable d'en expier bien d'autres. Non, c'est quelque chose d'amusant. •*- Uf| quatuor? --^Noa. — Deux quatuors?*^ Non. -^ Trois quatuors? — •*- Je v>ous dis que c'est amusant. -^ Ah î je deviné : cef sont des tableaux? — Vivants ! quelle horreur ! -^ Dés* tableaux non vivants? — Ce n'est pas cela. Dans ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain pur , pendant les saints jours de cavême, dtetns les réunions les plus coUet-montf^., on fait chanter Levassor! R y a deux ans déjà, Levassor était tout à fait à la mode, mais pendant le carnaval; maintenant, ii

est à la mode en carême; il y a deux ans il était gras^ auourd'hui il est maigre... Nous ne voulons pas dire pour cela qu'il ait maigri : nous ne faisons point de calembours, nous voulons encore moins lui dire des choses désagréa* blés; nous ne disons pas qu'il est maigre comme un cou* cou^ mais comme les poules d'eau et les sarcelles. •• qu'on nous pardonne ce stupide jeu de mots! Cette grande faveur dont jouit le spirituel comique dans le monde religieux d'abord paraît étrange, mais elle s'explique glorieusement Levassor, depuis six semaines, a chanté trois ou quatre fois dans des concerts de charité; il est donc tout simple que les grandes dames de charité, qui étaient les patronnes de ces concerts, et qui sont les fondatrices des œuvres de bienfaisance au profit desquelles ces concerts étaient lionnes, se montrent reconnaissantes envers les talents généreux quL les ont aidées dans leurs bonnes œuvres. Levassor a diantS à l'Hôtel de Ville, devant l'assemblée des Crèches. Pendant, le concert , on a fait une quête , et cette quête improvisée a produit huit cents francs. Nous disions tout à l'heure : Quand oki vient d'être un peu méchant, on est si bon ! de même, quand on vient de bien rire , on est tout de suite prodigue. Si on pouvait amuser un avare, on le ruinerait. Levassor a chanté aussi pour la Société de la Providence, et , nous devons le déclarer, ce concert-là est le plus bril« lant de la saison. Les cantatrices étaient madame Ugalde- Beaucé et madame Sabatier. Que d'applaudissements, quel succès 1 Mademoiselle Cathinka de Dietz a joué un duo de piano avec M. Lacombe : élégance et perfection, ces deux mots se répètent tout bas pendant qu'on écoute mademoiselle Diètz. Léon Lecieux a joué aussi admirablement. Quelqu'un, le vantant beaucoup, s'écria : Quel talent facile et merveilleux ! il est sur le violon de première force. Ëh

LETTKLS PARISIENNES 229

hieu, il joue avec tant de grâce et d'aisance> qu'on le prendrait pour un amateur... Comparaison fallacieuse!... Mais les amateurs ne jouent ni avec aisance ni avec grâce ; au contraire^ les malheureux! ils sont dans un état horrible^ ils ont chaud^ ils sont rouges, ils font des grimaces affreuses, ils ont Tair de possédés, d'enragés, d'épileptiques... et si on leur pardonne le supplice qu'ils vous font endurer , c'est en considération de celui qu'ils endurent. Nous avons, pour notre malheur, entendu bien des amateurs de violon, et Jamais Tidée ne nous est encore venue de vanter leur sécurité et leur désinvolture.

Mais... ô mademoiselle Cathinka de Dietz... tremblez! votre gloire est menacée; voici venir une rivale terrible, d'autant plus effroyable qu'elle est ravissante ! Regardez à rhorizon lointain ; n'apercevez-vous pas une jeune fille à la taille svelte et flexible? elle s'avance vers vous Tair timide et les yeux baissés ; son front pur est couronné de roses; sa Tobe légère, qui flotte en plis onduleux autour de sa forme gracieuse, est d'un rose pâle et ressemble à ces fuyantes Tapeurs, à ces transparents nuages du soir que rougissent les derniers adieux du soleil; ses traits fins sont à la fois nobles et délicats; son regard a ce charme inexprimable, cette limpidité, cette puissance, cette douceur, cette exceptionnelle beauté qu'on n'admire que chez les femmes de sa malheureuse patrie... regard mystérieux que nous avons appelé le regard irlandais : c'est un mélange de tristesse et de sérénité, de tendresse profonde et de dignité farouche que vous ne trouverez jamais dans les orgueilleux et brillants regards qu'on admire chez les femmes des autres nations. Que cette jeune fille est belle, que sa tournure est élégante, que son maintien est modeste!... et pourtant c'est là le spectre épouvantable... c'est la rivale menaçante.

IgO LB VIGOMTB DE LAUNAY

Frappei braYement voire piano^ mademoiselle, ai tous voales qu'on n'entende pas Fharmonie du sien; vous tenez ie sceptre par intérim^ -^ madame Pleyel est à Bruxelles^ -^ tenes-le donc d'une main ferme; car cette petite main, traiiblante encore^ pourrait bien vous l'arracher.

Cette charmante rivale se nomme mademoiselle Camille Iféara. Nous l'avons entendue il y a quelques jours; elle a Joué avec une réelle supériorité le beau concerto de Chopin en mi bémol; elle a été applaudie avec enthousiasme. Tout ee que nous pouvons dire pour vous donner une idée du. jeu de mademoiselle Méara, c'est qu^ y a dans son talent tout ce qu'il y a dans son regard; de plus^ une admirable méthode et un doigté excellent. Son succès a été complet; en l'écoutant, des hommes d'Ëlat étaienl émus... et les jeunes femmes, celles qui sont bomies musiciennes^ M pardonnaient d'être jolie \

Ikfodemoiselle Méara est élève de Chopin, n était là, fl assistait au triomphe de son élève, et l'auditoire inquiet se demandait : L'entendrons-nous t

Le fait est que, pour des admirateurs passionnés^ voir Chopin dans un saton se promener toute la soirée autour â*un piano et ne pas l'entendre jouer, c^était le supplice de Tantde. La maltresse de la maison eut pitié de nous; elle Alt indiscrète, et Chopin a joué, a chanté ses chants les plus déMdeux; noua mettions sur ces airs> joyeux ou tristes, las paroles qui nous venaient à Tesprit; nous suivions avec nos pensées ses caprices mélodieux» Nous étions là une ving* taine d'amateurs sincères» de vrais croyants, et pas une note n'était perdue, pas une intention n'était méconnue; ce n*était pas un concert, c'était de la musique intime, 8ârieu8e> comme nous Taimons; ce n'était pas un virtuose qui vient jouer Tair convenu et qui disparait; c'était un

bean talent, accaparé, harcelé, tourmenté sans igKfù» êl lans scrupules, à qui Ton osait redemander les airs chéris, et qui, plein de grâce et de charité, tous redisait ta phrase fovorite, pour que vous pussiez l'emporter correcte et pure dans Yotre mémoire, et vous laisser longtemps bercer eneore par elle en souvenir. Madame une telle disait : De grâce, jouez ce joli nocturne dédié à mademoiselle Sterling. — Celui que nous avons nonmié le dangereux. -^ Il souriait et jouait le fatal nocturne. — Moi, reprenait une autre femme, je voudrais entendre une seule fois, jouée par TOUS, cette mazurka si triste et si charmante. Il souriait encore, et il jouait la délicieuse mazurka. Les plus profondément rusées cherchaient des biais pour arriver au but : — J'étudie la grande sonate qui conmience par cette belle marche funèbre, et je voudrais savoir dans quel mouvement doit se jouer le finale. Il souriait un peu de la malice, «t il jouait le finale de la grande sonate, un des plus magnifiques morceaux qu'il ait composés. Le piano que (kit résonner Chopin se métamorphose : ce sont des accords inconnus, des sons qu'on a rêvés peut-être, mais qu'on n'a llamais entendus nulle part. Il n'y a qu'une voix dans la nature qui rappelle ces sons divins : c'est, dans le silence ^e« nuits, cette note triste du rossignol, cette plainte mélodieuse répétée plusieurs fois qui précède l'éelatant ramage. T^'importe, cela ne vaut rien d'écouter Chopin toute une soirée. L'existence bourgeoise parait bien maussade le lendemain de ces belles fêtes poétiques; l'idéal décourage de la vie réelle. C'est imprudent de respirer les parfums célestes quand on s'efforce de vivre raisonnable et résigné jiur la terre.

Mais de tels plaisirs ne doivent point alarmer. Si peu de lalOQS à Paris ressemblent à ce petit salon où nous avons

passé cette bonne soirée! C'est un asile ouvert aux esprit supérieurs de tous les partis; c'est une fraîche oasis g»^ * vous sourit et vous attire dans ce désert aride que le ven^. de l'orgueil a desséché, et qu'on appelle le grand tnonde ]k, les médiocrités ne sont point prônées, elles sont jugées les grands talents ne sont point calomniés, ils sont respe^^ tes. C'est un port environné de rochers protecteur^ contr-^ lesquels viennent se briser les flots soulevés par l'Envia c'est im arsenal où se trouvent réunies sans colère, sat^u faste, sans bravade, des armes de toutes espèces toujours prêtes à défendre ce qui vaut contre ce qui ne vaut rien, l'esprit contre la sottise » la dignité courageuse contre 28 platitude intrigante; c'est un sanctuaire que les poètes, les artistes chérissent; ils viennent s'y réfugier aux jours d'orage, s'y réjouir aux jours de succès; les plus sauvages apparaissent là; on y voit ceux qu'on ne rencontre nuUe part; les divinités mystérieuses daignent encore s'y révéler aux fidèles; là Victor Hugo, qui ne dit plus jamais de vers, a confié cette belle ode inconnue qu'on appelle la Source; là Chopin, qu'on n'entend plus nulle part, a fait entendre ses chants les plus doux... Quelle est donc cette fée bienfaisante qui inspire tant de confiance à ces talents si rebelles? Que d'intelligence, de cœur, de bonté véritable ne faut-il pas chez une femme pour que de tels génies fassent de telles exceptions en sa faveur!

Si les concerts intimes sont rares, les raouts sont trèsnombreux, et, de plus, très-monotones; les mêmes personnes se rencontrent tous les soirs dans les mêmes saloni et s'y disent les mêmes choses; ceci est exact. Définition d'un raout : tout le monde arrive à la fois, tout le monde parle à la fois, tout le monde s'en va à la fois.

On commence à arriver à onze heures, et tout le monde

est parti à minuit ; à dix heures personne, à minuit personne. Cependant on va dans plusieurs maisons le même soir, et, prodige inexplicable ! on est à onze lieures dans plusieurs maisons en même temps!... On a résolu le problème qui inquiétait tant cette brave dame, la dame aux sept petites chaises, une femme charmante, que vous ne connaissez plus. On ne peut pas être dans deux endroits à la fois, disait-elle, à moins d'être petit oiseau. Eh bien, on a trouvé le moyen d'être dans deux raouts à la même heure, et. l'on n'est pas petit oiseau. Mais la manie de l'époque devait susciter ce prodige. Aujourd'hui tout le monde veut aller partout; autrefois on se bornait à vivre dans le cercle de ses amis, on les choisissait bien, et Ton se contentait de leur société; maintenant, ce n'est pas cela; ce qu*on veut, c'est être répandu; on est dévoré du désir d'être présenté à des gens qu'on n'a jamais vu, par des gens que l'on ne connaît pas; on court de porte en porte; on entre, on sort, on ne se lie pas, on ne cause pas, on n'observe pas ; on n'est ni intéressé, ni amusé, ni aimable : on est répandu I M. X... se moquait l'autre soir de cette manie. J*ai la prétention contraire, disait-il; je ne suis plus jeune, par conséquent je ne peux plus être ni beau, ni séduisant, ni dangereux, mais je peux encore être rare; c'est une grâce à ma portée; chacun ses agréments : vous êtes répandu, moi je suis rare.

LETTRÉ V

4 avril 1817.

Lft sMiâlBe tainte «t les saltimbanqnes. ^ Le modem» Longeliattp pan* sien. ^ Des Allemands en lan.dau qni regardent passer des BspagnoU en calèche. — La femme littéraire. — Les Girondins.

— Boum^ boum^ boum! pan, pan, panf... boum, bottoi, boum!... pan, pan, pan!... tzim, tzim, brrrr, bouml

— Qu'est-ce que c'est que ça?-.

— Cest la semaine sainte!...

— Allons! TOUS vous moquez de moi. Pourquoitoutes ces baraques de toile dans les Cbamps-Ëlysées, ces théâtres, ces saltimbanques de toutes les couleurs, rouge, orange, aurore, saumon, qui battent de la grosse caisse, qui son^ nent de la trompe avec une émulation si terrible ? Pourquoi ces rivalités de fanfares qui me rendent fou?

— Je vous dis que c'est aujourd'hui le jeudi saint.

— Entrrrrrez, messieurs! mesdames, entrrrrrez!

— Un ours!... je vois un ours sur la porte de ce théâtre; il est représenté emportant un soldat dans ses bras... Mais l'ours est un animal de carnaval; il n'y a pas d'ours en carême; ce n'est pas maigre... un ours!

— Vous ne voulez pas comprendre que toutes ces choses sont destinées aux solennités de la semaine sainte!

— Âhl c'est là le recueillement!... Mais regardez donc ce cheval, comme il se défend... il va jeter son cavalier par terre!...

— Non ; plus loin il se calmera; le tapage l'elTraye. Comment, vous ne devinez pas que c'est un pauvre coursier de louage I il sort du manège aujourd'hui pour la première

Cois; il en est à ses premières impressions de voyage; cette timidité, iméparable d'un début, lui passera.

— Mail il tourne^ il tourne toujours; on dirait qu'il valse, et qu'il valse en mesure... Peut-être que c'est un cheval de Pranconi?

*-Non, le cavalier est furieux; donc la valse est involontaire, le plaisir n'est point partagé.

—-Ah! voilà un autre cheval qui passe an galop, le valseur se décide et le rejoint; il a reconnu un ami. Expliques-moi pourquoi on a tant de peine à conduire les chevaux de manège.

— Cest qu'ils sont parfaitement hien dressés. <— Que Longchamp est triste celte année!

— Triste! moi je le trouve trop gai... et je ne sais pourquoi on confie le soin de célébrer la lemahie sainte à des bateleurs.

— Ce côté-là est très-ankné; mais regardes par ici, à peine 7 a-t*il deux rangs de voitures, et des voitures trèslaides. Les autres jours, il y a cinq, quelquefois six rangs de voitures, toutes élégantes ou orgueilleuses.

r- Longchamp est passé de mode.

— Bien plus, c'est la mode de n'y pas aller. On n'y voit que des calèches de famille^ pleines de vieillards et d'enfants, le wasAsUdas entr'ouvert laisse apercevoir un profil maussade, une mèche blanche, une moustache giise et la croix d'honneur. Sur le devant de la calèche, trois petites filles qui se ressemblent; suit une autre calèche de famille : elle renferme une capote lilas fané qui renferme une aïeule morose; près d'elle une jeune femme pâle, puis une bonne et un enfant; sous ses châssis tout le monde est triste : le cocher et le domestique assis sur le siège seuls ont l'air de s'amuser. Une calèche de remise découverte vient après

eux; elle contient quatre Espagnols, grands yeux noirs dans de longues figures jaunes; ils regardent avec cette agitation ennuyée qui découvre qu'il n'y a rien à voir. — Autre calèche de remise pleine d'Allemands, redingote polonaise bleu clair, garnie d'une fourrure jaune pâle; les Allemands 86 penchent en dehors de la voiture, ils se haussent sor leurs pieds pour vohr par-dessus la tête du cocher. Après bien des efforts... c'est un peuple si persévérant... ils pa^ viennent à voir... ht calèche de remise qui est remplie d'Espagnols. Une famille anglaise s^avance dans un landan; les familles anglaises trouvent encore des landaus; c'est un amas de cheveux tombants, de chapeaux de paille défornés, de fourrures malades, qui n'a rien de bien séduisant...

Ohl le belattelage, la jolie calèche!... Enfin!... Unjeune homme se prélasse solitairement dans cette voiture élégante, il jette sur ce qui l'entoure un regard dédaigneux, et d'une voix grêle et moqueuse il crie à son cocher : « Au bois!...» On dit aujourd'hui : Au bois; autrefois c'étaitde ort mauvais goût ; on disait : Au bois de Boulogne. La calèche sur la chaussée fuit insolente et rapide, et tout dans l'attitude du jeune merveilleux semble dire : Je ne veux pas être admiré par ces gens-là, je ne lutterai pas avec ces horribles fiacres; un homme qui se respecte ne peut plus venir à Longehamp.

— Un cocher poudré, une livrée pompeuse, de beaux chevaux qui piaffent : voilà donc des personnes qui viennent se faire regarder.

— Non, il n'y a dans la voiture fermée que des gouver- /lantes et des enfants. Cherchez, cherchez, vous ne trouverez laque des curieux; tout le monde vient voir, personne ne vient se faire voir; des calèches de famille, des voitu-

mise pleines d'étrangers^ des fiacres, des cavaliers 3, des sergents de ville qui causent entre eux/ tel ïhamp en i847. Mais, patience, dans huit jours es Champs-Elysées changera; alors paraîtront les

attelages, les voitures nouvelles, les chapeaux à ornés de plumes et de fleurs, les longues robes de ose, bleu-ciel, lilas, balayant généreusement la i des allées, les mantelets garnis de rubans et de les ombrelles garnies de dentelles, toutes lesmer- 1 printemps. DHci là vous ne verrez que de bons X de velours, de longs châles de cachemire bien int fermés: il a fait un froid si désagréable I... compensation, vous ne verrez que de petits ch^

crêpe, chapeaux du soir qu'on finit le matin; ib »as tout neufs, ils ont fait plus d'une visite, ils ont plus d'un concert. Ces panaches ont un peu trop s saules ont déjà beaucoup pleuré ; tant mieux, u'il faut, c'est une des plus grandes mortifications le : le jeûne des parures. Une femme qui mettrait au neuf pour aller entendre un sermon de M. l'abbé *ait à l'instant condamnée et perdue. Chaque effet r, chaque jour a son heure; tout le secret de la vie

inde parisien n'est occupé en ce moment que de 3ses : de sermons pieux et de discussions politialheureusement le calme apporté dans fâme par le sert en rien à adoucir les passions soulevées par s; jamais on ne s'est tant disputé, jamais on n'a . L'apparition des Girondins réveille toutes les fus partis, cela devait être; ce livre est une révolust un 'présage, c'est un symptôme, c'est un décret it... Car ce n'est pas sans raison que Dieu a permis

à un tel homme d'écrire un tel livre. L'âme du poète en une lyre sublime que le souffle divin fait vibrer^ elle n'est pas responsable de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une époque s'incarner dans un homme de génie, quelle que soit notre répugnance pour ces idées, nous nous attristons avec respect; inquiet mais résigné, nous disons : 11 faut que ces idées, que nous redoutons conmie dangereuses, soient nécessaires, et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu, puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun autre génie rival le besoin, le devoir de les combattre. Aussi; à chaque page de ce livre, nous rêvons troublé et charmé. Que c'est beau! pensons-nous, quelle admirable lecture! quel style! quel bonheur dans ces expressions! quelle ampleur dans cette phrase ! vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies ! Gomme cet homme est bien largement doué, en favori! Ah! que c'est beau! mais que d'événements vont naître de ce livre! Je voudrais bien .ne pas les voir! Oh! je voudrais mourir I N'est-ce pas un effet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort ?

Sans doute la révolution de 89 est une belle chose, une généreuse réforme; mais, que voulez-vous! nous n'aimons pas les révolutions. M. de Lamartine semble dire que si la révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureu* sèment elle a été accomplie par les hommes. Eh bien, voyei cQmme nous sommes inintelligent et sottement borné ; nous ne voudrions même pas non plus d'une révolution qui serait faite par des anges : il y en a eu autrefois, elle a produit Tenfpr, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. On aura beau dire, les procédés révo* Itttionnaires sont défectueux ; mais expliqneMMus commeDi

il 86 peut que> dans un siècle aussi éclairé que le ntee, dans un pays où l'industrie découvre des merveilles, on n'ait encore trouvé qu'un moyen de donner de l'argent aux pauvres, c'est de couper la tête aux riches; le moyen est expéditif, mais, franchement, il n'est pas très-ingénieux. Il nous semble qu'en cherchant bien on pourrait trouver autre chose. M. de Lamartine parle des idées révolutionnaires comme un homme qui aurait découvert le secret de les appliquer, sans crimes, sans violences, sans orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son livre soit le commencement de son entreprise!

Le parti légitimiste vocifère contre les Girondins; pour nourrir sa fureur, il s'attache à quelques expressions, maladroites peut-être en ce qu'elles donnent lieu à diverses interprétations, mais expliquées, pendant tout le reste du rédt, de la manière la plus favora)>le,* l'auteur, parlant des calomnie^ inventées contre la^eine, s'arrête, et dit ces mots crueU comme toutes les réticences : « L'histoire a sa pudeur. » Ce mot isolé a un sens fatal; mais, dans l'ensemble de l'ouvrage, il reprend sa véritable signification : Thistoire ft 9a pudeur veut dire l'histoire a sa dignité; elle ne 84 fait pas récho des propos du temps; elle raconte les faits, elle donne les preuves; mais quand il n'y a ni faits ni. [preuves, elle doit garder un silence digne. Voilà, U nous semble, ce que signitie ce mot; et comme, chaque fois qu'il est question de fautes reprochées à la reine, l'auteur se sert toujours, et avec indignation, du mot de calomnies^ d'odieuses calomnies, il est certain que son intention n'esl point d'outrager la reine, bien au contraire; pour un artiste exercé, qui arinslinct des grandes compositions historiques» dramatiques ou poétiques, il est évident déjà que c'est U reine qui est la grande figure de \'Hi$taire deê Girondwu^

k victime bien-aimée de l'auteur, que c'est Maiie*An(ci* nette qui est l'hëroîne du poêoie.

Mais les légitimistes ne sont pas des artistes^ et ils ne sauraient pressentir ces habiletés de Fart; quelques mots les blessent; ils crient^ et ils s'arrêtent pour crier. L'en* semble de Toeuvre, ils ne le voient pas^ ils n'ont jamais su se placer à cette hauteur où l'on voit l'ensemble des choses, et c'est bien cela qui fait que ce triste partît avec la plus belle^ la plus noble de toutes les causes à défendre, est le plus pitoyable des partis; individuellement^ ils sont tous braves et loyaux, et, une fois réunis pour leur cause^ ils ne savent plus que se cacheter et conspirailler. Leur mission est de professer les généreux préceptes de la chevalerie; de faire respecter la religion, la royauté, la vérité, les femmes, la veuve et l'orphelin, et ce sont eux qui les premiers jettent la calomnie et Toutrage à ces choses saintes que leur devoir était de faire vénérer; ainsi, dans le même moment, dans le même journal où ils reprochent avec tant d'amertume à Fauteur des Girondins d'avoir attaqué la royauté dans la personne de Marie-Antoinette, trois pages plus loin ils attaquent, eux antres, non par des réticences maladroites, par de fausses délicatesses de langage, mais avec une brute, lourde et sale cruauté; ils attaquent la jeune reine Isabelle, une enfant de seize ans au plus!... et leur injure est telle, que, par respect pour vous et pour nous-même, nous n'oserions pas vous la répéter. •• Et puis ils demandent pourquoi de beaux talents, qui marchaient jadis avec eux, se sont séparés de leur cause!... C'est qu'ils l'honoraient trop pour la défendre ainsi; ils ont mieux aimé noblement désespérer d'elle que de la compromettre et de la souiller par des expédients honteux; ils ont ^mpris que les partisans tuaient la cause, et ils ont rompu

avec eux par int<^rêt pour elle. Qui sait s'ils n'attendent pHp en secret; avec la patience de la foi^ la ruine heureuse de ce parti fatal, le licenciement de ces troupes mal inspirées^ pour la voir renaître un jour^ cette cause, plus puissante que jamais, apparaissant tout à coup à l'horizon politicpie dans son éclat nouveau, comme un astre subitement dégagé de vapeurs funestes, et rayonnant enfin des vérités étemelles qui font sa force?

Ils accusent aussi Fillustre auteur des Girondins d'avoir déifié madame Roland; il parle de son génie, de sa beauté. Sans doute c'était une belle femme, qui avait assez de génie pour jouer un grand rôle; mais, à travers ces éloges pompeux, comme on devine sa secrète antipathie !

On peut faire d'un héros ou d'une héroïne . un portrait extrêmement flatteur, et cependant ne pas admirer personnellement ce héros ou cette héroïne. Il y a des qualités ^pi'on vante de bonne fol, mais qu'on déteste ; et madame Boland avait justement toutes ces qualités-là; de même nous vanterons son courage, son génie, son ardente charité ; mais nous avouerons que cette suUime intrigante est précisément le type de femme qui nous est le plus particulièrement odieux. Madame Roland, ou plutôt Jeanne Philippon, car il ne s'agit pas de la femme politique, est, à nos yeux, l'origine de cette effrénée race de pédantes que nous avons appelées les femmes littéraires, c'est-à-dire des femmes faites avec des livres; ces femmes, qui mériteraient d'être reliées plutôt qu'habillées, agissent, non pas d'après leur nature, mais d'après leiiirs lectures; si elles n'avaient pas lu tel in-octavo, elles n'auraient pas aimé tel jeune homme ; si tel roman avait été dépareillé dans la bibliothèque de leurs mères, elles n'auraient pas fait tel mariage.

Ainsi mademoiselle Philippon ne se marie point selon

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